Les propos tenus ici n'engagent que leur auteur, et ne sauraient être considérés comme un point de vue de l'administration française ni de l'Ecole des Mines de Paris.
L'auteur tient à remercier Jean-Paul Baquiast, président de l'association AdmiRoutes, ainsi que l'ANVAR, qui a bien voulu assurer la retranscription de l'enregistrement sonore.
ALERTE AUX REALITES
INTERNATIONALES
CONFÉRENCE SUR L'INTERNET
par
Christian Scherer
19 MARS 1996
Le Président. - Pour la quatrième fois, cette année, Alerte aux réalités internationales, que je représente ici, essaie de coopérer avec vous, les élèves, vos professeurs et la direction, pour vous aider à mieux réussir votre année. Nous le faisons en pensant à vous, élèves des classes de Prépa. Je crois que vous êtes ici au complet. Parmi vous, il y a également quelques personnes, amies d'Alerte aux Réalités Internationales, peut-être quelques parents et naturellement vos professeurs d'histoire-géographie.
Ce soir, nous allons vous parler des conséquences économiques de ce que l'on appelle prosaïquement, les "autoroutes de l'information". Pour vous en parler, Christian Scherer, qui a un curriculum vitae très long de quatre pages, que j'ai devant moi. Je ne vais pas tout vous dire, rassurez-vous ! Néanmoins, sachez qu'il est ingénieur en chef de l'Ecole des Mines et fonctionnaire au ministère de l'Industrie. Cela ne résume pas tout. Il a été 1er prix au Concours général des mathématiques en 1964 et 2ème prix seulement au Concours général de physique en 1963. Il est sorti de Polytechnique à un bon rang, 7ème, ce qui n'est pas mal.
Au ministère de l'Industrie, c'est surtout un homme de terrain. Il a été chef de projet, également en fonction dans différents postes à travers la France, par exemple, de 1976 à 1982, à Bordeaux, où il était directeur régional-adjoint pour le ministère de l'Industrie.
Pour vous donner une idée de ce que l'on peut faire quand on est à ce genre de poste, il était responsable du contrôle des installations classées pour la protection de l'environnement, de l'inspection des installations nucléaires de base des centrales du Blayet, de Golfeich, de Civaux, responsable de l'animation de la politique de récupération et d'élimination des déchets de la région Aquitaine, du contrôle de la pollution atmosphérique autour des grandes agglomérations et sites industriels de la région, de l'animation et de la promotion de la politique gouvernementale d'économie d'énergie, du développement de l'exploitation des ressources géothermiques du Bassin aquitain et ainsi de suite, dans différents postes. Finalement, le travail d'un fonctionnaire est assez exaltant au ministère de l'Industrie.
Je terminerai, monsieur Scherer, par l'une de vos responsabilités, directement en phase avec notre sujet de ce soir. Vous êtes administrateur du serveur Web adminet qui délivre sur le réseau Internet des informations sur l'administration. Je vous laisse décliner le sigle qui figure maintenant sur les cartes de visite des personnes qui sont branchées.
Christian Scherer. - Le sigle est :
Le Président. - Avec cette introduction, vous pouvez, maintenant, vous lancer sur les autoroutes de l'information !
Christian Scherer. - C'est avec beaucoup de plaisir que je parlerai devant vous ce soir. Nul n'est prophète en son pays. Je n'ai pas toujours, auprès de mon ministère, l'Industrie, ou dans ma propre famille, un écho considérable. J'espère que ce soir, devant vous, je réussirai à faire passer un certain nombre de convictions.
Je ne suis pas sûr que tout ce que je vais vous dire est vrai, car une grande partie des autoroutes de l'information repose sur des paris sur l'avenir. Une chose certaine, c'est que la plupart d'entre vous sont jeunes. Vous allez pouvoir vérifier plus en avant, dans le prochain millénaire, si tout ce que je vais vous prédire aujourd'hui se confirme.
Je commencerai par vous dire ce que ne sera pas cette conférence. J'aurais pu vous faire une conférence sur les technonologies des autoroutes de l'information. Nous aurions pu parler techniques, je suis ingénieur de formation. Je n'hésite pas, quand c'est nécessaire, à aller à quatre pattes brancher des fils ou à faire marcher des systèmes. Mais, je ne pense pas que ce soit ce que vous attendez aujourd'hui. Il existe une excellente documentation et vos cours de technologie et d'électronique vous en diront plus long, on vous expliquera ce qu'est un modem, ce que sont des fibres optiques. J'engage ceux qui se sentiraient frustrés que nous parlions très peu de technologies à lire le célèbre rapport Théry sur les autoroutes de l'information, sorti il y a deux ans environ, qui est vendu à la Documentation française pour la modique somme de 60 francs.
Cette conférence ne sera pas non plus une conférence sur la sociologie des autoroutes de l'information. Je le ferai peut-être un jour. Je vous aurais expliqué que nous sommes parfois dans la peau d'une peuplade africaine ou sud-américaine voyant arriver les Blancs, et un certain nombre d'attitudes, de gestes et de relations se développent dans ce genre de circonstances. Là aussi, des travaux et des observations sociologiques ont déjà été réalisés par d'autres, plus célèbres, et je vous renvoie notamment vers M. Joël de Rosnay ou d'autres personnes qui nous parlent de cybernautes, de cyberculture ou d'hommes symbiotiques.
Ce soir, la conférence sera centrée sur les aspects économiques. Un certain nombre d'entre vous s'interrogent certainement sur le monde économique qui les attend, le monde de l'entreprise et les emplois. C'est de ce côté-là, certainement, que doit se concentrer l'intérêt de ceux qui nous gouvernent, de ceux qui enseignent sous toute forme et également de ministères comme celui auquel j'ai l'honneur d'appartenir, celui de l'Industrie, qui essaie lui-aussi d'éclairer l'avenir. C'est par mon quotidien au ministère de l'Industrie et par un certain nombre d'informations que nous avons dans ce genre de poste, que je vais essayer d'éclairer l'avenir.
Tout d'abord, question de mots. On parle d'autoroutes de l'information. Le mot est récent. Il a été lancé il y a deux ans environ par les Américains. Le père de ce concept est le vice-président des Etats-Unis, M. Al Gore, qui était à la recherche d'un enjeu pour le complexe militaro-industriel américain. Après la conquête de l'espace, après la guerre des étoiles, il fallait donner un signal mobilisateur pour l'industrie américaine et c'est le tandem Al Gore et le Président Clinton qui ont popularisé ce terme d'"autoroutes de l'information".
Plus prosaïquement, j'ai envie de parler d'Internet, qui est le mot qui revient habituellement. Je suis vieux. Il a trente ans, je me souviens que, dans ma chambre à coucher, j'avais un terminal informatique qui se connectait sur les Etats-Unis avec un modem. Le terminal était lent, il faisait 10 caractères par seconde. Le modem devait faire comme 300 bit par seconde. Je ne sais pas si ces chiffres vous disent quelque chose. L'ordinateur était aux Etats-Unis et le système auquel je me connectais ressemblait beaucoup à celui que l'on utilise aujourd'hui, qui s'appelle Internet. Le mot est nouveau, mais l'objet dont on parle est un réseau avec des ordinateurs auxquels on se connecte, ce qui offre certaines possibilités de communiquer. On communiquait déjà à l'époque à travers toute la planète.
Si vous lisez les travaux de M. Théry* ou certaines réflexions, parfois on vous égarera. On vous fera rêver de fibres optiques, de câbles. Certains secteurs de notre pays, comme Paris, commencent à être câblés avec des câbles coaxiaux. Il est vrai que la fibre optique et le câble coaxial apportent des possibilités de circulation, de type autoroutes de l'information, infiniment plus prometteuses que le simple fil téléphonique que j'utilisais il y a trente ans et que l'on utilise encore aujourd'hui.
Dans un cas, on parle d'un futur qui n'est pas encore parfaitement défini et qui parfois balbutie. Souvenez-vous de l'opération de câblage de la ville de Biarritz. Il y a un certain nombre d'années, on a câblé tout Biarritz avec des fibres optiques et on avait prédit que l'opération se généraliserait, mais elle ne s'est pas généralisée. Lorsque l'on parle de technologies futures, on n'est jamais sûr d'avoir raison. Le réseau Internet, celui qui permet aujourd'hui d'opérer, est à base, pour l'essentiel, de connections téléphoniques.
On pourrait dire aussi que le sujet central dont je souhaite vous parler, cet objet central est une espèce de rencontre entre le téléphone, l'ordinateur et la télévision, trois technologies du 20ème siècle qui sont en convergence et qui nous offrent un certain nombre de possibilités de modifier nos comportements.
(Projection d'un transparent.)
La première image que je vais vous projeter est une courbe. Je ne sais pas si cette courbe a un nom dans vos livres de mathématiques, mais vous rencontrerez beaucoup de courbes de ce genre au sujet d'Internet, des courbes qui progressent très rapidement. Je ferai un commentaire sur ce genre de courbe.
C'est ce que j'appelle une courbe "nénuphar". Vous connaissez sans doute tous l'histoire de cette plante que l'on met dans un étang et qui double de surface tous les jours. Au bout d'une semaine, l'étang en est tout couvert. La question classique est : "Quel était le taux de remplissage la veille ?" Il faut répondre : "50 % ". On ne vous demande jamais quel sera le taux de remplissage le lendemain. En effet, c'est un problème car, lorsque le nénuphar a rempli toute la mare, il ne peut plus doubler et il s'asphyxie lui-même. Qui plus est, il fait de l'ombre à toute la faune et la flore en-dessous de lui et qui lui servent de nourriture. En fin de compte, les courbes comme celle-ci ne vont pas très loin. Pourtant, on en rencontre beaucoup dans l'expérience d'Internet. Celle-ci représente une croissance de trafic.
Antérieurement à 1992, pourtant le réseau existait, il existe depuis une trentaine d'années, les chiffres ici sont une indication extrêmement intéressante. On arrive en novembre 1994, cela continue.
La courbe est rendue possible par le rapide développement des technologies. Si, par exemple, je vous demandais combien de temps en moyenne vous passez par jour au téléphone ou devant le téléviseur, ce sont des statistiques faites couramment, on voit bien que ces sont également des courbes de nénuphar qui rencontrent une limite : vous ne pouvez pas téléphoner plus de 24 heures par jour. Même si vous essayez de manger ou de regarder la télévision en téléphonant, il y a une limite. Donc les courbes de trafic téléphonique ne sont pas comme cela.
Par contre, si vous augmentez les tuyaux, si vous réussissez à doubler la capacité des tuyaux de circuit flux et si ce sont des machines qui communiquent entre elles plutôt que des humains, vous pouvez encore espérer augmenter ce genre de courbe.
Ce développement n'a pas été perçu dans un pays comme le nôtre. Les Français n'ont pas vu partir le développement du réseau Internet parce qu'en France, une politique nationale avait donné la priorité au Minitel. Minitel a connu également un très beau développement, le parc actuel se situe entre 7 et 10 millions de postes. Ce développement a fortement masqué la croissance du Web.
Je n'ai pas défini le Web. C'est un mot que l'on emploie beaucoup. Web veut dire araignée. Pourquoi araignée ? Parce que l'armature de ce réseau est constituée de machines, fonctionnant généralement sous le système d'exploitation UNIX, qui ont la capacité de communiquer entre elles parce qu'UNIX est une sorte de standard. Il a été conçu au départ par des universitaires. Une des raisons pour lesquelles il s'est fortement développé est qu'il n'était pas soustendu par des préoccupations commerciales, mais des préoccupations de recherche. Les sociétés et les personnes qui ont développé UNIX le faisaient pour les besoins de la recherche et pas pour gagner de l'argent. Ce devait être un support de réflexion.
De ce fait, la mise en relation des machines entre elles s'est faite de façon assez naturelle, dans la mesure où tout chercheur a une préoccupation : savoir si le sujet sur lequel il travaille n'a pas été déjà exploré ailleurs, dans un simple souci d'économie de moyens et de temps. Il cherche toujours à savoir si quelqu'un d'autre n'a pas trouvé avant lui, à en profiter si cela est possible et à chercher au-delà.
Donc, le comportement du chercheur -l'absence de préoccupations économiques- a conduit à interconnecter les machines UNIX utilisées dans les centres de recherche, alors qu'à la même époque, les constructeurs d'ordinateurs, qui cherchaient à se tailler des territoires, évitaient soigneusement que leur système communique avec celui de leurs concurrents. Vous aviez un système ouvert, le système UNIX, puis des systèmes appelés propriétaires qui, eux, n'étaient pas conçus véritablement pour communiquer entre eux.
Le système UNIX a donc donné lieu à la création de liens, d'un réseau. Ce réseau n'a pas de centre. Il est un peu incorrect de parler d'une toile d'araignée car celle-ci a un centre : l'araignée qui l'a construite pour capturer des moustiques et s'en nourrir. C'est un réseau qui n'a pas de tête, qui est composé de maillons. C'est un réseau maillé qui a une propriété voulue au départ et encouragée par l'armée américaine : pouvoir résister à une attaque nucléaire. En effet, un système centralisé, comme le plateau d'Albion, où vous avez une tête localisée, est très vulnérable à une attaque étrangère. Par contre, le Web est un système qui n'a pas de tête propre, composé de machines capables de communiquer entre elles et de se reconfigurer en fonction des destructions éventuelles de telle ou telle machine ou de tel ou tel lien.
A la préoccupation des chercheurs, j'ajouterai celle des militaires qui ont souhaité que ce réseau n'ait pas de vulnérabilité particulière et qu'aucune autorité ne puisse mettre la main dessus. Je ne développerai pas cet aspect. D'autres le font et ce n'est pas réellement le sujet de la conférence, mais on peut considérer que ce réseau a des propriétés qui font qu'il est unique. Il est peu comparable aux organisations traditionnelles. Internet n'est pas à l'image des Romains qui envahirent la Gaule et construisirent des voies romaines qui permettaient de mieux surveiller le pays et qui partaient toutes de la capitale. C'est même une logique contraire.
Ceci explique qu'en France, le développement de ce réseau, masqué par le Minitel, s'est appuyé sur les centres de recherche français qui n'ont pas vraiment été attirés par l'utilisation du Minitel. Les grosses bases de données du CNRS, par exemple, n'auraient pas été très à l'aise sur cet écran plutôt fait pour le grand public. On a donc assisté, en France, à un développement en quelque sorte séparé du réseau Internet qui restait confiné dans les établissements d'enseignement et de recherche - surtout de recherche- et le Minitel que chacun connaît.
Je ne vous expliquerai pas ce qu'est le Minitel. Le Minitel a laissé croire au public qu'il était le vecteur quasiment monopolistique d'informations courantes, essentielles ou banales comme l'annuaire du téléphone, l'un de ses premiers produits, et plus récemment, des produits assez sophistiqués comme les réservations de places à la SNCF ou la possibilité de lire son compte de banque ou de procéder à de petites transactions, voire de commander à des sociétés de vente par correspondance.
Le Minitel est une technologie qui, en France, a ouvert la voie à un certain nombre de services. Je ne vous parle pas des messageries roses, mais des services pas toujours prévus au départ et qui se sont développés, d'une certaine manière, par dessus l'outil Minitel et qui font le paysage et l'habitude que l'on en a aujourd'hui.
De ce fait, en France, l'outil habituellement utilisé dans les familles est plutôt le Minitel, alors que l'ordinateur, qui a les mêmes capacités en plus puissant et qui peut se comporter comme un émulateur de terminal d'accès au Minitel, est encore extrêmement peu répandu en France. Je ne sais pas si on connaît le nombre d'ordinateurs qui émulent des Minitel en France, mais il inférieur à un million, en tout cas. Il est difficile à établir dans la mesure où, maintenant, de plus en plus dans les entreprises et les grandes organisations les micros en réseau et ces réseaux offrent souvent des possibilités de passerelles vers les serveurs Minitel et également sur les serveurs Web.
Voilà donc le phénomène qui fait qu'en France, aujourd'hui, Internet est apparu extrêmement récemment. Il a explosé un peu comme une bulle qui a affleuré dans un paysage Minitel devenu un peu saturé, un Minitel qui ne s'était pas développé dans les autres pays. Internet devient aujourd'hui un phénomène visible dont je vais maintenant vous dire quelques mots.
Les grands opérateurs français comme le CNRS et notamment l'INRIA, qui est le grand outil gouvernemental de recherche en informatique, connaissaient parfaitement Internet et se sont naturellement offerts pour recueillir le développement de ce réseau. Mais, on voit depuis quelque temps fleurir des sociétés que l'on appelle des fournisseurs d'accès (Internet providers ou access providers en anglais). Dans notre jargon, ce que nous appelons "providers", ce sont des sociétés comme Calvacom qui existait depuis longtemps -j'ai connu Calvacom il y a plus de dix ans-, une société récente très connue qui s'appelle Compuserve, qui a doublé son nombre d'adhérents et qui doit être actuellement le premier fournisseur d'accès français, qui est passé en un an de 20 000 à 40 000 adhérents, ou une petite société que j'aurais aimé avoir ce soir et qui s'appelle Internet-Way. C'est une petite société qui s'est aperçue qu'elle pouvait gagner de l'argent en arpentant les Champs Elysées, en tirant les sonnettes de tous les magasins et en leur disant : "Je vous offre une vitrine sur Internet pour beaucoup moins cher que votre vitrine sur les Champs Elysées" -une vitrine complémentaire et non pas alternative- "parce que lorsque vous serez sur Internet, ce ne seront pas seulement les promeneurs des Champs Elysées qui vous verront, mais tous les promeneurs du Web qui sont répartis sur la planète. Ils verront vos produits et auront envie de venir à Paris en voyage voir concrètement les produits que vous proposez".
Internet-Way s'est développée sur cette idée. Des membres de cette société nous avaient accompagnés un jour dans une conférence et nous avaient permis de projeter en direct Internet.
Nous aurions d'ailleurs pu le faire ce soir. Avec l'installation que nous avons ici, il aurait suffi de se connecter via une ligne de téléphone pour vous montrer le réseau Internet en direct. Mais cela aurait changé la conférence et je ne suis pas sûr que cela aurait été forcément une bonne chose. Je me suis aperçu qu'il y a une magie de l'écran. On promène les gens où l'on veut et finalement, au bout d'une heure, on n'a pas vu grand-chose. La découverte d'Internet demande plus d'une heure, ce sont des heures et c'est d'autant plus long qu'au départ, on connaît mal. C'est comme être projeté dans une planète inconnue sans guide, sans préparation. Vous perdriez donc beaucoup de temps à le découvrir.
Les fournisseurs d'accès, comme Internet-Way, ont été les premiers à utiliser cet instrument. Je dirai un mot des ministères, des administrations, sujet que je connais bien. Les ministères français y sont allés de façon désordonnée et spontanée et souvent sans idée d'ensemble. Le premier ministère français qui a ressenti l'intérêt du Web est le ministère des Affaires étrangères, parce que nos ambassades en étaient réduites à communiquer avec le Quai d'Orsay par des moyens archaïques qui sont le service du chiffre, le fax ou la valise diplomatique. Quand ils rencontraient leurs collègues des pays anglo-saxons, ils s'apercevaient que ces derniers étaient branchés sur la mère patrie en direct et avaient des informations de première main bien plus rapidement qu'eux.
Certes, nos ambassades avaient des Minitels. Je me souviens avoir trouvé un Minitel dans notre ambassade à Stockholm où je l'ai fait sortir le Minitel de son placard. J'en ai enlevé la poussière et je l'ai fait marcher. Mais comment voulez-vous être fier de montrer un Minitel quand vous êtes à l'ambassade de France à Stockholm ? Quels services allez-vous montrer, à quelle vitesse le réseau va-t-il marcher et est-ce que pouvez-vous faire la démonstration ? Nos ambassades étaient tellement malheureuses de leur handicap que souvent elles se sont faites aider -cela a été le cas de nos ambassades aux Etats-Unis, au Canada et au Japon- et elles ont recolonisé leur ministère par les extrêmités et le ministère des Affaires étrangères aujourd'hui a une présence tout à fait normale sur le Web.
Les autres ministères qui ont suivi sont d'abord le ministère de la Culture. C'est parti d'une idée toute simple. Un jour, un élève de l'Ecole nationale des télécommunications, à Paris, qui avait un petit équipement, s'est dit qu'il allait montrer les tableaux et trésor du Louvre qui sont dans le domaine public. Il les a mis en ligne et a été le premier étonné de la fréquentation, du succès de ce service qui a eu un succès immédiat car tout le monde a entendu parler du Louvre, mais tout ne monde ne peut se déplacer pour venir le visiter à Paris. Ce service est un des plus gros succès français du Web. Cela a un peu tourné la tête à ce jeune homme, il s'est pris pour un grand chef, on peut facilement se croire le maître de la planète quand tout le monde vient admirer ce que l'on fait. Il a défié le ministère de la Culture qu'il a traité d'âne et de ringard. Finalement, il a été obligé d'émigrer aux Etats-Unis et le ministère de la Culture n'a pas pu faire autrement que de créer un super-site "ministère de la Culture" sur le Web.
D'une certaine façon, on peut dire "merci" à ce jeune étudiant et en même temps penser qu'il aurait pu rester en France. Je ne suis pas sûr qu'il soit heureux aux Etats-Unis. Ce qu'il a fait chez nous est peut-être un exploit, mais aux Etats-Unis, c'est banal. Il ne viendrait à l'idée de personne d'être en admiration devant quelqu'un qui met des tableaux sur le Web quand on est américain. En France, cela a été une révolution.
Le troisième ministère a été celui de l'Education, mais il y a un peu de désordre car deux serveurs existent. On ne sait pas quel est le bon, les deux étant officiels. Vous pourrez comparer les deux serveurs, l'un s'appelant "mesr.fr" (ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche) et l'autre "edutel.fr".
Aujourd'hui, sept ministères sont présents sur le Web. Fin 1997, ils le seront tous en bon ordre, à la française : ils seront tous rattachés à une adresse commune, gouv.fr, et on reconstituera le bel ordre du gouvernement, c'est du moins ce qui est en cours de décision.
Je dirai un mot, tout à l'heure, sur les entreprises.
Je commenterai maintenant, très rapidement, les images que nous avions prévu de projeter. Cette série d'images concerne le nombre de serveurs. Vous verrez quelques courbes que je vous commenterai rapidement.
(Projection de diapositives.)
Vous excuserez les fautes. Les images que je vous projette ont une histoire : elles me sont arrivées des Etats-Unis par la valise diplomatique et on les trouve difficilement. Elles ont été développées à Chicago par les services techniques du Poste d'expansion économique (PEE), qui dépend d'ailleurs du ministère des Finances, direction des Relations économiques extérieures. Ils étaient aux Etats-Unis, ils se sont documentés sur place et ont produit ces graphiques. Ce qui est amusant, c'est qu'ils l'ont fait contre l'avis de la direction régionale des Relations extérieures (DRE) au ministère des Finances. Bien que composée de personnes extrêmement éminentes, celle-ci avait décidé qu'Internet n'était pas bon. C'était ouvert à tous les vents et il s'y passait des choses bizarres. Le ministère avait donc dit qu'il n'irait pas sur Internet.
Moyennant quoi, le service n'en pouvait plus, il a fait cela. C'est grâce à une équipe de quatre personnes (Philippe Colombani, Pascal Bourbon, Pascal Lavallée et Robin Noels). Evidemment, ils ont traduit beaucoup de choses qu'ils avaient sous la main. Si un jour vous allez dans un poste diplomatique à l'étranger, vous verrez qu'une grande partie de l'activité, par exemple en Amérique, consiste à traduire en français, pour la mère patrie, les documents dont on dispose. Ceci pour expliquer les fautes de français.
Les services de navigation. Au départ, on n'avait pas vu le problème de la navigation. Quand on a un PC ou un Macintosh, au début, on ne met pas grand-chose dedans, on sait ce qu'il y a dedans, on s'y retrouve, un peu comme dans un petit bureau. Maintenant, avec les machines de grande capacité, on se noie dans un disque dur et on ne sait plus où on a mis les choses, on n'a pas donné de nom... Une des solutions classiques est de s'organiser, de bien ranger, d'étiqueter, de mettre dans les tiroirs.
Une autre solution, parce que les gens deviennent paresseux et que ranger est compliqué, c'est le système de navigation. Il existe des outils comme Magellan. Le nom est très évocateur.
Avec l'augmentation de capacité des disques durs de nos micro-ordinateurs, la masse d'informations que ous pouvez y stocker est devenue consudérable. Imaginons que vous y ayez mis un document. Vous essayez de vous souvenir d'un mot un peu significatif du document et la machine explore tout le disque dur et vous retrouve le document. C'est cela, un navigateur.
Le Web a considérablement grandi. Comme on le voit sur la gauche du schéma, en 1992, il n'y avait pas grand-chose. Beaucoup de centres de recherche avaient mis des informations sur les lignes du réseau, mais elles étaient accessibles par les procédés de l'époque, comme FTP (File Transfert Protocole), "engin" parfait qui permet d'aller chercher une information à condition de savoir où elle se trouve et sous quel nom.
Mais si vous cherchez une information sans savoir où elle se trouve, comment faire ? Un des moyens classiques utilisés est d'interroger : je connais l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme qui sait où est l'information. Cela prend du temps et dérange beaucoup de gens. A force d'être dérangé, on a eu l'idée de mettre un système automatique. Donc, l'histoire du Web a été jalonnée par des outils de navigation. Le mot anglais est browser, vous l'entendrez souvent. En français, on parle plutôt de navigation.
Les premières générations de systèmes de navigation s'appellaient gopher. Qu'est-ce qu'un gopher ? C'est un système de repérage de l'information contenue dans un serveur. Les gophers ont été, pendant deux ans, le principal outil d'organisation de l'information et étaient destiné à faciliter la recherche. Vous entendrez parler du fameux gopher de Washington. On en parlait il y a quelques mois, maintenant c'est terminé. Le ministère des Affaires étrangères, qui était le premier sur le réseau, avait un gopher qui était à Washington. Le nombre de fois où je les ai entendus se complaire à citer leur gopher de Washington me faisait penser que cela allait bientôt être fini.
Le gopher, outil relativement compliqué à utiliser, a cédé la place à ce que l'on appelle maintenant le Web. WWW veut dire WorldWide Web. Il y a eu une tentative de francisation de ce mot, comme d'habitude, par les Canadiens et différentes formules ont été proposées comme le Monde Large Etoile et la Toile d'Araignée Mondiale (TAM). Mais, en fait, cela n'a aucune importance car sur le Web, on parle anglais et toute tentative de parler français vous isole et fait de vous une secte.
Le Web est une tentative pour structurer l'information texte pour faciliter la navigation. La grande idée du Web est que le texte que vous lisez à l'écran contient des références et, à la grande différence du papier -sur lequel vous avez des notes de bas de page, des parenthèses, des renvois, etc..., dans un texte officiel vous avez des visas, des considérants. Les textes juridiques sont un vrai paquet de spaghettis avec leurs nombreux renvois. L'intérêt du Web est que le renvoi est dynamique. Quand vous lisez un texte sur écran et qu'un mot renvoie vers une autre information qui est ailleurs, l'idée géniale du Web est que vous allez mettre un lien, repère, un tag. Par exemple, vous le faites apparaître en bleu. Le miracle se produit quand, avec votre souris ou votre doigt, vous appuyez sur la zone bleue : vous partez ailleurs chercher l'information. De proche en proche, on peut se promener et on peut aller très loin.
La magie de ce système, c'est que le lien peut vous conduire n'importe où, à une page juste à côté sur le même serveur, créée par la même personne, ou au Japon, à l'autre bout de la planète, à un endroit où vous n'aviez pas prévu d'aller, où peut-être vous ne souhaitiez pas aller, pour découvrir autre chose. Si vous n'y prenez garde, de proche en proche, vous êtes perdu comme le Petit Poucet dans la forêt.
Cela s'appelle "netsurfer", c'est une maladie courante chez les jeunes et les moins jeunes. Il est assez difficile d'en guérir, on connaît des cas assez pathologiques, le fait de surfer devient un but en soi, on s'étourdit, on ne voit rien, on ne structure plus sa pensée, on y perd beaucoup de temps et on dépense de l'argent quand on fait cela à la maison.
Le Web, bien utilisé, est beaucoup plus puissant que cela parce que les outils se sont perfectionnés. Derrière ce système de navigation, il y a des noms, des mots et des marques qui commencent à émerger. Il y a deux ans, l'outil s'appelait Mosaïc. Maintenant, c'est Netscape. On ne parle plus que de Netscape. Même notre grand ami Bill Gates a essayé de déloger Netscape en vendant Internet Navigator ou Explorer, il a jeté l'éponge.
Netscape, c'est un outil un peu comparable à une visionneuse. Imaginez que pour naviguer parmi des microfiches, vous avez une visionneuse, un appareil qui grossit et qui règle. Netscape est un peu comme une visionneuse, mais en beaucoup plus puissant. Déjà lorsque vous circulez sur le Web avec Netscape, à l'instar d'un fil d'Ariane ou des cailloux que le petit Poucet laissait derrière lui, il se souvient du chemin que vous avez emprunté et vous pouvez revenir en arrière, sans jamais être complètement perdu. Il permet également de noter, dans un bookmark, un carnet électronique, tous les endroits où vous avez vu quelque chose d'intéressant afin de pouvoir y revenir directement ensuite, sans refaire le cheminement.
Derrière Netscape, il y a maintenant le plus puissant des outils que l'on n'aurait jamais osé imaginer il y a encore quelques années et que peut-être d'ailleurs beaucoup de gens formés à la vieille école ne peuvent imaginer, ce sont les moteurs de recherche.
Autrefois, quand on voulait fouiller dans une bibliothèque, on était obligé de passer par un index ou un thesaurus, sur un support carton ou informatique, avec une structure de l'information arborescente. On classe : histoire, géographie. A l'intérieur, il y a l'histoire ancienne, l'histoire récente. On classe par date. Il y a une logique de classement. Quand on va plus loin, il y a des mots-clefs ou un thesaurus, tout un système que l'on enseigne aux documentalistes. Les thesaurus sont la méthode des documentalistes, leur fonds de culture. Cela a fait ses preuves, mais c'est lié à un certain état de la technologie où l'on a du mètre linéaire, on classe dans des armoires et il faut retrouver le document.
Le moteur de recherche met à la poubelle tout ce système de thesaurus et d'index. Cela le rend pratiquement obsolète. C'est la possibilité, pour des outils électroniques modernes, d'aller chercher directement, à l'intérieur du texte, l'information qui vous intéresse. Je prends l'exemple du "Monde" qui est un journal de référence. Vous mettez une collection de plusieurs années sur un CD-rom ou un ordinateur et vous n'avez plus besoin d'index. Pour trouver l'information qui vous intéresse, il vous suffit de taper les trois mots caractéristiques, par exemple "assassinat de M. Un tel" -cela en français puisque "Le Monde" est publié en français- et le système se débrouille pour vous apporter cette information en un temps extrêmement court.
Tout à l'heure, je répugnais à vous donner l'adresse http que le président me demandait de lire parce que si vous vous rappelez de mon nom et de mon prénom, Christian Scherer, vous prenez un moteur de recherche, vous tapez "Christian Scherer" et, en moins d'une seconde, vous avez les quatre pages de CV.
C'est une publicité gratuite, mais je fais souvent l'expérience qui consiste à prendre quelqu'un dans la salle au hasard, de préférence un peu âgé ou ayant déjà parcouru le monde. Je prends un moteur de recherche. Je tape votre nom et votre prénom et, en moins d'une seconde quand tout va bien, vous avez toute la série de références qui parlent de vous sur toute la planète, et parfois des références que vous n'imaginez pas, parce que vous êtes allé faire une conférence ici ou là.
Nous allons passer une série de courbes montrant la croissance des services.
Il y a quelque 30 à 35 millions d'utilisateurs d'Internet, ce sont les personnes qui circulent actuellement sur Internet, qui se connectent plus qu'occasionnellement.
Le profil des personnes qui se connectent est très intéressant. Sur cette courbe, vous avez une comparaison entre le profil américain et le profil européen. La différence essentielle est que les universitaires européens sont beaucoup plus présents que les universitaires américains. Les informaticiens sont très utilisateurs pour des raisons évidentes. Les autres populations, c'est-à-dire le grand public, sont encore peu présentes sur le Web. On note un retard de l'Europe sur les Etats-Unis.
Ce transparent illustre les motivations des utilisateurs. A droite, vous avez les distinctions entre Etats-Unis et Europe. Les courbes sont très voisines ici. Vous voyez le commerce, le shopping, les finances, la météo, le gouvernement, les résultats des recherches classés par ordre croissant, les fonctions commerciales, l'actualité et enfin, le dictionnaire de références.
Cet autre transparent représente les activités des utilisateurs d'Internet : la première activité est la navigation, la deuxième les loisirs et distractions, la troisième l'activité professionnelle, l'éducation, la recherche industrielle et la recherche académique. Quelques petites variations montrent un léger décalage de l'Europe sur les Etats-Unis.
Ces schémas montrent la tendance, l'évolution d'une année sur l'autre. On note une diminution de la recherche académique, par exemple, et une forte augmentation -en Europe- de la recherche industrielle. Nous ne parlerons pas de l'éducation. Il y a une légère diminution concernant les domaines du travail et des distractions.
Je vous dirai brièvement quelques mots sur le CD-rom. Certains voient une concurrence entre le CD-rom et l'Internet. On pourrait parler longuement de la question. Ce n'est pas le sujet ce soir. J'y reviendrai s'il y a des questions.
Les Champs Elysées électroniques sont la vitrine. Je citerai quelques exemples qui montrent l'étendue du problème. Quand vous êtes une PME de vins de Bordeaux ou de champagne, vous êtes habitués à vendre votre bordeau ou votre champagne dans le monde entier, mais vous ne connaissez pas Internet. Je peux vous dire que les PME de l'agriculture sont beaucoup moins en retard qu'on ne le croit parfois quand on est parisien. En réalité, ils connaissent très bien les moyens et technologies modernes.
Il y a un an, quand on recherchait "vin de Bordeaux" sur Internet avec des moteurs de recherche, on pouvait trouver à la vente du vin de Californie, mais il n'y avait aucun vin français disponible. Par contre, on vous proposait une parfaite imitation de vin français fait en Californie. Le retard de la France dans sa présence sur Internet se traduisait par un handicap de présence commerciale, de vitrine industrielle sur le Web. Ce retard est en voie de correction. Actuellement, quand vous cherchez du vin de Bordeaux, vous en trouvez sur le Web.
En ce qui concerne les grandes entreprises, le cas de Renault ou de Peugeot, les grands constructeurs automobile est très intéressant. Ils disaient "Ce n'est pas sérieux, ce n'est pas ma politique de communication". Aujourd'hui, Renault est sur le Web parce que Peugeot y était allé un peu avant et parce qu'en l'absence de Renault sur le Web, tout le monde y parlait de Renault, mais pas forcément des gens que Renault souhaitait.
A titre de comparaison, imaginez un gros mammifère, genre éléphant, cheval, au bord de l'eau qui hésite à plonger car il n'a jamais plongé. Il sait qu'il va devoir plonger et qu'il pourra nager alors, mais il sait qu'il sera ridicule car il n'est pas fait pour nager. C'est un peu ce qui arrive aujourd'hui à de grandes entreprises. Elles y vont les unes après les autres, et de préférence après les autres plutôt que la première. Elles nagent mal et elles ont tout un apprentissage de la vie aquatique à faire. Les exemples abondent.
La vente par correspondance est un bon exemple. Les sociétés du secteur avaient déjà été échaudées par une grève historique de la poste qui avait poussé les Trois Suisses et la Redoute à aller sur le Minitel qui était l'outil français de l'époque. Aujourd'hui, les vépécistes vont sur Internet, mais ils y vont mal. Ils n'y vont pas de façon ordonnée. Ils y vont avec des moyens lourds parce qu'ils mettent leur catalogue papier. Les catalogues de VPC sont souvent gigantesques. si vous les mettez tels quels sur le Web, personne n'aura jamais la patience de les feuilleter car on ne feuillette pas un document sur le WEB de la même façon que sur papier.
Qui plus est, l'intérêt d'un catalogue est de déclencher un acte de vente. Si vous n'offrez pas en même temps l'information sur le produit et la possibilité de commander, vous perdez beaucoup de chiffre d'affaires et aujourd'hui, à l'instant où je vous parle, la possibilité de commander un produit via le Web n'est pas encore tout à fait opérationnelle. Elle est techniquement possible, mais elle n'est pas encore inscrite dans les moeurs. A l'inverse, j'ai fait l'expérience de commander un livre à la Documentation française par Minitel, cela marche très bien. Quand on connaît le Minitel, on se débrouille, on trouve le document. En l'occurrence, j'ai acheté le rapport Théry*. On vous demande votre adresse, vous la tapez, puis de décrire la référence de la commande et le tout vous est envoyé par la poste sous huit jours environ, avec une facture que vous réglez par les moyens traditionnels. Cette méthode fonctionne pour les livres, mais pas pour des produits style La Redoute ou les Trois Suisses.
La réponse économique est simple. D'ici la fin de l'année, il sera possible de commander des objets, bon marché ou plus chers, sur le Web. La technologie existe. Elle suppose le cryptage, l'identification sure des clients, de la même manière que certains Minitels sont aujourd'hui vendus équipés d'un lecteur de carte à mémoire. Le paiement de la commande sur le Web pose le problème de l'identification certaine de la personne qui commande avec un code d'accès et la possibilité de crypter le code pour qu'un tiers ne puisse pas l'utiliser.
Je citerai quelques produits un peu inattendus qui ont démarré aujourd'hui, qui fonctionnent bien et qui ne posent pas le problème du cryptage de code.
Par exemple, les sports d'hiver. Une analyse de marché a montré que la population qui se connecte aujourd'hui sur Internet est plutôt mâle, plutôt aisée, plutôt cultivée. Lorsqu'on fait un ciblage, il se trouve que c'est à peu près la population qui va dans les stations de sports d'hiver, d'où l'idée d'offrir des sports d'hiver par Internet. Et cela a marché parce que les gens font des kilomètres pour aller aux sports d'hiver, parfois ils vont dans un pays étranger. En mettant une station de sports d'hiver française en ligne, avec une liste d'hôtels, on peut faire des réservations par les moyens classiques. Ce système a bien fonctionné. Une petite société gagne de l'argent aujourd'hui non pas en fournissant l'information, laquelle est délivrée gratuitement sur le Web, mais en prenant un pourcentage sur les commandes reçues par les stations de sports d'hiver. Cette société s'appelle Ski-France et travaille directement avec les collectivités locales.
Au fil des mois et des années, les raisonnements de ce genre se multiplieront et, de proche en proche, un certain nombre de solutions apparaîtront.
Les gîtes ruraux fonctionnent de la même façon et, d'une manière générale, tout le tourisme peut tirer parti du Web.
Autre enjeu économique : les entreprises. Les entreprises rencontrent par rapport au WEB le problème de la peau qui entoure un être vivant. Je m'explique. Du simple fait qu'il existe, un être vivant doit avoir une peau. Même dans un protozoaire, il y a l'intérieur et l'extérieur et il y a une peau. Cette peau définit l'intégrité de cet individu. Le problème d'Internet est qu'il n'y a pas de peau. C'est un immense océan dans lequel toute l'information circule. Une entreprise hésite à aller sur Internet. Elle y mettra son catalogue, mais elle ne peut pas mettre sa substance, son fichier clients par exemple. Aucune entreprise ne peut se permettre de prendre le risque de mettre son fichier clients sur le réseau. L'intérêt des concurrents est tellement important de percer ce fichier clients qu'elle ne veut pas l'y mettre, même en mettant une protection autour.
L'une des plus grosses difficultés pour les entreprises, même modernes, et qui explique leur relative prudence à aller sur Internet, c'est la peur de perdre leur identité, la peur que des informations vitales pour l'entreprise soient parasitées, piratées ou profitent à la concurrence.
En réponse à celalà, une solution, que l'on a appelé l'Intranet, devrait se généraliser d'ici un an. Il s'agit de la reconstruction, à l'intérieur d'une barrière supposée solide, d'un univers à l'image du Web.
Si cette entreprise a quinze salariés qui ne sont pas tous sur le même site et un bureau à l'étranger, on fait en sorte que tous puissent accéder à un ensemble d'informations qui reconstitue les fonctions merveilleuses dont je parlais tout à l'heure, mais à l'intérieur d'une enceinte qui est, d'une certaine manière, la peau de la cellule.
L'Intranet est en voie de développement rapide. Cette technologie permet aussi à un certain nombre d'entreprises qui ont diffusé gratuitement leur savoir-faire sur Internet -où tout est gratuit et où rien ne peut se vendre- d'espérer vendre leur savoir-faire. Je ne développerai pas ce concept plus avant.
Maintenant, quelques mots sur l'EDI. Vous n'échapperez pas, si vous entrez dans le monde de l'entreprise maintenant, à ce concept qui n'existait pratiquement pas il y a dix ans et qui s'appelle l'EDI. L'EDI (Echange de Données Informatisées) est la dématérialisation d'un certain nombre de documents qui circulaient traditionnellement sous forme de papiers. Lorsqu'une entreprise passait commande à un sous-traitant, il y avait un bon de commande, un bon de livraison et une facture. Ces trois documents papier étaient créés et manipulés selon des règles bien précises. Ces documents alimentaient ensuite les documents comptables, les comptes de l'entreprise de flux, les comptes de stock.
L'EDI est une convention de langage qui permet de remplacer la circulation physique d'un papier par une circulation électronique organisée. La propriété de l'EDI est à la fois d'être très compliqué dans son fonctionnement et très simple pour l'utilisateur. Lorsqu'un supermarché commande des poulets à un éleveur, on a une boîte noire dans le supermarché et une chez l'éleveur de poulets. Seuls le poulet circule ensuite. Les commandes, les livraisons et les factures sont de l'échange électronique qui circule à travers un réseau.
On a fait croire aux entreprises assez longtemps qu'il fallait des réseaux spéciaux extrêmement coûteux (Transpac ou autres). On s'aperçoit aujourd'hui qu'Internet peut parfaitement jouer le rôle d'un réseau d'échange de données, à condition de mettre aux deux bouts des interfaces, c'est-à-dire des boîtes noires qui assurent des fonctions de traduction et de sécurisation puisque les données sont cryptées dans ce système.
J'insiste sur un point. L'administration française n'est pas si retardataire que cela. Le ministère des Finances commence à accepter la dématérialisation d'un certain nombre de documents qui, jusque-là, étaient exigés sur papier. La France est un pays de droit écrit. Le droit de la preuve s'appuie sur des écrits, mais de plus en plus aujourd'hui, on sait concevoir des systèmes qui préservent les possibilités de contrôle auxquelles nous restons normalement attachés avec la possibilité de dématérialiser les documents.
L'impact sur les métiers du futur sera considérable. On sait aujourd'hui qu'un certain nombre de métiers vont être fortement perturbés par l'utilisation de ces nouvelles technologies. De façon générale, toutes les chaînes qui manipulaient du papier sont appelées à être fondamentalement modifiées. Déjà, le travail des secrétariats dans les entreprises s'est fortement modifié, mais le passage du courrier papier au fax n'est rien à côté de ce que signifie, en termes de structure des emplois et des comportements, le passage du papier au transfert électronique.
Les habitudes que nous avions de ranger du papier dans les armoires, par exemple, sont remplacées maintenant par des stockages informatiques qui peuvent se faire aussi bien sur place que dans un endroit séparé ou éloigné. Je pense, par exemple, aux collections du Journal officiel qui représentent des kilos de papier en de multiples endroits. Cela peut être remplacé par des supports électroniques ou des CD-rom. Tout le travail des documentalistes est directement impacté. La liste serait longue des modifications qui se préparent.
Je voudrais terminer sur un exemple qui me tient à coeur, celui de La Poste. On parle beaucoup, actuellement, de la déréglementation des télécommunications. C'est un sujet d'actualité ces jours-ci. On parle moins de La Poste, or c'est une entreprise qui risque, si elle n'y prend pas garde, d'aller en quelque sorte "dans le mur".
En effet, le courrier privé a presque disparu. Le courrier des entreprises, qui représentait un volume considérable, passe en version électronique, comme on l'a vu. Que va-t-il rester ? Le courrier des entreprises vers les particuliers. Nos boîtes à lettres sont remplies de courrier de nos entreprises, d'un intérêt d'ailleurs variable et qu'on ne lit plus. Les entreprises cherchent de plus en plus à cibler, afin d'éviter les gaspillages. Enfin, la presse est globalement déficitaire, et la Poste est contrainte par l'Etat de supporter une fraction de ce déficit.
Donc La Poste -270 000 personnes actuellement- est en train de voir fondre son fonds de commerce et son activité. On peut prévoir, de façon quasiment certaine, une réduction progressive de la substance qui faisait l'activité de la poste. Je suis allé un peu vite et fort, mais les études le confirment.
La Poste pensait pouvoir s'en sortir en développant des produits financiers. Cette voie lui a été interdite par le ministère des Finances qui, lui-même, doit défendre un appareil bancaire qui ne va pas très bien.
Donc, La Poste a devant elle, aujourd'hui, un formidable challenge. Les stratèges de La Poste en sont conscients. Elle peut être potentiellement un très gros utilisateur des technologies Internet parce que l'Internet n'est qu'une infrastructure de transport. Ce qui donne du sens quand on fait du courrier, c'est la manipulation du courrier, la destination et la structure. La Poste est en train de découvrir la possibilité de véhiculer, sur des infrastructures de transport, des systèmes à valeur ajoutée et des produits nouveaux qui peuvent redonner un sens à ce métier d'acheminement.
Les systèmes électroniques permettent aujourd'hui d'espérer une décrue des consommations de papier.
La souris remplace la plume. Un clic de souris permet de naviguer dans une encyclopédie de quelque 10 millions de pages, réparties sur toute la planète, consultables 24 heures sur 24 et mises à jour régulièrement, toutes propriétés que n'ont pas les encyclopédies classiques.
Le niveau national est en échec. Internet ne connaît pas les frontières nationales.
Des problèmes de droit se posent actuellement, traversent les frontières allègrement. Une nouvelle race de juristes est en train de se préparer : les juristes internationaux. Les plus gros cabinets juridiques, aujourd'hui, même en France, commencent à raisonner droit international. Notre langue est menacée, mais ni plus ni moins qu'elle ne l'a été au fil des siècles dans notre histoire. Il faut se rappeler que l'on parlait français à la cour de Saint-Petersbourg. La langue a un rayonnement propre qu'il faut qu'elle sache assurer. Dans le domaine de la culture, on peut se battre, mais pour les affaires, on ne défendra pas la langue en dressant des murs et en interdisant aux businessman français de parler anglais. On défendra notre langue en redécouvrant qu'elle est belle, en l'expliquant aux autres et en la parlant un peu plus aussi, sur le réseau. On parlera français pour montrer notre culture et non pour éviter de parler anglais.
En ce qui concerne le Minitel, la grande vérité est que nous sommes passés à côté d'un immense succès. Les spécialistes vous le diront. Il aurait fallu faire fabriquer le Minitel par les Allemands. Le ministère de l'Industrie, à l'époque, malheureusement ne pouvait pas faire autrement que de soutenir notre industrie nationale. Si on avait fait fabriquer le Minitel par les Allemands, les deux pays auraient eu un champ unique de développement d'un outil qui n'est pas si mauvais que cela et qui avait vocation à s'imposer au-delà des frontières de l'hexagone. Nous avons raté le Minitel parce qu'il n'a pas été fabriqué par les Allemands.
Aujourd'hui, est-ce qu'un nouveau terminal va sortir ? On ne sait pas. Mais, il faut avoir le courage de reconnaître, même si cela fait mal et que beaucoup d'argent a été mis dedans, que le Minitel va devoir céder progressivement la place à un nouveau type de terminal plus rapide, capable de naviguer sur le Web et interconnectable.
Toutefois, ce que la technique peut faire vite, la culture ne le fait pas. Il aura fallu dix ans pour que la population française apprenne le geste de fouiller dans le Minitel. Les étrangers (Américains, Japonais...) viennent en France remarquer ce phénomène de société : le Français moyen est habitué à chercher dans le Minitel. Cela a pris des années.
Autant il est possible de faire avancer la technologie très vite, autant il est difficile d'apprendre à un peuple entier le réflexe de ne plus prendre son annuaire de téléphone, mais de pianoter sur un clavier pour chercher une adresse. Cela a été fait en France, nous avons de l'avance sur les étrangers.
Est-on capable de jeter le Minitel et de le remplacer, progressivement, intelligemment, par un nouveau type de terminal, ce que l'on saura faire d'ici la fin de l'année ? Il faudrait que nous soyons capables de remplacer le Minitel par des canaux plus performants en gardant l'habitude culturelle que les Français ont, désormais, de réserver une place de train, de chercher une place de théâtre ou de spectacle sur leur Minitel. Les étrangers ne le savent pas. Aucun pays étranger ne fait, à la même échelle que les Français, le geste de réserver son billet de train sur un Minitel.
(Applaudissements)
* * *
Le Président. - Merci. Moi, le journaliste, je vais verser une larme sur Gutenberg. Vous nous invitez à aller bientôt fréquenter la cyberposte et pas seulement les cybercafés. Bref, vous nous ouvrez, sur la fin, des horizons qui nous font chanceler. Deux étages au-dessus de chez moi, habite le directeur général de La Poste. Sait-il tout ce que vous avez dit ?
Christian Scherer. - Il sait tout cela.
Le Président. - Très bien. Maintenant, je pense qu'il est temps de passer au débat. Monsieur Jeanneau* est prêt à recueillir toutes vos questions. Il y en a des quantités. Vous avez même mis de côté le CD-rom, mais peut-être y a-t-il d'autres questions ?
M. Jeanneau*. - Si vous désirez poser une question, je vous passe le micro. Il y a sûrement beaucoup d'interrogations sur ces techniques nouvelles.
Le Président. - J'en profite pour saluer la présence de M. Lamoitier qui est non pas l'assistant de M. Scherer, comme vous auriez pu le croire, mais le maître.
Christian Scherer. - Monsieur Lamoitier, depuis plus de vingt ans maintenant, fait métier de donner des conférences sur des sujets ardus. J'ai remarqué qu'il a toujours une très grande capacité d'intéresser son auditoire et de rendre accessibles les choses de la technique. Peut-être serait-il heureux de nous dire quelques mots, à l'occasion des questions que vous poserez sur tel ou tel sujet, voire de corriger certains aspects de mes propos qu'il aurait pu trouver excessifs.
X. - Je voudrais donner des informations sur La Poste. Son chiffre d'affaires est de l'ordre de 80 milliards de francs et le dernier déficit, de 1,5 milliard de francs à peu près. On estime que la télécopie aurait fait perdre environ 2 milliards à La Poste.
Christian Scherer. - Je ne voudrais pas vous avoir inutilement alertés. Les dirigeants de La Poste sont conscients du problème. Il y a, dans cette entreprise, une très forte volonté, un esprit d'entreprise considérable et un sens du service public, donc le jour où l'on aura pu indiquer au personnel de La Poste les voies dans lesquelles se trouve son avenir, on sera surpris de sa capacité de mobilisation et d'adaptation dans la mesure où c'est toujours le même métier qui doit être fait. C'est un métier qui va s'adapter à un support nouveau.
X. - Pensez-vous qu'une entreprise comme France-Télécom lâchera un jour l'annuaire téléphonique sur le Web -je pense qu'ils seront obligés de le faire comme vous le disiez à propos de Peugeot ou Renault- étant donné que le Minitel est le service le plus consulté en France ? Le lâcheront-ils un jour sur le Web et est-ce qu'il sera aussi facile d'y naviguer qu'aujourd'hui sur le Minitel ?
Christian Scherer. - Ce n'est pas un problème technique. La question est d'actualité. Il y a des annonces actuellement. Une chose certaine : il n'y a aucun problème technique à mettre cette information sur le Web et l'annuaire restera sur le téléphone. Les problèmes sont plutôt d'ordre psychologique. Je rappelle que l'annuaire électronique ne rapporte pratiquement pas d'argent à France-Télécom puisque les trois premières minutes sont gratuites. Donc, ce n'est ni un problème technique, ni économique. C'est beaucoup plus un problème d'effet d'annonce.
Comme le gouvernement l'y pousse - François Fillon, notre ministre délégué chargé des télécommunication, envoie des signaux extrêmement clairs dans ce sens-, nous souhaitons que notre opérateur national, France-Télécom, prenne sa part du marché de l'Internet. Cette décision repose sur un plan d'ensemble pour le passage à un nouveau type de terminal. La vraie question n'est pas de passer l'annuaire électronique sur Internet, mais quelle sera l'offre d'accès à Internet -laquelle ne sera pas monopolistique- de notre opérateur national ? Quel terminal sera proposé dans les agences commerciales des télécoms, par exemple, et comment cela se positionnera par rapport à nos partenaires étrangers. Je ne peux pas en dire beaucoup plus, sinon que c'est une bonne question. C'est techniquement possible, mais ce n'est peut-être pas la priorité actuelle de France-Télécom.
X. - Je n'ai pas très bien compris le phénomène d'Intranet que vous avez expliqué.
Christian Scherer. - Imaginez la différence entre une mare aux canards et l'océan. Dans une mare aux canards, tout le monde se connaît. C'est un monde clos, mais dans lequel les fonctions vitales existent et s'équilibrent. A titre de comparaison, la vie de l'entreprise qui a ses rites, sa culture, son esprit d'entreprise, ses secrets, c'est l'Intranet.
Inversement, Internet est l'océan. Vous allez sur l'océan, vous naviguez et rencontrez des pirates, des brigands, des amis et des ennemis. C'est un monde ouvert dans lequel l'imprévu existe et où tout peut être rencontré.
L'Intranet est une reproduction en laboratoire avec, à l'intérieur, les différentes fonctions que l'on aime trouver sur Internet. On aime, dans Internet, chercher des informations qui sont publiques. On y trouvera peut-être un jour l'annuaire du téléphone des abonnés qui ne sont pas en liste rouge. On voudrait reproduire, à l'intérieur d'une enceinte, celle de l'entreprise, les mêmes fonctions.
C'est vraiment un paradoxe culturel : il faut faire le détour par la planète pour redécouvrir la façon dont on pourrait fonctionner à l'intérieur d'une entreprise.
Monsieur Lamoitier, qui revient des Etats-Unis, va nous dire quelques mots sur Intranet.
Jean-Pierre Lamoitier. - La société Hewlett Packard, bien connue pour son activité informatique, a prévu de connecter les 400 sites de l'entreprise sous forme d'Intranet. C'est un réseau Internet qui ne sera accessible qu'au personnel de l'entreprise : 23 000 postes DX, 75 000 postes de travail et un échange moyen de 5 téraoctets par mois, c'est-à-dire 5 000 milliards d'octets échangés tous les mois entre les différents sites. Un octet fait 8 bits, cela correspond à un caractère.
Les prévisions d'IDC* concernant Intranet : en 1995, 57 000 logiciels serveurs pour Internet, 70 000 pour Intranet, ce qui est déjà plus. En l'an 2000 : 440 000 logiciels serveurs pour Internet et 5 millions pour Intranet. C'est dire que toutes les grandes entreprises, en particulier américaines, qui ont leurs applications de gestion faites sous forme classique (site central, ordinateur départemental, micro-ordinateurs) envisagent de tout basculer progressivement vers des serveurs Intranet et des postes de travail, voire des terminaux Intranet qui n'existent pas encore sur le marché actuellement. Par exemple, Microsoft a changé complètement sa stratégie de développement dans les trois derniers mois à cause du raz-de-marée Intranet.
X. - Ce ne sont que des annonces et des projections. Nous sommes incapables aujourd'hui d'affirmer avec certitude ce qui va se passer. C'est un paradoxe qu'Internet serve de modèle à ce qui va se passer à l'intérieur des entreprises.
Y a-t-il d'autres questions sur ce sujet ?
X. - Oui, deux questions que je pense assez complémentaires.
La première concerne la cryptologie. On parle, à la fois, du risque d'altération des données présentes sur le Web et aussi des codes de protection de données secrètes utilisées entre les entreprises.
La deuxième concerne la législation qui reste encore à bâtir, comme vous l'avez dit, dans les WEB, notamment concernant les méfaits qui pourraient être commis sur le Web.
Christian Scherer. - Je n'ai pas beaucoup parlé de la sécurité qui est un sujet en soi. Il faut d'abord savoir que la sécurité du téléphone est loin d'être totale et que la sécurité du courrier n'est pas non plus parfaite. Simplement, nous y sommes habitués et les risques sont connus. Sur Internet, on comprend que la sécurité n'est pas parfaite non plus. On devine que les risques de fuite et de fraude sont démultipliés, en particulier la vitesse à laquelle on peut propager un secret est phénoménale par rapport aux techniques du téléphone et du papier, et les enjeux sont considérables.
Les technologies de cryptage existent et sont au point. On connaît les systèmes à clef -clef publique, clef privée-, qui sont performants en laboratoire et qui sont même maintenant opérationnels, en théorie, sur le réseau. La difficulté est que ces techniques de cryptage sont refusées par les Etats. Sur Internet, des bandes terroristes ou des gens souhaitant agir contre les intérêts légitimes des Etats peuvent véhiculer des messages. Donc, les systèmes de cryptage sont assimilés à des machines de guerre et les Etats, à commencer par les autorités américaines, suivies par la plupart des Etats dont la France, ont réticence à autoriser le cryptage qui serait nécessaire à l'utilisation par les entreprises. Le cryptage est une condition indispensable pour pouvoir lancer le commerce électronique et pour permettre aux entreprises de porter leur trafic sur Internet.
Je ne pourrai pas vous dire exactement ce qu'il va se passer. La position des autorités françaises est d'admettre le cryptage pour les codes de Carte bleue, pour la signature électronique. Je pense que ce sera autorisé dans des conditions qui seront répertoriées.
Par exemple, un avocat de mes amis propose l'expérience suivante. Je vais au ministère de la Défense français et je dis : je suis une entreprise, je veux échanger mes données en toute sécurité avec mes filiales en France et à l'étranger. Je comprends que vous vouliez vérifier que je ne suis pas un dangereux personnage et je dépose ma clef au ministère de la Défense, dans un coffre ou auprès de services spéciaux. Ainsi, si vous poulez vérifier ce que je suis en train de faire.
Bien sûr, on fait confiance au ministère de la Défense pour ne pas violer les lois de la concurrence et respecter l'intérêt de l'entreprise, mais cette expérience n'a pas été faite. On ne voit pas pourquoi, a priori, le ministère de la Défense refuserait à une entreprise qu'elle lui donne la clef qu'elle l'utilise sur le réseau.
Vraisemblablement, par des expériences de ce genre, on va s'acheminer vers la possibilité de crypter. Cette condition est la clef d'un passage sur Internet, d'un développement du paiement électronique et des échanges d'informations vitales pour les entreprises.
X.- Deux questions concrètes. Combien coûte, à une entreprise, une vitrine sur le Web et à combien cela revient-il à l'utilisateur d'aller surfer sur l'Internet ?
M. Scherer. - Les coûts d'une vitrine sur le Web sont extrêmement faibles par rapport au coût d'une vitrine sur les Champs Elysées. On peut avoir un début de vitrine pour 20 000 francs. Un chômeur qui penserait pouvoir trouver un travail en messant son curriculum vitae sur le Web doit pouvoir le faire entre 2 et 3 000 F et s'il le fait lui-même, c'est quasiment gratuit. Les coûts sont donc extrêmement faibles et vont décroissant parce que ce sont des technologies automatisées. Voilà pour la vitrine. Je ne parle pas, bien sûr, de la vitrine de Renault ou de l'Assemblée nationale. En France, la plus belle vitrine actuellement est celle de l'Assemblée nationale, c'est même une des plus belles vitrines du monde. On ne sait pas combien elle a coûté, c'est un secret d'Etat, probablement plusieurs millions de francs. Si vous voulez voir quelque chose de beau, cherchez "Assemblée nationale" sur le Web.
Quelques éléments concernant le trafic. Si, en sortant d'ici, convaincus, vous voulez le Web à la maison, vous allez chez Darty ou à la Fnac. Pour 15 000 F, vous aurez tout le matériel nécessaire : un ordinateur multimédia qui est largement suffisant, une notice. Vous déballez, vous l'installez, vous branchez. Ce n'est pas encore du plug and play, mais presque. Il y a un modem également.
Ensuite, il vous faut un abonnement mensuel. Il faut vous adresser à un fournisseur d'accès à Internet. Les prix sont en chute libre, les moins chers sont à 60 francs par mois affiché. Pour 100 francs, vous avez droit à cinq heures gratuites d'accès à Internet, mais il faut tout de même payer le téléphone. Grâce à M. François Fillon, depuis le 15 mars 1996, de tous les coins de France, il est possible théoriquement d'accéder à Internet pour le prix d'une communication téléphonique de base.
X. - Est-ce qu'il y a une limite de temps ?
Christian Scherer. - La communication téléphonique de base, à Paris, représente une impulsion toutes les trois minutes. Il y a donc une limite de temps. Les communications locale ne sont pas chères, cela doit faire 10 F/l'heure. J'ignore combien d'heures vous êtes prêts à passer sur Internet. Certains y passent beaucoup de temps, mais c'est comme le téléphone ou la télévision, ce ne peut pas être plus de 24 heures par jour. Il faut compter de 10 à 15 F/l'heure, suivant la tranche horaire. La nuit, le tarif est moins cher. J'ai un ami qui attend 22 heures 30 parce que c'est moins cher. Globalement, il faut compter un budget de 300 à 400 F par mois pour surfer et se balader.
X.- Je voudrais rebondir sur ce problème de prix. Cela fait plusieurs fois que j'assiste à ce type de réunion et je n'obtiens jamais de choses précises sur le sujet, à tel point que je ne suis pas sûr que tout le monde ait des idées très claires là-dessus. Pourriez-vous nous expliquer par quel moyen l'information se transmet ? Par des câbles ? Par une ligne téléphonique ? Les ordinateurs sont reliés avec une prise de courant. Il y a quelque chose au bout de cette prise. Qu'y a-t-il entre les deux ?
Christian Scherer. - Pour communiquer entre eux, les ordinateurs utilisent plusieurs méthodes. La plus ancienne est le fil électrique. Pour transmettre des impulsions d'ordinateur sur une ligne électrique un peu longue, il faut les transformer. On utilise un modem aux deux bouts de la ligne et une simple ligne téléphonique permet d'acheminer les signaux entre les ordinateurs.
Depuis que la technique du téléphone a été inventée, on a beaucoup sophistiqué les moyens de transport. On a appris à multiplexer, c'est-à-dire à transmettre plusieurs communications téléphoniques sur les mêmes fils. On a appris à utiliser les réseaux hertziens, c'est-à-dire qu'il n'y a plus de fils, on transfère par des paraboles. On utilise beaucoup les satellites, les câbles transatlantiques, le câble coaxial qui permet de véhiculer peut-être 1 000 communications téléphoniques simultanées ou plusieurs canaux de télévision. Aujourd'hui, dans Paris, un câble coaxial vous amène quarante chaînes de télévision. Il y a également la fibre optique. Si cette question vous intéresse, je vous renvoie au rapport Théry* qui coûte 60 francs. Vous y trouverez toute une théorie sur tous les moyens de communication disponibles.
M. Lafont*. - Je poursuis ma question. Finalement, il faut être raccroché à ce que l'on appelle, vulgairement, une ligne téléphonique. Donc, si Internet se développe comme vous l'indiquez -en France à peine 400 000 personnes sont équipées d'un ordinateur alors qu'il y en a 20 fois plus au Etats-Unis- et qu'il faut que tout de la communique, il faudra bien avoir des infrastructures (câbles ou autres) pour véhiculer tous ces milliards d'octets dont vous avez parlé.
Je ferai la remarque suivante. Les coûts dont on parle actuellement n'ont aucun sens, puisque le ministre des Télécommunications vient de décider d'offrir la communication gratuitement ou presque. Moyennant quoi, le jour où on a voulu utiliser l'Internet parce que je ne sais plus qui a voulu mettre je ne sais plus quel ouvrage dans la machine, cela n'a pas marché parce que la capacité était insuffisante. Le jour où la capacité sera multipliée par 20, par 30 ou par 50, il faudra enfin payer le prix de ces câbles et de ces communications. Aactuellement -je ne sais pas si le rapport de M. Théry* en parle-, je constate sur ce plan une espèce de mutisme très curieux. On n'a absolument aucune information sur ce sujet.
J'ai assisté cet après-midi à une conférence donnée par un homme d'affaires, qui voudrait gagner sa vie sur ces nouveaux produits. Il a avoué cette chose étonnante : l'un des problèmes actuellement pour développer commercialement tout le marché dont vous avez parlé est que l'on manque d'infrastructures de transport électronique et de télécommunication et personne n'est à même de rentabiliser précisément ces coûts.
Avez-vous, sur ce sujet, des informations éventuelles à nous donner pour éclaircir les choses ? On ne parle jamais de cela, on dit qu'Internet est gratuit, mais cela ne veut rien dire. Il n'y a pas de clients pour l'instant. Le service est donné gratuitement, mais cela ne peut pas durer indéfiniment.
Le Président. - Monsieur Lamoitier va vous donner sa réponse. Vous êtes interpelé par le Président de la Confédération française de l'habitat, de l'urbanisme, de l'environnement et de l'aménagement du territoire, M. Lafont*.
Jean-Pierre Lamoitier. - Pour vous abonner à Internet, vous devez faire appel à un service provider qui vous vend un abonnement. Vous êtes une association d'anciens élèves suffisamment puissante. On trouve des prix entre 80 et 90 F par mois, quel que soit le nombre d'heures de connexion, que vous payez au service provider. En plus de l'abonnement, vous payez votre communication à France-Télécom.
Le service provider est amené à avoir un câble à gros débit vers le réseau Internet, câble qui, en général, ne lui appartient pas. Il appartient à un opérateur, comme France-Télécom, et il paie une redevance pour ce câble haut débit.
M. Lafont*. - On a cela avec le Minitel.
Jean-Pierre Lamoitier. - Sauf que le Minitel ne vous donne pas d'informations sonores ou graphiques. Il ne donne pas d'images ou, quand il en donne, elles sont d'une qualité catastrophique. Il est lent comme ce n'est pas permis. Pour des gens comme moi, il n'est pas possible d'utiliser le Minitel. C'est tellement lent que je refuse de l'utiliser.
Il y a quelques années, les sociétés qui mettaient des services en ligne, par exemple Intel, n'avaient pas de serveur Internet.. Si vous vouliez des informations concernant les produits Intel, vous téléphoniez chez Intel pour demander qu'on vous envoie une documentation sur tel produit. "Mais oui, monsieur, donnez-moi votre nom, votre adresse, etc.", on notait tout cela, on cherchait la documentation, on la mettait sous enveloppe et on la postait. Plusieurs personnes étaient payées pour faire ce travail.
Maintenant, "Vous voulez de l'information ? Notre serveur, est Intel.com, vous pouvez y prendre toute la documentation que vous voulez". Donc maintenant, la société Intel n'a que le coût de mise à jour du serveur. Elle ne paie plus personne pour envoyer de l'information à l'extérieur.
De ce point de vue, l'Internet a un coût pour des sociétés comme Intel, mais c'est aussi un facteur d'économie, de réduction des effectifs s'agissant des personnes qui distribuent de l'information aux éventuels clients.
Christian Scherer. - Pour accéder à Internet, vous prenez un abonnement auprès d'un Internet provider. Ce fournisseur d'accès a une bande passante, c'est-à-dire un tuyau sur le Web qu'il loue. Les 60 ou 80 F par mois que vous payez vous permettent de louer un bout de tuyau, de la même manière que vous avez un abonnement à l'EDF.
C'est la somme des redevances payées par tous les fournisseurs d'accès qui permet le financement des infrastructures, de la même façon que lorsque vous avez un compteur d'eau à la maison, vous payez au mètre cube une certaine somme. Par une transformation financière dont les sociétés de distribution d'eau ont le secret, les sommes que vous payez par mètre cube d'eau permettent de réaliser des investissements d'infrastructures.
Il n'y a pas d'autre secret dans Internet que celui-là. A la différence avec l'eau, les technologies évoluent tellement vite que le coût d'un tuyau électronique baisse de 50 % par an et même plus, alors que le prix des tuyaux d'eau ne varie guère. Pour 1 F en début d'année, vous avez x de débit et, pour la même somme en fin d'année, vous aurez 2x ou 3x. Les courbes évoluent comme on l'a vu sur les transparents.
X. - Vous avez évoqué tout à l'heure les questions de sécurité. De fait, entre autres conséquences économiques de ces réseaux, il y a la délinquance. Pouvez-vous, pour nos étudiants, donner rapidement quelques exemples concrets de piratage ou de délinquance, en France même, et les réactions que cela a pu entraîner ?
Christian Scherer. - Je suis très méfiant devant un auditoire d'étudiants, car dans la salle, on ne sait jamais, certains prennent un malin plaisir à prendre en défaut les conférenciers à ce sujet !
La délinquance existe sur le réseau, mais elle existe aussi sur les distributeurs Carte bleue. Rien n'est aussi tentant pour un fraudeur et un pirate que de s'attaquer à un distributeur Carte bleue. Les spécialistes vous raconteront nombre d'histoires sur l'art et la manière de faire de l'argent avec les réseaux financiers traditionnels.
Dès lors que l'on met de la finance sur Internet, on retrouve l'habituel cortège de petits malins qui s'amusent à craquer les codes et à faire des virements. L'exemple le plus célèbre, dont toute la presse a parlé, est celui d'un jeune de Saint-Petersbourg qui avait réussi à faire un virement de plusieurs millions de dollars d'un pays européen vers israël, sur trois pays et un virement de plusieurs millions de dollars d'un pays européen vers Israël, une opération sur trois pays. La banque a eu beaucoup de mal, ensuite, à découvrir l'opération et à récupérer l'argent qui était déjà parti.
C'est une délinquance de même nature que celle que l'on rencontre avec les moyens traditionnels. Simplement, elle est un peu plus angoissante parce qu'elle emprunte des chemins que l'on saisit moins bien. La protection est très difficile. Autrefois, on était habitué dans les banques à mettre des murs, des enceintes comme dans le nucléaire. Quand on met de l'argent au coffre, on dort en paix, on est à peu près sûr que l'or est toujours dedans.
Dans le monde électronique, il n'y a rien de tel. Les sécurités sont dynamiques, elles reposent sur la confiance que l'on a dans le système électronique et un mouvement de fonds électronique frauduleux peut exister. Nous vivons dangereusement. On n'oserait plus se servir des moulins à café électriques si on avait peur de s'électrocuter. On a appris à se servir d'un moulin électrique sans s'électrocuter. La comparaison est triviale, mais c'est un peu la même chose. On va apprendre à utiliser les systèmes de transfert électronique d'informations et d'argent en s'habituant progressivement à un certain niveau de risque que l'on accepte. Mais il y aura toujours de la fraude. Je ne voudrais pas donner de mauvaises idées à des gens en imaginant toutes les fraudes possibles.
Quelqu'un, évoquant le Front national, m'a soutenu la théorie qu'Internet est un merveilleux véhicule de désinformation. Je ne suis pas d'accord. Je pense que c'est même le contraire, les exemples abondent. N'importe qui peut diffuser de fausses informations sur Internet. Cependant, c'est un réseau beaucoup plus surveillé que ce que l'on croit. Il n'y a pas un centre qui diffuse, mais des machines qui se relayent mutuellement. Or, quand une machine relaye de l'information, il arrive qu'elle jette un oeil sur ce qui se passe. Lorsqu'un certain type d'informations dont je ne veux pas faire la publicité ici circule, un ménage discret est fait. Ainsi, certains types d'informations qui heurtent les consciences, les bonnes moeurs ou les règles usuellement admises sont arrêtés.
Mais, c'est plutôt l'inverse qui se produit. Internet est un merveilleux moyen de faire passer une vraie information, là où les autorités des Etats préféreraient le secret. Je vois beaucoup plus de vraies informations qui circulent alors que le gouvernement ne le souhaitait pas que des informations fausses.
Par ailleurs, l'information fausse peut exister, mais on saura où retrouver son auteur et je vous assure que, de temps en temps, sur Internet, on fait du ménage. Certaines écoles ont été privées de Web pour en avoir abusé. Le ménage est fait à peu près régulièrement.
La majorité des utilisateurs d'Internet n'a pas intérêt à dégrader l'image en laissant quelques brebis galeuses -qui existent- sévir. Donc le réseau vit en équilibre.
Encore une fois, dans les établissements, une certaine liberté règne -peut-être pas ici- et certaines pratiques sont tolérées par un équilibre général.
X. - Je voudrais revenir sur ce que vous disiez tout à l'heure concernant les entreprises qui avaient peur de se mettre à l'eau, à l'instar d'un gros animal. Transposé aux particuliers, je pense que l'on peut dire que toutes ces nouvelles technologies, de plus en plus complexes, ne sont pas accompagnées par des moyens pour former le personnel.
Vous avez parlé tout à l'heure, si l'on peut dire, de la mort de Gutenberg. Mais, quand on a découvert l'imprimerie, je pense qu'il y a eu un gros problème : celui de la diffusion de l'information, car les gens ne savaient pas lire. Il s'est agi de savoir comment apprendre aux gens à lire.
Prenons l'exemple des logiciels. Au début, les fabricants de logiciels mettaient à la disposition des utilisateurs -je pense surtout aux particuliers, c'est différent pour les entreprises- ce qu'ils appelaient une "hot line" qui très rapidement était saturée, parce qu'il est compliqué d'exploiter à fond toutes les possibilités des logiciels. Ensuite, Microsoft et les autres compagnies ont dit qu'il fallait faire payer.
Ma question est la suivante. L'information, c'est bien, mais la formation du personnel qui l'utilise l'information est tout aussi importante. Or, je trouve que l'on manque d'organisation, de moyens. Ce ne sont pas les cafés cybernétiques ou les librairies qui vont faire la formation.
Christian Scherer.- J'aime bien cette question parce que c'est probablement là que se trouve l'enjeu de société. Je pourrais vous répondre un peu hypocritement que le Web est très facile et qu'il suffit de cliquer. Nne vous moquez pas trop vite des cybercafés. Moi qui suis blasé sur les questions technoligiques, je n'ai pas peur d'y aller parce que dans un cybercafé, vous avez un technicien et dix machines en ligne qui fonctionnent. On ne se bat pas avec les modems. Je ne connais pas de meilleur moyen d'accéder au Web que d'aller dans un cybercafé. Un technicien est là, ça marche. Vous pouvez arriver sur un écran, cliquer, sans autre souci que de naviguer.
L'environnement technologique, qui fait peur quand on est à la maison et que l'on se bat avec un modem, n'existe pas. Donc je vous encourage à découvrir le Web dans les cybercafés. Je pourrais vous dire que c'est facile et qu'il n'y a pas de formation. Mais, ce ne serait probablement pas une bonne réponse. La bonne réponse est de dire que la technologie n'est pas encore tout à fait rentrée dans les moeurs à la maison. C'est probablement par les établissements d'éducation que tout passe.
En France, nous avons le mauvais souvenir du plan "informatique pour tous". Il y a peut-être eu des erreurs. A l'heure actuelle, aux Etats-Unis, 20 à 30 % des établissements scolaires sont déjà branchés sur Internet et un projet gigantesque, le K12, prévoit qu'il y aura dans chaque établissement scolaire un accès Internet.
Dans chaque centre de documentation et chaque établissement scolaire, il faut des accès Internet pour que, déjà, les élèves et les professeurs apprennent à s'en servir. C'est plus facile à utiliser que le Minitel, mais la vraie difficulté est de comprendre ce qu'il y a derrière et comment on navigue.
Je ne peux pas parler au nom du ministère de l'Education nationale qui a bien des soucis et qui a un peu peur de l'investissement que cela représente quand il faut équiper tous les établissements. Cela coûte cher, mais c'est probablement par l'éducation, par les établissements scolaires que l'on devrait commencer. En tout cas, c'est l'idée à laquelle on arrive en Amérique du Nord actuellement.
Jean-Pierre Lamoitier. - Je voudrais apporter un complément. A la différence de la France, les Etats-Unis n'ont pas un ministère de l'Education autoritaire, presque dictatorial. Aux Etats-Unis, on a compris il y a longtemps que le courrier devait se faire avec une machine à écrire et qu'on a donné des cours de dactylographie dans l'enseignement secondaire. J'ai un ami qui vit aux Etats-Unis. Lorsque ses enfants avaient une rédaction à faire, il fallait la rendre dactylographiée, sur une machine à écrire mécanique ou électrique ou sur un micro-ordinateur, mais que ce soit propre.
J'ai connu Bill Gates, le patron de Microsoft, à la fin des années 70. Il tapait sur un clavier d'ordinateur plus vite qu'une secrétaire. Cela simplifie vraiment l'accès à l'informatique.
Deuxième aspect, on constate que, d'une manière générale, dans l'enseignement primaire et secondaire français, on enseigne les sciences, les lettres, mais très peu la technologie. C'est un handicap que l'on trouve moins dans d'autres pays, notamment l'Allemagne. Cela explique aussi les difficultés de certains. Cependant, si vous avez la chance d'entrer dans des écoles comme HEC, il y aura un enseignement d'informatique non négligeable.
Christian Scherer.. - Maintenant, si vous avez une revendication à faire transmettre à M. Fillon, c'est le moment, mais cela peut porter sur un autre sujet aussi.
X. - Ce qui surprend quand on voit Internet, c'est qu'à la différence de la télévision, de la radio ou même de l'imprimerie, le temps entre la découverte propre et l'utilisation de masse a été très court.
On a l'impression qu'on est allé tellement vite qu'il y a des contradictions. La première, c'est que ce système est très centralisé mais (... inaudible) tout ce qu'on peut faire économiquement pour le Minitel. Centraliser au niveau mondial toute la gestion des échanges.
La deuxième contradiction, c'est que le problème est d'arriver à protéger suffisamment ces informations et que si on les protège, on les protège pour tout le monde, y compris pour ceux qui fraudent.
N'y a-t-il pas là deux contradictions qui posent véritablement un problème ?
Christian Scherer. - Je ne répondrai pas à cette question qui est beaucoup trop complexe.
En guise de conclusion, je vous dirai simplement que j'ai été heureux d'avoir en face de moi un public pareil parce que vous verrez, dans les prochains services Internet que les ministères ont en projet actuellement, un changement d'attitude. C'est peut-être une réponse à votre question.
Nous sommes en train de renoncer à l'approche descendante d'un Etat dispensateur de la Vérité. Nous ne voulons plus, dans le prochain site Internet de l'Etat, essayer de dire aux Français ce qu'ils doivent faire. Nous allons essayer -la logique Internet est passée par là- de retourner le micro vers vous. Ce qui va être fait pour la Jeunesse et les Sports est tout à fait exemplaire de ce qui se prépare actuellement. On essaie de ne plus dire à un public ce qu'il doit penser et faire. On retourne la logique pour permettre, grâce à cette facilité d'accès au Web, à chacun devant son clavier d'apporter sa pierre.
Bien sûr, ce sera cacophonique et redondant. Bien sûr, quelque part, nous perdrons de cet Etat bienfaisant et tutélaire qui pensait à notre place, mais -c'est une chance extraordinaire- c'est vous qui allez apporter individuellement vos réponses, les confronter et, ainsi, nous aider à avancer.
Le Président. - Merci à Monsieur Christian Scherer. Merci à son assistant qui est aussi son maître.
(Applaudissements)