MEMOIRES DU DOCTEUR ALEXANDRE OKINCZYC (médecin des pauvres à Villepreux) DEPORTATION ET EVASION TOME 1 MEMOIRES DE NOTRE GRAND PERE ALEXANDRE OKINCZYC Notre grand-père le Docteur Alexandre OKINCZYC naquit le 28 Janvier 1839 à SIELEC en Lithuanie. (Le Grand-Duché de Lithuanie fut annexé à la Pologne d'étendue cinq fois plus petite en 1836 par le mariage, pour raison d'Etat d'Hedwige (JADWICA) d'Anjou, reine de Pologne foncièrement catholique avec le Grand-Duc de Lithuanie Vladislav JAGELLON (Jaguello) d'origine païenne et qu'elle convertit au catholicisme ainsi que la Lithuanie). Alexandre OKINCZYC fit ses études secondaires à PROUJANY (dans le district de GRODNO) puis ses études de médecine à la Faculté de MOSCOU. Il venait de s'installer à CHERECHEW à proximité de PROUJANY lorsqu'éclata dans la province de GRODNO l'insurrection d'Avril 1863 contre l'occupant russe. Il se joignit aux insurgés au nombre de deux cents sous le commandement du capitaine Charles SASSULICZ. L'insurrection ayant échoué, notre grand-père fut arrêté en Novembre 1863 chez ses parents, emmené à PROUJANY, jugé et condamné à douze ans de travaux forcés en Sibérie. Après sa déportation et son évasion décrites par lui-même ci-après, il s'installa en France où après avoir dû recommencer une partie de ses études de médecine, il exerça sa profession à Villepreux-les-Clayes non loin de Versailles et où il mourut le 18 Mars 1886 victime d'une épidémie de grippe contractée au chevet de ses malades. Aimé et vénéré à Villepreux, une rue porte son prénom "la rue du Docteur Alexandre" et sur sa tombe dans le cimetière de cette ville, on peut lire "esclave du devoir, victime de son dévouement". - - <001> PARIS, le 2 septembre 1865 25 rue d'Ulm Lithuanie, ô ma patrie Tu es comme la santé Celui-là seul sait l'apprécier Qui l'a perdue pour toujours. "Plus de deux ans ont déjà passé ; deux ans que je suis demeuré sans écrire, sans fixer sur le papier les faits dont je veux garder le souvenir. Que d'épreuves en un temps si court ! Il y a quelques années, poussé sans doute par un pressentiment je consacrai quelques instants de liberté à noter tous les événements écoulés depuis mon enfance jusqu'à notre insurrection. Ces mémoires sont restés la propriété de ma famille. Je n'avais alors, en les écrivant, d'autre raison que mon plaisir personnel et intime : aujourd'hui je me félicite de leur avoir laissé ces souvenirs : maintenant qu'ils m'ont perdu pour toujours, ils trouveront peut- être dans cette lecture quelque consolation. Ces deux dernières années sont plus riches d'événements et d'épreuves que toute la première partie de mon existence. Chers parents, maintenant que me voici sorti sain et sauf d'une cruelle situation, maintenant surtout que je suis libre, je reste douloureux encore à la pensée que peut-être je ne vous reverrai plus jamais. Pour tout vous dire et ne rien oublier des choses qui pourraient présenter pour vous-mêmes le plus petit intérêt, l'écris encore avec l'espoir que vous me lirez un jour : j'appelle de tous mes voeux les circonstances heureuses qui favoriseraient mon projet de vous envoyer ces souvenirs... ou peut-être... qui sait ? me sera-t-il donné de vous les remettre moi-même... ? Mais quand cela arrivera-t-il ? Vous trouverai-je encore de ce monde mes bien chers parents ? Vous êtes âgés, vous avez enduré tant de misère et l'infâme gouvernement russe vous accable encore sans cesse de nouveaux malheurs. O mon Dieu, pourquoi ne puis-je plus, comme jadis, vous soutenir, vous consoler ? Que deviendront désormais mes deux plus jeunes frères ? Vous ne pourrez plus leur donner une bonne instruction. Pauvres garçons ! Quel avenir leur est réservé ? Cette pensée seule peut vous tuer mes Parents chéris et moi... je ne puis plus vous venir en aide ! <002> Aujourd'hui, j'écris tout cela pour vous. Vous m'avez pleuré comme étant condamné à un sort plus épouvantable encore. Si je ne peux parvenir ici à gagner ma vie, je serai toujours plus heureux, car je ne suis plus entre les griffes de l'ours moscovite : je suis tout à fait libre et je dépends de moi seul. Je préférerais être ouvrier ici et gagner péniblement mon pain plutôt que d'être dans les mines de Sibérie et de dépendre d'une brute. On dit que celui qui n'a pas été en prison ne connaît pas le bonheur. Cela est vrai, mais nous ne pouvons goûter le bonheur que lorsque nous avons la chance de nous évader et nous sentir tout-à-fait libres. Tout cela est déjà du passé... J'ignore ce que sera l'avenir... quel qu'il soit, je le verrai venir avec l'impression du bonheur car il est la liberté... non je ne suis plus dans les mains moscovites. Etre libre ! Etre libre ! Quelle joie ! Il faut vraiment pour le comprendre avoir senti peser sur ses épaules le poids douloureux de l'esclavage... J'ai été si longtemps accablé sous le joug moscovite qu'aujourd'hui encore je puis me croire libre. Le passé me paraît un songe et puis ma joie est si profonde et si douce depuis le 10 Août que je suis à Paris sur ce sol si accueillant et hospitalier à l'exilé ! Etant encore en Russie, je vous avais adressé mes chers Parents une lettre par Ludomir PISAULKA mon beau-frère et je vous disais que je m'étais évadé, mais j'écrivais de telle façon que vous pûtes à peine vous en douter car il ne fallait pas oublier que j'étais encore à PETERSBOURG. De Sibérie, je vous avais écrit précédemment : vous auriez dû alors reconnaître mon écriture. Mais je me désole en songeant que si mes lettres ont pu vous consoler, elles n'ont pu, cependant, vous rassurer tout à fait à mon sujet et qu'aujourd'hui encore vous tremblez pour moi et vous vous demandez ce que je suis devenu. Je me console seulement à la pensée que tôt ou tard vous recevrez ces pages. Quelle joie ce sera alors pour moi ! J'avais déjà projeté d'écrire ces souvenirs lorsqu'en Sibérie je songeais à m'évader. J'y songeais comme une récompense à toutes mes souffrances. Maintenant essuyez vos larmes, tout m'a réussi et je suis sauvé. J'attends de vos nouvelles grâce auxquelles j'apprendrai que vous êtes tranquillisés sur mon sort. <003> ---------------------------------------------------- Séjour chez les volontaires et fin de l'insurrection ---------------------------------------------------- A l'époque qui précéda l'insurrection, des faits nombreux vinrent nous donner des espérances pour l'avenir. J'étais alors à MOSCOU où je terminais mes études médicales. Nous recevions des nouvelles fréquentes du pays qui donnait alors aux Moscovites des preuves continuelles de sa vitalité. Nous entendions parler de manifestations patriotiques qui prouvaient aux Russes que la Nation Polonaise vivait malgré tout. A MOSCOU même fut célébré officiellement un service pour cinq jeunes polonais tués à VARSOVIE. Les étudiants prirent part à l'assemblée de Horodlo ; durant ce temps le gouvernement semblait dormir et feignait de tout ignorer. On peut croire cependant qu'il craignait alors des conséquences fatales et qu'il se trouvait dans l'embarras devant l'étendue du mouvement. En Avril 1863, l'insurrection éclata dans le gouvernement de GRODNO. Car le passage de ROGINSKI dans le district de PROUJANY qui s'effectua en hiver n'eut pas alors de suite. Je relate cependant ces faits car après la dislocation du parti de ROGINSKI on arrêta un de ses partisans nommé SAMULSKI qui devint ensuite le véritable chef du détachement de PROUJANY. C'était un homme de probité douteuse comme on le sut plus tard et qui finit tristement : une balle partie des rangs de ses compatriotes l'atteignit en plein visage le marquant seulement : il survécut mais travaillant au service des Russes ceux- ci en remerciement de sa trahison le déportèrent néanmoins en Sibérie. Comme j'en avais reçu l'ordre de WOJEWODZKI, je me rendis aussitôt au lieu indiqué pour le rassemblement et la concentration des volontaires. Pendant ce voyage, j'entrais de maison en maison, y jetant un appel à l'insurrection pour tous les conjurés. Je suis alors passé devant la maison de mes parents sans pouvoir y entrer et mon coeur se serra à la pensée de ne pouvoir recevoir leur bénédiction ; mais les heures étaient comptées et il fallait se hâter. Notre concentration s'effectua dans la forêt de LESMIEZOWKA. Nous ne fûmes d'abord qu'une vingtaine, puis plus tard SAMULSKI se joignit à nous avec ses partisans de sorte que bientôt nous fûmes au nombre de 70 et presque tous sans armes ni munitions. Notre but était de rejoindre Félix WODSK, chef actuel de notre district et qui <004> rassemblait les insurgés d'un autre côté. Pendant plusieurs jours, nous avons cherché à le joindre, ne pouvant y parvenir, car il semblait nous fuir. Après quelques jours de poursuite inutile, nous nous sommes retirés dans la forêt de MICHALIN. Nous restâmes là jusqu'à ce que nous pûmes nous glisser dans le parti de Gustave STAMINSKI composé de plus de deux cents hommes et où nous formâmes la Troisième Compagnie sous le commandement du Capitaine Charles SASSULICZ. Quant à moi, je fus nommé médecin de la troupe. Je rencontrai là mes deux cousins germains Stanislas OKINCZYC lieutenant d'artillerie russe et Félix OKINCZYC étudiant à l'université de PETERSBOURG ainsi que quelques amis. Stanislas avait pris le commandement de la Deuxième Compagnie. Bientôt les nôtres aussi eurent armes et munitions et furent prêts à se battre. Nous avions parmi nous de nombreux paysans armés de faux. Nous ne possédions en tout qu'une vingtaine de chevaux. Nous avions des cartes stratégiques et ne manquions ni de vivres ni d'argent. Nous chantions souvent des chants patriotiques accompagnés par un flûtiste que nous avions dans notre Compagnie. Tous ceux qui faisaient partie de notre district avaient le coeur rempli d'espoir depuis notre réunion car ils s'étaient crus perdus sous le commandement de SAMULSKI qui n'inspirait pas confiance. Quel instant solennel fut cette rencontre et quel accueil chaleureux nous fut fait ! En petit, cela me fit penser à ce moment célèbre et solennel de la ratification de l'union de la Lithuanie avec le Royaume de Pologne, à LUBLIN sous Sigismond Auguste JAGELLON en 1569. Sur le sombre horizon de la forêt, on pouvait apercevoir nos détachements que l'on reconnaissait aux casquettes blanches des confédérés. Ils marchaient au pas, conduits par leurs chefs. Les coeurs battaient en cet instant, puis la jonction s'opéra : je vois encore le tableau à tenter le pinceau d'un peintre. Nos immenses forêts vierges gardent un charme grandiose et majestueux. Ces arbres gigantesques illuminés par les feux de bivouac, cette multitude d'hommes armés déambulant comme des fantômes presque irréels dans la pénombre mobile et changeante par le jeu des flammes ou bien ces groupes d'insurgés assis jetant leurs chants patriotiques aux échos de la forêt dont la terre opprimée semblait frémir et crier le réveil de la liberté ; ces vapeurs des cuisines, ces feux espacés, le cliquetis des <005> armes et des rires, les plaisanteries même et quelquefois au loin le son plaintif d'une flûte : tout cela composait un ensemble si plein de charme et d'harmonie sereine qu'il restera à jamais gravé dans ma mémoire. Ces impressions d'alors sont d'autant plus profondes en moi qu'elles naissaient du souffle impérieux d'espérance qui les animait... toutes choses qui devaient si vite, hélas ! sombrer dans la défaite et la ruine. J'ai oublié de relater un fait des premiers jours de notre expédition. Sous le commandement de SAMULSKI, nous passions dans les environs de la ville de BEREZA. La nuit, nous dûmes traverser un village appelé OGRODNIK. La lune éclairait la campagne. Après avoir pris quelque nourriture dans une auberge située à l'entrée du village, nous nous remîmes en marche en suivant la grande route. A l'horizon, nous apercevions au loin un calvaire élevé sur un petit monticule et, auprès, deux petits arbres. Le tertre était recouvert de cailloux comme nous le vîmes en nous approchant et la lune, de sa lumière blafarde, éclairait tout ce triste paysage au milieu de la nuit silencieuse. Tout autour du Calvaire s'étendaient à perte de vue des champs brunâtres et au loin un petit château. Cette vue nous attira et animés tous d'un sentiment commun, nous nous approchâmes de la croix, de cet emblème de notre rédemption, nous nous agenouillâmes et, de nos coeurs s'échappa vers le Créateur une ardente prière. A cet instant, la lune se refléta dans bien des yeux élevés vers le Ciel. Le silence était si profond, nous étions dans une immobilité si complète qu'on eût pu nous croire changés en statues. Il y avait cependant en nous en ce moment tant de vie, tant de sentiments ! Il est vrai que notre extase fut de courte durée, mais chacun de nous se releva avec de nouvelles forces, confiant dans l'avenir et le coeur plein de courage. Notre sainte et noble cause se confiait à la protection divine. A quelque temps de là, étant non loin de ALBA (appartenant à POSTOWSKI) un matin vers trois heures, nous entendîmes de lointains coups de feu. Bientôt après arriva un paysan qui venait de ces côtés et nous raconta qu'à quelques kilomètres seulement de nous, les Russes s'étaient rencontrés avec WLODEK et après avoir échangé quelques balles, ils partirent de côtés différents. Espérant nous joindre à WLODEK, nous partîmes sur le <006> champ dans la direction que nous indiqua le paysan. Il faut que je raconte ici que, la veille, notre petit détachement rentrant au camp, avait aperçu des Russes en petit nombre près du village à la lisière de la forêt. WLODEK voulut marcher sur eux et demanda quels étaient ceux qui voulaient se joindre à lui. Aussitôt, toute notre Compagnie approuva et se tint prête. A peine les Russes nous eurent-ils aperçus qu'ils décampèrent à l'instant, laissant les vivres qu'ils étaient en train d'apprêter. Nous revînmes donc bredouilles. Je reviens à mon récit. Nous partîmes comme je le disais plus haut, mais bientôt nous nous aperçûmes que le paysan avait disparu : on envoya de tous côtés afin de le retrouver, mais ce fut en vain. En nous approchant de l'endroit désigné, au lieu de voir WLODEK, nous n'apercevions que des Russes installés dans des fermes. Aussitôt, on donna le commandement : une compagnie devait rester au camp et les deux autres se jeter de côté et entourer l'ennemi. Nous étions dans la plaine. Avant que fussent exécutés les ordres donnés, les Russes nous avaient aperçus et s'enfuyaient à toutes jambes vers NUKA. Nous nous mîmes à les poursuivre. A NUKA, on nous dit qu'après s'y être un peu arrêtés, ils s'étaient enfuis vers MICHALIN. Nous nous élançâmes dans cette direction et avant d'arriver à l'auberge située à un demi-kilomètre du village, notre avant-garde aperçut un piquet russe qui fut massacré aussitôt. Au même moment, on commanda le feu et des deux côtés commença la fusillade. Il était alors plus de midi. Avant que WLODEK eut donné l'ordre de reculer le camp vers NUKA, j'étais déjà en plein feu et je voyais simultanément les deux détachements. Les nôtres luttaient vaillamment. Au bout d'une heure à peine, je ne crois pas que de tout un bataillon de Russes et d'une vingtaine de cosaques, il n'en soit resté un seul debout. Leur campement, leurs munitions, leurs tambours, tout était à nous. Les Russes périrent en grand nombre : je ne saurais dire combien, car nous n'eûmes pas le temps de compter les morts. Ils eurent un grand nombre de blessés qu'ils transportèrent à SIELEC et PROUJANY et dont pas un seul, comme il me fut raconté, ne guérit de ses blessures. Ceux qui purent échapper s'enfuirent sans casque et sans armes, vers SIELEC et vers PROUJANY, entrant dans la ville et hurlant comme des démons : "Plus de <007> 5 000 polonais sont à nos trousses et se dirigent vers PROUJANY". Les blessures de nos ennemis étaient d'autant plus graves que nos insurgés se servaient de balles angulaires et avaient tiré presque à bout portant. Personne de nous ne songeait à les poursuivre. Nous restâmes sur place, c'est-à-dire à trente verstes de là. Plus d'un Russe fut tué par son propre fusil dont nous nous étions emparés dans sa fuite. Par exemple, du perron de l'auberge, Ladislas LECKWICZ abattit un fuyard sur le pont qui traverse la route. Nous eûmes peu de pertes en comparaison de celles de l'ennemi. Nous eûmes à déplorer la mort d'Adolphe KLEBOWICZ, Chancelier à PROUJANY, de deux faucheurs (paysans armés de faux) dont j'ignore les noms puis nous eûmes deux hommes mortellement blessés. Antoine WLADYOZANSKI et Denis STRAWINSKI moururent bientôt. Le premier expira le lendemain dans la chaumière d'un garde forestier et le second fut achevé par les Russes au cours de notre seconde rencontre, dont je dirai quelques mots plus loin. Parmi nos blessés, Antoine ZUKOROSKI eut les deux poings traversés par une balle et nos faucheurs furent atteints aux doigts de la main. Le binocle de WLODEK qui pendait à sa ceinture fut cassé par un projectile et une balle traversant sa manche lui brûla la peau au-dessus du poing. Je puis donner ces détails car c'est moi-même qui dus panser leurs plaies. Quel sentiment de joie nous anima tous lorsque nous nous retrouvâmes sains et saufs en rang sur la route. Nous regrettions nos camarades morts, mais nous avions tant abattu de Russes ! Chacun de nous oublia les fatigues de la journée. Nous ne doutions plus de nos propres forces et avions confiance en notre chef qui nous avait donné une si grande preuve de courage et de présence d'esprit. Les yeux voilés de larmes, nous nous embrassions tous, exprimant par cette mutuelle étreinte ce que nos coeurs ressentaient. A ce moment-là, aucune parole n'aurait pu exprimer ce que nous éprouvions. Cet instant, hélas, fut de courte durée ! La deuxième compagnie de Russes que nous avions voulu attaquer la veille avait appris <008> (sans doute par le paysan qui nous avait si bien avertis de leur présence) où nous nous trouvions. Sachant donc que nous avions un bataillon des leurs devant nous, ils nous poursuivirent en voiture afin de nous gagner de vitesse et nous attaquèrent par derrière au moment où nous quittions le champ de bataille. Le jour commençait à tomber, nos munitions étaient presque épuisées. Le combat ne dura pas longtemps : il fallait, coûte que coûte, nous retirer. Nous n'eûmes qu'un seul blessé, Romain NADOLSKI de PROUJANY, qui fut atteint à l'aine. Nos morts furent tellement mutilés par les Moscovites qu'il fut difficile de les reconnaître. C'est ainsi que notre camarade KLEBOWICZ tué dans le précédent combat fut tellement percé de coups de baïonnette et tailladé de coups de sabre que ses soeurs ne purent le reconnaître que par le linge qu'il portait et dont les Russes ne l'avaient pas dépouillé parce qu'ils le trouvaient trop souillé de sang. Ils tuèrent également un vieillard, un ouvrier verrier, un être absolument innocent tout simplement parce qu'atteint d'une surdité complète et ne comprenant pas la langue russe, il ne put répondre à leurs questions. Les Russes prirent ce mutisme pour de l'entêtement et de la dissimulation. Telle fut cette journée mémorable. Je ne pris part à l'insurrection que comme médecin, mais malheureusement, je ne pouvais pas être d'un grand secours, principalement en Lithuanie où se trouvait le champ de notre action. Faisant toujours des marches, nous ne pouvions pas transporter avec nous les malades et les blessés et encore moins les opérés. Il nous était impossible de leur procurer le calme que nécessitait leur état. Il nous était difficile de les laisser chez des compatriotes au risque de compromettre et le blessé et celui qui l'hébergeait. En fin de compte, le blessé mourait le plus souvent sur place faute de soins indispensables que nous ne pouvions lui prodiguer. Quelle situation malheureuse pour nous tous : mieux valait être tué sur le coup que de mourir après une longue et cruelle agonie ! Et quelle position affreuse pour un médecin se voyant réduit à l'impuissance devant les blessés qui réclamaient tant de soins délicats ! En raison de cela et surtout à cause de mon mauvais état de santé, je ne restais plus longtemps dans <009> l'insurrection. Les marches si pénibles que nous faisions sans cesse à pied à travers les forêts altérèrent tellement ma santé, peu habitué à un tel excès de fatigue, que je ne pus continuer. Je m'évanouissais souvent, puis un jour la roue d'un fourgon lourdement chargé m'écrasa le pied. Je perdis alors le peu de forces qui me restaient et il me fut impossible non seulement de marcher, mais de me tenir debout. Mes jambes étaient enflées, je souffrais affreusement des reins et je faisais de l'hématurie. Heureusement non loin de l'endroit où nous nous trouvions alors habitait mon Oncle à KOBYJOWKA domaine des JAMOYSKI dont il était le gérant. Mon Oncle vint me chercher et m'emmena chez lui ; de là, je me rendis chez mes parents où je restai jusqu'à mon arrestation. Avant même que je fusse revenu à la santé et que j'eusse repris mes forces, je vis déjà la chute de l'insurrection, aussi n'avais-je que faire de revenir vers mes camarades et d'autre part, mes parents avaient grand besoin de mon aide. Malheureusement, il en fut autrement. D'abord, je me sentis si faible que je ne pouvais me tenir debout, ni resté couché, ni même penser sans fatigue. Lorsque je fus en état de sortir, j'allais visiter quelquefois nos malheureux blessés et jamais je ne les trouvais au même endroit car, afin de ne pas être pris, ils étaient obligés d'errer dans les forêts comme de pauvres Lazares sous la garde d'une brave femme qui prenait soin d'eux. Il y en avait, parmi eux, d'affreusement blessés et comme on était au fort de l'été les vers envahissaient le plus souvent les plaies qui n'étaient pansées que très rarement. Je ne sais par quel miracle ces hommes dont les plaies étaient mortelles revenaient peu à peu à la santé. Leurs horribles plaies guérissaient et se fermaient et l'on a peine à croire à une chose pareille lorsque l'on songe dans quelles conditions d'hygiène ces malheureux se trouvaient. Je pourrais citer bien des exemples, car en plus de ce que j'ai constaté moi-même, j'ai entendu citer bien des cas semblables par mes collègues du Royaume avec lesquels je fus en rapport soit dans les prisons soit sur le chemin de la Sibérie et même durant mon séjour à TOMSK. Etant chez mes parents, j'entendais parler de la cruauté et de la <010> lâcheté des chefs de l'armée russe, par exemple d'un nommé KREMEV (major) qu'on peut appeler "l'assassin" et de son digne collaborateur DOMAZYROW (lieutenant). Ce dernier était né et avait été élevé à LUBLIN : il était fils d'un général probablement mongol comme son nom le fait supposer. Ils se permettaient tous deux de cruautés inouïes tant sur les prisonniers durant la commission d'enquête que sur les habitants des villes et des provinces tuant les plus innocents à coups de fouet (nakajki) pendant l'instruction. Un jeune homme, économe du village de KIMATYCK nommé PASSKIEWICZ eut la cage thoracique traversée de part en part et mourut le lendemain. Les Russes contraignirent le médecin à déclarer qu'il était mort de phtisie. Sa mort entraîna celle de sa femme qui avorta et de l'enfant. Ils accablèrent de mauvais traitements un pauvre infirme Médard SKOCZYNSKI, puis un vieillard sans compter bien d'autres qui furent torturés, ainsi qu'une veuve d'un âge avancé Sabine OSTROMECKA. Je n'insiste pas sur toutes les insultes dont étaient abreuvées à chaque pas leurs victimes et des injures telles que seuls peuvent en proférer les dignes enfants de l'Empire Russe. Dans les environs de PROUJANY, ils incendièrent une localité entière et firent labourer sur les ruines et tous les habitants furent envoyés sans jugement dans le fond de la Russie. Ils dépouillèrent même les enfants de leurs vêtements. Les pauvres petits durent traverser la Russie en plein hiver et malgré les sentiments de pitié des habitants de MOSCOU où hommes et femmes les couvrirent de leurs fourrures et leur donnèrent de l'argent, tous moururent avant d'arriver. A deux reprises, ils incendièrent PROUJANY et accusèrent les insurgés d'avoir mis le feu, dans vingt endroits à la fois. Exaspérés, les habitants parvinrent à s'emparer de quelques cosaques en s'armant de bois de leurs maisons en ruine et les traînèrent devant les chefs alors qu'ils tenaient encore en main les torches qui avaient allumé les incendies. Ils réclamèrent justice aux autorités militaires. On la leur promit immédiatement et en voici la conclusion : on relâcha immédiatement les accusés et dans tous les journaux, on fit paraître des articles accusant les insurgés d'avoir mis le feu à la ville. Nous n'aurions pu mettre le feu à cette ville car durant <011> toute l'insurrection, nous nous tenions éloignés des villes. Et quel aurait été notre but en commettant un pareil acte ? Nous n'aurions même pas pu agir par vengeance car la ville de PROUJANY a toujours exécuté avec zèle tout ce qu'elle jugeait utile à notre cause, en tenant tête à la Russie. On ne pouvait plus désormais se rendre non seulement d'un district à l'autre, mais même d'un village à l'autre sans avoir obtenu du Gouvernement une autorisation par écrit. Les contributions accablèrent tous les nobles, on confisqua leurs biens. On liquida les terres et effets mobiliers de tous ceux qui mettaient le moindre retard à payer leurs contributions. Les objets d'art étaient mutilés et détruits avec un vandalisme sans précédent. Le pays à feu et à sang fut livré à tous les abus, et au vol. On remplaça par ce qu'on put trouver de plus taré en Russie les fonctionnaires exilés ou renvoyés et dont le seul crime était d'être catholiques ou de porter un nom polonais. Cette canaille se grisait du matin au soir dans les auberges et il n'était pas rare de voir des décorations traîner dans la boue des ruisseaux. MURAVIEFF, le "pacificateur" ! cette plaie de la Lithuanie, brillait déjà dans tout l'éclat de sa gloire infernale et vomissait sur notre malheureux pays toutes les tortures de l'enfer. Généralement, chaque insurrection entraîne après elle certains abus. D'un côté le désespoir et la vengeance d'une nation opprimée et de l'autre la fureur de l'usurpateur entrent en scène. Dans ces conditions, il est difficile de mettre un frein aux atrocités et massacres qui accompagnent fatalement toute guerre civile. Dans toutes ces infractions aux lois militaires, on peut reconnaître le caractère d'un peuple, son degré de développement intellectuel et, pour ainsi dire, la valeur d'une race. Ce fut alors que les Russes prouvèrent combien il savaient encore en eux le caractère de leurs ancêtres et plusieurs siècles ne leur ont pas suffi pour les débarrasser de cette barbarie dont se glorifiaient jadis leurs pères. On peut trouver facilement une preuve de ce que j'affirme dans la conduite de GANECKOJ. C'était un homme d'âge mûr, grisonnant, au visage congestionné qui exprimait un état constant de colère. Son extérieur était donc peu <012> engageant, maigre, toujours agité, vêtu d'un paletot gris et de longues bottes : voilà, en quelques lignes, le portrait d'un commandant de Corps d'Armée russe. On ne savait quelles étaient ses origines et pourquoi on lui avait confié ce poste. Il était visible qu'il évitait de combattre avec nous car il parcourait le district d'un bout à l'autre avec la rapidité de l'éclair. Il désirait plaire à l'empereur et préférait cependant se servir du knout que de balles. En vérité, de la sorte, sa vie était plus en sûreté. Il serait difficile et long d'énumérer ses exploits. Je ne parlerai que de ceux dont je puis attester l'authenticité. un jour, il pénétra en coup de vent à PROUJANY. Rencontrant dans la rue un instituteur du nom de GIODROJC, il lui demanda où se trouvait la poste. Aussitôt, l'instituteur lui indiqua poliment dans quelle direction il devait se rendre. Ils se séparèrent. Ayant fait quelques pas, le commandant paraissant avoir oublié de demander un autre renseignement à GIODROJC, se retourna sur lui, l'appela et se mit à l'interpeller, lui faisant remarquer qu'il avait osé lui parler sans se découvrir : il aurait dû cependant voir à qui il avait affaire. "Qui es-tu lui demanda-t-il ?" et lorsqu'il apprit que c'était un instituteur, il se prit de fureur contre lui. Il avait pour les instituteurs une aversion toute spéciale, probablement parce qu'ils répandaient autour d'eux la civilisation dont il avait horreur. Le pauvre homme eût certainement fait de la prison si, par un heureux hasard, n'était apparu subitement un officier sur lequel GANECKOJ se précipita comme un fou, l'injuriant en russe et de cette façon il oublia sa première victime. La même histoire arriva à un vieil instituteur en retraite CHAREWSKI qui assis sur le seuil de sa maison assez éloignée de la route n'avait pas enlevé son chapeau au passage de GANECKOJ. Un pauvre juif ce jour-là ne put lui échapper et reçut, séance tenante, cinquante coups de fouet en pleine rue. Satisfait de la besogne faite à PROUJANY, il se rendit à SZERETEW. Là, du matin au soir, il travaille de la même façon pour son Tzar. Il faut raconter encore ici que lors du passage de BOGNISKI dans ce village, nous prîmes deux habitants et un juif et nous les condamnâmes à être pendus pour avoir trahi BOGNISKI en dévoilant aux Russes où il se trouvait. L'un des <013> habitants réussit à s'enfuir et échappa ainsi à la mort. L'autre habitant et le juif furent pendus. GANECKOJ, dans un accès d'incompréhensible bonté pour nous, fit appeler l'habitant auquel nous avions fait grâce de la vie et lui fit administrer en place publique plus de deux cents coups de fouet. Ensuite il obligea un de nos partisans, un jeune étudiant qu'il avait trouvé égaré sur la route et dont je ne me rappelle plus le nom, à venir à la même place. Il s'acharna sur lui d'une manière atroce. Lorsque le malheureux commença à s'évanouir et à ne plus pouvoir se tenir debout, il le fit attacher les bras en croix et le frappa si cruellement qu'il le laissa à moitié mort. Sans quitter la grande place du village, il fit appeler le Pope, lui ordonnant de venir de suite afin de célébrer sur la place un service funèbre à la mémoire de l'habitant et du juif qui avaient été pendus. Le Pope effrayé accourut aussitôt. Le service fut célébré en présence de ses uhlans, des habitants et des juifs qu'il avait fait venir et qui, sur l'ordre de GANECKOJ, durent s'agenouiller et se relever plusieurs fois durant la cérémonie. Je tiens ce récit du Pope lui-même qui me raconte que, la cérémonie terminée et lorsqu'il ne restait plus qu'à baiser la croix et les reliques, il ne savait comment s'y prendre. Se tournant donc vers GANECKOJ, il lui demanda si tous sans exception devaient baiser la croix. Heureusement pour le Pope, GANECKOJ avait hâte d'en finir et baisa seul la croix avec ses officiers et se tournant vers les juifs, il leur cria : "du vin!". En un clin d'oeil, on apporta du vin et des verres. Remplissant alors deux verres et en prenant un dans chaque main, il courut comme un possédé à travers la place, forçant tous les assistants à crier "Hurrah pour le Tzar ! ". Malheur à ceux qui s'abstenaient de le faire. Ses vêtements furent tachés par le vin qui tombait des deux verres. Pendant ce temps, ses officiers vidaient force bouteilles, enchantés, pour leur part de l'exploit de leur chef. A la fin, ils montèrent tous dans des voitures et quittèrent le village. Ce général ne pouvait supporter qu'on discutât ses ordres. Le malheureux qui eût cette audace eût payé sa témérité par le knout. C'est d'ailleurs ce qui arriva dans notre voisinage. Le général, dans un <014> petit village des environs avait exigé qu'on lui fournisse sur le champ des chariots pour le transport de tout son régiment. Or le village était trop peu conséquent pour que l'exécution de cet ordre fût possible. Un des nobles ayant osé en faire la remarque fut condamné au supplice du knout. Séjournant une autre fois dans le district de KOBRYNSK, à TRIEL, il passa la nuit chez le Pope. Tout auprès il y avait un petit domaine dont le propriétaire était un vieux gentilhomme. En causant, le Pope avait dû souffler quelques mots à GANECKOJ, si bien que le lendemain matin, le vieillard vit sa cour envahie par des uhlans. Il eut grand peur à cette vue craignant qu'il lui arrivât quelque chose de fâcheux. GANECKOJ aussitôt se jeta sur lui et lui demanda où se trouvait le propriétaire. "C'est moi-même " "Où est ton fils ?" "Il y a deux ans, je l'ai envoyé à l'Université de St PETERSBOURG et je ne l'ai pas revu depuis ; il écrit quelquefois, mais depuis longtemps, je ne l'ai pas revu depuis ; il écrit quelquefois, mais depuis longtemps je n'ai plus de ses nouvelles." "Tu mens, fils de chienne, tu l'as envoyé parmi les insurgés". Le vieillard jura que c'était faux et il disait vrai. "Saisissez-le". On le jeta aussitôt à terre et on le roua de coups de knout. Sa femme et ses filles accoururent et se jetèrent aux genoux de GANECKOJ, implorant sa pitié. Il les repoussa brutalement du pied et peu s'en fallut qu'il ne les fit battre à leur tour. Elles durent s'enfuir dans la maison en pleurant où bientôt on amena le vieillard sans connaissance. A peine ce drame venait-il de s'achever qu'une autre inquisition commença. L'économe voyant comme les Russes maltraitaient son maître eut grand peur pour lui-même. Il se cacha bien imprudemment dans une meule de foin. Les uhlans et les cosaques qui fouillaient partout entendirent notre homme remuer, le trouvèrent et le traînèrent devant leur commandant, déclarant à leur chef que celui-ci devait être bien coupable puisqu'il s'était caché. GANECKOJ leur donna raison en faisant donner 50 coups de knout à l'infortuné économe. Il est pénible de raconter de pareilles choses : il semblerait que ce sont des contes arabes des mille et une nuits. Tout cela n'est que trop vrai, hélas ! Voilà le type de l'officier russe, du soutien du Tzar, le représentant de ce "sage gouvernement" et voilà qu'il nous faisait <015> endurer de leur part. Dans notre district les paysans même eurent à souffrir. Il y avait entre PROUJANY et BOZANY une route impraticable l'hiver et qu'on voulait refaire. Le commandant ELLIS décida, afin de faciliter le passage des troupes, de refaire la route. Durant six semaines on amena de tout le district des hommes par centaines pour y travailler bien qu'à cette époque de l'année chacun fût occupé aux travaux des champs. Pour faire cette route on dut abattre une partie de la superbe forêt appartenant au comte ZAMOYSKI. Plus de 1 500 hommes y travaillèrent afin de la terminer au plus vite. Je l'entendis dire moi-même de la bouche de l'assesseur militaire de SIELEC lorsqu'il faisait son rapport sur l'exécution des derniers travaux au commandant militaire. Je me trouvais présent car ceci se passait au moment de mon arrestation. ELLIS en parlant de ce travail colossal s'exprima ainsi :"de cette façon, je me suis fait élever ici un monument". Mais il ne se souciait pas de compter combien ce travail avait coûté de larmes et de sueurs à ces pauvres gens, combien de malédictions furent lancées contre lui par toutes ces poitrines oppressées par la fatigue. Dieu nous garde de jamais l'oublier ! Les Pharaons d'Egypte élevaient jadis des pyramides qui témoignaient encore de nos jours de leur affreux despotisme : ils se servaient de tous pour élever ces géants de pierre, construits à la sueur et avec le sang de leurs sujets pour satisfaire uniquement leur plaisir. Mais que tout cela est loin de nous ! Le Tzar aurait pu faire élever une ville sur des marais desséchés ou sur les crânes de ses sujets établir les fondations de ses palais, mais qu'une petite personnalité telle qu'un chef de district ait le droit de forcer des milliers d'hommes à travailler ainsi pour satisfaire ses caprices, c'est un fait inouï. On peut juger par cela du sort de notre malheureux pays. ---------------------------------------------------------- Mon arrestation La prison de PROUJANY 22 Novembre 1863 ---------------------------------------------------------- Je fus arrêté dans la maison de mes parents et transporté à PROUJANY par le chef militaire auprès duquel on avait dû me dénoncer comme ayant pris part à l'Insurrection. Les perquisitions qui furent faites dans notre maison n'amenèrent la découverte d'aucun papier compromettant. Je partis donc bien résolu à ne rien avouer : je savais pourtant qu'il me serait bien <016> difficile de dire où je me trouvais pendant le temps de l'insurrection. J'aurais pu déclarer qu'étant médecin de l'arrondissement, je parcourais le district, mais malheureusement il était facile de vérifier mes dires, car chaque fois que je me rendais dans un village, j'étais obligé de signer sur un registre pour signaler mon passage. De plus, en recherchant où, pourquoi et quand je quittai CHERECHEW et découvrant la trace de mon passage, je compromettais tous ceux chez lesquels je m'étais arrêté lors de mon départ pour l'insurrection, et même mon beau-frère Ludomir PIZANKA qui m'avait reconduit lui-même au lieu de notre rendez-vous. je n'avais donc qu'à me laisser guider par les circonstances. Le commandant militaire me reçut assez poliment et il me permit même d'aller coucher en ville à la seule condition que je lui remettrais une promesse par écrit de ne pas quitter la ville sans son autorisation et avant que mon procès ne fut terminé. Il me sembla que tout s'arrangeait pour le mieux. Evidemment, je me gardais de rien avouer. Il ne lui restait plus qu'à consulter un rapport manuscrit. Il envoya son adjudant à la chancellerie pour y rédiger ma promesse. Lorsque celui-ci revint, il remit au commandant une feuille en lui montrant un passage qui me concernait. Je devinais de suite qu'il s'agissait de moi et d'une dénonciation. Le commandant ouvrit de grands yeux, me regarda fixement et posant la feuille de papier sur la table, il s'écria : "Il n'y a pas cependant de preuves certaines que vous avez participé à l'insurrection". Je souris en entendant cela et niais énergiquement, lui expliquant que la personne qui me dénonçait avait sans doute fait erreur ayant entendu parler non pas de moi mais d'un de mes trois cousins germains qui étaient dans l'insurrection. Parmi eux, lui dis-je, se trouvait précisément un médecin et tous trois s'appelaient OKINCZYC. Je pouvais parler de mes cousins sans crainte, car le médecin était déjà déporté à KUNGUR, dans la province de PERM et mes deux autres cousins avaient déjà fui et étaient au-delà de la frontière. Je ne parvins cependant pas à le convaincre. Il me permit néanmoins d'aller coucher en ville, mais me donna l'ordre de me présenter chez lui le lendemain matin à 10 heures. Je me doutais que j'aurais alors <017> devant moi des "témoins oculaires" qui témoigneraient contre moi. Je prévoyais que je ne pourrais plus m'en tirer et certainement que si, à ce moment-là, j'avais eu une vingtaine de roubles à ma disposition, je me serais enfui vers la frontière, mais hélas, je ne possédais rien. J'avais entendu dire que ceux qui ne voulaient avouer étaient condamnés sur le seul témoignage de témoins oculaires et non moins persécutés que ceux qui avouaient tout. Je décidai donc de faire pour le mieux, d'avouer si cela devenait nécessaire et d'agir selon les circonstances, en me rendant le lendemain à l'heure indiquée chez mon juge. Lorsque j'arrivai chez lui vers 10 heures, c'est à peine si je parvins à me frayer un passage parmi les gens qui étaient là. Lorsque je fus au milieu de la salle, le commandant leur demanda en me désignant s'ils me reconnaissaient. O malheur : tous, à l'unanimité, me reconnurent. Tout mon être tressaillit en entendant une pareille lâcheté, tournant mes regards vers eux, je souffris encore davantage en m'assurant que, parmi les personnes présentes, aucune ne m'était connue. C'était donc sous la menace qu'ils venaient témoigner faussement ou, peut- être, répétaient-ils seulement ce su'ils avaient entendu dire. Que Dieu les juge ! Il y a longtemps que je leur ai pardonné, de pareils gens étant plus dignes de pitié que de mépris. Le commandant se tourna alors vers moi et dit : "Ne vous disais-je pas que je vous convaincrais". J'étais furieux. Je résolus de tout avouer coûte que coûte. Je m'approchai alors et je lui dis que je désirais lui parler seul à seul. Il parut enchanté. D'un signe de main, il fit sortir tous les assistants et m'emmena dans sa chambre à coucher. Il ne me laissa pas ouvrir la bouche avant que je ne fus assis, croyant probablement qu'en agissant poliment, il obtiendrait de moi des aveux plus complets et même des dénonciations. Lorsque je lui dis qu'en effet j'avais pris part à l'insurrection en qualité de médecin, il me débita aussitôt tout un discours en russe dans lequel il me démontrait que mon sort serait d'autant meilleur que je lui ferais des aveux plus complets et plus sincères. Naturellement je lui promis de tout avouer et de ne rien cacher. Il mit alors devant moi une feuille de papier, une sorte de questionnaire où, au regard, je devais inscrire mes réponses. Pour tous les accusés, la formule était <018> la même : "Qui êtes-vous ? De quelle religion êtes-vous ? Quelle est votre position sociale ? Quand êtes-vous parti pour l'insurrection ? Avec qui êtes-vous parti ? Citez les noms de vos camarades. Quel était votre chef ? Qui fournissait les armes, les munitions et les vivres ? Dans mes réponses, les mots "non" ou "je ne sais pas" figuraient le plus souvent et, au lieu de citer le nom de mes camarades, j'eus soin de mettre les noms de ceux qui étaient morts ou qui avaient fui à l'étranger. Il lut mes réponses, fit une triste figure et pour la deuxième fois, il me répéta son long discours mais ne put, malgré cela, obtenir de moi un seul aveu de plus. A la fin, il me demanda quel avait été mon dessein en prenant part à l'insurrection. "Quelles étaient les raisons morales qui vous ont poussé à participer à cette insurrection ?". Il m'était impossible de mentir davantage : je devins furieux et je lui lançai en pleine figure au risque d'être condamné à mort : "au nom d'un sentiment vieux et très connu : délivrer ma patrie de l'oppression des ennemis". Cela lui suffit. Il grinça des dents et me dit : "A présent, je suis obligé de vous arrêter" et feignant une politesse exagérée, il me dévorait des yeux. "Ne me permettez-vous pas, lui demandai-je, de coucher en ville si je vous donne ma parole d'honneur que je ne quitterai pas la ville sans votre permission ?" "Je ne puis vous accorder cela", me répondit-il sèchement, cachant ses mains dans ses longues manches comme s'il eût craint que je lui tendisse la main que j'avançais vers lui lorsque je lui donnais ma parole d'honneur. Il pouvait être tranquille, je n'avais nulle intention de lui serrer la main. "Mais, ajouta-t-il, je vais vous envoyer au n°4, vous y serez mieux que dans les autres prisons". Il faut dire qu'aucun district n'avait été aussi cruellement persécuté que celui de PROUJANY. Non seulement la prison qui portait alors le n°1 ne pouvait contenir tous les prisonniers, mais les trois maisons que les Russes avaient dû louer à cet effet regorgeaient de monde. Il avait raison de dire qu'on était mieux dans les maisons, car on ne s'y sentait pas entouré de murs comme dans la prison et l'on pouvait, tout au moins voir les passants par les fenêtres et cela même était une grande jouissance. Pour mon compte, cependant, je préférais être au n°1 ayant bon <019> nombre d'amis et de connaissances et même mon cousin germain WITOLD. Je répondis donc au commandant : "je vous prie de m'envoyer au n°1". Ne comprenant pas la raison qui me poussait à lui demander cela, il haussa les épaules, roula de gros yeux et me saluant comme il convenait à un officier de la Garde, il me répondit : "Avec grand plaisir !". Directement de chez lui, je fus emmené en prison. C'était le 23 Novembre 1863. Au moment où je sortais de chez l'officier, je fus rejoint par mon frère Zénon qui guettait mon passage. Il se mit à sangloter lorsqu'il apprit le sort qui m'attendait. Je lui dis en quelques mots comment devaient se comporter mes parents et comment ils auraient à répondre. Il fallait à tout prix qu'ils soutiennent devant les juges qu'ils ignoraient que je fusse parti pour l'insurrection. J'eus encore le temps de le prier de prévenir mon domestique de se tenir sur ses gardes, de lui apprendre ce qu'il aurait à répondre au cas où il serait appelé devant la Commission d'enquête. Quel affreux chagrin pour moi lorsque je dus quitter mon frère : ses larmes me faisaient encore plus souffrir que ma propre situation. Je me trouvais à ce moment dans un état fiévreux, j'étais agité au possible : en un mot, je ne me rendais pas encore bien compte de ma triste situation ; je ne pouvais croire que tout cela fût réel. Mais lorsque les portes de la prison se furent refermées sur moi et qu'au bout de quelques heures après avoir causé et revu tous mes amis prisonniers, je me sentis seul, j'entrais dans un état moral douloureux. Je revis tout mon passé, je compris qu'il me faudrait bientôt quitter les miens, endurer de bien cruelles épreuves ; tous mes rêves de jeunesse s'évanouissaient, en un mot toute ma situation présente m'apparut dans sa désolante réalité. Pendant quelques jours, il me fut impossible de dormir et je ne pris aucune nourriture. Mais en ce monde tout a une fin : l'homme arrive même à s'habituer à un sort malheureux et, au milieu de mes camarades qui, malgré tout, reprenaient courage, espoir, nous passions quelquefois de bien doux moments en prison. Un seul d'entre nous, Alexandre WYSTONEK, fut toujours inconsolable. Je restai dans cette prison jusqu'au 1er Avril 1864, c'est-à-dire jusqu'à mon transfert à la prison de <020> GRODNO. Mon frère Ladislas, qui n'était pas encore sous les verrous, nous envoyait chaque jour notre nourriture. Mes parents me faisaient parvenir du linge et tout ce dont j'avais besoin. Grâce aux soldats russes qu'on pouvait acheter moyennant quelques sous, nous parvenions à communiquer avec les personnes du dehors. Malgré la fouille, nous nous procurions des livres, du papier, des crayons, des cartes, de l'eau-de-vie. On nous enfermait à clé seulement pour la nuit et comme nous étions trois par trois dans les chambres, nous ne nous ennuyions pas durant les longues soirées. Presque toute la noblesse de notre district était enfermée dans la prison. Il n'y avait parmi nous qu'une seule femme, Madame Sabine OSTROMECKA, veuve d'un certain âge, en compagnie de laquelle je fis plus tard tout le voyage en Sibérie : c'est à elle que je dois la vie, son rôle auprès de moi fut toujours celui d'une mère dévouée : c'était d'ailleurs une femme remarquable. Je ne crois pas que dans notre district, il n'y eut un seul noble qui ne fût en prison et qui, de plus, n'eût à payer une forte somme d'argent. Mes parents, par exemple, durent payer une somme de 200 roubles, pour m'avoir pris chez eux lorsque je quittai l'insurrection. Il fallait payer ces 200 roubles dans le plus bref délai et mes parents n'avaient pas cet argent disponible. Ma mère, bien que fort souffrante, se rendit chez des parents afin d'emprunter cet argent. Sa démarche ne réussit qu'à moitié, mais lorsqu'au bout de trois jours, elle revint à la maison, un nouveau malheur l'attendait. Ma plus jeune soeur Stanislawa mourut presque subitement du croup (?)... Je ne crois pas que dans notre pays, il y eut une famille qui pût échapper aux épreuves de toutes sortes. Pauvre pays ! Tant que la Commission d'enquête n'avait pas statué sur mon sort, il m'était interdit de voir parents et amis. Mais malgré la défense, nous avions trouvé un moyen de les voir et voici comment. A une centaine de pas de la prison, il y avait un puits à l'écart, non loin de la chaumière d'un soldat invalide. C'est à ce puits que nous allions chercher l'eau sous l'escorte de deux soldats. Nous n'étions pas forcés de faire cette besogne, aussi nous nous habillions de telle sorte que l'on eut peine à nous reconnaître dans la rue, car les Russes auraient pu, alors <021> soupçonner notre ruse. Nous arrivions près du puits et là, parents et amis venaient nous voir. On se voyait quelques minutes à peine, mais combien ce temps si court nous était cher et désiré ! Heureusement que ce plaisir ne nous coûtait que quelques sous que nous donnions aux soldats, de sorte que nous recommencions souvent. Plus tard, l'enquête étant finie, on nous permit de voir parents et amis, mais seulement en présence des officiers ; je dirai quelques mots de notre procès. Le Jour des Rois, je fus appelé pour la première fois à comparaître devant la Commission d'enquête et ce ne fut que quelques jours plus tard que mon procès se termina. Pour moi, il n'advint rien de nouveau, car je n'ajoutais rien à mes premiers aveux. Si j'avais voulu même y apporter quelques changements, je ne l'aurais pu, car les Russes avaient déjà questionné mon domestique ; il savaient où j'avais été et ne trouvèrent plus rien qui pût aggraver ma situation. Durant ces enquêtes, je fis la connaissance d'un homme d'une honnêteté remarquable avec lequel je me liai d'amitié et dont le souvenir me restera toujours présent. C'est d'autant plus extraordinaire que cet homme était Russe et le Président de la Commission d'enquête : c'était le major Serge DEJNATOWICZ, originaire, je crois, du district de TULSK. Parmi tant de méchants qui s'acharnaient après nous, lui seul avait véritablement du coeur. Malheureusement, il ne pouvait pas beaucoup pour nous, car il lui était impossible de faire quelque chose sans l'acquiescement des autres membres de la Commission et puis, il faut le dire, il manquait un peu d'énergie. Mais dans maintes circonstances, il nous donna des preuves de son honnêteté, ne nous accusant jamais, cherchant au contraire à excuser les réponses que nous fournissions à la Commission d'enquête. A la fin, dégoûté du rôle qu'il jouait, rôle indigne de sa loyale nature, il donna sa démission. La première fois où je le vis, il profita du seul instant où nous fûmes seuls pour me dire comment je devais répondre à la Commission d'enquête. Je m'attendais si peu à cela de la part d'un Russe que je le soupçonnais de ruse. Mais le regardant fixement dans les yeux, je vis que c'était un homme loyal incapable d'une telle lâcheté. Lui, de son côté, put lire dans mes yeux combien ma <022> reconnaissance était grande. Je savais cependant que mon procès se terminerait mal et que rien, ne pourrait améliorer mon sort. Bien des fois il m'a dit plus tard combien il regrettait que je me fusse emporté, lors de mes premiers aveux : sans cela, mon sort aurait peut-être été moins affreux. Quand mon procès fut terminé, j'eus plus souvent l'occasion de lui parler seul à seul, et alors je pus l'apprécier davantage. Il avait pour moi une amitié toute particulière et une confiance en mes connaissances médicales. Quand il eut fait la connaissance de mes parents, il les consolait de son mieux, et dès que l'occasion se présentait, il me permettait de les voir. Enfin, lorsque je dus partir pour GRODNO et que venant de faire mes adieux à ma famille, j'étais déjà monté sur la voiture, il s'approcha de moi et les larmes aux yeux, il me dit ces paroles pleines de simplicité et de générosité : "ne perdez pas courage, ce n'est rien. Avec l'aide de Dieu, le blé sera moulu et il y aura de la farine (proverbe)". Qui aurait pu se douter que sa pensée sympathique devrait se réaliser un jour ! Je m'étends beaucoup sur ce sujet, car tout cela se rapporte à l'époque où j'étais encore auprès de ma famille que je voyais souvent. Je savais trop bien que c'étaient les derniers jours que je passais auprès de mes parents. D'un jour à l'autre, je m'attendais à être séparé de tous les miens et cela pour toujours. Je savais que, bientôt, je serais obligé de quitter ma terre natale, de dire adieu à tout ce que j'avais de plus cher sur cette terre ! Ce sont de terribles épreuves et c'est pourquoi leur souvenir est profondément gravé dans ma pensée et dans mon coeur. Et aujourd'hui, en faisant revivre ici dans tous leurs détails ces moments chéris et douloureux à la fois, il me semble que je rêve et que l'instant affreux de la séparation n'est pas encore arrivé. Que c'était doux alors de se voir, non pas en cachette, mais de pouvoir passer des soirées entières au milieu des siens. Nous avions tant de choses à nous dire ! Nous oublions toute notre misère présente et ces heures devenaient pour nous des moments de bonheur. Ces entrevues avaient lieu, il est vrai, dans la salle de la Commission d'enquête, en présence d'officiers, mais la pièce était très vaste ; nous étions très nombreux et nous nous connaissions <023> tous. Nous causions tout bas et en polonais et nous pouvions ainsi parler de tout. Les officiers, pour se distraire, venaient le plus souvent s'asseoir auprès des femmes et ces pauvres malheureuses étaient souvent forcées de sourire, de dire un bon mot bien que leur coeur fût mortellement triste à la pensée que leur père, frère ou mari végétait en prison, attendant qu'on l'exilât ou qu'on l'enchaînât à une brouette dans les mines de Sibérie. Ces réunions étaient parfois si animées qu'une personne ignorant notre situation eût pu se croire dans quelque joyeuse réunion. Nous pouvions voir parents et amis de 4 à 9 heures du soir deux fois par semaine. On obtenait assez facilement l'autorisation de voir sa famille un autre jour dans un cas urgent. Le bon DEJNATOWICZ ne nous refusait jamais rien. Il me permit même d'assister à l'enterrement de ma soeur : il me donna seulement un soldat sans arme et je pus rester toute la journée en ville. A ce moment, DEJNATOWICZ remplaçait le commandant en chef, sinon il n'aurait pu me donner une autorisation aussi large. Vers 9 heures, les officiers regardaient leurs montres et, aussitôt, le silence se faisait dans la salle : plus d'une larme coula durant les adieux toujours déchirants. Dans la vie, tout ne finit-il pas ainsi ? Après la joie vient la douleur. Qu'est-ce que la joie ? N'est-ce pas une illusion, un moment de distraction, l'oubli, pour un instant, de notre véritable situation. Grâce à ces entrevues, nous pouvions nous procurer tout ce qui était défendu, car on ne nous fouillait pas en sortant de la salle. On aurait dû le faire au moment de notre rentrée dans la prison, mais nous étions toujours en bons termes avec les soldats et le sous-officier de service qui, tous les soirs venait nous enfermer à clé, recevait quelques sous de chacun de nous et quelquefois davantage suivant le service qu'il nous rendait. En prison, une de mes grandes distractions était de dessiner au crayon le portrait de mes camarades : j'en fis plus de trois cents. Combien je voudrais les posséder encore aujourd'hui ! Quel doux souvenir pour moi ! Je fis aussi de nombreux dessins en Sibérie et durant mon séjour à TOMSK. Lors de mon évasion, je dus m'en séparer : j'en gardais cependant deux : le portrait de mon oncle Félix et celui de ma bienfaitrice Madame OSTROMECKA. <024> Parmi les distractions que nous avions encore en prison, il me faut citer nos promenades pour aller au bain. Tous les samedis, nous pouvions ainsi sortir un peu, traverser quelques rues. L'établissement était d'une saleté repoussante et nous n'y allions le plus souvent que "pro forma...". Nous marchions en groupes entourés d'une dizaine de soldats. Quelle joie de respirer un peu d'air, d'apercevoir des gens de connaissance, de les saluer, de leur serrer la main quelquefois. Les personnes qui désiraient nous voir allaient à l'établissement de bains et là, moyennant une pièce donnée aux soldats, on pouvait causer à l'aise, une heure durant. Les soldats faisaient alors eux-mêmes le guet afin de ne pas être aperçu par quelque officier qui serait venu à passer. Je me demande pourquoi je m'étends à raconter les moments heureux passés en prison plutôt que toutes les souffrances que nous devions endurer. Mais il est vrai que la souffrance s'efface plus de notre souvenir que la joie. Dans la vie où les roses et les épines s'entrecroisent sans cesse, le souvenir du passé serait bien amer si les misères, les soucis et le chagrin demeuraient aussi présents à notre esprit que les moments heureux. Ecoutons parler un vieillard. Pour lui, le souvenir du passé est toujours le plus cher, il s'y reporte sans cesse comme le tournesol vers le soleil. Et pourquoi ? Le ciel de sa vie n'a pu, cependant, être exempt de nuages. Les misères, les souffrances qu'il a endurées ont aujourd'hui un charme pour lui justement parce que maintenant elles sont anéanties dans le passé. Aujourd'hui, je ressens la même chose que ce vieillard. En plus de toutes ces distractions bien maigres en apparence et dont nous pouvions profiter tous, j'eus, comme médecin, l'avantage de sortir en ville pour exercer ma profession. Malheureusement, je n'obtins cette permission que durant le dernier mois de mon séjour à PROUJANY et c'était, hélas, trop tard. Je pouvais alors voir non seulement les malades, mais aussi les amis bien portants sous prétexte de les soigner. Je restais absent quelquefois deux et trois jours. Quelle joie pour moi de me sentir libre pour un moment ! Bien que je fusse escorté d'un officier, il me suffisait de bien le nourrir et de le faire bien boire pour être débarrassé de sa présence. Du reste, je dois avouer qu'on me laissait assez de liberté. Je vais raconter comment j'obtins <025> cette autorisation toute spéciale. Un matin, j'appris par une personne de la ville qu'on devait perquisitionner dans notre prison sous prétexte que, la veille, on avait aperçu ma belle-soeur Ladislas et Madame Alexandre BUMMEL causant à travers la porte. Certains disaient même qu'elles avaient dû certainement pénétrer dans la prison. Tout ceci était faux. Etant donc prévenus, nous cachâmes tous les objets défendus que nous possédions tels que crayons, couleurs, cartes... etc... dans nos poches. On nous fouillait très rarement. Depuis le matin, nous circulions ainsi les poches bourrées. Tout à coup, à 10 heures, on fit appeler mon cousin germain WITOLD devant la Commission d'enquête. Il était rare qu'on nous fît demander à cette heure, aussi nous vîmes de suite qu'il allait se passer quelque chose de grave, d'autant plus qu'un quart d'heure après on me fit appeler à mon tour. Nous étions tous deux avec BUMMEL les seuls prisonniers qui aient eu à parler avec les personnes que l'on soupçonnait d'être venues nous voir la veille. Je partis si précipitamment que j'oubliai que mes poches étaient pleines d'objets défendus ; je ne m'en rappelai que trop tard et puis qu'aurais-je pu en faire ? Mon inquiétude grandissait de plus en plus. Dans l'antichambre, je ne vis aucun paletot, aucune fourrure. Cela me confirmait dans l'idée qu'on nous faisait venir non pas pour voir un membre de notre famille, mais pour quelque vilaine histoire et que certainement, on allait nous fouiller. Lorsque j'ouvris la porte de la salle, quelle ne fut pas ma surprise en apercevant ma tante Félix avec ma cousine germaine Sophie KULIKOWSKA et sa fille Hélène, une jolie jeune fille soit dit en passant. Mon frère était aussi avec elles. Mon coeur se sentit déchargé d'un grand poids à cette vue et j'étais tout joyeux de cette agréable surprise. Leurs fourrures étaient auprès d'eux. Il n'y avait aucun officier présent dans cette salle. Je les avais à peine embrassés et je me disposais à m'asseoir lorsque le fameux DOMAZYROW, ce brigand dont j'ai déjà parlé, entra. Il s'avança directement vers moi et m'ordonna de le suivre dans sa chambre, contigüe à celle où nous nous trouvions car il désirait me parler. Mes prévisions semblaient se confirmer de plus ne plus. En entrant dans sa chambre, j'aperçus toute une bande d'officiers, d'employés, d'espions en un mot, toute la canaille réunie. Aussitôt <026> que la porte se fût refermée, DOMAZYROW se tourne vers moi et me demanda de l'ausculter car il se sentait très souffrant. Ma physionomie lui avait donné entière confiance dans mon savoir. Dieu merci ! pensais-je, tout se terminera ainsi. A cet instant, j'eus préféré le voir sur l'échafaud pour tous ses crimes, mais que pouvais-je faire sinon l'ausculter. C'était une brute de grande taille, mais il était très étroit et très faible de poitrine. Il avait fréquemment des crachements de sang d'une grande violence. Je l'auscultai donc sur le champ et lui fis une ordonnance dont l'effet fut si immédiat qu'une semaine après, il put aller au bal, ce qui le réjouit. Ma renommée était faite et à partir de ce jour, je pus exercer ma profession. Dès lors, DOMAZYROW me traita en ami, tout au moins feignit de l'être, car je ne puis croire qu'une pareille brute fût capable de nobles sentiments. Il n'y avait pas pour moi de plus grand ennui lorsque, aux heures de visites et aux yeux de tout le monde, il me prenait par la taille et allait et venait avec moi dans la salle afin de me témoigner sa sympathie. J'éprouvais alors un dégoût profond pour ce monstre et je ne parvenais pas à cacher les sentiments qui m'animaient. Une autre cure vint augmenter ma renommée. Je fis le diagnostic exact de la maladie de l'officier TOMASZEWICZ que l'on soignait à tort pour le typhus. Je fus appelé en consultation et mes soins le remirent bientôt sur pieds. Je n'eus alors qu'à écrire au commandant en chef pour lui demander de me permettre d'aller voir les malades et l'affaire fut conclue. On me donnait toujours un "ange gardien" avec moi. J'allais plusieurs fois à STARAWOLA, à WREKO, à une lieue de PROUJANY chez les BUMMEL qui avaient un enfant malade. J'allais aussi à CHERECHEW chez le pope TOKAREWSKI. Je me rendis aussi à BIATOWIEZ chez le garde forestier dont la femme était sérieusement malade. Je pus constater alors combien j'étais aimé à CHERECHEW où j'avais été établi médecin et combien j'étais regretté. C'est à grand'peine que je pouvais avancer dans les rues car on m'assaillait de tous côtés, m'embrassant les genoux, les mains et me remerciant d'avoir sauvé l'un sa femme, l'autre son frère. Celui-ci me devait la vie de son enfant. <027> On me bénissait, on pleurait sur ma situation présente. Lorsque parfois, me voyant seul dans la rue, sans être escorté de l'officier ou du soldat qui m'accompagnait toujours, les braves habitants me croyaient à tout jamais sauvé et libre. Ils croyaient que je revenais parmi eux pour toujours. Mais hélas lorsque je leur disais qu'il n'en était rien, ils s'efforçaient de se consoler, ils me promettaient de prier pour moi et ils étaient certains que Dieu les exaucerait. Il se peut, en effet, que Dieu ait entendu leurs prières. Ce que je viens de raconter est l'un des souvenirs les plus chers que j'ai rapportés de ma patrie ! Quand l'enfant des BUMMEL eût été transporté à PROUJANY et que mon frère Ladislas qui était alors en prison ne pût plus le soigner, j'y allais presque chaque jour. J'y restais du matin au soir. Un soldat m'y conduisait et venait seulement me rechercher le soir. Le plus souvent, DEJNATOWICZ lui-même venait me prendre. Il n'aurait pas eu plus de chagrin si son propre enfant eût été malade. Les BUMMEL étaient encore à STARWOLA, DEJNATOWICZ vint me trouver en pleine nuit, me demandant de partir de suite avec lui auprès de l'enfant malade. A cette intention, il avait fait atteler des chevaux de poste et nous partîmes immédiatement car à 8 heures le lendemain matin, DEJNATOWICZ devait être de retour pour siéger comme Président à la Commission d'enquête. Il ne ferma donc pas l'oeil de la nuit. Plus tard, il supplia les BUMMEL d'accepter sa propre voiture lorsqu'il fut question de transférer l'enfant à PROUJANY. Devant lui, nous pouvions causer en toute liberté. Il nous avertissait seulement d'être plus prudents, car quelqu'un aurait pu écouter aux portes. Quel brave coeur de Russe ! J'eus la joie d'aller deux fois chez mes parents, la première fois quand ma mère fut malade et, la seconde fois, passant non loin de chez eux, l'allongeai un peu la route et m'y arrêtai. Il m'arrivait même quelquefois de pouvoir faire quelques visites dans les environs. Je revenais toujours de mes excursions chargé de lettres, de cigares, de friandises. Je rapportais aussi un peu d'argent, car je me faisais payer sans scrupule par les popes et les Russes qui réclamaient mes soins. Mes camarades <028> attendaient mon retour avec impatience, car je partageais tout avec eux. Et puis, je rapportais toujours tant de nouvelles du dehors. Un soir que je rentrais tout grelottant de froid, étant parti trop légèrement vêtu, je trouvai un tel bien-être de pénétrer dans une chambrée bien chaude que je ne pus m'empêcher d'en faire la remarque à mes camarades. "Rien d'étonnant, me répondit BERNDT, n'y a-t-il pas un proverbe qui dit qu'on est bien partout mais le mieux, chez soi". Le brave garçon avait toujours le mot pour nous faire rire, il était toujours gai et ne permettait jamais aux autres de s'attrister. Il me vient encore à l'esprit un triste épisode qui eut lieu lors de mon séjour à PROUJANY. Je n'en dirai que quelques mots, le sujet est trop douloureux. Je veux parler des bals que donnait le commandant en chef et auxquels assistaient beaucoup de nobles polonais et des femmes. Il est vrai que, peut-être, certains y étaient forcés, mais combien y allèrent par plaisir ! Pouvaient-ils s'amuser alors que les prisons regorgeaient de victimes et que leurs frères versaient encore leur sang pour la cause polonaise. Quelle navrante réalité... ---------------------- Mon départ pour GRODNO ---------------------- Vers les derniers jours de Mars 1864, je reçus l'ordre de partir pour GRODNO avec un certain Monsieur WICLOWIEJSKI et également prisonnier à PROUJANY. A cette nouvelle, mon coeur se remplit de tristesse : le moment approchait où je devais me séparer de tous les miens et je prévoyais bien que ce serait une séparation définitive. Je voulais absolument revoir tous mes parents avant mon départ, mais je savais combien cela me serait difficile, mes parents habitant à quelques milles de PROUJANY. Je ne pouvais songer à les envoyer chercher, mon départ étant imminent. Quant à WICLOWIEJSKI, sa famille habitait plus loin encore et comme il ignorait comme moi le sort qui l'attendait, il aurait voulu dire un dernier adieu à sa femme et à ses filles. Cette fois encore, le brave DEJNATOWICZ nous vint en aide. Il fit retarder notre départ de trois jours. De cette façon, nous eûmes le temps de prévenir nos familles ; DEJNATOWICZ me permit même d'écrire à mes parents et il se chargea lui-même de faire parvenir ma lettre à ma belle-soeur Ladislas qui la fit remettre à ma famille. Le <029> lendemain, j'attendais l'arrivée de ma famille avec une impatience fébrile. Inquiet de ne voir personne et craignant qu'il ne soit arrivé de nouveau malheur chez moi, je récrivis une seconde fois en priant les miens de se hâter, car l'heure du départ appro- chait. Mon envoyé les rencontra sur la route. Leur retard à venir me voir était dû à ce que, ne supposant pas mon départ si proche, rien de ce que mes parents comptaient me donner comme linge et vêtements n'était tout à fait prêt. N'ayant pas de domestique pour les aider, ma mère et ma soeur Constance durent préparer tout elles-mêmes. Chaque objet devait être inondé de leurs larmes, aussi le travail n'avançait que lentement, malgré leur grand désir de venir me voir le plus vite possible. Enfin je vis arriver mon père et ma mère, mon frère Zénon et ma soeur Constance. Nous vécûmes alors de bien tristes moments. Je les consolais de mon mieux. J'essayais de donner du courage à mes pauvres parents qui sanglotaient sans cesse. Mon coeur se brisait de chagrin en les regardant. Je doute que l'on puisse rencontrer sur terre une famille aussi aimante, aussi attachée, aussi unie qu'était la nôtre. Il est alors facile de deviner quelle douleur remplissait nos âmes. Il me semble que ceux qui n'ont pas eu le bonheur de vivre au sein de la famille, qui n'ont jamais épanché leur chagrin sur le coeur d'une mère chérie qui, seule, est animée de sentiments pleinement désintéressés, ceux enfin dont le front las n'est jamais ranimé sous les baisers d'une mère, ceux-là, dis-je, ignorent tout-à-fait ce que peut être l'attachement et le dévouement d'une famille envers un de ses membres, sentiments inconnus dans le monde en dehors de la famille. Il était terrible de penser qu'il fallait à jamais me séparer de tout ce que j'avais de plus cher au monde et de voir, impuissant, la main ennemie briser des liens si étroits. C'était atroce. C'était une douleur inouïe ! Nous étions animés de sentiments de vengeance ; nous nous consolions à la pensée que chacune de nos larmes, à nous pauvres innocents, tomberait comme de la poix sur la conscience de nos ennemis. Jusqu'au jour de mon départ, nous nous vîmes deux fois par jour ; on peut dire, plutôt, que nous ne nous quittions plus. Je ne me souviens <030> plus de nos sujets de conversation. Comment pourrais-je les répéter ? Nos pensées n'avaient aucune suite : pour nous, le passé et l'avenir, c'étaient les jours présents. L'amertume et la douleur rongeaient nos âmes. Nous ne trouvions aucune consolation, aucun courage. En voyant mes parents si désespérés, mon coeur se brisait. Leur avenir à eux aussi était digne de pitié. Mon père était devenu aveugle depuis quelques années et ma mère et lui étaient vieillis avant les années par les soucis de la vie et l'éducation d'une nombreuse famille. J'entrevoyais pour eux un avenir bien sombre : la terre qu'ils possédaient, même n'eût-elle pas été grevée d'impôts, ne pouvait plus suffire à leurs modestes besoins. De plus, il leur était impossible de donner à mes deux plus jeunes frères Victor et Théodore une instruction suffisante. Durant ces journées lugubres, nous n'avions même pas besoin de parler, nous nous comprenions mutuellement, nous devinions nos sombres pensées, nous n'avions nul besoin de les exprimer. Un seul regard en disait parfois plus long qu'un flot de paroles. Je me rappelle encore des moindres détails. Ma mère et ma soeur étaient vêtues de noir et ces couleurs sombres s'harmonisaient si bien avec l'état de leur âme. En plus des vêtements et du linge que mes parents m'apportèrent, je conserve encore aujourd'hui de menus objets qui me furent donnés alors par ma mère et mes frères et soeur au moment où je sortais de la prison : un peigne, un livre de prières, une cuiller... etc... Ces objets sont devenus pour moi de véritables reliques. Ils ne m'ont pas quitté durant mon voyage vers le fond de la Sibérie. Ils furent mes compagnons inséparables au milieu de tant de péripéties de toutes sortes. Combien ces objets muets et inanimés pourraient raconter de choses ! Au moment de mon départ, de braves gens que je ne puis nommer car j'ignore leurs noms m'envoyèrent une dizaine de roubles, croyant que je me trouvais sans argent. Que Dieu leur rende au centuple ce que leur coeur a fait pour moi ! Grâce à mes clients russes, je m'étais amassé une cinquantaine de roubles. Aussitôt, je remis à ma mère l'argent qu'on venait de me donner et c'est à grand'peine que j'obtins qu'elle l'acceptât. Je savais qu'elle en avait peut-être encore plus besoin que moi. Le moment de la séparation approchait, ce moment si affreux pour nous tous. <031> Ce fut le 1er Avril 1864. La veille au soir, tout était prêt pour le départ et le commandant militaire nous interdit formellement de nous voir. Grâce cependant à mes rapports amicaux avec DEJNATOWICZ et même avec DOMAZYROW mon client, il fut décidé que nous partirions le lendemain non directement de la prison, mais de la salle de la Commission d'enquête. De cette façon, nous pourrions encore revoir nos familles. En cachette, on les prévint de venir de bonne heure dans la salle de la Commission. A 7 heures du matin, on nous fit appeler dans cette salle ; nous y arrivâmes avec notre modeste bagage. Là nous passâmes encore deux heures avec nos parents. En plus de la famille, quelques amis étaient venus me serrer la main : Madame BUMMEL, ma belle- soeur, Madame Camille GRUDZINSKA (une jeune et jolie veuve), KIERNOWSKI le propriétaire de la maison où siégeait la Commission d'enquête et d'autres encore. Nous ne fîmes que pleurer et qu'essayer de nous consoler les uns et les autres bien qu'au fond de nous-mêmes, nous ne conservions aucune lueur d'espoir. Ah qu'il était affreux de songer que nous nous quittions pour toujours ! "Toujours" : quel mot terrible ! Le brave DEJNATOWICZ m'aidait de son mieux à consoler les miens. Ses paroles sincères et ses phrases, souvent incomprises de mes parents qui ne savaient pas le Russe, parvenaient cependant à arrêter leurs larmes. La bonté, la sympathie qui se voyait sur sa figure faisaient deviner les mots pleins de coeur qu'il leur disait. Je le remerciai avec émotion pour toutes les bontés qu'il avait pour nous et je lui serrai la main de grand coeur. Des larmes roulaient dans ses yeux lorsqu'il me dit adieu. Les adieux durèrent longtemps : nous ne pouvions nous quitter. C'est chose facile à comprendre. Enfin deux voitures s'arrêtèrent devant la maison qu'un petit jardin séparait de la rue. On ne permit pas à mes parents de sortir, même sur le perron, afin qu'ils ne fussent pas aperçus. Quelques cosaques, ayant à leur tête un officier, nous attendaient auprès des voitures ; on transporta nos bagages et, en quelques minutes tout fut prêt pour le départ. DEJNATOWICZ fut le seul qui put me serrer la main lorsque je fus déjà dans la voiture. A toutes les fenêtres des maisons voisines, nous apercevions des figures amies nous disant de la tête un dernier adieu. Je me retournai encore une fois et j'aperçus ma famille qui, malgré <032> la défense, était sortie sur le perron et agitait la main en signe d'adieu. Puis la voiture s'ébranla, précédée par un cosaque qui, par ostentation, faisait caracoler son cheval ; bientôt, tout ce que nous avions de plus cher disparut à nos yeux. Jusqu'alors, j'étais parvenu à pouvoir me dominer ; en essayant de consoler les miens, j'avais fini par me persuader qu'il y avait peut-être encore un peu d'espoir dans l'avenir, mais lorsque je me vis seul, il me sembla qu'un bloc de pierre me tombait sur la poitrine. La respiration me manqua et je tombai dans un état de prostration duquel j'eus de la peine à sortir. L'officier qui avait charge de nous conduire jusqu'à VOLKOVYSK était TOMASZEWICZ, celui-là même que j'avais guéri peu de temps auparavant et que DEJNATOWICZ avait choisi exprès afin qu'il pût nous adoucir la route. Je puis dire qu'il fut bon pour nous, nous laissant une certaine liberté. Je n'oublierai jamais ce qu'il fit pour moi en risquant de s'exposer lui-même. A trois milles de PROUJANY, nous devions faire halte et passer la nuit dans la propriété de Ladislas ANDREJKOWICZ. TOMASZEWICZ ne le fit que parce que mes parents habitaient non loin de là et ceux-ci, prévenus aussitôt, arrivèrent pour la nuit que nous passâmes ensemble. Ma pauvre mère accourut la première, puis ma soeur Constance et mes trois frères Zénon, Victor et Théodore. Sans cette circonstance, je n'aurais pas revu mes deux jeunes frères. Je ne pus malheureusement pas revoir ma soeur Evenile PISANKA qui habitait trop loin, de même que mon frère François qui demeurait dans le district de OKOBRYNSK. La nuit, ma mère fut plus calme, mais, vers le matin, lorsqu'il fallut de nouveau se quitter, les sanglots et les larmes recommencèrent. Les procès ne se terminaient jamais devant la Commission d'enquête, de sorte que ma famille conservait l'espoir que le Conseil de Guerre de GRODNO me grâcierait peut-être. Ne connaissant pas à fond mon procès, mes parents pouvaient aisément se leurrer, heureusement car cela leur donnait un peu de courage. Pensant que tous les officiers russes étaient comme DEJNATOWICZ, ils espéraient qu'à GRODNO, je rencontrerais d'aussi braves et honnêtes gens. Hélas ! Je n'en revis aucun semblable à DEJNATOWICZ. Pour arriver à VOLKOVYSK, nous dûmes voyager trois jours. La seconde nuit, nous couchâmes dans une auberge où nous fûmes assez libres bien que pour la <033> forme, nous ayons été gardés par des soldats. En arrivant à VOLKOVYSK, notre officier s'aperçut qu'il avait oublié de prendre à PROUJANY nos papiers d'identité qu'il aurait dû avoir sur lui. Le colonel ou major KAZANLI, renommé pour ses cruautés et ses lâchetés ne voulut pas tout d'abord nous recevoir et il s'en fallut de peu que l'on nous obligeât à retourner à PROUJANY. Ce ne fut que sur les instances de notre officier qui fit sur nous un rapport détaillé que le colonel nous permit d'entrer dans la prison de VOLKOVYSK en attendant que nos papiers lui parviennent. Nous restâmes cinq jours dans cette prison. J'y rencontrai de suite des amis, des condisciples, puis l'abbé CIOTKOWICZ, qui m'avait baptisé et puis, en prison, on fait rapidement connaissance. Les hommes sympathisent mieux dans le malheur. On nous envoyait notre nourriture de la ville tout en causant et discutant avec l'abbé KOSTOWSKI le temps passait et même assez agréablement. Nous passâmes un dimanche à VOLKOVYSK et ce jour-là prit un aspect de gaieté qui avait son charme. C'est dans cette réunion du dimanche que je connus l'abbé TARASZEWICZ, curé de SWISLOCZ, un prêtre de grande valeur. Ce fut non sans peine que nous pûmes obtenir, pour continuer notre route, deux voitures à cheval. peu s'en fallut qu'on ne nous fît repartir à pied, sans égard à l'âge et à l'état précaire de santé de WIELOWICJSKI. De VOLKOVYSK repartit avec nous un autre prisonnier : c'était un soldat qui avait pris part à l'insurrection. Son prénom était Stanislas ; je regrette bien d'avoir oublié son nom car par la suite, il devint mon compagnon de route jusqu'en Sibérie. Ce fut un nouveau détachement d'infanterie conduit par un officier de l'armée du Caucase qui devait nous emmener à GRODNO. Nous eûmes à souffrir de la température ; il pleuvait sans discontinuer, les roues s'embourbaient, les chevaux tombaient et, de plus, nous étions trempés jusqu'aux os. L'officier, enveloppé entièrement dans un grand manteau, ayant aux pieds de longues bottes, un capuchon sur la tête, fit toute la route à pied. Il nous disait que cela lui rappelait les marches qu'il avait faites jadis <034> au Caucase, durant quinze années de sa vie. Je n'avais nulle envie de faire comme lui et bien que la route fût ennuyeuse, je préférais rester dans la voiture. Nous voyageâmes trois jours avant d'arriver à GRODNO. Nous passâmes assez agréablement la première nuit dans le château de WEREJKI. L'officier s'était arrêté là non pas pour que nous soyons plus à l'aise, mais parce qu'il savait bien que là, il pourrait trouver à manger et à boire, ce qui pour lui était le principal. J'étais heureux de pouvoir, enfin, me sécher et dormir un peu. Quand à WIELOWICSJSKI, grand admirateur de CHOPIN, il eut la joie de découvrir un piano pas trop détérioré sur lequel il joua toute la soirée des oeuvres de CHOPIN. Depuis plusieurs mois, il n'avait pu le faire. Nous passâmes la seconde nuit à JUDAV, où nous rencontrâmes Stanislas RADOWICKI, propriétaire à VOLKOVYSK. Il avait été arrêté subitement et emmené immédiatement à GRODNO par des gendarmes. Je l'avais aperçu de dimanche à VOLKOVYSK pendant la visite aux prisonniers : il paraissait alors d'excellente humeur et était loin de se douter qu'il allait être arrêté, et qu'il lui faudrait passer un long laps de temps isolé dans une prison et ensuite qu'il serait déporté en Sibérie. Les gendarmes nous défendirent de lui parler. En approchant de GRODNO, nous nous arrêtâmes aux portes de la ville, afin que les soldats qui nous escortaient puissent astiquer leurs uniformes. A cet endroit, nous croisâmes une femme jeune encore, mais dont le visage exprimait la douleur. Elle revenait de GRODNO et devait être la femme de quelque innocente victime. En passant près de nous, elle nous jeta un regard plein de tristesse et nous bénit chacun séparément. Nous enlevâmes nos chapeaux, la remerciant ainsi de son témoignage de sympathie et l'officier fit semblant de n'avoir rien vu. GRODNO ! O, cher GRODNO ! Combien de fois ai-je contemplé avec joie les brillantes coupoles de tes églises lorsque je partais ou revenais de vacances ! Aujourd'hui, cette ville que j'aperçois perdue dans la brume, par un temps triste et pluvieux était bien l'image de mon avenir incertain encore. Ce spectacle me remplit de tristesse; Et puis ce que nous avions appris sur les prisons de GRODNO n'était guère consolant. Nous savions qu'on mettait les prisonniers non seulement dans la prison, mais dans des couvents et dans un endroit appelé "château d'été". On envoyait <035> dans ce dernier les moins coupables, car le séjour y était plus tolérable. Là, les personnes de la ville pouvaient aller voir les prisonniers, un avantage dont ne jouissaient pas les autres prisonniers. ------ GRODNO ------ C'était le 10 Avril 1864. Il était 10 heures du matin lorsque nous entrâmes dans la ville de GRODNO ; nous avancions pas à pas. Les nuages s'étaient dissipés et le soleil qui se montrait promettait une belle journée. Nous traversâmes le Niemen sur un bac, et bientôt nous fûmes sur la place centrale. De là nous prîmes la rue Brigidska au milieu de laquelle nous nous arrêtâmes devant la maison du commandant militaire. Notre officier y pénétra de suite et quant à nous, il nous fallut attendre deux longues heures, entourés de nos soldats, le retour de l'officier. Pendant ce temps, je vis passer quelques personnes de connaissance que je saluai de loin. Quelques femmes inconnues nous demandèrent qui nous étions en nous posant ces questions prudemment et en hâte. Puis elles s'éloignaient à grands pas. Lorsque l'officier reparut, il nous fit signe de retourner sur nos pas, c'est-à-dire de revenir vers la place centrale. C'était là que notre sort allait être décidé, car selon la prison où nous allions être envoyés, nous pouvions conclure quel était notre degré de culpabilité. Connaissant GRODNO à fond, je compris tout de suite qu'on nous menait vers la prison de la ville. Cela n'annonçait rien de bon. Aussitôt arrivés devant la porte de la prison, on nous ordonna de descendre de voiture, on saisit nos bagages et la porte se referma sur nous. Je me trouvais dans une pièce longue et obscure avec deux portes. Par l'une, l'aperçus des prisonniers curieux de savoir quels étaient les nouveaux arrivants et par l'autre, je vis une salle de garde dans laquelle se tenaient des soldats. Sortant de cette pièce, j'aperçus une grande cour au fond de laquelle s'élevait un grand bâtiment surmonté d'un étage avec des fenêtres grillagées. Arrivés dans la cour, nous tournâmes à droite. Je jetai un regard autour de moi. Je me trouvai bientôt au centre d'une grande cour, entourée de trois côtés par un mur immense. A droite, le mur était remplacé par un bâtiment à trois étages servant, comme je l'appris plus tard, de prison secrète. Là se trouvaient aussi les salles <036> de Commissions et les cuisines. Ces bâtiments avaient appartenu autrefois à un couvent de Jésuites, tout était resté tel que, sauf les fenêtres sur lesquelles on avait cloué des planches. Ainsi, on refusait même aux pauvres prisonniers un rayon de soleil. Au-dessus de la porte de la prison, il y avait aussi un étage. Plus de dix personnes se promenaient alors dans la cour ; çà et là des soldats montaient la garde. on nous amena enfin dans le bâtiment de droite et après de nombreuses pérégrinations au travers de couloirs et escaliers, on nous fit entrer dans une chambre sale où nos bagages furent déposés. Bientôt, on nous fit appeler dans une pièce voisine dans laquelle des officiers étaient occupés à délibérer sur un cas qui devait être jugé "ipso facto" et nous assistâmes à la discussion. Voilà de quoi il s'agissait : un diacre orthodoxe accusait un noble déjà vieux, assurant qu'il avait pris part à l'insurrection, fournissant des vivres aux insurgés, visitant des camps... etc... Etaient là présents quelques paysans avec des figures tristes, la tête basse, regardant le plancher. On voyait qu'ils étaient forcés de tremper leurs mains durcies par le travail et cependant honnêtes, dans les vilenies de cette affaire. Les officiers excitaient le diacre à parler encore, lui disant qu'il serait dûment récompensé et qu'il pourrait célébrer dignement les fêtes de Pâques qui approchaient. Le pauvre noble niait tous les faits dont on l'accusait : on voyait qu'il eût aimé rouer le diacre de coups, étrangler l'accusateur s'il avait été libre de ses mouvements. Sur ses traits on voyait plutôt la rage d'être victime d'une telle lâcheté que la crainte et la peur d'une telle accusation. Je ne sais comment l'affaire se termina car bientôt on la remit à plus tard et les officiers s'occupèrent de nous. Tout d'abord, on examina nos bagages, nous enlevant tout ce qui était défendu : on ne nous laissa en fait de livres que nos livres de prières. C'est à grand'peine que j'obtins qu'on me laisse mes aiguilles. Nous ne devions pas posséder plus de trois roubles et moi, j'en avais plus de cinquante. L'officier qui était chargé de la révision de nos effets les avait en main, mais sans s'en douter. Avant de quitter PROUJANY, pour plus de sûreté, me doutant que nous ne devions pas avoir d'argent, j'avais cousu tous mes roubles qui étaient en assignats dans les <037> séparations des poches de mon portefeuille. J'avais eu soin de laisser quelques roubles en évidence. Cette ruse me réussit. Malheureusement, les crayons et le papier furent enlevés. Pendant la révision de nos bagages, le colonel OSTRUG averti de notre arrivée, s'empressa d'accourir. Il était président de la Commission d'enquête. En passant près de moi, il me demanda si j'étais le Docteur OKINCZYC et disparut dans la pièce voisine. Un quart d'heure après, il donna l'ordre de nous mettre dans la prison secrète, ce qui fut fait immédiatement. On nous enferma chacun séparément. Quant à moi, on me mit au rez-de-chaussée dans une chambre assez grande dont les trois quarts étaient encombrés par des "nary". Il y avait un lit de camp de la hauteur d'une table, une grande fenêtre placée très haut mais grillagée. Les murs étaient très humides et n'avaient certainement pas été reblanchis depuis le départ des Jésuites ; ils étaient recouverts d'inscriptions de toutes sortes. Sur le plancher sale sous la fenêtre, je découvris un tas d sable jaune : je ne sais à quel usage il était destiné. Le plafond était répugnant et une porte avec un judas complétait l'installation de ma chambrée. En pénétrant dans ma prison, il me sembla que je pénétrais dans une cave tant l'air était infect et humide. Ma première idée fut d'ouvrir la fenêtre. Je pris ma valise et la posai sur le tas de sable, puis j'y ajoutai encore une boîte qui me servait en voyage pour mettre ma nourriture et montant sur le tout, j'atteignis la fenêtre. Je parvins à l'ouvrir et m'assis sur le rebord pour prendre un peu d'air, et puis afin de ne pas plonger dans mes tristes pensées, à nouveau. Bientôt, j'aperçus de là mon oncle Félix, un vieillard à barbe blanche qui ne tarda pas à m'apercevoir en passant sous ma fenêtre. Il me salua d'un signe de tête et des larmes roulèrent dans ses yeux. Je vis aussi l'abbé Aurélien MACKIEWICZ, GOLANSKI, un jardinier, le maréchal SAWYKOWSKI de PROUJANY et quelques autres encore. Toute la cour était remplie de prisonniers se promenant dans tous les sens. Il y avait quelques femmes, des prêtres, des hommes de toutes classes et de divers costumes. Cet ensemble faisait un tableau d'un genre tout particulier. J'enviais leur bonheur de pouvoir se promener à l'air. Le plaisir que j'avais à regarder dans la cour ne <038> fut pas de longue durée. On vint me défendre d'ouvrir la fenêtre. Je m'empressai de leur dire que j'avais ouvert la fenêtre avec l'intention de demander de l'eau parce que je mourais de soif. Ils me crurent et me permirent d'entr'ouvrir seulement la fenêtre. Je compris qu'il ne fallait pas trop s'adonner à ce genre d'exercice, sans quoi on me défendrait formellement d'ouvrir la fenêtre, ce qui me serait une grande privation. J'étais déjà un peu habitué aux prisons, cependant lorsque je me vis seul pour la première fois entre mes quatre murs, je souffris cruellement. Je souffrais d'autant plus que durant les dernières semaines de mon séjour à PROUJANY, j'avais été si libre. Et puis durant le voyage de PROUJANY à GRODNO, j'avais respiré l'air à pleins poumons, aussi ce changement subit se fit sentir davantage pour moi. Enfin ce qui me portait aussi à faire de sombres réflexions sur mon sort, c'est qu'on nous avait fait appeler à GRODNO au nombre de deux seulement et puis ne nous avait-on pas de suite enfermés dans la prison secrète ? J'oubliais de dire que tandis que je me trouvais à la fenêtre, des prisonniers me firent comprendre qu'on m'enverrait du thé. Ils me firent également d'autres signes que je ne pus comprendre. Bientôt après, la clé grinça dans la serrure, la porte s'ouvrit et un soldat m'apporta une grande quantité de thé et deux pains. Je n'avais aucune envie de manger et me disposais à les donner au soldat lorsqu'en voulant casser une bouchée, le pain s'entrouvrit et j'aperçus un papier et un petit bout de crayon. J'eus soin de garder les pains et il me tardait de voir le soldat quitter ma cellule. Connaissant toutes les ruses dans la prison de PROUJANY, je vis de suite qu'il me restait encore bien à apprendre à GRODNO. Je profitai de cette première leçon et prouvai à mes collègues que ce n'était pas en pure perte. La petite carte avait été écrite par mon oncle. Dans ces quelques lignes, il m'avertissait d'être très ferme, très tenace pendant l'interrogatoire ; de plus il me prévenait que le colonel FINKOW, homme malfaisant, était le Président du Conseil de Guerre et il me priait ensuite de lui dire où en était mon procès et, enfin, me donnait de ses nouvelles. Sur le papier qu'il avait joint à ce mot, je répondis sans perdre une minute. Puis, ayant pris de la mie de pain, j'en entourai le <039> papier en en faisant une boulette et j'attendis le moment propice pour la jeter par ma fenêtre. Je n'eus pas longtemps à attendre : justement passait un prisonnier que je connaissais. Profitant du moment où le soldat qui allait et venait sous ma fenêtre avait le dos tourné, je lançai la boulette qui fut ramassée en un clin d'oeil et enfouie dans la poche du prisonnier. Je refermai ma fenêtre, j'explorai ma cellule dans tous ses recoins, j'étendis mes vêtements sur les "nary" et je voulus me reposer un peu. Il me fut impossible de dormir. Mille pensées roulaient dans ma tête. Je me demandais ce que j'allais devenir, quel serait mon sort ; pourquoi m'avait-on enfermé dans la prison secrète ? Pourquoi m'avait-on fait venir si brusquement, chose qu'on ne faisait pas pour d'autres ? Tout cela s'agitait tour à tour et l'horizon me semblait bien noir. Je me levais, je marchais, je me recouchais de nouveau durant ces quelques heures ma pensée se reportait vers les miens, vers ceux que je venais certainement de quitter pour toujours et je me mis à pleurer. Tout-à- coup, j'entendis ouvrir ma porte. Un soldat entra, m'apportant mon dîner dans une bassine en terre et une cuiller de bois de fabrication russe. Je ne pus définir ce que ce plat contenait. C'était un mets, je crois, composé de gruau de sarrasin non écaillé et mélangé avec des petits morceaux de viande. J'en goûtai par curiosité, mais il me fut impossible d'en avaler une bouchée à cause des écailles qui se mettaient dans mes dents : heureusement je n'avais pas la moindre faim. La nuit arriva et on ne me donna aucune lumière. O, que la nuit me parut longue ! Vers le matin, je m'assoupis un peu. Ce jour-là dans l'après midi, on me fit venir à la Commission d'enquête. On m'envoya chercher par un gendarme. Nous entrâmes d'abord dans une pièce où deux individus courbés sur une table étaient occupés à écrire. On me dit d'attendre là. Au bout d'une demi-heure, la porte de la pièce voisine s'ouvrit et le colonel FINKOW, gras et grand avec des cheveux courts et grisonnants, me fit signe d'entrer. J'obéis et me trouvai dans une salle de petite dimension, plus longue que large, assez obscure, ayant une seule fenêtre. Au milieu, il y avait une table recouverte d'un tapis vert, encombrée de paperasses, <040> autour, des chaises et le portrait du Tzar sur le mur. J'allais donc comparaître devant mes juges. En plus du colonel, j'aperçus quelques officiers en uniformes de uhlans ; tous étaient des blancs becs sans moustaches. On ne me dit pas de m'asseoir ; le colonel me toisa des pieds à la tête avec une expression si méchante qu'il semblait prêt à vouloir me dévorer. Les Russes font appel au début de chaque enquête à un usage stupide qui consiste à demander à l'accusé s'il n'a rien à dire contre les membres de la Commission qui doit le juger. Malheur à celui d'entre nous qui eût osé en écarter un seul ! Du reste, les membres qui composent ces Commissions sont parfois si indignes qu'il serait difficile d'en écarter un plutôt qu'un autre : tous sont également bêtes, lâches et acharnés après nous. A quoi bon en supprimer un seul ? J'écrivis donc que je n'en écartais aucun. Puis on me fit lire à haute voix tout mon interrogatoire de PROUJANY. Lorsque j'eus terminé, le colonel me récita un discours m'invitant à avouer sincèrement tous mes torts. Il me fatigua beaucoup, car il parla longtemps, répétant plus de dix fois la même chose. A la fin, il me fit écrire si oui ou non je confirme mes précédents aveux et si je n'ai rien à ajouter. En répondant à cela, non seulement je n'ajoutai rien, mais je cherchai à m'excuser dans les questions délicates qui aggravaient mon cas. En réalité, cela ne me servit à rien pour plus tard et sur le moment il me fallut entendre une seconde fois le discours du colonel en tous points semblable au premier. Après la question définitive qui me fut posée, je déclarai fermement que je n'avais rien à ajouter à ce que j'avais écrit précédemment, on me permit de m'en aller. On me fit quitter la prison secrète ; j'étais loin de me douter que j'en sortirais si vite. Consolé, je m'installai aussitôt dans la chambrée où se trouvait mon oncle Félix. C'était une pièce longue et sale avec une fenêtre donnant sur la porte de la prison, dans le bâtiment situé au milieu de la cour. Le long d'une cloison, il y avait d'énormes "nary", sortes de tables sur lesquelles se tenaient plus de dix personnes, l'une à côté de l'autre. Bien qu'ils fussent à l'étroit, on se serra un peu et on me fit place. J'avais cru rester si longtemps seul que j'éprouvais un certain bien-être. Il est <041> bon que l'homme passe quelquefois d'abord par de rudes épreuves ; ensuite, la moindre amélioration à son sort est pour lui une véritable joie. Les premières journées se passèrent à écouter des récits sur PROUJANY, à retrouver des amis et des habitants de mon district, à renouer connaissance et à en faire de nouvelles. Il y avait alors près de 400 personnes en prison. On nous enfermait pour la nuit ; dans la journée, nous pouvions circuler, nous rendre des visites et nous promener dans la cour. Je restai là jusqu'au 15 Mai. On nous envoyait notre nourriture de la ville ; aussi à partir de midi, nous rôdions du côté de la porte afin d'apercevoir quelque ami au moment où la porte s'ouvrirait. Le moment le plus propice était celui où l'on faisait entrer dans la prison un tonneau d'eau. La porte, alors, s'ouvrait à deux battants et une masse de personnes amies venaient alors se poster devant la prison afin d'être aperçus par nous. C'est à peine si nous avions le temps, quelquefois, de saluer de la tête : c'était tout notre plaisir. Nous pouvions correspondre avec les personnes de la ville et les autres prison- niers, grâce à quelque gendarme ou à quelque soldat moyennant un faible salaire. Les clés de la porte de la prison étaient gardées, chaque jour, par un sous-officier différent qui avait l'ordre de fouiller quiconque entrait dans la prison, et de contrôler les objets qu'on nous apportait. Tous, heureusement, n'étaient pas très fidèles à la consigne qu'on leur avait donnée. Certains, tout en contrôlant la nourriture, avaient soin de s'en octroyer une bonne part, et nous ne pouvions pas nous plaindre. D'autres, pour quelques sous, passaient des mots écrits, à travers la porte, enveloppés, bien entendu, dans un mouchoir ou une serviette dans laquelle l'ami au dehors repassait un peu de tabac ou quelques oranges. Il nous était autrement plus difficile de correspondre avec les prisonniers au secret. J'en ai fait un récit plus haut, mais nous avions encore usé d'un autre moyen. Nous leur faisions envoyer bien des choses dans la nourriture, même de l'argent enfoui dans du beurre. Nous parvenions, parfois, à aller voir les prisonniers au secret, mais au prix de quelles difficultés et, de plus, cela nous coûtait très cher. Nous avions parmi nous un certain DZIEGELEWSKI, ancien soldat, jeune encore qui, très habilement, parvenait à voir les prisonniers au secret. Quant à moi, je m'occupais exclusivement de mes <042> camarades de district ; une fois, il en arriva 44 et on en mit plusieurs dans la prison secrète. Chaque jour à 4 heures du matin, je recevais des lettres qui leur étaient destinées et ma journée se passait à leur faire parvenir ces lettres et à en recevoir les réponses. Il me faut raconter ici quel moyen nous employions pour voir les personnes de la ville. Au troisième étage, à côté de la prison secrète, il y avait encore des chambres occupées par nos prisonniers. Les fenêtres grillagées donnaient sur une cour avoisinante, entourée de bâtiments ayant également appartenu aux jésuites et attenants à l'église paroissiale. En bas habitait l'organiste et en allant chez lui, on pouvait pénétrer dans cette cour. En se mettant à l'angle du mur, on se trouvait au-dessous de nos fenêtres. De là, en élevant un peu la voix, en criant même, on arrivait à s'entendre avec les personnes de la ville ou bien de leur jeter des lettres. Malheureusement, nous ne profitâmes pas longtemps de ce moyen : quelqu'un nous espionna et c'en fut fait de nos causeries. Dans la prison secrète, il y avait certaines fenêtres sur lesquelles on n'avait pas cloué de planches, aussi quelques uns d'entre ceux qui y étaient empri- sonnés parvenaient-ils à passer leurs têtes à travers les grilles et à échanger quelques paroles avec nous. Mais cela était d'une grande difficulté, car devant leurs fenêtres, jour et nuit, les soldats montaient la garde et il ne nous était pas permis de nous en approcher. Afin d'y remédier, nous projetâmes de planter des arbres dans les cours sous prétexte de tuer le temps. Comme nous avions parmi nous un excellent jardinier GOLANSKI, nous voulions transformer les cours en jardins avec des buissons et des fleurs. Les Russes y consentirent et nous autorisèrent à le faire. Les travaux commencèrent, durant du matin au soir, et il n'y eut pas un seul parmi nous qui ne mit la main à la pâte. Du temps des jésuites, il y avait eu des jardins à la place de nos cours. Il n'existait plus, alors, qu'un lilas blanc très vieux et très grand qui, jusque là avait été le seul ornement de la cour. Nous traçâmes des jardins, on les orna de bancs faits de planches. Bien que nous tâchions de travailler utilement, notre vie était bien monotone. Lorsque les fêtes de Pâques arrivèrent, notre tristesse s'accrut encore davantage par les souvenirs qu'elles ramenaient. La monotonie de notre existence était quelquefois rompue par <043> l'arrivée de prisonniers et le départ des nôtres pour la Russie ou la Sibérie. Personne ne fut grâcié pendant mon séjour en prison. Et il n'y a rien d'étonnant, car ils ne jugeaient pas sur les faits, mais sur le témoignage d'autres personnes. Il suffisait que l'on ait fait ses études à l'Université ou qu'on se défendît fermement et avec présence d'esprit pour être condamné aussitôt à être déporté en Sibérie et même dans les mines. A la Commission d'enquête, voici textuellement ce qui fut dit à plus d'un : "Vous avez fini vos études à l'Université ; vous êtes donc un homme instruit et il est impossible que vous n'ayez pas pris part à l'insurrection". Sur cet argument, ils condamnaient à tort et à travers. Quand il s'agissait d'un étudiant de l'Université de KIEW, fût-il le plus innocent, son sort était terrible. Les juges étaient visiblement prévenus contre eux et en les condamnant si injustement, ils devaient obéir à un ordre donné. Il semble que les Russes, croyant que le district de KIEW était tout à fait russifié, virent qu'au contraire ce district fut un de ceux qui prit une des parts les plus actives à l'insurrection. Se voyant trompés dans leurs prévisions, ils se vengeaient ainsi sur les malheureux étudiants. Quant à la façon dont on condamnait à être déporté en Sibérie, j'en parlerai tout à l'heure en me citant moi-même. pour ceux qui étaient condamnés à être pendus, tout se faisait dans le plus grand secret et le plus souvent la nuit. Les Russes avaient-ils honte ou craignaient-ils quelque manifestation bruyante ? Etait-ce dans les usages russes ou bien voulaient-ils faire souffrir davantage la pauvre victime ? Voulant connaître quelle avait été ma condamnation au Conseil de Guerre, je me rendis chez le greffier et pour deux florins, j'achetai la triste nouvelle : après cela, il ne me restait qu'à attendre de jour en jour mon départ. Quelques jours après, je fus appelé pour qu'on prit mon signalement et le lendemain je passais la visite médicale. On me fit déshabiller tout comme devant le Conseil de Révision ou pour une vente de nègres. On m'examina de tous côtés ; on me regarda les dents, etc... Sur la poitrine, j'avais encore des marques toutes récentes de vésication ; j'avais une toux opiniâtre et, de plus, des varices aux jambes. Tout cela ne me <044> servit à rien et je fus déclaré bien portant. Le jeune docteur qui m'avait examiné, un allemand et brave homme comme j'en eus la preuve, voulut plaider en ma faveur, mais FINKOW qui était présent l'empêcha d'insister et l'intimida en disant que je serais examiné encore plus tard et que s'il était trop coulant, c'est lui qui serait puni. Après tous ces préliminaires, on me fit appeler devant le Conseil de Guerre afin d'entendre ma condamnation. C'est FINKOW qui, debout près de la porte, me lut ce qui suit : autant que je puis me rappeler exactement les paroles : "par décision du Conseil de Guerre siégeant à GRODNO, composé de tel et tel, pour avoir pris part à la lutte, pour ne s'être pas présenté volontairement et pour avoir entretenu des relations avec de Comité Central de VARSOVIE, selon tel et tel article du Code Pénal, l'accusé appartient à la deuxième catégorie (dans la première étaient classé les condamnés à mort). L'accusé est privé de tous ses droits et prérogatives personnelles et, selon sa position sociale, il est également privé de tous les privilèges de la noblesse, de droit à tout héritage pour le présent et l'avenir. Avec l'approbation du gouverneur de GRODNO (ici venaient tous ses titres), l'accusé a sa peine commuée en douze ans de travaux des mines. Après ceci, il ne peut y avoir aucun recours d'appel". FINKOW lisait lentement, accentuant chaque mot. Il levait sans cesse les yeux sur moi, cherchant à me frapper par ces terribles paroles. Rien que ce détail montre la cruauté de cet homme pour qui le malheur des autres était une véritable jouissance. Je savais d'avance à quoi j'étais condamné, comme je l'ai raconté plus haut ; cependant, malgré tout, je n'y croyais pas tant que je ne l'avais pas entendu dire de la bouche de mes juges et j'avais encore au fond de moi-même une faible lueur d'espoir. L'effet que produisit sur moi la lecture de ma condamnation eût été affreux si je n'avais vu luire dans les yeux de mon ennemi la joie qu'il se proposait de savourer à la vue de mon désespoir. Je rassemblai toutes mes forces, toute mon énergie pour ne rien laisser entrevoir de ce que je ressentais en moi ; je m'efforçai même de paraître indifférent à tout ce que j'entendais. J'eus même la force de <045> sourire d'une façon qui pût sembler naturelle. Grâce à mon courage, mon bourreau n'éprouva pas la joie qu'il attendait. Je vis aussitôt sa fureur, il devint pourpre de colère et, me montrant la porte, la rage au coeur, il s'écria : "Va-t-en !", paroles dignes d'un employé de l'empire russe. A partir de ce moment, je me tins toujours prêt à partir ; je savais que tous les jours à toute heure, je pouvais recevoir l'ordre de quitter la prison de GRODNO. Je m'empressai également de terminer quelques affaires urgentes. J'avais écrit de GRODNO plusieurs fois à mes parents ; j'envoyais mes lettres en cachette. Je leur écrivis alors une lettre d'adieu ; je ne leur demandai pas de venir encore, car je savais que ce serait pour eux un tel spectacle et de tels adieux ! Je craignais pour eux de pareilles émotions. Je savais que tous les condamnés aux travaux des mines et ceux privés de tous droits étaient dépouillés des vêtements et du linge qu'ils possédaient. J'avais heureusement quelques sous-officiers et soldats que j'avais gagnés par l'argent, étant obligé de m'en servir pour toutes les correspondances secrètes dont j'étais chargé. Par eux, je parvins à faire porter mes vêtements et mon linge chez des amis de la ville qui se chargèrent de remettre ces effets à mes parents. La pauvre Madame OSTROMECKA qui, elle, n'était condamnée qu'à la déportation, crut qu'elle pourrait conserver ses vêtements. Malheureusement, elle fut également dépouillée de tout et les Russes eurent même l'audace de lui arracher un vêtement ouaté qu'elle portait sur elle et dans lequel elle avait cousu tout son argent. La pauvre femme déjà âgée et très délicate de santé eut bien à souffrir, dans la suite, du manque de vêtements. C'était une femme d'une grande noblesse de coeur et de beaucoup de mérites. Avant de nous expédier, on nous rasait complètement la barbe et les cheveux. On ne nous laissait que les moustaches. Pour m'éviter cette pénible corvée, je fis le travail moi-même. Ceci me changea à tel point que mes meilleurs amis ne me reconnaissaient plus. Craignant de n'être pas reconnu par les personnes de la ville au moment de mon départ, qui devaient venir me dire adieu, je les prévins que je porterais des lunettes. Je songeais ainsi que plus tard, ces lunettes pourraient me servir à obtenir quelque argent en les vendant. Cet objet de nous était pas enlevé. En donnant de l'argent au greffier, <046> j'appris bientôt que je devais être expédié le 14 Mai, c'est-à-dire le lendemain, à 4 heures du matin. Je prévins immédiatement mes amis de la ville et je me préparai immédiatement au départ. Le dernier jour de mon séjour à GRODNO, j'eus encore un chagrin. Depuis quelque temps, j'habitais une chambrée plus vaste et plus commode. La société y était très choisie. En plus de mon oncle Félix, j'avais avec moi deux jeunes médecins, l'un NUSKOWSKI de Varsovie et l'autre Jules BIRFRIEND, un de mes collègues de l'Université de MOSCOU. Nous étions bons amis. Ce jour-là, nous étions réunis tous les trois, plus un quatrième qui habitait avec nous, appelé le Comte Witold WATOWICZ. Nous causions ensemble tout en achevant une petite bouteille de cognac qui, par hasard, nous était parvenue. Nous étions de bonne humeur, oubliant pour un instant la séparation du lendemain. Tout à coup, un gendarme apparaît, nous disant que BIRFRIEND devait comparaître devant la Commission d'enquête. Cette nouvelle était toujours bien inquiétante. BIRFRIEND eut à peine le temps d'enlever de ses poches les objets défendus, en cas de visite. Il me remit son portefeuille contenant la correspondance des prisonniers entre eux et dont il était chargé et suivit le gendarme. Quel ne fut pas notre chagrin en l'apercevant une heure plus tard à la fenêtre de la prison secrète. Nous ne pûmes rien apprendre de ce qui s'était passé et, par gestes, je lui fis mes adieux, ce pour quoi, soi dit en passant, je faillis être pris. Plus tard, lorsque je fus en Sibérie, j'appris qu'il avait été condamné comme moi à douze ans de travaux de mines et qu'il était à TOBOLSK. Je ne le revis plus jamais. Ma dernière nuit se passa à arranger certains objets et à emballer quelques chemises que j'espérais pouvoir emporter avec moi. J'avais encore une trentaine de roubles que je m'efforçai de cacher. Je m'endormis quelques heures à peine, lorsque je fus réveillé par le gendarme LEONOW, homme sans méchanceté connu de tous. Je dus le suivre immédiatement et descendre dans une salle au rez-de-chaussée. Là, je trouvai un employé civil qui tenait dans la main la liste des noms de tous ceux qui devaient partir le jour même. Il y avait encore là des soldats et deux officiers dont l'un avait l'ordre de nous affubler des vêtements donnés par le tzar. CE jour-là, quinze hommes et une seule femme <047> (Madame OSTROMECKA) seulement devaient quitter la prison. J'étais du nombre. Nous étions presque tous de prisons différentes de sorte que nous nous connais- sions peu. Bientôt, nous fûmes tous rassemblés et on nous enferma entre deux portes dans une sorte de passage et on nous appelait chacun à notre tour. Pour ne pas perdre de temps, on se mit à nous raser et à nous couper les cheveux. Quand mon tour arriva, je dus revêtir ces horribles vêtements, je laissai mon petit bagage entre les mains d'un camarade qui était déjà passé par cette triste cérémonie et je m'éloignai tête nue, ayant sur moi un costume en coton très ordinaire. J'espérais qu'il ne ferait pas envie à nos bourreaux. Mais je m'étais trompé : ils me l'arrachèrent séance tenante. C'était à peine si je pus obtenir qu'on me laissât le linge vieux et usagé que j'avais sur moi et que j'avais mis tout exprès. Je désirais beaucoup qu'on ne touchât pas à mon linge, car tout mon petit capital était collé sur ma peau et je tenais tant à ce que les Russes ne le vissent pas. On me laissa aussi mes bottes. Ensuite, on me revêtit d'une chemise bouffante à la mode russe, d'un pantalon de même "étoffe d'une coupe toute spéciale et dont aucun tailleur européen ne peut se faire une idée. Le pantalon était retenu à la taille par une coulisse de ficelle. Tous les vêtements étaient de même taille et naturellement, on ne prêtait aucune attention s'ils nous allaient ou pas. En plus, je reçus une seconde chemise et un autre pantalon et enfin une paire de souliers appelés "koty", je ne sais pourquoi. Je reçus aussi un sac. Ensuite, on me donna un vêtement en gros drap gris n'arrivant qu'à la hauteur des genoux avec un cachet sur le haut du dos. Ce vêtement n'était pas double et fait de telle sorte qu'on ne pouvait même pas se garantir du froid. Une casquette de même étoffe, sans visière, complétait l'accoutrement. Lorsque nous fûmes tous ainsi habillés, on recommença encore une fois à faire l'appel. Pour être certains que nous étions présents et ne se fiant pas seulement à leurs yeux, les Russes en nous comptant venaient nous toucher avec le doigt à la poitrine, au bras ou à la tête. Ainsi, ils étaient sûrs que nous existions. Nous étions au nombre de seize. Puis, on enchaîna quatre par quatre par les mains ceux qui étaient de position sociale inférieure. <048> Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi, puisque tout privilège nous était enlevé par notre condamnation, on fit une différence entre le noble et le manant. Seule la logique russe pouvait peut-être répondre à cela ! Il pouvait être cinq heures du matin lorsque les portes donnant sur la cour s'ouvrirent et on nous laissa sortir devant un convoi de troupes préparé à cet effet. Nous n'eûmes pas le temps ni la possibilité de dire adieu à nos camarades de prison. A peine si nous pûmes, par ci, par là, serrer hâtivement la main de ceux qui étaient plus près de nous, et faire un signe de tête à ceux qui étaient plus loin. Nous partîmes aussitôt. Il est impossible de définir l'impression et la sensation que l'on éprouve lorsque, après avoir été enfermé longtemps entre les quatre murs d'une prison, on se retrouve à l'air libre, au milieu d'hommes libres desquels on est cependant séparé par une barrière vivante, formée par les soldats du convoi. Même dans de pareilles conditions, l'homme éprouve un peu de bonheur à respirer librement et à apercevoir un lointain horizon. Parmi les personnes de la ville que j'avais pu faire prévenir, j'aperçus, à ma grande joie des dames amies et parentes. Je vis ma tante Félix, ma belle-soeur Ladislas, Madame Alexandre BUMMEL, Léocadie LUBKIEWICZ, Madame Victor ABRAMOWICZ et encore quelques autres qui étaient accourus pour me dire adieu. Tout d'abord, les soldats ne leur permettaient pas de s'approcher de nous, mais à la fin, sur la demande de nos amis, l'officier permit de leur serrer la main. Ce moment affreux restera toujours gravé dans ma mémoire. Je n'avais pas voulu revoir mes parents, je ne voulais plus leur briser le coeur par un spectacle aussi cruel ! N'ayant prévenu que des parents éloignés et des amis, je pensais que ces adieux seraient moins pénibles. Mais je m'étais bien trompé. Je vis tant d'affection, tant de larmes sincères couler de leurs yeux, leurs traits exprimant une douleur si poignante. Tous ces regards, ce silence ému, ces tendres étreintes me firent voir et sentir encore davantage mon isolement complet, mon abandon affreux. Aujourd'hui je ne sais plus, pour la plupart ce que <049> vous êtes devenus, mes chers, et Dieu seul sait s'il me sera permis de vous revoir encore ici-bas, de contempler vos traits chéris. Si seulement ces quelques lignes que j'écris pouvaient arriver jusqu'à vous et vous prouver combien votre souvenir m'est doux et quelle profonde reconnaissance j'ai pour vous tous, vous qui dans un instant suprême vinrent me dire un dernier adieu. Quoique nous soyons en Mai, la matinée était très fraîche et j'avais froid, d'autant plus que mon vêtement était en étoffe légère et que je ne parvenais pas à le boutonner. De plus, je n'avais rien pour me mettre autour du cou. Ceci n'échappa pas à vos yeux prévoyants, vous mes très chers. Ah, combien il m'a été utile, ce fichu de laine noire bordé de violet que Madame BUMMEL retira de sa tête et me mit sur les épaules ! Je regrette d'avoir été obligé de me séparer de ce cher souvenir. Je le donnai un jour à Madame OSTROMECKA, ma seconde mère. Il resta entre ses mains. Je reviens au moment du départ : ma tante me donna alors quelques roubles ; chacun me fit un petit présent. Nous marchâmes ensemble à travers quelques rues, jusqu'à la rue Polna, près de la station du chemin de fer. Là, il fallut nous séparer et je ne vis plus que de loin, au bord de la route leurs signes d'adieu et les mouchoirs qu'on agitait. Je me tenais alors sur la plate-forme du train : je les voyais ; mon âme aurait voulu aller vers les parents, les amis, mais, hélas ! je ne pouvais plus. Je me mis à rêver : l'esclavage, la Sibérie, les mines, la perte de tout ce que j'avais de plus cher, tout cela me torturait l'esprit et me déchirait le coeur. Je ne me rendais plus compte du temps ; j'étais toujours debout. Les yeux fixes, regardant devant moi et ne voyant rien, car mon esprit torturé de douleur errait de pensées en pensées, s'arrêtant aux plus sombres, aux plus douloureux tableaux. Tout à coup retentit le signal du départ. Nous pénétrâmes dans les wagons et quelques instants après, GRODNO avait disparu de nos yeux. Nous nous dirigions vers WILNO. ----- WILNO ----- De GRODNO à WILNO, il y avait 201 verstes (mesure itinéraire utilisée en Russie et correspondant à 1 km 066 m). Nous n'étions escortés que <050> par de simples soldats et ne nous en trouvions que plus heureux. Les soldats de Russie ne sont pas méchants et si on veut bien leur donner quelques sous ou leur offrir quelques objets, aussitôt ils font tout ce que l'on veut, même au risque de se compromettre eux-mêmes. Nous avions déjà traversé quelques stations lorsque dans notre wagon entrèrent quelques officiers. Nous fûmes obligés d'entendre des conversations bien pénibles pour nous. A part cela, aucun fait particulier à signaler durant le trajet de quelques heures qui séparait GRODNO de WILNO, sinon que dans une gare, une femme allemande ne voulut pas que nous lui payions le modeste déjeuner qu'elle nous avait servi. Nous approchions de WILNO, cette capitale de la LITHUANIE si illustre jadis et qui possède tant de souvenirs historiques. WILNO cette ville chère et célèbre par son image miraculeuse de la Vierge à OSTORAMA vers laquelle tant de générations sont venues prier et puiser la science. Aujourd'hui, en m'approchant de ce lieu vénéré, rien que de tristes pensées me traversaient l'esprit : n'est-ce pas alors le lieu de séjour de notre mortel ennemi, du persécuteur de la LITHUANIE, du satrape MURAVIEFF. C'est dans cette ville que coula le sang de nos martyrs pour la liberté ; c'est là que furent signés tant de décrets condamnant des nôtres à mort, par centaines, et aux travaux des mines en Sibérie par milliers. A cette époque, il y avait à WILNO plus de dix prisons et toutes étaient combles. On nous logea au n°8, si je me souviens bien, à l'exception de Madame OSTROMECKA, qui fut emmenée dans la prison réservée aux femmes. Pour parvenir à notre prison, nous dûmes marcher plus d'un kilomètre, à travers une boue infecte, portant nos ballots sur nos épaules. Pour nous, passe encore, mais la pauvre Madame OSTROMECKA affublée d'un immense et lourd vêtement qui traînait dans la boue fut bien vite exténuée, bien que nous nous soyons chargés de ses bagages. Arrivés à la porte de la prison, on fit l'appel. Je craignais que l'on nous fouillât, car je n'aurais pas voulu qu'on me confisquât certaines choses que j'avais réussi à emporter de GRODNO. C'était pour la plupart des souvenirs ou des objets que ma mère m'avait donnés durant mon séjour en prison : quelques menus objets provenant de la maison. Et puis, j'avais quelques dizaines de roubles qui étaient cousus dans mes <051> vêtements, ce qui n'était pas très prudent. Par un heureux hasard, on ne me fouilla pas, là ni nulle part jusqu'à mon arrivée à TOMSK. Je puis dire "par hasard" car ceux de mes camarades qui avançaient par étapes venant des gouvernements du Sud, de KIEW, de la Russie Blanche ou du gouvernement de MINSK étaient tous impitoyablement dépouillés de tout, non seulement de leurs livres, argent, couteaux, etc... mais même privés de leurs pipes et de leur tabac. A WILNO, notre prison était aussi sale que celles que nous avions déjà habitées. Nous la trouvâmes si remplie de prisonniers que c'est à grand'peine que nous pûmes déposer nos bagages et trouver un peu de repos ; naturellement, nous couchions sur des planches nues. Chaque chambrée avait quelques paillasses, mais elles étaient si vieilles, si dégoûtantes, et bien que depuis de longs mois, nous nous soyons habitués à la saleté repoussante des prisons russes, il nous fut impossible d'en faire usage. Notre vêtement ridiculement court nous servait de literie et notre sac d'oreiller pour notre tête. Malgré le nombre énorme de prisonniers, nous comptions rester à WILNO quelques jours. Je ne rencontrai là qu'un seul de mes anciens camarades, Michel POLKOWSKI qui, s'étant avancé dans l'insurrection jusqu'au gouvernement de MINSK y fut pris, condamné et arriva à pied à WILNO. J'étais bien chagriné d'être séparé de Madame OSTROMECKA, d'autant que j'ignorais si je n'en étais pas séparé à tout jamais. Parmi ceux qui étaient avec moi, je n'en connaissais aucun auparavant. Mais en prison, on fait bien vite connaissance. Nous restâmes près d'une semaine à WILNO et j'avais déjà bon nombre d'amis. D'abord, je me liai avec POLKOWSKI, puis avec Etienne WYGANOWSKI, Constantin WROBLEWSKI, le capitaine CZYRYSK, etc... Quelques jours après notre arrivée à WILNO, un nouveau convoi amena mon oncle Félix et quelques autres avec lui. Ils furent amenés dans notre prison et nous étions tellement à l'étroit que, dans les corridors, on ne pouvait passer qu'à grand'peine, tant il se trouvait de prisonniers qui y couchaient. La jeunesse est toujours la jeunesse et étant ainsi réunis, nous parvenions même à égayer les vieillards. Les journées se passaient à causer, à s'enquérir des nouveaux arrivants, à chercher parmi eux un parent, un ami. Puis, <052> nous nous partagions tous les repas qu'on nous envoyait de la ville. WROBLESKI, qui connaissait beaucoup de monde à WILNO, était pour nous d'un grand secours. Le soir, lorsque nos chambrées étaient fermées à clé, nous allumions un samovar, nous nous partagions le thé, nous chantions. Et puis nos veillées se terminaient par une prière en commun. Un bon connaisseur eût trouvé à redire à nos chants, mais si la note juste manquait parfois, les sentiments qui les faisaient vibrer, surtout lorsque l'un de nous entonnait une mélodie se rapportant à la famille, à la patrie étaient si vrais, si forts, si puissants ! On devinait par ces chants quelles plaies douloureuses ensanglantaient nos coeurs. On sentait que nous étions tous de malheureuses victimes. Le plus souvent, nous entonnions cette mélodie dont je ne me souviens que du début : "Connais-tu ce pays où sur le bord du ruisseau croissent les myosotis et les sorbiers...etc..." Après chaque strophe, nous répétions le refrain : "Je pleure et je soupire Après ce cher pays Comme après un paradis. Heureux je ne pourrai me dire Que lorsqu'un jour je reverrai Ce pays, ces moissons !" Mon pauvre vieil oncle pleurait à chaudes larmes en entendant ce chant. Malgré son âge avancé il avait près de 60 ans on l'avait condamné à être déporté en Sibérie, à TOBOLSK. Il ne pouvait même plus espérer revoir un jour cette terre chérie, ce pays pour lequel il avait déjà souffert en 1831 (prisonnier à MINSK) et pour lequel il venait encore de se dévouer. Il laissait là-bas une femme et une fille qui, après les derniers événements, se trouvaient sans ressource. Il ne lui restait donc plus aucun espoir de revenir dans sa patrie, vu son âge et ses infirmités ; il doutait même de pouvoir arriver à destination ; il se demandait si ses forces li permettraient d'affronter un aussi long voyage et si lointain à travers la Sibérie. Dans notre prison, il y avait une chapelle catholique : un jour, nous pûmes assister à une messe. Grâce à cette circonstance, j'entrevis Madame OSTROMECKA : elle me raconta que sa prison était encore pire que la nôtre. Puis elle m'indiqua, en quelques mots, le moyen de la voir et je ne tardai pas à le mettre à profit. <053> Les repas des prisonniers se préparaient dans notre prison et de là étaient portés dans les autres dépendances par des prisonniers escortés de soldats. Lorsque l'on désirait se voir, on pouvait moyennant quelques sous donnés aux soldats obtenir la permission de tenir l'un des bouts d'un énorme bâton au milieu duquel se balançait une cuve de bois remplie d'un mets d'une odeur douteuse. De cette façon, on pouvait pénétrer dans les autres prisons et s'entretenir un petit quart d'heure. Madame OSTROMECKA se trouvait dans une prison infecte. La société y était horrible, car il n'y avait pas seulement des prisonniers politiques, mais de toutes catégories, et ceux-là dominaient. Un brave pasteur protestant dont j'oublié le nom et qui habitait WILNO, ayant appris par sa fille le sort de Madame OSTROMECKA (qui appartenait à cette religion), lui donna les choses les plus utiles comme effets, vêtements, literie et quelques livres de prières. Sans ce hasard providentiel, elle n'aurait pas eu de quoi se vêtir et n'aurait rien eu pour reposer sa tête. Quant à moi, j'achetai aussi différents objets dans une boutique de juif qui était dans la cour. On y trouvait bien des choses, excepté les objets défendus. J'achetai donc une casquette, puis de la toile avec laquelle je me confectionnai deux énormes poches que je cousus à mon vêtement. Plus tard, lorsque j'eus un peu plus d'argent, je me permis un tel luxe que je me fis faire un costume avec des plis derrière, col droit, attaché avec des crochets et orné de fourrure. Mais ceci n'arriva qu'à TOBOLSK. Durant notre séjour à WILNO, arriva le jour des visites, jour béni entre tous. Pour moi, je ne me réjouissais que peu, n'espérant pas voir de figures amies. Cependant, j'eus bientôt la joie de voir sept personnes venues me rendre visite. Les personnes du dehors étaient obligées, avant de pénétrer dans la prison, de dire le nom du prisonnier qu'elles désiraient voir. Or voici comment les choses se passaient. Grâce à son emploi, un brave polonais boiteux venait chaque jour dans la prison. Il se chargeait en cachette de toute notre correspondance (c'est par lui que j'envoyai ma première lettre à mes parents et à l'oncle Théophile par la poste) et faisait différentes commissions. Il connaissait beaucoup de monde à WILNO, aussi s'empressait-il de répandre parmi eux les noms et prénoms de tous les prisonniers. <054> Nos noms se disaient de bouche en bouche lorsque l'un d'eux rencontrait un nom connu de lui, il s'empressait d'accourir, de dire le nom et prénom en toute sûreté et était aussitôt admis à pénétrer dans la prison. Les visites avaient lieu sous les yeux d'un officier et de quelques soldats, mais nous pouvions, malgré cela, causer librement et même on nous apportait quelques objets. La première personne qui vint me voir fut Mademoiselle BIRFRIEND, la propre soeur de mon camarade dont j'ai déjà parlé. Je ne la connaissais pas du tout. Par son frère, elle avait appris que nous avions été camarades, et sachant que j'arrivais de GRODNO où elle n'avait pas été depuis longtemps, elle voulait que je lui donne des nouvelles de son frère et de sa grand'mère. Je pus la satisfaire en tous points, mais lui cachai cependant quelques détails qui auraient pu la chagriner inutilement. Depuis le début de l'insurrection, la pauvre fille n'avait eu aucune nouvelle des siens. Je fus heureux de connaître la soeur d'un ami. Ensuite, j'eus la visite des deux demoiselles ANDRUSZKIEWICZ, que je ne connaissais pas non plus ; elles étaient les deux soeurs de Mademoiselle Victoire ANDRUSZKIEWICZ (aujourd'hui Madame Wladimir WYCZOTKOWSKA) qui était alors l'institutrice de mes soeurs. Elles me connaissaient de nom et venaient m'apporter deux boîtes de cigares et quelques plastrons ouatés pour mettre sur ma poitrine. Je partageai tout ceci avec mes camarades de chambrée. C'était un usage de donner quelque chose au prisonnier que l'on venait voir. Ainsi Mademoiselle BIRFRIEND me donna également du thé, du sucre, mais ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut une paire de manchettes de laine, qu'elle retira de ses mains, me priant de les accepter en souvenir d'elle. Je reçus aussi la visite de Madame PAWTOWICZ la cousine germaine de mon père, que mon oncle Félix connaissait très bien. Le pauvre vieillard fut très heureux de la revoir. Elle amena avec elle quelques autres personnes jeunes et même très jolies. Cette journée de visite fut un jour heureux, d'autant plus que je m'attendais à ne voir personne. Le 22 Mai, on nous fit savoir que nous allions repartir le matin même. A peine eûmes-nous le temps d'avaler un peu de thé qu'on nous donna l'ordre de quitter nos chambrées et de nous rendre dans la cour avec nos bagages. On eut soin de refermer aussitôt les portes de nos prisons <055> afin que nous n'y rentrions pas encore. Nous croyions partir de suite par le train, mais non, hélas, ! Nous restâmes dans la cour sous un soleil de feu jusqu'à quatre heures de l'après-midi, tant étaient longues les cérémonies préliminaires de départ. Les prisonniers qui ne devaient pas partir avec nous avaient tous été enfermés à clé. On fit venir seulement les femmes et les enfants des prisonniers, afin qu'ils partissent avec nous. Madame OSTROMECKA fut amenée à son tour, nous allions donc être de nouveau réunis. La chaleur était si forte que beaucoup d'entre nous burent trop d'eau, ce qui provoqua plus tard plusieurs maladies d'intestins qui nous donnèrent bien du souci. Vers midi arrivèrent quelques officiers envoyés pour nous passer tous en revue et enchaîner quelques uns ainsi qu'à GRODNO. On ne mettait des chaînes que pour la route. Tous ces préparatifs durèrent jusqu'à quatre heures. A la fin, les voitures pénétrèrent dans la cour et on y déposa les bagages, quelques femmes et les enfants qui devaient être conduits à la gare. Comme nos étions des centaines de prisonniers et les bagages de ceux qui partaient pour habiter la Sibérie étaient très nombreux, nos paquets furent vite perdus dans la masse et nous eûmes bien de la peine à les retrouver. Au moment de quitter la prison de WILNO, le gouvernement de cette ville, assisté de quelques employés, arriva pour nous demander si nous n'avions pas à formuler quelque plainte contre les employés de la prison afin, dorénavant, d'empêcher les abus, non seulement dans les prisons de WILNO, mais dan