MEMOIRES DU DOCTEUR ALEXANDRE OKINCZYC (médecin des pauvres à Villepreux) DEPORTATION ET EVASION TOME 1 MEMOIRES DE NOTRE GRAND PERE ALEXANDRE OKINCZYC Notre grand-père le Docteur Alexandre OKINCZYC naquit le 28 Janvier 1839 à SIELEC en Lithuanie. (Le Grand-Duché de Lithuanie fut annexé à la Pologne d'étendue cinq fois plus petite en 1836 par le mariage, pour raison d'Etat d'Hedwige (JADWICA) d'Anjou, reine de Pologne foncièrement catholique avec le Grand-Duc de Lithuanie Vladislav JAGELLON (Jaguello) d'origine païenne et qu'elle convertit au catholicisme ainsi que la Lithuanie). Alexandre OKINCZYC fit ses études secondaires à PROUJANY (dans le district de GRODNO) puis ses études de médecine à la Faculté de MOSCOU. Il venait de s'installer à CHERECHEW à proximité de PROUJANY lorsqu'éclata dans la province de GRODNO l'insurrection d'Avril 1863 contre l'occupant russe. Il se joignit aux insurgés au nombre de deux cents sous le commandement du capitaine Charles SASSULICZ. L'insurrection ayant échoué, notre grand-père fut arrêté en Novembre 1863 chez ses parents, emmené à PROUJANY, jugé et condamné à douze ans de travaux forcés en Sibérie. Après sa déportation et son évasion décrites par lui-même ci-après, il s'installa en France où après avoir dû recommencer une partie de ses études de médecine, il exerça sa profession à Villepreux-les-Clayes non loin de Versailles et où il mourut le 18 Mars 1886 victime d'une épidémie de grippe contractée au chevet de ses malades. Aimé et vénéré à Villepreux, une rue porte son prénom "la rue du Docteur Alexandre" et sur sa tombe dans le cimetière de cette ville, on peut lire "esclave du devoir, victime de son dévouement". - - <001> PARIS, le 2 septembre 1865 25 rue d'Ulm Lithuanie, ô ma patrie Tu es comme la santé Celui-là seul sait l'apprécier Qui l'a perdue pour toujours. "Plus de deux ans ont déjà passé ; deux ans que je suis demeuré sans écrire, sans fixer sur le papier les faits dont je veux garder le souvenir. Que d'épreuves en un temps si court ! Il y a quelques années, poussé sans doute par un pressentiment je consacrai quelques instants de liberté à noter tous les événements écoulés depuis mon enfance jusqu'à notre insurrection. Ces mémoires sont restés la propriété de ma famille. Je n'avais alors, en les écrivant, d'autre raison que mon plaisir personnel et intime : aujourd'hui je me félicite de leur avoir laissé ces souvenirs : maintenant qu'ils m'ont perdu pour toujours, ils trouveront peut- être dans cette lecture quelque consolation. Ces deux dernières années sont plus riches d'événements et d'épreuves que toute la première partie de mon existence. Chers parents, maintenant que me voici sorti sain et sauf d'une cruelle situation, maintenant surtout que je suis libre, je reste douloureux encore à la pensée que peut-être je ne vous reverrai plus jamais. Pour tout vous dire et ne rien oublier des choses qui pourraient présenter pour vous-mêmes le plus petit intérêt, l'écris encore avec l'espoir que vous me lirez un jour : j'appelle de tous mes voeux les circonstances heureuses qui favoriseraient mon projet de vous envoyer ces souvenirs... ou peut-être... qui sait ? me sera-t-il donné de vous les remettre moi-même... ? Mais quand cela arrivera-t-il ? Vous trouverai-je encore de ce monde mes bien chers parents ? Vous êtes âgés, vous avez enduré tant de misère et l'infâme gouvernement russe vous accable encore sans cesse de nouveaux malheurs. O mon Dieu, pourquoi ne puis-je plus, comme jadis, vous soutenir, vous consoler ? Que deviendront désormais mes deux plus jeunes frères ? Vous ne pourrez plus leur donner une bonne instruction. Pauvres garçons ! Quel avenir leur est réservé ? Cette pensée seule peut vous tuer mes Parents chéris et moi... je ne puis plus vous venir en aide ! <002> Aujourd'hui, j'écris tout cela pour vous. Vous m'avez pleuré comme étant condamné à un sort plus épouvantable encore. Si je ne peux parvenir ici à gagner ma vie, je serai toujours plus heureux, car je ne suis plus entre les griffes de l'ours moscovite : je suis tout à fait libre et je dépends de moi seul. Je préférerais être ouvrier ici et gagner péniblement mon pain plutôt que d'être dans les mines de Sibérie et de dépendre d'une brute. On dit que celui qui n'a pas été en prison ne connaît pas le bonheur. Cela est vrai, mais nous ne pouvons goûter le bonheur que lorsque nous avons la chance de nous évader et nous sentir tout-à-fait libres. Tout cela est déjà du passé... J'ignore ce que sera l'avenir... quel qu'il soit, je le verrai venir avec l'impression du bonheur car il est la liberté... non je ne suis plus dans les mains moscovites. Etre libre ! Etre libre ! Quelle joie ! Il faut vraiment pour le comprendre avoir senti peser sur ses épaules le poids douloureux de l'esclavage... J'ai été si longtemps accablé sous le joug moscovite qu'aujourd'hui encore je puis me croire libre. Le passé me paraît un songe et puis ma joie est si profonde et si douce depuis le 10 Août que je suis à Paris sur ce sol si accueillant et hospitalier à l'exilé ! Etant encore en Russie, je vous avais adressé mes chers Parents une lettre par Ludomir PISAULKA mon beau-frère et je vous disais que je m'étais évadé, mais j'écrivais de telle façon que vous pûtes à peine vous en douter car il ne fallait pas oublier que j'étais encore à PETERSBOURG. De Sibérie, je vous avais écrit précédemment : vous auriez dû alors reconnaître mon écriture. Mais je me désole en songeant que si mes lettres ont pu vous consoler, elles n'ont pu, cependant, vous rassurer tout à fait à mon sujet et qu'aujourd'hui encore vous tremblez pour moi et vous vous demandez ce que je suis devenu. Je me console seulement à la pensée que tôt ou tard vous recevrez ces pages. Quelle joie ce sera alors pour moi ! J'avais déjà projeté d'écrire ces souvenirs lorsqu'en Sibérie je songeais à m'évader. J'y songeais comme une récompense à toutes mes souffrances. Maintenant essuyez vos larmes, tout m'a réussi et je suis sauvé. J'attends de vos nouvelles grâce auxquelles j'apprendrai que vous êtes tranquillisés sur mon sort. <003> ---------------------------------------------------- Séjour chez les volontaires et fin de l'insurrection ---------------------------------------------------- A l'époque qui précéda l'insurrection, des faits nombreux vinrent nous donner des espérances pour l'avenir. J'étais alors à MOSCOU où je terminais mes études médicales. Nous recevions des nouvelles fréquentes du pays qui donnait alors aux Moscovites des preuves continuelles de sa vitalité. Nous entendions parler de manifestations patriotiques qui prouvaient aux Russes que la Nation Polonaise vivait malgré tout. A MOSCOU même fut célébré officiellement un service pour cinq jeunes polonais tués à VARSOVIE. Les étudiants prirent part à l'assemblée de Horodlo ; durant ce temps le gouvernement semblait dormir et feignait de tout ignorer. On peut croire cependant qu'il craignait alors des conséquences fatales et qu'il se trouvait dans l'embarras devant l'étendue du mouvement. En Avril 1863, l'insurrection éclata dans le gouvernement de GRODNO. Car le passage de ROGINSKI dans le district de PROUJANY qui s'effectua en hiver n'eut pas alors de suite. Je relate cependant ces faits car après la dislocation du parti de ROGINSKI on arrêta un de ses partisans nommé SAMULSKI qui devint ensuite le véritable chef du détachement de PROUJANY. C'était un homme de probité douteuse comme on le sut plus tard et qui finit tristement : une balle partie des rangs de ses compatriotes l'atteignit en plein visage le marquant seulement : il survécut mais travaillant au service des Russes ceux- ci en remerciement de sa trahison le déportèrent néanmoins en Sibérie. Comme j'en avais reçu l'ordre de WOJEWODZKI, je me rendis aussitôt au lieu indiqué pour le rassemblement et la concentration des volontaires. Pendant ce voyage, j'entrais de maison en maison, y jetant un appel à l'insurrection pour tous les conjurés. Je suis alors passé devant la maison de mes parents sans pouvoir y entrer et mon coeur se serra à la pensée de ne pouvoir recevoir leur bénédiction ; mais les heures étaient comptées et il fallait se hâter. Notre concentration s'effectua dans la forêt de LESMIEZOWKA. Nous ne fûmes d'abord qu'une vingtaine, puis plus tard SAMULSKI se joignit à nous avec ses partisans de sorte que bientôt nous fûmes au nombre de 70 et presque tous sans armes ni munitions. Notre but était de rejoindre Félix WODSK, chef actuel de notre district et qui <004> rassemblait les insurgés d'un autre côté. Pendant plusieurs jours, nous avons cherché à le joindre, ne pouvant y parvenir, car il semblait nous fuir. Après quelques jours de poursuite inutile, nous nous sommes retirés dans la forêt de MICHALIN. Nous restâmes là jusqu'à ce que nous pûmes nous glisser dans le parti de Gustave STAMINSKI composé de plus de deux cents hommes et où nous formâmes la Troisième Compagnie sous le commandement du Capitaine Charles SASSULICZ. Quant à moi, je fus nommé médecin de la troupe. Je rencontrai là mes deux cousins germains Stanislas OKINCZYC lieutenant d'artillerie russe et Félix OKINCZYC étudiant à l'université de PETERSBOURG ainsi que quelques amis. Stanislas avait pris le commandement de la Deuxième Compagnie. Bientôt les nôtres aussi eurent armes et munitions et furent prêts à se battre. Nous avions parmi nous de nombreux paysans armés de faux. Nous ne possédions en tout qu'une vingtaine de chevaux. Nous avions des cartes stratégiques et ne manquions ni de vivres ni d'argent. Nous chantions souvent des chants patriotiques accompagnés par un flûtiste que nous avions dans notre Compagnie. Tous ceux qui faisaient partie de notre district avaient le coeur rempli d'espoir depuis notre réunion car ils s'étaient crus perdus sous le commandement de SAMULSKI qui n'inspirait pas confiance. Quel instant solennel fut cette rencontre et quel accueil chaleureux nous fut fait ! En petit, cela me fit penser à ce moment célèbre et solennel de la ratification de l'union de la Lithuanie avec le Royaume de Pologne, à LUBLIN sous Sigismond Auguste JAGELLON en 1569. Sur le sombre horizon de la forêt, on pouvait apercevoir nos détachements que l'on reconnaissait aux casquettes blanches des confédérés. Ils marchaient au pas, conduits par leurs chefs. Les coeurs battaient en cet instant, puis la jonction s'opéra : je vois encore le tableau à tenter le pinceau d'un peintre. Nos immenses forêts vierges gardent un charme grandiose et majestueux. Ces arbres gigantesques illuminés par les feux de bivouac, cette multitude d'hommes armés déambulant comme des fantômes presque irréels dans la pénombre mobile et changeante par le jeu des flammes ou bien ces groupes d'insurgés assis jetant leurs chants patriotiques aux échos de la forêt dont la terre opprimée semblait frémir et crier le réveil de la liberté ; ces vapeurs des cuisines, ces feux espacés, le cliquetis des <005> armes et des rires, les plaisanteries même et quelquefois au loin le son plaintif d'une flûte : tout cela composait un ensemble si plein de charme et d'harmonie sereine qu'il restera à jamais gravé dans ma mémoire. Ces impressions d'alors sont d'autant plus profondes en moi qu'elles naissaient du souffle impérieux d'espérance qui les animait... toutes choses qui devaient si vite, hélas ! sombrer dans la défaite et la ruine. J'ai oublié de relater un fait des premiers jours de notre expédition. Sous le commandement de SAMULSKI, nous passions dans les environs de la ville de BEREZA. La nuit, nous dûmes traverser un village appelé OGRODNIK. La lune éclairait la campagne. Après avoir pris quelque nourriture dans une auberge située à l'entrée du village, nous nous remîmes en marche en suivant la grande route. A l'horizon, nous apercevions au loin un calvaire élevé sur un petit monticule et, auprès, deux petits arbres. Le tertre était recouvert de cailloux comme nous le vîmes en nous approchant et la lune, de sa lumière blafarde, éclairait tout ce triste paysage au milieu de la nuit silencieuse. Tout autour du Calvaire s'étendaient à perte de vue des champs brunâtres et au loin un petit château. Cette vue nous attira et animés tous d'un sentiment commun, nous nous approchâmes de la croix, de cet emblème de notre rédemption, nous nous agenouillâmes et, de nos coeurs s'échappa vers le Créateur une ardente prière. A cet instant, la lune se refléta dans bien des yeux élevés vers le Ciel. Le silence était si profond, nous étions dans une immobilité si complète qu'on eût pu nous croire changés en statues. Il y avait cependant en nous en ce moment tant de vie, tant de sentiments ! Il est vrai que notre extase fut de courte durée, mais chacun de nous se releva avec de nouvelles forces, confiant dans l'avenir et le coeur plein de courage. Notre sainte et noble cause se confiait à la protection divine. A quelque temps de là, étant non loin de ALBA (appartenant à POSTOWSKI) un matin vers trois heures, nous entendîmes de lointains coups de feu. Bientôt après arriva un paysan qui venait de ces côtés et nous raconta qu'à quelques kilomètres seulement de nous, les Russes s'étaient rencontrés avec WLODEK et après avoir échangé quelques balles, ils partirent de côtés différents. Espérant nous joindre à WLODEK, nous partîmes sur le <006> champ dans la direction que nous indiqua le paysan. Il faut que je raconte ici que, la veille, notre petit détachement rentrant au camp, avait aperçu des Russes en petit nombre près du village à la lisière de la forêt. WLODEK voulut marcher sur eux et demanda quels étaient ceux qui voulaient se joindre à lui. Aussitôt, toute notre Compagnie approuva et se tint prête. A peine les Russes nous eurent-ils aperçus qu'ils décampèrent à l'instant, laissant les vivres qu'ils étaient en train d'apprêter. Nous revînmes donc bredouilles. Je reviens à mon récit. Nous partîmes comme je le disais plus haut, mais bientôt nous nous aperçûmes que le paysan avait disparu : on envoya de tous côtés afin de le retrouver, mais ce fut en vain. En nous approchant de l'endroit désigné, au lieu de voir WLODEK, nous n'apercevions que des Russes installés dans des fermes. Aussitôt, on donna le commandement : une compagnie devait rester au camp et les deux autres se jeter de côté et entourer l'ennemi. Nous étions dans la plaine. Avant que fussent exécutés les ordres donnés, les Russes nous avaient aperçus et s'enfuyaient à toutes jambes vers NUKA. Nous nous mîmes à les poursuivre. A NUKA, on nous dit qu'après s'y être un peu arrêtés, ils s'étaient enfuis vers MICHALIN. Nous nous élançâmes dans cette direction et avant d'arriver à l'auberge située à un demi-kilomètre du village, notre avant-garde aperçut un piquet russe qui fut massacré aussitôt. Au même moment, on commanda le feu et des deux côtés commença la fusillade. Il était alors plus de midi. Avant que WLODEK eut donné l'ordre de reculer le camp vers NUKA, j'étais déjà en plein feu et je voyais simultanément les deux détachements. Les nôtres luttaient vaillamment. Au bout d'une heure à peine, je ne crois pas que de tout un bataillon de Russes et d'une vingtaine de cosaques, il n'en soit resté un seul debout. Leur campement, leurs munitions, leurs tambours, tout était à nous. Les Russes périrent en grand nombre : je ne saurais dire combien, car nous n'eûmes pas le temps de compter les morts. Ils eurent un grand nombre de blessés qu'ils transportèrent à SIELEC et PROUJANY et dont pas un seul, comme il me fut raconté, ne guérit de ses blessures. Ceux qui purent échapper s'enfuirent sans casque et sans armes, vers SIELEC et vers PROUJANY, entrant dans la ville et hurlant comme des démons : "Plus de <007> 5 000 polonais sont à nos trousses et se dirigent vers PROUJANY". Les blessures de nos ennemis étaient d'autant plus graves que nos insurgés se servaient de balles angulaires et avaient tiré presque à bout portant. Personne de nous ne songeait à les poursuivre. Nous restâmes sur place, c'est-à-dire à trente verstes de là. Plus d'un Russe fut tué par son propre fusil dont nous nous étions emparés dans sa fuite. Par exemple, du perron de l'auberge, Ladislas LECKWICZ abattit un fuyard sur le pont qui traverse la route. Nous eûmes peu de pertes en comparaison de celles de l'ennemi. Nous eûmes à déplorer la mort d'Adolphe KLEBOWICZ, Chancelier à PROUJANY, de deux faucheurs (paysans armés de faux) dont j'ignore les noms puis nous eûmes deux hommes mortellement blessés. Antoine WLADYOZANSKI et Denis STRAWINSKI moururent bientôt. Le premier expira le lendemain dans la chaumière d'un garde forestier et le second fut achevé par les Russes au cours de notre seconde rencontre, dont je dirai quelques mots plus loin. Parmi nos blessés, Antoine ZUKOROSKI eut les deux poings traversés par une balle et nos faucheurs furent atteints aux doigts de la main. Le binocle de WLODEK qui pendait à sa ceinture fut cassé par un projectile et une balle traversant sa manche lui brûla la peau au-dessus du poing. Je puis donner ces détails car c'est moi-même qui dus panser leurs plaies. Quel sentiment de joie nous anima tous lorsque nous nous retrouvâmes sains et saufs en rang sur la route. Nous regrettions nos camarades morts, mais nous avions tant abattu de Russes ! Chacun de nous oublia les fatigues de la journée. Nous ne doutions plus de nos propres forces et avions confiance en notre chef qui nous avait donné une si grande preuve de courage et de présence d'esprit. Les yeux voilés de larmes, nous nous embrassions tous, exprimant par cette mutuelle étreinte ce que nos coeurs ressentaient. A ce moment-là, aucune parole n'aurait pu exprimer ce que nous éprouvions. Cet instant, hélas, fut de courte durée ! La deuxième compagnie de Russes que nous avions voulu attaquer la veille avait appris <008> (sans doute par le paysan qui nous avait si bien avertis de leur présence) où nous nous trouvions. Sachant donc que nous avions un bataillon des leurs devant nous, ils nous poursuivirent en voiture afin de nous gagner de vitesse et nous attaquèrent par derrière au moment où nous quittions le champ de bataille. Le jour commençait à tomber, nos munitions étaient presque épuisées. Le combat ne dura pas longtemps : il fallait, coûte que coûte, nous retirer. Nous n'eûmes qu'un seul blessé, Romain NADOLSKI de PROUJANY, qui fut atteint à l'aine. Nos morts furent tellement mutilés par les Moscovites qu'il fut difficile de les reconnaître. C'est ainsi que notre camarade KLEBOWICZ tué dans le précédent combat fut tellement percé de coups de baïonnette et tailladé de coups de sabre que ses soeurs ne purent le reconnaître que par le linge qu'il portait et dont les Russes ne l'avaient pas dépouillé parce qu'ils le trouvaient trop souillé de sang. Ils tuèrent également un vieillard, un ouvrier verrier, un être absolument innocent tout simplement parce qu'atteint d'une surdité complète et ne comprenant pas la langue russe, il ne put répondre à leurs questions. Les Russes prirent ce mutisme pour de l'entêtement et de la dissimulation. Telle fut cette journée mémorable. Je ne pris part à l'insurrection que comme médecin, mais malheureusement, je ne pouvais pas être d'un grand secours, principalement en Lithuanie où se trouvait le champ de notre action. Faisant toujours des marches, nous ne pouvions pas transporter avec nous les malades et les blessés et encore moins les opérés. Il nous était impossible de leur procurer le calme que nécessitait leur état. Il nous était difficile de les laisser chez des compatriotes au risque de compromettre et le blessé et celui qui l'hébergeait. En fin de compte, le blessé mourait le plus souvent sur place faute de soins indispensables que nous ne pouvions lui prodiguer. Quelle situation malheureuse pour nous tous : mieux valait être tué sur le coup que de mourir après une longue et cruelle agonie ! Et quelle position affreuse pour un médecin se voyant réduit à l'impuissance devant les blessés qui réclamaient tant de soins délicats ! En raison de cela et surtout à cause de mon mauvais état de santé, je ne restais plus longtemps dans <009> l'insurrection. Les marches si pénibles que nous faisions sans cesse à pied à travers les forêts altérèrent tellement ma santé, peu habitué à un tel excès de fatigue, que je ne pus continuer. Je m'évanouissais souvent, puis un jour la roue d'un fourgon lourdement chargé m'écrasa le pied. Je perdis alors le peu de forces qui me restaient et il me fut impossible non seulement de marcher, mais de me tenir debout. Mes jambes étaient enflées, je souffrais affreusement des reins et je faisais de l'hématurie. Heureusement non loin de l'endroit où nous nous trouvions alors habitait mon Oncle à KOBYJOWKA domaine des JAMOYSKI dont il était le gérant. Mon Oncle vint me chercher et m'emmena chez lui ; de là, je me rendis chez mes parents où je restai jusqu'à mon arrestation. Avant même que je fusse revenu à la santé et que j'eusse repris mes forces, je vis déjà la chute de l'insurrection, aussi n'avais-je que faire de revenir vers mes camarades et d'autre part, mes parents avaient grand besoin de mon aide. Malheureusement, il en fut autrement. D'abord, je me sentis si faible que je ne pouvais me tenir debout, ni resté couché, ni même penser sans fatigue. Lorsque je fus en état de sortir, j'allais visiter quelquefois nos malheureux blessés et jamais je ne les trouvais au même endroit car, afin de ne pas être pris, ils étaient obligés d'errer dans les forêts comme de pauvres Lazares sous la garde d'une brave femme qui prenait soin d'eux. Il y en avait, parmi eux, d'affreusement blessés et comme on était au fort de l'été les vers envahissaient le plus souvent les plaies qui n'étaient pansées que très rarement. Je ne sais par quel miracle ces hommes dont les plaies étaient mortelles revenaient peu à peu à la santé. Leurs horribles plaies guérissaient et se fermaient et l'on a peine à croire à une chose pareille lorsque l'on songe dans quelles conditions d'hygiène ces malheureux se trouvaient. Je pourrais citer bien des exemples, car en plus de ce que j'ai constaté moi-même, j'ai entendu citer bien des cas semblables par mes collègues du Royaume avec lesquels je fus en rapport soit dans les prisons soit sur le chemin de la Sibérie et même durant mon séjour à TOMSK. Etant chez mes parents, j'entendais parler de la cruauté et de la <010> lâcheté des chefs de l'armée russe, par exemple d'un nommé KREMEV (major) qu'on peut appeler "l'assassin" et de son digne collaborateur DOMAZYROW (lieutenant). Ce dernier était né et avait été élevé à LUBLIN : il était fils d'un général probablement mongol comme son nom le fait supposer. Ils se permettaient tous deux de cruautés inouïes tant sur les prisonniers durant la commission d'enquête que sur les habitants des villes et des provinces tuant les plus innocents à coups de fouet (nakajki) pendant l'instruction. Un jeune homme, économe du village de KIMATYCK nommé PASSKIEWICZ eut la cage thoracique traversée de part en part et mourut le lendemain. Les Russes contraignirent le médecin à déclarer qu'il était mort de phtisie. Sa mort entraîna celle de sa femme qui avorta et de l'enfant. Ils accablèrent de mauvais traitements un pauvre infirme Médard SKOCZYNSKI, puis un vieillard sans compter bien d'autres qui furent torturés, ainsi qu'une veuve d'un âge avancé Sabine OSTROMECKA. Je n'insiste pas sur toutes les insultes dont étaient abreuvées à chaque pas leurs victimes et des injures telles que seuls peuvent en proférer les dignes enfants de l'Empire Russe. Dans les environs de PROUJANY, ils incendièrent une localité entière et firent labourer sur les ruines et tous les habitants furent envoyés sans jugement dans le fond de la Russie. Ils dépouillèrent même les enfants de leurs vêtements. Les pauvres petits durent traverser la Russie en plein hiver et malgré les sentiments de pitié des habitants de MOSCOU où hommes et femmes les couvrirent de leurs fourrures et leur donnèrent de l'argent, tous moururent avant d'arriver. A deux reprises, ils incendièrent PROUJANY et accusèrent les insurgés d'avoir mis le feu, dans vingt endroits à la fois. Exaspérés, les habitants parvinrent à s'emparer de quelques cosaques en s'armant de bois de leurs maisons en ruine et les traînèrent devant les chefs alors qu'ils tenaient encore en main les torches qui avaient allumé les incendies. Ils réclamèrent justice aux autorités militaires. On la leur promit immédiatement et en voici la conclusion : on relâcha immédiatement les accusés et dans tous les journaux, on fit paraître des articles accusant les insurgés d'avoir mis le feu à la ville. Nous n'aurions pu mettre le feu à cette ville car durant <011> toute l'insurrection, nous nous tenions éloignés des villes. Et quel aurait été notre but en commettant un pareil acte ? Nous n'aurions même pas pu agir par vengeance car la ville de PROUJANY a toujours exécuté avec zèle tout ce qu'elle jugeait utile à notre cause, en tenant tête à la Russie. On ne pouvait plus désormais se rendre non seulement d'un district à l'autre, mais même d'un village à l'autre sans avoir obtenu du Gouvernement une autorisation par écrit. Les contributions accablèrent tous les nobles, on confisqua leurs biens. On liquida les terres et effets mobiliers de tous ceux qui mettaient le moindre retard à payer leurs contributions. Les objets d'art étaient mutilés et détruits avec un vandalisme sans précédent. Le pays à feu et à sang fut livré à tous les abus, et au vol. On remplaça par ce qu'on put trouver de plus taré en Russie les fonctionnaires exilés ou renvoyés et dont le seul crime était d'être catholiques ou de porter un nom polonais. Cette canaille se grisait du matin au soir dans les auberges et il n'était pas rare de voir des décorations traîner dans la boue des ruisseaux. MURAVIEFF, le "pacificateur" ! cette plaie de la Lithuanie, brillait déjà dans tout l'éclat de sa gloire infernale et vomissait sur notre malheureux pays toutes les tortures de l'enfer. Généralement, chaque insurrection entraîne après elle certains abus. D'un côté le désespoir et la vengeance d'une nation opprimée et de l'autre la fureur de l'usurpateur entrent en scène. Dans ces conditions, il est difficile de mettre un frein aux atrocités et massacres qui accompagnent fatalement toute guerre civile. Dans toutes ces infractions aux lois militaires, on peut reconnaître le caractère d'un peuple, son degré de développement intellectuel et, pour ainsi dire, la valeur d'une race. Ce fut alors que les Russes prouvèrent combien il savaient encore en eux le caractère de leurs ancêtres et plusieurs siècles ne leur ont pas suffi pour les débarrasser de cette barbarie dont se glorifiaient jadis leurs pères. On peut trouver facilement une preuve de ce que j'affirme dans la conduite de GANECKOJ. C'était un homme d'âge mûr, grisonnant, au visage congestionné qui exprimait un état constant de colère. Son extérieur était donc peu <012> engageant, maigre, toujours agité, vêtu d'un paletot gris et de longues bottes : voilà, en quelques lignes, le portrait d'un commandant de Corps d'Armée russe. On ne savait quelles étaient ses origines et pourquoi on lui avait confié ce poste. Il était visible qu'il évitait de combattre avec nous car il parcourait le district d'un bout à l'autre avec la rapidité de l'éclair. Il désirait plaire à l'empereur et préférait cependant se servir du knout que de balles. En vérité, de la sorte, sa vie était plus en sûreté. Il serait difficile et long d'énumérer ses exploits. Je ne parlerai que de ceux dont je puis attester l'authenticité. un jour, il pénétra en coup de vent à PROUJANY. Rencontrant dans la rue un instituteur du nom de GIODROJC, il lui demanda où se trouvait la poste. Aussitôt, l'instituteur lui indiqua poliment dans quelle direction il devait se rendre. Ils se séparèrent. Ayant fait quelques pas, le commandant paraissant avoir oublié de demander un autre renseignement à GIODROJC, se retourna sur lui, l'appela et se mit à l'interpeller, lui faisant remarquer qu'il avait osé lui parler sans se découvrir : il aurait dû cependant voir à qui il avait affaire. "Qui es-tu lui demanda-t-il ?" et lorsqu'il apprit que c'était un instituteur, il se prit de fureur contre lui. Il avait pour les instituteurs une aversion toute spéciale, probablement parce qu'ils répandaient autour d'eux la civilisation dont il avait horreur. Le pauvre homme eût certainement fait de la prison si, par un heureux hasard, n'était apparu subitement un officier sur lequel GANECKOJ se précipita comme un fou, l'injuriant en russe et de cette façon il oublia sa première victime. La même histoire arriva à un vieil instituteur en retraite CHAREWSKI qui assis sur le seuil de sa maison assez éloignée de la route n'avait pas enlevé son chapeau au passage de GANECKOJ. Un pauvre juif ce jour-là ne put lui échapper et reçut, séance tenante, cinquante coups de fouet en pleine rue. Satisfait de la besogne faite à PROUJANY, il se rendit à SZERETEW. Là, du matin au soir, il travaille de la même façon pour son Tzar. Il faut raconter encore ici que lors du passage de BOGNISKI dans ce village, nous prîmes deux habitants et un juif et nous les condamnâmes à être pendus pour avoir trahi BOGNISKI en dévoilant aux Russes où il se trouvait. L'un des <013> habitants réussit à s'enfuir et échappa ainsi à la mort. L'autre habitant et le juif furent pendus. GANECKOJ, dans un accès d'incompréhensible bonté pour nous, fit appeler l'habitant auquel nous avions fait grâce de la vie et lui fit administrer en place publique plus de deux cents coups de fouet. Ensuite il obligea un de nos partisans, un jeune étudiant qu'il avait trouvé égaré sur la route et dont je ne me rappelle plus le nom, à venir à la même place. Il s'acharna sur lui d'une manière atroce. Lorsque le malheureux commença à s'évanouir et à ne plus pouvoir se tenir debout, il le fit attacher les bras en croix et le frappa si cruellement qu'il le laissa à moitié mort. Sans quitter la grande place du village, il fit appeler le Pope, lui ordonnant de venir de suite afin de célébrer sur la place un service funèbre à la mémoire de l'habitant et du juif qui avaient été pendus. Le Pope effrayé accourut aussitôt. Le service fut célébré en présence de ses uhlans, des habitants et des juifs qu'il avait fait venir et qui, sur l'ordre de GANECKOJ, durent s'agenouiller et se relever plusieurs fois durant la cérémonie. Je tiens ce récit du Pope lui-même qui me raconte que, la cérémonie terminée et lorsqu'il ne restait plus qu'à baiser la croix et les reliques, il ne savait comment s'y prendre. Se tournant donc vers GANECKOJ, il lui demanda si tous sans exception devaient baiser la croix. Heureusement pour le Pope, GANECKOJ avait hâte d'en finir et baisa seul la croix avec ses officiers et se tournant vers les juifs, il leur cria : "du vin!". En un clin d'oeil, on apporta du vin et des verres. Remplissant alors deux verres et en prenant un dans chaque main, il courut comme un possédé à travers la place, forçant tous les assistants à crier "Hurrah pour le Tzar ! ". Malheur à ceux qui s'abstenaient de le faire. Ses vêtements furent tachés par le vin qui tombait des deux verres. Pendant ce temps, ses officiers vidaient force bouteilles, enchantés, pour leur part de l'exploit de leur chef. A la fin, ils montèrent tous dans des voitures et quittèrent le village. Ce général ne pouvait supporter qu'on discutât ses ordres. Le malheureux qui eût cette audace eût payé sa témérité par le knout. C'est d'ailleurs ce qui arriva dans notre voisinage. Le général, dans un <014> petit village des environs avait exigé qu'on lui fournisse sur le champ des chariots pour le transport de tout son régiment. Or le village était trop peu conséquent pour que l'exécution de cet ordre fût possible. Un des nobles ayant osé en faire la remarque fut condamné au supplice du knout. Séjournant une autre fois dans le district de KOBRYNSK, à TRIEL, il passa la nuit chez le Pope. Tout auprès il y avait un petit domaine dont le propriétaire était un vieux gentilhomme. En causant, le Pope avait dû souffler quelques mots à GANECKOJ, si bien que le lendemain matin, le vieillard vit sa cour envahie par des uhlans. Il eut grand peur à cette vue craignant qu'il lui arrivât quelque chose de fâcheux. GANECKOJ aussitôt se jeta sur lui et lui demanda où se trouvait le propriétaire. "C'est moi-même " "Où est ton fils ?" "Il y a deux ans, je l'ai envoyé à l'Université de St PETERSBOURG et je ne l'ai pas revu depuis ; il écrit quelquefois, mais depuis longtemps, je ne l'ai pas revu depuis ; il écrit quelquefois, mais depuis longtemps je n'ai plus de ses nouvelles." "Tu mens, fils de chienne, tu l'as envoyé parmi les insurgés". Le vieillard jura que c'était faux et il disait vrai. "Saisissez-le". On le jeta aussitôt à terre et on le roua de coups de knout. Sa femme et ses filles accoururent et se jetèrent aux genoux de GANECKOJ, implorant sa pitié. Il les repoussa brutalement du pied et peu s'en fallut qu'il ne les fit battre à leur tour. Elles durent s'enfuir dans la maison en pleurant où bientôt on amena le vieillard sans connaissance. A peine ce drame venait-il de s'achever qu'une autre inquisition commença. L'économe voyant comme les Russes maltraitaient son maître eut grand peur pour lui-même. Il se cacha bien imprudemment dans une meule de foin. Les uhlans et les cosaques qui fouillaient partout entendirent notre homme remuer, le trouvèrent et le traînèrent devant leur commandant, déclarant à leur chef que celui-ci devait être bien coupable puisqu'il s'était caché. GANECKOJ leur donna raison en faisant donner 50 coups de knout à l'infortuné économe. Il est pénible de raconter de pareilles choses : il semblerait que ce sont des contes arabes des mille et une nuits. Tout cela n'est que trop vrai, hélas ! Voilà le type de l'officier russe, du soutien du Tzar, le représentant de ce "sage gouvernement" et voilà qu'il nous faisait <015> endurer de leur part. Dans notre district les paysans même eurent à souffrir. Il y avait entre PROUJANY et BOZANY une route impraticable l'hiver et qu'on voulait refaire. Le commandant ELLIS décida, afin de faciliter le passage des troupes, de refaire la route. Durant six semaines on amena de tout le district des hommes par centaines pour y travailler bien qu'à cette époque de l'année chacun fût occupé aux travaux des champs. Pour faire cette route on dut abattre une partie de la superbe forêt appartenant au comte ZAMOYSKI. Plus de 1 500 hommes y travaillèrent afin de la terminer au plus vite. Je l'entendis dire moi-même de la bouche de l'assesseur militaire de SIELEC lorsqu'il faisait son rapport sur l'exécution des derniers travaux au commandant militaire. Je me trouvais présent car ceci se passait au moment de mon arrestation. ELLIS en parlant de ce travail colossal s'exprima ainsi :"de cette façon, je me suis fait élever ici un monument". Mais il ne se souciait pas de compter combien ce travail avait coûté de larmes et de sueurs à ces pauvres gens, combien de malédictions furent lancées contre lui par toutes ces poitrines oppressées par la fatigue. Dieu nous garde de jamais l'oublier ! Les Pharaons d'Egypte élevaient jadis des pyramides qui témoignaient encore de nos jours de leur affreux despotisme : ils se servaient de tous pour élever ces géants de pierre, construits à la sueur et avec le sang de leurs sujets pour satisfaire uniquement leur plaisir. Mais que tout cela est loin de nous ! Le Tzar aurait pu faire élever une ville sur des marais desséchés ou sur les crânes de ses sujets établir les fondations de ses palais, mais qu'une petite personnalité telle qu'un chef de district ait le droit de forcer des milliers d'hommes à travailler ainsi pour satisfaire ses caprices, c'est un fait inouï. On peut juger par cela du sort de notre malheureux pays. ---------------------------------------------------------- Mon arrestation La prison de PROUJANY 22 Novembre 1863 ---------------------------------------------------------- Je fus arrêté dans la maison de mes parents et transporté à PROUJANY par le chef militaire auprès duquel on avait dû me dénoncer comme ayant pris part à l'Insurrection. Les perquisitions qui furent faites dans notre maison n'amenèrent la découverte d'aucun papier compromettant. Je partis donc bien résolu à ne rien avouer : je savais pourtant qu'il me serait bien <016> difficile de dire où je me trouvais pendant le temps de l'insurrection. J'aurais pu déclarer qu'étant médecin de l'arrondissement, je parcourais le district, mais malheureusement il était facile de vérifier mes dires, car chaque fois que je me rendais dans un village, j'étais obligé de signer sur un registre pour signaler mon passage. De plus, en recherchant où, pourquoi et quand je quittai CHERECHEW et découvrant la trace de mon passage, je compromettais tous ceux chez lesquels je m'étais arrêté lors de mon départ pour l'insurrection, et même mon beau-frère Ludomir PIZANKA qui m'avait reconduit lui-même au lieu de notre rendez-vous. je n'avais donc qu'à me laisser guider par les circonstances. Le commandant militaire me reçut assez poliment et il me permit même d'aller coucher en ville à la seule condition que je lui remettrais une promesse par écrit de ne pas quitter la ville sans son autorisation et avant que mon procès ne fut terminé. Il me sembla que tout s'arrangeait pour le mieux. Evidemment, je me gardais de rien avouer. Il ne lui restait plus qu'à consulter un rapport manuscrit. Il envoya son adjudant à la chancellerie pour y rédiger ma promesse. Lorsque celui-ci revint, il remit au commandant une feuille en lui montrant un passage qui me concernait. Je devinais de suite qu'il s'agissait de moi et d'une dénonciation. Le commandant ouvrit de grands yeux, me regarda fixement et posant la feuille de papier sur la table, il s'écria : "Il n'y a pas cependant de preuves certaines que vous avez participé à l'insurrection". Je souris en entendant cela et niais énergiquement, lui expliquant que la personne qui me dénonçait avait sans doute fait erreur ayant entendu parler non pas de moi mais d'un de mes trois cousins germains qui étaient dans l'insurrection. Parmi eux, lui dis-je, se trouvait précisément un médecin et tous trois s'appelaient OKINCZYC. Je pouvais parler de mes cousins sans crainte, car le médecin était déjà déporté à KUNGUR, dans la province de PERM et mes deux autres cousins avaient déjà fui et étaient au-delà de la frontière. Je ne parvins cependant pas à le convaincre. Il me permit néanmoins d'aller coucher en ville, mais me donna l'ordre de me présenter chez lui le lendemain matin à 10 heures. Je me doutais que j'aurais alors <017> devant moi des "témoins oculaires" qui témoigneraient contre moi. Je prévoyais que je ne pourrais plus m'en tirer et certainement que si, à ce moment-là, j'avais eu une vingtaine de roubles à ma disposition, je me serais enfui vers la frontière, mais hélas, je ne possédais rien. J'avais entendu dire que ceux qui ne voulaient avouer étaient condamnés sur le seul témoignage de témoins oculaires et non moins persécutés que ceux qui avouaient tout. Je décidai donc de faire pour le mieux, d'avouer si cela devenait nécessaire et d'agir selon les circonstances, en me rendant le lendemain à l'heure indiquée chez mon juge. Lorsque j'arrivai chez lui vers 10 heures, c'est à peine si je parvins à me frayer un passage parmi les gens qui étaient là. Lorsque je fus au milieu de la salle, le commandant leur demanda en me désignant s'ils me reconnaissaient. O malheur : tous, à l'unanimité, me reconnurent. Tout mon être tressaillit en entendant une pareille lâcheté, tournant mes regards vers eux, je souffris encore davantage en m'assurant que, parmi les personnes présentes, aucune ne m'était connue. C'était donc sous la menace qu'ils venaient témoigner faussement ou, peut- être, répétaient-ils seulement ce su'ils avaient entendu dire. Que Dieu les juge ! Il y a longtemps que je leur ai pardonné, de pareils gens étant plus dignes de pitié que de mépris. Le commandant se tourna alors vers moi et dit : "Ne vous disais-je pas que je vous convaincrais". J'étais furieux. Je résolus de tout avouer coûte que coûte. Je m'approchai alors et je lui dis que je désirais lui parler seul à seul. Il parut enchanté. D'un signe de main, il fit sortir tous les assistants et m'emmena dans sa chambre à coucher. Il ne me laissa pas ouvrir la bouche avant que je ne fus assis, croyant probablement qu'en agissant poliment, il obtiendrait de moi des aveux plus complets et même des dénonciations. Lorsque je lui dis qu'en effet j'avais pris part à l'insurrection en qualité de médecin, il me débita aussitôt tout un discours en russe dans lequel il me démontrait que mon sort serait d'autant meilleur que je lui ferais des aveux plus complets et plus sincères. Naturellement je lui promis de tout avouer et de ne rien cacher. Il mit alors devant moi une feuille de papier, une sorte de questionnaire où, au regard, je devais inscrire mes réponses. Pour tous les accusés, la formule était <018> la même : "Qui êtes-vous ? De quelle religion êtes-vous ? Quelle est votre position sociale ? Quand êtes-vous parti pour l'insurrection ? Avec qui êtes-vous parti ? Citez les noms de vos camarades. Quel était votre chef ? Qui fournissait les armes, les munitions et les vivres ? Dans mes réponses, les mots "non" ou "je ne sais pas" figuraient le plus souvent et, au lieu de citer le nom de mes camarades, j'eus soin de mettre les noms de ceux qui étaient morts ou qui avaient fui à l'étranger. Il lut mes réponses, fit une triste figure et pour la deuxième fois, il me répéta son long discours mais ne put, malgré cela, obtenir de moi un seul aveu de plus. A la fin, il me demanda quel avait été mon dessein en prenant part à l'insurrection. "Quelles étaient les raisons morales qui vous ont poussé à participer à cette insurrection ?". Il m'était impossible de mentir davantage : je devins furieux et je lui lançai en pleine figure au risque d'être condamné à mort : "au nom d'un sentiment vieux et très connu : délivrer ma patrie de l'oppression des ennemis". Cela lui suffit. Il grinça des dents et me dit : "A présent, je suis obligé de vous arrêter" et feignant une politesse exagérée, il me dévorait des yeux. "Ne me permettez-vous pas, lui demandai-je, de coucher en ville si je vous donne ma parole d'honneur que je ne quitterai pas la ville sans votre permission ?" "Je ne puis vous accorder cela", me répondit-il sèchement, cachant ses mains dans ses longues manches comme s'il eût craint que je lui tendisse la main que j'avançais vers lui lorsque je lui donnais ma parole d'honneur. Il pouvait être tranquille, je n'avais nulle intention de lui serrer la main. "Mais, ajouta-t-il, je vais vous envoyer au n°4, vous y serez mieux que dans les autres prisons". Il faut dire qu'aucun district n'avait été aussi cruellement persécuté que celui de PROUJANY. Non seulement la prison qui portait alors le n°1 ne pouvait contenir tous les prisonniers, mais les trois maisons que les Russes avaient dû louer à cet effet regorgeaient de monde. Il avait raison de dire qu'on était mieux dans les maisons, car on ne s'y sentait pas entouré de murs comme dans la prison et l'on pouvait, tout au moins voir les passants par les fenêtres et cela même était une grande jouissance. Pour mon compte, cependant, je préférais être au n°1 ayant bon <019> nombre d'amis et de connaissances et même mon cousin germain WITOLD. Je répondis donc au commandant : "je vous prie de m'envoyer au n°1". Ne comprenant pas la raison qui me poussait à lui demander cela, il haussa les épaules, roula de gros yeux et me saluant comme il convenait à un officier de la Garde, il me répondit : "Avec grand plaisir !". Directement de chez lui, je fus emmené en prison. C'était le 23 Novembre 1863. Au moment où je sortais de chez l'officier, je fus rejoint par mon frère Zénon qui guettait mon passage. Il se mit à sangloter lorsqu'il apprit le sort qui m'attendait. Je lui dis en quelques mots comment devaient se comporter mes parents et comment ils auraient à répondre. Il fallait à tout prix qu'ils soutiennent devant les juges qu'ils ignoraient que je fusse parti pour l'insurrection. J'eus encore le temps de le prier de prévenir mon domestique de se tenir sur ses gardes, de lui apprendre ce qu'il aurait à répondre au cas où il serait appelé devant la Commission d'enquête. Quel affreux chagrin pour moi lorsque je dus quitter mon frère : ses larmes me faisaient encore plus souffrir que ma propre situation. Je me trouvais à ce moment dans un état fiévreux, j'étais agité au possible : en un mot, je ne me rendais pas encore bien compte de ma triste situation ; je ne pouvais croire que tout cela fût réel. Mais lorsque les portes de la prison se furent refermées sur moi et qu'au bout de quelques heures après avoir causé et revu tous mes amis prisonniers, je me sentis seul, j'entrais dans un état moral douloureux. Je revis tout mon passé, je compris qu'il me faudrait bientôt quitter les miens, endurer de bien cruelles épreuves ; tous mes rêves de jeunesse s'évanouissaient, en un mot toute ma situation présente m'apparut dans sa désolante réalité. Pendant quelques jours, il me fut impossible de dormir et je ne pris aucune nourriture. Mais en ce monde tout a une fin : l'homme arrive même à s'habituer à un sort malheureux et, au milieu de mes camarades qui, malgré tout, reprenaient courage, espoir, nous passions quelquefois de bien doux moments en prison. Un seul d'entre nous, Alexandre WYSTONEK, fut toujours inconsolable. Je restai dans cette prison jusqu'au 1er Avril 1864, c'est-à-dire jusqu'à mon transfert à la prison de <020> GRODNO. Mon frère Ladislas, qui n'était pas encore sous les verrous, nous envoyait chaque jour notre nourriture. Mes parents me faisaient parvenir du linge et tout ce dont j'avais besoin. Grâce aux soldats russes qu'on pouvait acheter moyennant quelques sous, nous parvenions à communiquer avec les personnes du dehors. Malgré la fouille, nous nous procurions des livres, du papier, des crayons, des cartes, de l'eau-de-vie. On nous enfermait à clé seulement pour la nuit et comme nous étions trois par trois dans les chambres, nous ne nous ennuyions pas durant les longues soirées. Presque toute la noblesse de notre district était enfermée dans la prison. Il n'y avait parmi nous qu'une seule femme, Madame Sabine OSTROMECKA, veuve d'un certain âge, en compagnie de laquelle je fis plus tard tout le voyage en Sibérie : c'est à elle que je dois la vie, son rôle auprès de moi fut toujours celui d'une mère dévouée : c'était d'ailleurs une femme remarquable. Je ne crois pas que dans notre district, il n'y eut un seul noble qui ne fût en prison et qui, de plus, n'eût à payer une forte somme d'argent. Mes parents, par exemple, durent payer une somme de 200 roubles, pour m'avoir pris chez eux lorsque je quittai l'insurrection. Il fallait payer ces 200 roubles dans le plus bref délai et mes parents n'avaient pas cet argent disponible. Ma mère, bien que fort souffrante, se rendit chez des parents afin d'emprunter cet argent. Sa démarche ne réussit qu'à moitié, mais lorsqu'au bout de trois jours, elle revint à la maison, un nouveau malheur l'attendait. Ma plus jeune soeur Stanislawa mourut presque subitement du croup (?)... Je ne crois pas que dans notre pays, il y eut une famille qui pût échapper aux épreuves de toutes sortes. Pauvre pays ! Tant que la Commission d'enquête n'avait pas statué sur mon sort, il m'était interdit de voir parents et amis. Mais malgré la défense, nous avions trouvé un moyen de les voir et voici comment. A une centaine de pas de la prison, il y avait un puits à l'écart, non loin de la chaumière d'un soldat invalide. C'est à ce puits que nous allions chercher l'eau sous l'escorte de deux soldats. Nous n'étions pas forcés de faire cette besogne, aussi nous nous habillions de telle sorte que l'on eut peine à nous reconnaître dans la rue, car les Russes auraient pu, alors <021> soupçonner notre ruse. Nous arrivions près du puits et là, parents et amis venaient nous voir. On se voyait quelques minutes à peine, mais combien ce temps si court nous était cher et désiré ! Heureusement que ce plaisir ne nous coûtait que quelques sous que nous donnions aux soldats, de sorte que nous recommencions souvent. Plus tard, l'enquête étant finie, on nous permit de voir parents et amis, mais seulement en présence des officiers ; je dirai quelques mots de notre procès. Le Jour des Rois, je fus appelé pour la première fois à comparaître devant la Commission d'enquête et ce ne fut que quelques jours plus tard que mon procès se termina. Pour moi, il n'advint rien de nouveau, car je n'ajoutais rien à mes premiers aveux. Si j'avais voulu même y apporter quelques changements, je ne l'aurais pu, car les Russes avaient déjà questionné mon domestique ; il savaient où j'avais été et ne trouvèrent plus rien qui pût aggraver ma situation. Durant ces enquêtes, je fis la connaissance d'un homme d'une honnêteté remarquable avec lequel je me liai d'amitié et dont le souvenir me restera toujours présent. C'est d'autant plus extraordinaire que cet homme était Russe et le Président de la Commission d'enquête : c'était le major Serge DEJNATOWICZ, originaire, je crois, du district de TULSK. Parmi tant de méchants qui s'acharnaient après nous, lui seul avait véritablement du coeur. Malheureusement, il ne pouvait pas beaucoup pour nous, car il lui était impossible de faire quelque chose sans l'acquiescement des autres membres de la Commission et puis, il faut le dire, il manquait un peu d'énergie. Mais dans maintes circonstances, il nous donna des preuves de son honnêteté, ne nous accusant jamais, cherchant au contraire à excuser les réponses que nous fournissions à la Commission d'enquête. A la fin, dégoûté du rôle qu'il jouait, rôle indigne de sa loyale nature, il donna sa démission. La première fois où je le vis, il profita du seul instant où nous fûmes seuls pour me dire comment je devais répondre à la Commission d'enquête. Je m'attendais si peu à cela de la part d'un Russe que je le soupçonnais de ruse. Mais le regardant fixement dans les yeux, je vis que c'était un homme loyal incapable d'une telle lâcheté. Lui, de son côté, put lire dans mes yeux combien ma <022> reconnaissance était grande. Je savais cependant que mon procès se terminerait mal et que rien, ne pourrait améliorer mon sort. Bien des fois il m'a dit plus tard combien il regrettait que je me fusse emporté, lors de mes premiers aveux : sans cela, mon sort aurait peut-être été moins affreux. Quand mon procès fut terminé, j'eus plus souvent l'occasion de lui parler seul à seul, et alors je pus l'apprécier davantage. Il avait pour moi une amitié toute particulière et une confiance en mes connaissances médicales. Quand il eut fait la connaissance de mes parents, il les consolait de son mieux, et dès que l'occasion se présentait, il me permettait de les voir. Enfin, lorsque je dus partir pour GRODNO et que venant de faire mes adieux à ma famille, j'étais déjà monté sur la voiture, il s'approcha de moi et les larmes aux yeux, il me dit ces paroles pleines de simplicité et de générosité : "ne perdez pas courage, ce n'est rien. Avec l'aide de Dieu, le blé sera moulu et il y aura de la farine (proverbe)". Qui aurait pu se douter que sa pensée sympathique devrait se réaliser un jour ! Je m'étends beaucoup sur ce sujet, car tout cela se rapporte à l'époque où j'étais encore auprès de ma famille que je voyais souvent. Je savais trop bien que c'étaient les derniers jours que je passais auprès de mes parents. D'un jour à l'autre, je m'attendais à être séparé de tous les miens et cela pour toujours. Je savais que, bientôt, je serais obligé de quitter ma terre natale, de dire adieu à tout ce que j'avais de plus cher sur cette terre ! Ce sont de terribles épreuves et c'est pourquoi leur souvenir est profondément gravé dans ma pensée et dans mon coeur. Et aujourd'hui, en faisant revivre ici dans tous leurs détails ces moments chéris et douloureux à la fois, il me semble que je rêve et que l'instant affreux de la séparation n'est pas encore arrivé. Que c'était doux alors de se voir, non pas en cachette, mais de pouvoir passer des soirées entières au milieu des siens. Nous avions tant de choses à nous dire ! Nous oublions toute notre misère présente et ces heures devenaient pour nous des moments de bonheur. Ces entrevues avaient lieu, il est vrai, dans la salle de la Commission d'enquête, en présence d'officiers, mais la pièce était très vaste ; nous étions très nombreux et nous nous connaissions <023> tous. Nous causions tout bas et en polonais et nous pouvions ainsi parler de tout. Les officiers, pour se distraire, venaient le plus souvent s'asseoir auprès des femmes et ces pauvres malheureuses étaient souvent forcées de sourire, de dire un bon mot bien que leur coeur fût mortellement triste à la pensée que leur père, frère ou mari végétait en prison, attendant qu'on l'exilât ou qu'on l'enchaînât à une brouette dans les mines de Sibérie. Ces réunions étaient parfois si animées qu'une personne ignorant notre situation eût pu se croire dans quelque joyeuse réunion. Nous pouvions voir parents et amis de 4 à 9 heures du soir deux fois par semaine. On obtenait assez facilement l'autorisation de voir sa famille un autre jour dans un cas urgent. Le bon DEJNATOWICZ ne nous refusait jamais rien. Il me permit même d'assister à l'enterrement de ma soeur : il me donna seulement un soldat sans arme et je pus rester toute la journée en ville. A ce moment, DEJNATOWICZ remplaçait le commandant en chef, sinon il n'aurait pu me donner une autorisation aussi large. Vers 9 heures, les officiers regardaient leurs montres et, aussitôt, le silence se faisait dans la salle : plus d'une larme coula durant les adieux toujours déchirants. Dans la vie, tout ne finit-il pas ainsi ? Après la joie vient la douleur. Qu'est-ce que la joie ? N'est-ce pas une illusion, un moment de distraction, l'oubli, pour un instant, de notre véritable situation. Grâce à ces entrevues, nous pouvions nous procurer tout ce qui était défendu, car on ne nous fouillait pas en sortant de la salle. On aurait dû le faire au moment de notre rentrée dans la prison, mais nous étions toujours en bons termes avec les soldats et le sous-officier de service qui, tous les soirs venait nous enfermer à clé, recevait quelques sous de chacun de nous et quelquefois davantage suivant le service qu'il nous rendait. En prison, une de mes grandes distractions était de dessiner au crayon le portrait de mes camarades : j'en fis plus de trois cents. Combien je voudrais les posséder encore aujourd'hui ! Quel doux souvenir pour moi ! Je fis aussi de nombreux dessins en Sibérie et durant mon séjour à TOMSK. Lors de mon évasion, je dus m'en séparer : j'en gardais cependant deux : le portrait de mon oncle Félix et celui de ma bienfaitrice Madame OSTROMECKA. <024> Parmi les distractions que nous avions encore en prison, il me faut citer nos promenades pour aller au bain. Tous les samedis, nous pouvions ainsi sortir un peu, traverser quelques rues. L'établissement était d'une saleté repoussante et nous n'y allions le plus souvent que "pro forma...". Nous marchions en groupes entourés d'une dizaine de soldats. Quelle joie de respirer un peu d'air, d'apercevoir des gens de connaissance, de les saluer, de leur serrer la main quelquefois. Les personnes qui désiraient nous voir allaient à l'établissement de bains et là, moyennant une pièce donnée aux soldats, on pouvait causer à l'aise, une heure durant. Les soldats faisaient alors eux-mêmes le guet afin de ne pas être aperçu par quelque officier qui serait venu à passer. Je me demande pourquoi je m'étends à raconter les moments heureux passés en prison plutôt que toutes les souffrances que nous devions endurer. Mais il est vrai que la souffrance s'efface plus de notre souvenir que la joie. Dans la vie où les roses et les épines s'entrecroisent sans cesse, le souvenir du passé serait bien amer si les misères, les soucis et le chagrin demeuraient aussi présents à notre esprit que les moments heureux. Ecoutons parler un vieillard. Pour lui, le souvenir du passé est toujours le plus cher, il s'y reporte sans cesse comme le tournesol vers le soleil. Et pourquoi ? Le ciel de sa vie n'a pu, cependant, être exempt de nuages. Les misères, les souffrances qu'il a endurées ont aujourd'hui un charme pour lui justement parce que maintenant elles sont anéanties dans le passé. Aujourd'hui, je ressens la même chose que ce vieillard. En plus de toutes ces distractions bien maigres en apparence et dont nous pouvions profiter tous, j'eus, comme médecin, l'avantage de sortir en ville pour exercer ma profession. Malheureusement, je n'obtins cette permission que durant le dernier mois de mon séjour à PROUJANY et c'était, hélas, trop tard. Je pouvais alors voir non seulement les malades, mais aussi les amis bien portants sous prétexte de les soigner. Je restais absent quelquefois deux et trois jours. Quelle joie pour moi de me sentir libre pour un moment ! Bien que je fusse escorté d'un officier, il me suffisait de bien le nourrir et de le faire bien boire pour être débarrassé de sa présence. Du reste, je dois avouer qu'on me laissait assez de liberté. Je vais raconter comment j'obtins <025> cette autorisation toute spéciale. Un matin, j'appris par une personne de la ville qu'on devait perquisitionner dans notre prison sous prétexte que, la veille, on avait aperçu ma belle-soeur Ladislas et Madame Alexandre BUMMEL causant à travers la porte. Certains disaient même qu'elles avaient dû certainement pénétrer dans la prison. Tout ceci était faux. Etant donc prévenus, nous cachâmes tous les objets défendus que nous possédions tels que crayons, couleurs, cartes... etc... dans nos poches. On nous fouillait très rarement. Depuis le matin, nous circulions ainsi les poches bourrées. Tout à coup, à 10 heures, on fit appeler mon cousin germain WITOLD devant la Commission d'enquête. Il était rare qu'on nous fît demander à cette heure, aussi nous vîmes de suite qu'il allait se passer quelque chose de grave, d'autant plus qu'un quart d'heure après on me fit appeler à mon tour. Nous étions tous deux avec BUMMEL les seuls prisonniers qui aient eu à parler avec les personnes que l'on soupçonnait d'être venues nous voir la veille. Je partis si précipitamment que j'oubliai que mes poches étaient pleines d'objets défendus ; je ne m'en rappelai que trop tard et puis qu'aurais-je pu en faire ? Mon inquiétude grandissait de plus en plus. Dans l'antichambre, je ne vis aucun paletot, aucune fourrure. Cela me confirmait dans l'idée qu'on nous faisait venir non pas pour voir un membre de notre famille, mais pour quelque vilaine histoire et que certainement, on allait nous fouiller. Lorsque j'ouvris la porte de la salle, quelle ne fut pas ma surprise en apercevant ma tante Félix avec ma cousine germaine Sophie KULIKOWSKA et sa fille Hélène, une jolie jeune fille soit dit en passant. Mon frère était aussi avec elles. Mon coeur se sentit déchargé d'un grand poids à cette vue et j'étais tout joyeux de cette agréable surprise. Leurs fourrures étaient auprès d'eux. Il n'y avait aucun officier présent dans cette salle. Je les avais à peine embrassés et je me disposais à m'asseoir lorsque le fameux DOMAZYROW, ce brigand dont j'ai déjà parlé, entra. Il s'avança directement vers moi et m'ordonna de le suivre dans sa chambre, contigüe à celle où nous nous trouvions car il désirait me parler. Mes prévisions semblaient se confirmer de plus ne plus. En entrant dans sa chambre, j'aperçus toute une bande d'officiers, d'employés, d'espions en un mot, toute la canaille réunie. Aussitôt <026> que la porte se fût refermée, DOMAZYROW se tourne vers moi et me demanda de l'ausculter car il se sentait très souffrant. Ma physionomie lui avait donné entière confiance dans mon savoir. Dieu merci ! pensais-je, tout se terminera ainsi. A cet instant, j'eus préféré le voir sur l'échafaud pour tous ses crimes, mais que pouvais-je faire sinon l'ausculter. C'était une brute de grande taille, mais il était très étroit et très faible de poitrine. Il avait fréquemment des crachements de sang d'une grande violence. Je l'auscultai donc sur le champ et lui fis une ordonnance dont l'effet fut si immédiat qu'une semaine après, il put aller au bal, ce qui le réjouit. Ma renommée était faite et à partir de ce jour, je pus exercer ma profession. Dès lors, DOMAZYROW me traita en ami, tout au moins feignit de l'être, car je ne puis croire qu'une pareille brute fût capable de nobles sentiments. Il n'y avait pas pour moi de plus grand ennui lorsque, aux heures de visites et aux yeux de tout le monde, il me prenait par la taille et allait et venait avec moi dans la salle afin de me témoigner sa sympathie. J'éprouvais alors un dégoût profond pour ce monstre et je ne parvenais pas à cacher les sentiments qui m'animaient. Une autre cure vint augmenter ma renommée. Je fis le diagnostic exact de la maladie de l'officier TOMASZEWICZ que l'on soignait à tort pour le typhus. Je fus appelé en consultation et mes soins le remirent bientôt sur pieds. Je n'eus alors qu'à écrire au commandant en chef pour lui demander de me permettre d'aller voir les malades et l'affaire fut conclue. On me donnait toujours un "ange gardien" avec moi. J'allais plusieurs fois à STARAWOLA, à WREKO, à une lieue de PROUJANY chez les BUMMEL qui avaient un enfant malade. J'allais aussi à CHERECHEW chez le pope TOKAREWSKI. Je me rendis aussi à BIATOWIEZ chez le garde forestier dont la femme était sérieusement malade. Je pus constater alors combien j'étais aimé à CHERECHEW où j'avais été établi médecin et combien j'étais regretté. C'est à grand'peine que je pouvais avancer dans les rues car on m'assaillait de tous côtés, m'embrassant les genoux, les mains et me remerciant d'avoir sauvé l'un sa femme, l'autre son frère. Celui-ci me devait la vie de son enfant. <027> On me bénissait, on pleurait sur ma situation présente. Lorsque parfois, me voyant seul dans la rue, sans être escorté de l'officier ou du soldat qui m'accompagnait toujours, les braves habitants me croyaient à tout jamais sauvé et libre. Ils croyaient que je revenais parmi eux pour toujours. Mais hélas lorsque je leur disais qu'il n'en était rien, ils s'efforçaient de se consoler, ils me promettaient de prier pour moi et ils étaient certains que Dieu les exaucerait. Il se peut, en effet, que Dieu ait entendu leurs prières. Ce que je viens de raconter est l'un des souvenirs les plus chers que j'ai rapportés de ma patrie ! Quand l'enfant des BUMMEL eût été transporté à PROUJANY et que mon frère Ladislas qui était alors en prison ne pût plus le soigner, j'y allais presque chaque jour. J'y restais du matin au soir. Un soldat m'y conduisait et venait seulement me rechercher le soir. Le plus souvent, DEJNATOWICZ lui-même venait me prendre. Il n'aurait pas eu plus de chagrin si son propre enfant eût été malade. Les BUMMEL étaient encore à STARWOLA, DEJNATOWICZ vint me trouver en pleine nuit, me demandant de partir de suite avec lui auprès de l'enfant malade. A cette intention, il avait fait atteler des chevaux de poste et nous partîmes immédiatement car à 8 heures le lendemain matin, DEJNATOWICZ devait être de retour pour siéger comme Président à la Commission d'enquête. Il ne ferma donc pas l'oeil de la nuit. Plus tard, il supplia les BUMMEL d'accepter sa propre voiture lorsqu'il fut question de transférer l'enfant à PROUJANY. Devant lui, nous pouvions causer en toute liberté. Il nous avertissait seulement d'être plus prudents, car quelqu'un aurait pu écouter aux portes. Quel brave coeur de Russe ! J'eus la joie d'aller deux fois chez mes parents, la première fois quand ma mère fut malade et, la seconde fois, passant non loin de chez eux, l'allongeai un peu la route et m'y arrêtai. Il m'arrivait même quelquefois de pouvoir faire quelques visites dans les environs. Je revenais toujours de mes excursions chargé de lettres, de cigares, de friandises. Je rapportais aussi un peu d'argent, car je me faisais payer sans scrupule par les popes et les Russes qui réclamaient mes soins. Mes camarades <028> attendaient mon retour avec impatience, car je partageais tout avec eux. Et puis, je rapportais toujours tant de nouvelles du dehors. Un soir que je rentrais tout grelottant de froid, étant parti trop légèrement vêtu, je trouvai un tel bien-être de pénétrer dans une chambrée bien chaude que je ne pus m'empêcher d'en faire la remarque à mes camarades. "Rien d'étonnant, me répondit BERNDT, n'y a-t-il pas un proverbe qui dit qu'on est bien partout mais le mieux, chez soi". Le brave garçon avait toujours le mot pour nous faire rire, il était toujours gai et ne permettait jamais aux autres de s'attrister. Il me vient encore à l'esprit un triste épisode qui eut lieu lors de mon séjour à PROUJANY. Je n'en dirai que quelques mots, le sujet est trop douloureux. Je veux parler des bals que donnait le commandant en chef et auxquels assistaient beaucoup de nobles polonais et des femmes. Il est vrai que, peut-être, certains y étaient forcés, mais combien y allèrent par plaisir ! Pouvaient-ils s'amuser alors que les prisons regorgeaient de victimes et que leurs frères versaient encore leur sang pour la cause polonaise. Quelle navrante réalité... ---------------------- Mon départ pour GRODNO ---------------------- Vers les derniers jours de Mars 1864, je reçus l'ordre de partir pour GRODNO avec un certain Monsieur WICLOWIEJSKI et également prisonnier à PROUJANY. A cette nouvelle, mon coeur se remplit de tristesse : le moment approchait où je devais me séparer de tous les miens et je prévoyais bien que ce serait une séparation définitive. Je voulais absolument revoir tous mes parents avant mon départ, mais je savais combien cela me serait difficile, mes parents habitant à quelques milles de PROUJANY. Je ne pouvais songer à les envoyer chercher, mon départ étant imminent. Quant à WICLOWIEJSKI, sa famille habitait plus loin encore et comme il ignorait comme moi le sort qui l'attendait, il aurait voulu dire un dernier adieu à sa femme et à ses filles. Cette fois encore, le brave DEJNATOWICZ nous vint en aide. Il fit retarder notre départ de trois jours. De cette façon, nous eûmes le temps de prévenir nos familles ; DEJNATOWICZ me permit même d'écrire à mes parents et il se chargea lui-même de faire parvenir ma lettre à ma belle-soeur Ladislas qui la fit remettre à ma famille. Le <029> lendemain, j'attendais l'arrivée de ma famille avec une impatience fébrile. Inquiet de ne voir personne et craignant qu'il ne soit arrivé de nouveau malheur chez moi, je récrivis une seconde fois en priant les miens de se hâter, car l'heure du départ appro- chait. Mon envoyé les rencontra sur la route. Leur retard à venir me voir était dû à ce que, ne supposant pas mon départ si proche, rien de ce que mes parents comptaient me donner comme linge et vêtements n'était tout à fait prêt. N'ayant pas de domestique pour les aider, ma mère et ma soeur Constance durent préparer tout elles-mêmes. Chaque objet devait être inondé de leurs larmes, aussi le travail n'avançait que lentement, malgré leur grand désir de venir me voir le plus vite possible. Enfin je vis arriver mon père et ma mère, mon frère Zénon et ma soeur Constance. Nous vécûmes alors de bien tristes moments. Je les consolais de mon mieux. J'essayais de donner du courage à mes pauvres parents qui sanglotaient sans cesse. Mon coeur se brisait de chagrin en les regardant. Je doute que l'on puisse rencontrer sur terre une famille aussi aimante, aussi attachée, aussi unie qu'était la nôtre. Il est alors facile de deviner quelle douleur remplissait nos âmes. Il me semble que ceux qui n'ont pas eu le bonheur de vivre au sein de la famille, qui n'ont jamais épanché leur chagrin sur le coeur d'une mère chérie qui, seule, est animée de sentiments pleinement désintéressés, ceux enfin dont le front las n'est jamais ranimé sous les baisers d'une mère, ceux-là, dis-je, ignorent tout-à-fait ce que peut être l'attachement et le dévouement d'une famille envers un de ses membres, sentiments inconnus dans le monde en dehors de la famille. Il était terrible de penser qu'il fallait à jamais me séparer de tout ce que j'avais de plus cher au monde et de voir, impuissant, la main ennemie briser des liens si étroits. C'était atroce. C'était une douleur inouïe ! Nous étions animés de sentiments de vengeance ; nous nous consolions à la pensée que chacune de nos larmes, à nous pauvres innocents, tomberait comme de la poix sur la conscience de nos ennemis. Jusqu'au jour de mon départ, nous nous vîmes deux fois par jour ; on peut dire, plutôt, que nous ne nous quittions plus. Je ne me souviens <030> plus de nos sujets de conversation. Comment pourrais-je les répéter ? Nos pensées n'avaient aucune suite : pour nous, le passé et l'avenir, c'étaient les jours présents. L'amertume et la douleur rongeaient nos âmes. Nous ne trouvions aucune consolation, aucun courage. En voyant mes parents si désespérés, mon coeur se brisait. Leur avenir à eux aussi était digne de pitié. Mon père était devenu aveugle depuis quelques années et ma mère et lui étaient vieillis avant les années par les soucis de la vie et l'éducation d'une nombreuse famille. J'entrevoyais pour eux un avenir bien sombre : la terre qu'ils possédaient, même n'eût-elle pas été grevée d'impôts, ne pouvait plus suffire à leurs modestes besoins. De plus, il leur était impossible de donner à mes deux plus jeunes frères Victor et Théodore une instruction suffisante. Durant ces journées lugubres, nous n'avions même pas besoin de parler, nous nous comprenions mutuellement, nous devinions nos sombres pensées, nous n'avions nul besoin de les exprimer. Un seul regard en disait parfois plus long qu'un flot de paroles. Je me rappelle encore des moindres détails. Ma mère et ma soeur étaient vêtues de noir et ces couleurs sombres s'harmonisaient si bien avec l'état de leur âme. En plus des vêtements et du linge que mes parents m'apportèrent, je conserve encore aujourd'hui de menus objets qui me furent donnés alors par ma mère et mes frères et soeur au moment où je sortais de la prison : un peigne, un livre de prières, une cuiller... etc... Ces objets sont devenus pour moi de véritables reliques. Ils ne m'ont pas quitté durant mon voyage vers le fond de la Sibérie. Ils furent mes compagnons inséparables au milieu de tant de péripéties de toutes sortes. Combien ces objets muets et inanimés pourraient raconter de choses ! Au moment de mon départ, de braves gens que je ne puis nommer car j'ignore leurs noms m'envoyèrent une dizaine de roubles, croyant que je me trouvais sans argent. Que Dieu leur rende au centuple ce que leur coeur a fait pour moi ! Grâce à mes clients russes, je m'étais amassé une cinquantaine de roubles. Aussitôt, je remis à ma mère l'argent qu'on venait de me donner et c'est à grand'peine que j'obtins qu'elle l'acceptât. Je savais qu'elle en avait peut-être encore plus besoin que moi. Le moment de la séparation approchait, ce moment si affreux pour nous tous. <031> Ce fut le 1er Avril 1864. La veille au soir, tout était prêt pour le départ et le commandant militaire nous interdit formellement de nous voir. Grâce cependant à mes rapports amicaux avec DEJNATOWICZ et même avec DOMAZYROW mon client, il fut décidé que nous partirions le lendemain non directement de la prison, mais de la salle de la Commission d'enquête. De cette façon, nous pourrions encore revoir nos familles. En cachette, on les prévint de venir de bonne heure dans la salle de la Commission. A 7 heures du matin, on nous fit appeler dans cette salle ; nous y arrivâmes avec notre modeste bagage. Là nous passâmes encore deux heures avec nos parents. En plus de la famille, quelques amis étaient venus me serrer la main : Madame BUMMEL, ma belle- soeur, Madame Camille GRUDZINSKA (une jeune et jolie veuve), KIERNOWSKI le propriétaire de la maison où siégeait la Commission d'enquête et d'autres encore. Nous ne fîmes que pleurer et qu'essayer de nous consoler les uns et les autres bien qu'au fond de nous-mêmes, nous ne conservions aucune lueur d'espoir. Ah qu'il était affreux de songer que nous nous quittions pour toujours ! "Toujours" : quel mot terrible ! Le brave DEJNATOWICZ m'aidait de son mieux à consoler les miens. Ses paroles sincères et ses phrases, souvent incomprises de mes parents qui ne savaient pas le Russe, parvenaient cependant à arrêter leurs larmes. La bonté, la sympathie qui se voyait sur sa figure faisaient deviner les mots pleins de coeur qu'il leur disait. Je le remerciai avec émotion pour toutes les bontés qu'il avait pour nous et je lui serrai la main de grand coeur. Des larmes roulaient dans ses yeux lorsqu'il me dit adieu. Les adieux durèrent longtemps : nous ne pouvions nous quitter. C'est chose facile à comprendre. Enfin deux voitures s'arrêtèrent devant la maison qu'un petit jardin séparait de la rue. On ne permit pas à mes parents de sortir, même sur le perron, afin qu'ils ne fussent pas aperçus. Quelques cosaques, ayant à leur tête un officier, nous attendaient auprès des voitures ; on transporta nos bagages et, en quelques minutes tout fut prêt pour le départ. DEJNATOWICZ fut le seul qui put me serrer la main lorsque je fus déjà dans la voiture. A toutes les fenêtres des maisons voisines, nous apercevions des figures amies nous disant de la tête un dernier adieu. Je me retournai encore une fois et j'aperçus ma famille qui, malgré <032> la défense, était sortie sur le perron et agitait la main en signe d'adieu. Puis la voiture s'ébranla, précédée par un cosaque qui, par ostentation, faisait caracoler son cheval ; bientôt, tout ce que nous avions de plus cher disparut à nos yeux. Jusqu'alors, j'étais parvenu à pouvoir me dominer ; en essayant de consoler les miens, j'avais fini par me persuader qu'il y avait peut-être encore un peu d'espoir dans l'avenir, mais lorsque je me vis seul, il me sembla qu'un bloc de pierre me tombait sur la poitrine. La respiration me manqua et je tombai dans un état de prostration duquel j'eus de la peine à sortir. L'officier qui avait charge de nous conduire jusqu'à VOLKOVYSK était TOMASZEWICZ, celui-là même que j'avais guéri peu de temps auparavant et que DEJNATOWICZ avait choisi exprès afin qu'il pût nous adoucir la route. Je puis dire qu'il fut bon pour nous, nous laissant une certaine liberté. Je n'oublierai jamais ce qu'il fit pour moi en risquant de s'exposer lui-même. A trois milles de PROUJANY, nous devions faire halte et passer la nuit dans la propriété de Ladislas ANDREJKOWICZ. TOMASZEWICZ ne le fit que parce que mes parents habitaient non loin de là et ceux-ci, prévenus aussitôt, arrivèrent pour la nuit que nous passâmes ensemble. Ma pauvre mère accourut la première, puis ma soeur Constance et mes trois frères Zénon, Victor et Théodore. Sans cette circonstance, je n'aurais pas revu mes deux jeunes frères. Je ne pus malheureusement pas revoir ma soeur Evenile PISANKA qui habitait trop loin, de même que mon frère François qui demeurait dans le district de OKOBRYNSK. La nuit, ma mère fut plus calme, mais, vers le matin, lorsqu'il fallut de nouveau se quitter, les sanglots et les larmes recommencèrent. Les procès ne se terminaient jamais devant la Commission d'enquête, de sorte que ma famille conservait l'espoir que le Conseil de Guerre de GRODNO me grâcierait peut-être. Ne connaissant pas à fond mon procès, mes parents pouvaient aisément se leurrer, heureusement car cela leur donnait un peu de courage. Pensant que tous les officiers russes étaient comme DEJNATOWICZ, ils espéraient qu'à GRODNO, je rencontrerais d'aussi braves et honnêtes gens. Hélas ! Je n'en revis aucun semblable à DEJNATOWICZ. Pour arriver à VOLKOVYSK, nous dûmes voyager trois jours. La seconde nuit, nous couchâmes dans une auberge où nous fûmes assez libres bien que pour la <033> forme, nous ayons été gardés par des soldats. En arrivant à VOLKOVYSK, notre officier s'aperçut qu'il avait oublié de prendre à PROUJANY nos papiers d'identité qu'il aurait dû avoir sur lui. Le colonel ou major KAZANLI, renommé pour ses cruautés et ses lâchetés ne voulut pas tout d'abord nous recevoir et il s'en fallut de peu que l'on nous obligeât à retourner à PROUJANY. Ce ne fut que sur les instances de notre officier qui fit sur nous un rapport détaillé que le colonel nous permit d'entrer dans la prison de VOLKOVYSK en attendant que nos papiers lui parviennent. Nous restâmes cinq jours dans cette prison. J'y rencontrai de suite des amis, des condisciples, puis l'abbé CIOTKOWICZ, qui m'avait baptisé et puis, en prison, on fait rapidement connaissance. Les hommes sympathisent mieux dans le malheur. On nous envoyait notre nourriture de la ville tout en causant et discutant avec l'abbé KOSTOWSKI le temps passait et même assez agréablement. Nous passâmes un dimanche à VOLKOVYSK et ce jour-là prit un aspect de gaieté qui avait son charme. C'est dans cette réunion du dimanche que je connus l'abbé TARASZEWICZ, curé de SWISLOCZ, un prêtre de grande valeur. Ce fut non sans peine que nous pûmes obtenir, pour continuer notre route, deux voitures à cheval. peu s'en fallut qu'on ne nous fît repartir à pied, sans égard à l'âge et à l'état précaire de santé de WIELOWICJSKI. De VOLKOVYSK repartit avec nous un autre prisonnier : c'était un soldat qui avait pris part à l'insurrection. Son prénom était Stanislas ; je regrette bien d'avoir oublié son nom car par la suite, il devint mon compagnon de route jusqu'en Sibérie. Ce fut un nouveau détachement d'infanterie conduit par un officier de l'armée du Caucase qui devait nous emmener à GRODNO. Nous eûmes à souffrir de la température ; il pleuvait sans discontinuer, les roues s'embourbaient, les chevaux tombaient et, de plus, nous étions trempés jusqu'aux os. L'officier, enveloppé entièrement dans un grand manteau, ayant aux pieds de longues bottes, un capuchon sur la tête, fit toute la route à pied. Il nous disait que cela lui rappelait les marches qu'il avait faites jadis <034> au Caucase, durant quinze années de sa vie. Je n'avais nulle envie de faire comme lui et bien que la route fût ennuyeuse, je préférais rester dans la voiture. Nous voyageâmes trois jours avant d'arriver à GRODNO. Nous passâmes assez agréablement la première nuit dans le château de WEREJKI. L'officier s'était arrêté là non pas pour que nous soyons plus à l'aise, mais parce qu'il savait bien que là, il pourrait trouver à manger et à boire, ce qui pour lui était le principal. J'étais heureux de pouvoir, enfin, me sécher et dormir un peu. Quand à WIELOWICSJSKI, grand admirateur de CHOPIN, il eut la joie de découvrir un piano pas trop détérioré sur lequel il joua toute la soirée des oeuvres de CHOPIN. Depuis plusieurs mois, il n'avait pu le faire. Nous passâmes la seconde nuit à JUDAV, où nous rencontrâmes Stanislas RADOWICKI, propriétaire à VOLKOVYSK. Il avait été arrêté subitement et emmené immédiatement à GRODNO par des gendarmes. Je l'avais aperçu de dimanche à VOLKOVYSK pendant la visite aux prisonniers : il paraissait alors d'excellente humeur et était loin de se douter qu'il allait être arrêté, et qu'il lui faudrait passer un long laps de temps isolé dans une prison et ensuite qu'il serait déporté en Sibérie. Les gendarmes nous défendirent de lui parler. En approchant de GRODNO, nous nous arrêtâmes aux portes de la ville, afin que les soldats qui nous escortaient puissent astiquer leurs uniformes. A cet endroit, nous croisâmes une femme jeune encore, mais dont le visage exprimait la douleur. Elle revenait de GRODNO et devait être la femme de quelque innocente victime. En passant près de nous, elle nous jeta un regard plein de tristesse et nous bénit chacun séparément. Nous enlevâmes nos chapeaux, la remerciant ainsi de son témoignage de sympathie et l'officier fit semblant de n'avoir rien vu. GRODNO ! O, cher GRODNO ! Combien de fois ai-je contemplé avec joie les brillantes coupoles de tes églises lorsque je partais ou revenais de vacances ! Aujourd'hui, cette ville que j'aperçois perdue dans la brume, par un temps triste et pluvieux était bien l'image de mon avenir incertain encore. Ce spectacle me remplit de tristesse; Et puis ce que nous avions appris sur les prisons de GRODNO n'était guère consolant. Nous savions qu'on mettait les prisonniers non seulement dans la prison, mais dans des couvents et dans un endroit appelé "château d'été". On envoyait <035> dans ce dernier les moins coupables, car le séjour y était plus tolérable. Là, les personnes de la ville pouvaient aller voir les prisonniers, un avantage dont ne jouissaient pas les autres prisonniers. ------ GRODNO ------ C'était le 10 Avril 1864. Il était 10 heures du matin lorsque nous entrâmes dans la ville de GRODNO ; nous avancions pas à pas. Les nuages s'étaient dissipés et le soleil qui se montrait promettait une belle journée. Nous traversâmes le Niemen sur un bac, et bientôt nous fûmes sur la place centrale. De là nous prîmes la rue Brigidska au milieu de laquelle nous nous arrêtâmes devant la maison du commandant militaire. Notre officier y pénétra de suite et quant à nous, il nous fallut attendre deux longues heures, entourés de nos soldats, le retour de l'officier. Pendant ce temps, je vis passer quelques personnes de connaissance que je saluai de loin. Quelques femmes inconnues nous demandèrent qui nous étions en nous posant ces questions prudemment et en hâte. Puis elles s'éloignaient à grands pas. Lorsque l'officier reparut, il nous fit signe de retourner sur nos pas, c'est-à-dire de revenir vers la place centrale. C'était là que notre sort allait être décidé, car selon la prison où nous allions être envoyés, nous pouvions conclure quel était notre degré de culpabilité. Connaissant GRODNO à fond, je compris tout de suite qu'on nous menait vers la prison de la ville. Cela n'annonçait rien de bon. Aussitôt arrivés devant la porte de la prison, on nous ordonna de descendre de voiture, on saisit nos bagages et la porte se referma sur nous. Je me trouvais dans une pièce longue et obscure avec deux portes. Par l'une, l'aperçus des prisonniers curieux de savoir quels étaient les nouveaux arrivants et par l'autre, je vis une salle de garde dans laquelle se tenaient des soldats. Sortant de cette pièce, j'aperçus une grande cour au fond de laquelle s'élevait un grand bâtiment surmonté d'un étage avec des fenêtres grillagées. Arrivés dans la cour, nous tournâmes à droite. Je jetai un regard autour de moi. Je me trouvai bientôt au centre d'une grande cour, entourée de trois côtés par un mur immense. A droite, le mur était remplacé par un bâtiment à trois étages servant, comme je l'appris plus tard, de prison secrète. Là se trouvaient aussi les salles <036> de Commissions et les cuisines. Ces bâtiments avaient appartenu autrefois à un couvent de Jésuites, tout était resté tel que, sauf les fenêtres sur lesquelles on avait cloué des planches. Ainsi, on refusait même aux pauvres prisonniers un rayon de soleil. Au-dessus de la porte de la prison, il y avait aussi un étage. Plus de dix personnes se promenaient alors dans la cour ; çà et là des soldats montaient la garde. on nous amena enfin dans le bâtiment de droite et après de nombreuses pérégrinations au travers de couloirs et escaliers, on nous fit entrer dans une chambre sale où nos bagages furent déposés. Bientôt, on nous fit appeler dans une pièce voisine dans laquelle des officiers étaient occupés à délibérer sur un cas qui devait être jugé "ipso facto" et nous assistâmes à la discussion. Voilà de quoi il s'agissait : un diacre orthodoxe accusait un noble déjà vieux, assurant qu'il avait pris part à l'insurrection, fournissant des vivres aux insurgés, visitant des camps... etc... Etaient là présents quelques paysans avec des figures tristes, la tête basse, regardant le plancher. On voyait qu'ils étaient forcés de tremper leurs mains durcies par le travail et cependant honnêtes, dans les vilenies de cette affaire. Les officiers excitaient le diacre à parler encore, lui disant qu'il serait dûment récompensé et qu'il pourrait célébrer dignement les fêtes de Pâques qui approchaient. Le pauvre noble niait tous les faits dont on l'accusait : on voyait qu'il eût aimé rouer le diacre de coups, étrangler l'accusateur s'il avait été libre de ses mouvements. Sur ses traits on voyait plutôt la rage d'être victime d'une telle lâcheté que la crainte et la peur d'une telle accusation. Je ne sais comment l'affaire se termina car bientôt on la remit à plus tard et les officiers s'occupèrent de nous. Tout d'abord, on examina nos bagages, nous enlevant tout ce qui était défendu : on ne nous laissa en fait de livres que nos livres de prières. C'est à grand'peine que j'obtins qu'on me laisse mes aiguilles. Nous ne devions pas posséder plus de trois roubles et moi, j'en avais plus de cinquante. L'officier qui était chargé de la révision de nos effets les avait en main, mais sans s'en douter. Avant de quitter PROUJANY, pour plus de sûreté, me doutant que nous ne devions pas avoir d'argent, j'avais cousu tous mes roubles qui étaient en assignats dans les <037> séparations des poches de mon portefeuille. J'avais eu soin de laisser quelques roubles en évidence. Cette ruse me réussit. Malheureusement, les crayons et le papier furent enlevés. Pendant la révision de nos bagages, le colonel OSTRUG averti de notre arrivée, s'empressa d'accourir. Il était président de la Commission d'enquête. En passant près de moi, il me demanda si j'étais le Docteur OKINCZYC et disparut dans la pièce voisine. Un quart d'heure après, il donna l'ordre de nous mettre dans la prison secrète, ce qui fut fait immédiatement. On nous enferma chacun séparément. Quant à moi, on me mit au rez-de-chaussée dans une chambre assez grande dont les trois quarts étaient encombrés par des "nary". Il y avait un lit de camp de la hauteur d'une table, une grande fenêtre placée très haut mais grillagée. Les murs étaient très humides et n'avaient certainement pas été reblanchis depuis le départ des Jésuites ; ils étaient recouverts d'inscriptions de toutes sortes. Sur le plancher sale sous la fenêtre, je découvris un tas d sable jaune : je ne sais à quel usage il était destiné. Le plafond était répugnant et une porte avec un judas complétait l'installation de ma chambrée. En pénétrant dans ma prison, il me sembla que je pénétrais dans une cave tant l'air était infect et humide. Ma première idée fut d'ouvrir la fenêtre. Je pris ma valise et la posai sur le tas de sable, puis j'y ajoutai encore une boîte qui me servait en voyage pour mettre ma nourriture et montant sur le tout, j'atteignis la fenêtre. Je parvins à l'ouvrir et m'assis sur le rebord pour prendre un peu d'air, et puis afin de ne pas plonger dans mes tristes pensées, à nouveau. Bientôt, j'aperçus de là mon oncle Félix, un vieillard à barbe blanche qui ne tarda pas à m'apercevoir en passant sous ma fenêtre. Il me salua d'un signe de tête et des larmes roulèrent dans ses yeux. Je vis aussi l'abbé Aurélien MACKIEWICZ, GOLANSKI, un jardinier, le maréchal SAWYKOWSKI de PROUJANY et quelques autres encore. Toute la cour était remplie de prisonniers se promenant dans tous les sens. Il y avait quelques femmes, des prêtres, des hommes de toutes classes et de divers costumes. Cet ensemble faisait un tableau d'un genre tout particulier. J'enviais leur bonheur de pouvoir se promener à l'air. Le plaisir que j'avais à regarder dans la cour ne <038> fut pas de longue durée. On vint me défendre d'ouvrir la fenêtre. Je m'empressai de leur dire que j'avais ouvert la fenêtre avec l'intention de demander de l'eau parce que je mourais de soif. Ils me crurent et me permirent d'entr'ouvrir seulement la fenêtre. Je compris qu'il ne fallait pas trop s'adonner à ce genre d'exercice, sans quoi on me défendrait formellement d'ouvrir la fenêtre, ce qui me serait une grande privation. J'étais déjà un peu habitué aux prisons, cependant lorsque je me vis seul pour la première fois entre mes quatre murs, je souffris cruellement. Je souffrais d'autant plus que durant les dernières semaines de mon séjour à PROUJANY, j'avais été si libre. Et puis durant le voyage de PROUJANY à GRODNO, j'avais respiré l'air à pleins poumons, aussi ce changement subit se fit sentir davantage pour moi. Enfin ce qui me portait aussi à faire de sombres réflexions sur mon sort, c'est qu'on nous avait fait appeler à GRODNO au nombre de deux seulement et puis ne nous avait-on pas de suite enfermés dans la prison secrète ? J'oubliais de dire que tandis que je me trouvais à la fenêtre, des prisonniers me firent comprendre qu'on m'enverrait du thé. Ils me firent également d'autres signes que je ne pus comprendre. Bientôt après, la clé grinça dans la serrure, la porte s'ouvrit et un soldat m'apporta une grande quantité de thé et deux pains. Je n'avais aucune envie de manger et me disposais à les donner au soldat lorsqu'en voulant casser une bouchée, le pain s'entrouvrit et j'aperçus un papier et un petit bout de crayon. J'eus soin de garder les pains et il me tardait de voir le soldat quitter ma cellule. Connaissant toutes les ruses dans la prison de PROUJANY, je vis de suite qu'il me restait encore bien à apprendre à GRODNO. Je profitai de cette première leçon et prouvai à mes collègues que ce n'était pas en pure perte. La petite carte avait été écrite par mon oncle. Dans ces quelques lignes, il m'avertissait d'être très ferme, très tenace pendant l'interrogatoire ; de plus il me prévenait que le colonel FINKOW, homme malfaisant, était le Président du Conseil de Guerre et il me priait ensuite de lui dire où en était mon procès et, enfin, me donnait de ses nouvelles. Sur le papier qu'il avait joint à ce mot, je répondis sans perdre une minute. Puis, ayant pris de la mie de pain, j'en entourai le <039> papier en en faisant une boulette et j'attendis le moment propice pour la jeter par ma fenêtre. Je n'eus pas longtemps à attendre : justement passait un prisonnier que je connaissais. Profitant du moment où le soldat qui allait et venait sous ma fenêtre avait le dos tourné, je lançai la boulette qui fut ramassée en un clin d'oeil et enfouie dans la poche du prisonnier. Je refermai ma fenêtre, j'explorai ma cellule dans tous ses recoins, j'étendis mes vêtements sur les "nary" et je voulus me reposer un peu. Il me fut impossible de dormir. Mille pensées roulaient dans ma tête. Je me demandais ce que j'allais devenir, quel serait mon sort ; pourquoi m'avait-on enfermé dans la prison secrète ? Pourquoi m'avait-on fait venir si brusquement, chose qu'on ne faisait pas pour d'autres ? Tout cela s'agitait tour à tour et l'horizon me semblait bien noir. Je me levais, je marchais, je me recouchais de nouveau durant ces quelques heures ma pensée se reportait vers les miens, vers ceux que je venais certainement de quitter pour toujours et je me mis à pleurer. Tout-à- coup, j'entendis ouvrir ma porte. Un soldat entra, m'apportant mon dîner dans une bassine en terre et une cuiller de bois de fabrication russe. Je ne pus définir ce que ce plat contenait. C'était un mets, je crois, composé de gruau de sarrasin non écaillé et mélangé avec des petits morceaux de viande. J'en goûtai par curiosité, mais il me fut impossible d'en avaler une bouchée à cause des écailles qui se mettaient dans mes dents : heureusement je n'avais pas la moindre faim. La nuit arriva et on ne me donna aucune lumière. O, que la nuit me parut longue ! Vers le matin, je m'assoupis un peu. Ce jour-là dans l'après midi, on me fit venir à la Commission d'enquête. On m'envoya chercher par un gendarme. Nous entrâmes d'abord dans une pièce où deux individus courbés sur une table étaient occupés à écrire. On me dit d'attendre là. Au bout d'une demi-heure, la porte de la pièce voisine s'ouvrit et le colonel FINKOW, gras et grand avec des cheveux courts et grisonnants, me fit signe d'entrer. J'obéis et me trouvai dans une salle de petite dimension, plus longue que large, assez obscure, ayant une seule fenêtre. Au milieu, il y avait une table recouverte d'un tapis vert, encombrée de paperasses, <040> autour, des chaises et le portrait du Tzar sur le mur. J'allais donc comparaître devant mes juges. En plus du colonel, j'aperçus quelques officiers en uniformes de uhlans ; tous étaient des blancs becs sans moustaches. On ne me dit pas de m'asseoir ; le colonel me toisa des pieds à la tête avec une expression si méchante qu'il semblait prêt à vouloir me dévorer. Les Russes font appel au début de chaque enquête à un usage stupide qui consiste à demander à l'accusé s'il n'a rien à dire contre les membres de la Commission qui doit le juger. Malheur à celui d'entre nous qui eût osé en écarter un seul ! Du reste, les membres qui composent ces Commissions sont parfois si indignes qu'il serait difficile d'en écarter un plutôt qu'un autre : tous sont également bêtes, lâches et acharnés après nous. A quoi bon en supprimer un seul ? J'écrivis donc que je n'en écartais aucun. Puis on me fit lire à haute voix tout mon interrogatoire de PROUJANY. Lorsque j'eus terminé, le colonel me récita un discours m'invitant à avouer sincèrement tous mes torts. Il me fatigua beaucoup, car il parla longtemps, répétant plus de dix fois la même chose. A la fin, il me fit écrire si oui ou non je confirme mes précédents aveux et si je n'ai rien à ajouter. En répondant à cela, non seulement je n'ajoutai rien, mais je cherchai à m'excuser dans les questions délicates qui aggravaient mon cas. En réalité, cela ne me servit à rien pour plus tard et sur le moment il me fallut entendre une seconde fois le discours du colonel en tous points semblable au premier. Après la question définitive qui me fut posée, je déclarai fermement que je n'avais rien à ajouter à ce que j'avais écrit précédemment, on me permit de m'en aller. On me fit quitter la prison secrète ; j'étais loin de me douter que j'en sortirais si vite. Consolé, je m'installai aussitôt dans la chambrée où se trouvait mon oncle Félix. C'était une pièce longue et sale avec une fenêtre donnant sur la porte de la prison, dans le bâtiment situé au milieu de la cour. Le long d'une cloison, il y avait d'énormes "nary", sortes de tables sur lesquelles se tenaient plus de dix personnes, l'une à côté de l'autre. Bien qu'ils fussent à l'étroit, on se serra un peu et on me fit place. J'avais cru rester si longtemps seul que j'éprouvais un certain bien-être. Il est <041> bon que l'homme passe quelquefois d'abord par de rudes épreuves ; ensuite, la moindre amélioration à son sort est pour lui une véritable joie. Les premières journées se passèrent à écouter des récits sur PROUJANY, à retrouver des amis et des habitants de mon district, à renouer connaissance et à en faire de nouvelles. Il y avait alors près de 400 personnes en prison. On nous enfermait pour la nuit ; dans la journée, nous pouvions circuler, nous rendre des visites et nous promener dans la cour. Je restai là jusqu'au 15 Mai. On nous envoyait notre nourriture de la ville ; aussi à partir de midi, nous rôdions du côté de la porte afin d'apercevoir quelque ami au moment où la porte s'ouvrirait. Le moment le plus propice était celui où l'on faisait entrer dans la prison un tonneau d'eau. La porte, alors, s'ouvrait à deux battants et une masse de personnes amies venaient alors se poster devant la prison afin d'être aperçus par nous. C'est à peine si nous avions le temps, quelquefois, de saluer de la tête : c'était tout notre plaisir. Nous pouvions correspondre avec les personnes de la ville et les autres prison- niers, grâce à quelque gendarme ou à quelque soldat moyennant un faible salaire. Les clés de la porte de la prison étaient gardées, chaque jour, par un sous-officier différent qui avait l'ordre de fouiller quiconque entrait dans la prison, et de contrôler les objets qu'on nous apportait. Tous, heureusement, n'étaient pas très fidèles à la consigne qu'on leur avait donnée. Certains, tout en contrôlant la nourriture, avaient soin de s'en octroyer une bonne part, et nous ne pouvions pas nous plaindre. D'autres, pour quelques sous, passaient des mots écrits, à travers la porte, enveloppés, bien entendu, dans un mouchoir ou une serviette dans laquelle l'ami au dehors repassait un peu de tabac ou quelques oranges. Il nous était autrement plus difficile de correspondre avec les prisonniers au secret. J'en ai fait un récit plus haut, mais nous avions encore usé d'un autre moyen. Nous leur faisions envoyer bien des choses dans la nourriture, même de l'argent enfoui dans du beurre. Nous parvenions, parfois, à aller voir les prisonniers au secret, mais au prix de quelles difficultés et, de plus, cela nous coûtait très cher. Nous avions parmi nous un certain DZIEGELEWSKI, ancien soldat, jeune encore qui, très habilement, parvenait à voir les prisonniers au secret. Quant à moi, je m'occupais exclusivement de mes <042> camarades de district ; une fois, il en arriva 44 et on en mit plusieurs dans la prison secrète. Chaque jour à 4 heures du matin, je recevais des lettres qui leur étaient destinées et ma journée se passait à leur faire parvenir ces lettres et à en recevoir les réponses. Il me faut raconter ici quel moyen nous employions pour voir les personnes de la ville. Au troisième étage, à côté de la prison secrète, il y avait encore des chambres occupées par nos prisonniers. Les fenêtres grillagées donnaient sur une cour avoisinante, entourée de bâtiments ayant également appartenu aux jésuites et attenants à l'église paroissiale. En bas habitait l'organiste et en allant chez lui, on pouvait pénétrer dans cette cour. En se mettant à l'angle du mur, on se trouvait au-dessous de nos fenêtres. De là, en élevant un peu la voix, en criant même, on arrivait à s'entendre avec les personnes de la ville ou bien de leur jeter des lettres. Malheureusement, nous ne profitâmes pas longtemps de ce moyen : quelqu'un nous espionna et c'en fut fait de nos causeries. Dans la prison secrète, il y avait certaines fenêtres sur lesquelles on n'avait pas cloué de planches, aussi quelques uns d'entre ceux qui y étaient empri- sonnés parvenaient-ils à passer leurs têtes à travers les grilles et à échanger quelques paroles avec nous. Mais cela était d'une grande difficulté, car devant leurs fenêtres, jour et nuit, les soldats montaient la garde et il ne nous était pas permis de nous en approcher. Afin d'y remédier, nous projetâmes de planter des arbres dans les cours sous prétexte de tuer le temps. Comme nous avions parmi nous un excellent jardinier GOLANSKI, nous voulions transformer les cours en jardins avec des buissons et des fleurs. Les Russes y consentirent et nous autorisèrent à le faire. Les travaux commencèrent, durant du matin au soir, et il n'y eut pas un seul parmi nous qui ne mit la main à la pâte. Du temps des jésuites, il y avait eu des jardins à la place de nos cours. Il n'existait plus, alors, qu'un lilas blanc très vieux et très grand qui, jusque là avait été le seul ornement de la cour. Nous traçâmes des jardins, on les orna de bancs faits de planches. Bien que nous tâchions de travailler utilement, notre vie était bien monotone. Lorsque les fêtes de Pâques arrivèrent, notre tristesse s'accrut encore davantage par les souvenirs qu'elles ramenaient. La monotonie de notre existence était quelquefois rompue par <043> l'arrivée de prisonniers et le départ des nôtres pour la Russie ou la Sibérie. Personne ne fut grâcié pendant mon séjour en prison. Et il n'y a rien d'étonnant, car ils ne jugeaient pas sur les faits, mais sur le témoignage d'autres personnes. Il suffisait que l'on ait fait ses études à l'Université ou qu'on se défendît fermement et avec présence d'esprit pour être condamné aussitôt à être déporté en Sibérie et même dans les mines. A la Commission d'enquête, voici textuellement ce qui fut dit à plus d'un : "Vous avez fini vos études à l'Université ; vous êtes donc un homme instruit et il est impossible que vous n'ayez pas pris part à l'insurrection". Sur cet argument, ils condamnaient à tort et à travers. Quand il s'agissait d'un étudiant de l'Université de KIEW, fût-il le plus innocent, son sort était terrible. Les juges étaient visiblement prévenus contre eux et en les condamnant si injustement, ils devaient obéir à un ordre donné. Il semble que les Russes, croyant que le district de KIEW était tout à fait russifié, virent qu'au contraire ce district fut un de ceux qui prit une des parts les plus actives à l'insurrection. Se voyant trompés dans leurs prévisions, ils se vengeaient ainsi sur les malheureux étudiants. Quant à la façon dont on condamnait à être déporté en Sibérie, j'en parlerai tout à l'heure en me citant moi-même. pour ceux qui étaient condamnés à être pendus, tout se faisait dans le plus grand secret et le plus souvent la nuit. Les Russes avaient-ils honte ou craignaient-ils quelque manifestation bruyante ? Etait-ce dans les usages russes ou bien voulaient-ils faire souffrir davantage la pauvre victime ? Voulant connaître quelle avait été ma condamnation au Conseil de Guerre, je me rendis chez le greffier et pour deux florins, j'achetai la triste nouvelle : après cela, il ne me restait qu'à attendre de jour en jour mon départ. Quelques jours après, je fus appelé pour qu'on prit mon signalement et le lendemain je passais la visite médicale. On me fit déshabiller tout comme devant le Conseil de Révision ou pour une vente de nègres. On m'examina de tous côtés ; on me regarda les dents, etc... Sur la poitrine, j'avais encore des marques toutes récentes de vésication ; j'avais une toux opiniâtre et, de plus, des varices aux jambes. Tout cela ne me <044> servit à rien et je fus déclaré bien portant. Le jeune docteur qui m'avait examiné, un allemand et brave homme comme j'en eus la preuve, voulut plaider en ma faveur, mais FINKOW qui était présent l'empêcha d'insister et l'intimida en disant que je serais examiné encore plus tard et que s'il était trop coulant, c'est lui qui serait puni. Après tous ces préliminaires, on me fit appeler devant le Conseil de Guerre afin d'entendre ma condamnation. C'est FINKOW qui, debout près de la porte, me lut ce qui suit : autant que je puis me rappeler exactement les paroles : "par décision du Conseil de Guerre siégeant à GRODNO, composé de tel et tel, pour avoir pris part à la lutte, pour ne s'être pas présenté volontairement et pour avoir entretenu des relations avec de Comité Central de VARSOVIE, selon tel et tel article du Code Pénal, l'accusé appartient à la deuxième catégorie (dans la première étaient classé les condamnés à mort). L'accusé est privé de tous ses droits et prérogatives personnelles et, selon sa position sociale, il est également privé de tous les privilèges de la noblesse, de droit à tout héritage pour le présent et l'avenir. Avec l'approbation du gouverneur de GRODNO (ici venaient tous ses titres), l'accusé a sa peine commuée en douze ans de travaux des mines. Après ceci, il ne peut y avoir aucun recours d'appel". FINKOW lisait lentement, accentuant chaque mot. Il levait sans cesse les yeux sur moi, cherchant à me frapper par ces terribles paroles. Rien que ce détail montre la cruauté de cet homme pour qui le malheur des autres était une véritable jouissance. Je savais d'avance à quoi j'étais condamné, comme je l'ai raconté plus haut ; cependant, malgré tout, je n'y croyais pas tant que je ne l'avais pas entendu dire de la bouche de mes juges et j'avais encore au fond de moi-même une faible lueur d'espoir. L'effet que produisit sur moi la lecture de ma condamnation eût été affreux si je n'avais vu luire dans les yeux de mon ennemi la joie qu'il se proposait de savourer à la vue de mon désespoir. Je rassemblai toutes mes forces, toute mon énergie pour ne rien laisser entrevoir de ce que je ressentais en moi ; je m'efforçai même de paraître indifférent à tout ce que j'entendais. J'eus même la force de <045> sourire d'une façon qui pût sembler naturelle. Grâce à mon courage, mon bourreau n'éprouva pas la joie qu'il attendait. Je vis aussitôt sa fureur, il devint pourpre de colère et, me montrant la porte, la rage au coeur, il s'écria : "Va-t-en !", paroles dignes d'un employé de l'empire russe. A partir de ce moment, je me tins toujours prêt à partir ; je savais que tous les jours à toute heure, je pouvais recevoir l'ordre de quitter la prison de GRODNO. Je m'empressai également de terminer quelques affaires urgentes. J'avais écrit de GRODNO plusieurs fois à mes parents ; j'envoyais mes lettres en cachette. Je leur écrivis alors une lettre d'adieu ; je ne leur demandai pas de venir encore, car je savais que ce serait pour eux un tel spectacle et de tels adieux ! Je craignais pour eux de pareilles émotions. Je savais que tous les condamnés aux travaux des mines et ceux privés de tous droits étaient dépouillés des vêtements et du linge qu'ils possédaient. J'avais heureusement quelques sous-officiers et soldats que j'avais gagnés par l'argent, étant obligé de m'en servir pour toutes les correspondances secrètes dont j'étais chargé. Par eux, je parvins à faire porter mes vêtements et mon linge chez des amis de la ville qui se chargèrent de remettre ces effets à mes parents. La pauvre Madame OSTROMECKA qui, elle, n'était condamnée qu'à la déportation, crut qu'elle pourrait conserver ses vêtements. Malheureusement, elle fut également dépouillée de tout et les Russes eurent même l'audace de lui arracher un vêtement ouaté qu'elle portait sur elle et dans lequel elle avait cousu tout son argent. La pauvre femme déjà âgée et très délicate de santé eut bien à souffrir, dans la suite, du manque de vêtements. C'était une femme d'une grande noblesse de coeur et de beaucoup de mérites. Avant de nous expédier, on nous rasait complètement la barbe et les cheveux. On ne nous laissait que les moustaches. Pour m'éviter cette pénible corvée, je fis le travail moi-même. Ceci me changea à tel point que mes meilleurs amis ne me reconnaissaient plus. Craignant de n'être pas reconnu par les personnes de la ville au moment de mon départ, qui devaient venir me dire adieu, je les prévins que je porterais des lunettes. Je songeais ainsi que plus tard, ces lunettes pourraient me servir à obtenir quelque argent en les vendant. Cet objet de nous était pas enlevé. En donnant de l'argent au greffier, <046> j'appris bientôt que je devais être expédié le 14 Mai, c'est-à-dire le lendemain, à 4 heures du matin. Je prévins immédiatement mes amis de la ville et je me préparai immédiatement au départ. Le dernier jour de mon séjour à GRODNO, j'eus encore un chagrin. Depuis quelque temps, j'habitais une chambrée plus vaste et plus commode. La société y était très choisie. En plus de mon oncle Félix, j'avais avec moi deux jeunes médecins, l'un NUSKOWSKI de Varsovie et l'autre Jules BIRFRIEND, un de mes collègues de l'Université de MOSCOU. Nous étions bons amis. Ce jour-là, nous étions réunis tous les trois, plus un quatrième qui habitait avec nous, appelé le Comte Witold WATOWICZ. Nous causions ensemble tout en achevant une petite bouteille de cognac qui, par hasard, nous était parvenue. Nous étions de bonne humeur, oubliant pour un instant la séparation du lendemain. Tout à coup, un gendarme apparaît, nous disant que BIRFRIEND devait comparaître devant la Commission d'enquête. Cette nouvelle était toujours bien inquiétante. BIRFRIEND eut à peine le temps d'enlever de ses poches les objets défendus, en cas de visite. Il me remit son portefeuille contenant la correspondance des prisonniers entre eux et dont il était chargé et suivit le gendarme. Quel ne fut pas notre chagrin en l'apercevant une heure plus tard à la fenêtre de la prison secrète. Nous ne pûmes rien apprendre de ce qui s'était passé et, par gestes, je lui fis mes adieux, ce pour quoi, soi dit en passant, je faillis être pris. Plus tard, lorsque je fus en Sibérie, j'appris qu'il avait été condamné comme moi à douze ans de travaux de mines et qu'il était à TOBOLSK. Je ne le revis plus jamais. Ma dernière nuit se passa à arranger certains objets et à emballer quelques chemises que j'espérais pouvoir emporter avec moi. J'avais encore une trentaine de roubles que je m'efforçai de cacher. Je m'endormis quelques heures à peine, lorsque je fus réveillé par le gendarme LEONOW, homme sans méchanceté connu de tous. Je dus le suivre immédiatement et descendre dans une salle au rez-de-chaussée. Là, je trouvai un employé civil qui tenait dans la main la liste des noms de tous ceux qui devaient partir le jour même. Il y avait encore là des soldats et deux officiers dont l'un avait l'ordre de nous affubler des vêtements donnés par le tzar. CE jour-là, quinze hommes et une seule femme <047> (Madame OSTROMECKA) seulement devaient quitter la prison. J'étais du nombre. Nous étions presque tous de prisons différentes de sorte que nous nous connais- sions peu. Bientôt, nous fûmes tous rassemblés et on nous enferma entre deux portes dans une sorte de passage et on nous appelait chacun à notre tour. Pour ne pas perdre de temps, on se mit à nous raser et à nous couper les cheveux. Quand mon tour arriva, je dus revêtir ces horribles vêtements, je laissai mon petit bagage entre les mains d'un camarade qui était déjà passé par cette triste cérémonie et je m'éloignai tête nue, ayant sur moi un costume en coton très ordinaire. J'espérais qu'il ne ferait pas envie à nos bourreaux. Mais je m'étais trompé : ils me l'arrachèrent séance tenante. C'était à peine si je pus obtenir qu'on me laissât le linge vieux et usagé que j'avais sur moi et que j'avais mis tout exprès. Je désirais beaucoup qu'on ne touchât pas à mon linge, car tout mon petit capital était collé sur ma peau et je tenais tant à ce que les Russes ne le vissent pas. On me laissa aussi mes bottes. Ensuite, on me revêtit d'une chemise bouffante à la mode russe, d'un pantalon de même "étoffe d'une coupe toute spéciale et dont aucun tailleur européen ne peut se faire une idée. Le pantalon était retenu à la taille par une coulisse de ficelle. Tous les vêtements étaient de même taille et naturellement, on ne prêtait aucune attention s'ils nous allaient ou pas. En plus, je reçus une seconde chemise et un autre pantalon et enfin une paire de souliers appelés "koty", je ne sais pourquoi. Je reçus aussi un sac. Ensuite, on me donna un vêtement en gros drap gris n'arrivant qu'à la hauteur des genoux avec un cachet sur le haut du dos. Ce vêtement n'était pas double et fait de telle sorte qu'on ne pouvait même pas se garantir du froid. Une casquette de même étoffe, sans visière, complétait l'accoutrement. Lorsque nous fûmes tous ainsi habillés, on recommença encore une fois à faire l'appel. Pour être certains que nous étions présents et ne se fiant pas seulement à leurs yeux, les Russes en nous comptant venaient nous toucher avec le doigt à la poitrine, au bras ou à la tête. Ainsi, ils étaient sûrs que nous existions. Nous étions au nombre de seize. Puis, on enchaîna quatre par quatre par les mains ceux qui étaient de position sociale inférieure. <048> Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi, puisque tout privilège nous était enlevé par notre condamnation, on fit une différence entre le noble et le manant. Seule la logique russe pouvait peut-être répondre à cela ! Il pouvait être cinq heures du matin lorsque les portes donnant sur la cour s'ouvrirent et on nous laissa sortir devant un convoi de troupes préparé à cet effet. Nous n'eûmes pas le temps ni la possibilité de dire adieu à nos camarades de prison. A peine si nous pûmes, par ci, par là, serrer hâtivement la main de ceux qui étaient plus près de nous, et faire un signe de tête à ceux qui étaient plus loin. Nous partîmes aussitôt. Il est impossible de définir l'impression et la sensation que l'on éprouve lorsque, après avoir été enfermé longtemps entre les quatre murs d'une prison, on se retrouve à l'air libre, au milieu d'hommes libres desquels on est cependant séparé par une barrière vivante, formée par les soldats du convoi. Même dans de pareilles conditions, l'homme éprouve un peu de bonheur à respirer librement et à apercevoir un lointain horizon. Parmi les personnes de la ville que j'avais pu faire prévenir, j'aperçus, à ma grande joie des dames amies et parentes. Je vis ma tante Félix, ma belle-soeur Ladislas, Madame Alexandre BUMMEL, Léocadie LUBKIEWICZ, Madame Victor ABRAMOWICZ et encore quelques autres qui étaient accourus pour me dire adieu. Tout d'abord, les soldats ne leur permettaient pas de s'approcher de nous, mais à la fin, sur la demande de nos amis, l'officier permit de leur serrer la main. Ce moment affreux restera toujours gravé dans ma mémoire. Je n'avais pas voulu revoir mes parents, je ne voulais plus leur briser le coeur par un spectacle aussi cruel ! N'ayant prévenu que des parents éloignés et des amis, je pensais que ces adieux seraient moins pénibles. Mais je m'étais bien trompé. Je vis tant d'affection, tant de larmes sincères couler de leurs yeux, leurs traits exprimant une douleur si poignante. Tous ces regards, ce silence ému, ces tendres étreintes me firent voir et sentir encore davantage mon isolement complet, mon abandon affreux. Aujourd'hui je ne sais plus, pour la plupart ce que <049> vous êtes devenus, mes chers, et Dieu seul sait s'il me sera permis de vous revoir encore ici-bas, de contempler vos traits chéris. Si seulement ces quelques lignes que j'écris pouvaient arriver jusqu'à vous et vous prouver combien votre souvenir m'est doux et quelle profonde reconnaissance j'ai pour vous tous, vous qui dans un instant suprême vinrent me dire un dernier adieu. Quoique nous soyons en Mai, la matinée était très fraîche et j'avais froid, d'autant plus que mon vêtement était en étoffe légère et que je ne parvenais pas à le boutonner. De plus, je n'avais rien pour me mettre autour du cou. Ceci n'échappa pas à vos yeux prévoyants, vous mes très chers. Ah, combien il m'a été utile, ce fichu de laine noire bordé de violet que Madame BUMMEL retira de sa tête et me mit sur les épaules ! Je regrette d'avoir été obligé de me séparer de ce cher souvenir. Je le donnai un jour à Madame OSTROMECKA, ma seconde mère. Il resta entre ses mains. Je reviens au moment du départ : ma tante me donna alors quelques roubles ; chacun me fit un petit présent. Nous marchâmes ensemble à travers quelques rues, jusqu'à la rue Polna, près de la station du chemin de fer. Là, il fallut nous séparer et je ne vis plus que de loin, au bord de la route leurs signes d'adieu et les mouchoirs qu'on agitait. Je me tenais alors sur la plate-forme du train : je les voyais ; mon âme aurait voulu aller vers les parents, les amis, mais, hélas ! je ne pouvais plus. Je me mis à rêver : l'esclavage, la Sibérie, les mines, la perte de tout ce que j'avais de plus cher, tout cela me torturait l'esprit et me déchirait le coeur. Je ne me rendais plus compte du temps ; j'étais toujours debout. Les yeux fixes, regardant devant moi et ne voyant rien, car mon esprit torturé de douleur errait de pensées en pensées, s'arrêtant aux plus sombres, aux plus douloureux tableaux. Tout à coup retentit le signal du départ. Nous pénétrâmes dans les wagons et quelques instants après, GRODNO avait disparu de nos yeux. Nous nous dirigions vers WILNO. ----- WILNO ----- De GRODNO à WILNO, il y avait 201 verstes (mesure itinéraire utilisée en Russie et correspondant à 1 km 066 m). Nous n'étions escortés que <050> par de simples soldats et ne nous en trouvions que plus heureux. Les soldats de Russie ne sont pas méchants et si on veut bien leur donner quelques sous ou leur offrir quelques objets, aussitôt ils font tout ce que l'on veut, même au risque de se compromettre eux-mêmes. Nous avions déjà traversé quelques stations lorsque dans notre wagon entrèrent quelques officiers. Nous fûmes obligés d'entendre des conversations bien pénibles pour nous. A part cela, aucun fait particulier à signaler durant le trajet de quelques heures qui séparait GRODNO de WILNO, sinon que dans une gare, une femme allemande ne voulut pas que nous lui payions le modeste déjeuner qu'elle nous avait servi. Nous approchions de WILNO, cette capitale de la LITHUANIE si illustre jadis et qui possède tant de souvenirs historiques. WILNO cette ville chère et célèbre par son image miraculeuse de la Vierge à OSTORAMA vers laquelle tant de générations sont venues prier et puiser la science. Aujourd'hui, en m'approchant de ce lieu vénéré, rien que de tristes pensées me traversaient l'esprit : n'est-ce pas alors le lieu de séjour de notre mortel ennemi, du persécuteur de la LITHUANIE, du satrape MURAVIEFF. C'est dans cette ville que coula le sang de nos martyrs pour la liberté ; c'est là que furent signés tant de décrets condamnant des nôtres à mort, par centaines, et aux travaux des mines en Sibérie par milliers. A cette époque, il y avait à WILNO plus de dix prisons et toutes étaient combles. On nous logea au n°8, si je me souviens bien, à l'exception de Madame OSTROMECKA, qui fut emmenée dans la prison réservée aux femmes. Pour parvenir à notre prison, nous dûmes marcher plus d'un kilomètre, à travers une boue infecte, portant nos ballots sur nos épaules. Pour nous, passe encore, mais la pauvre Madame OSTROMECKA affublée d'un immense et lourd vêtement qui traînait dans la boue fut bien vite exténuée, bien que nous nous soyons chargés de ses bagages. Arrivés à la porte de la prison, on fit l'appel. Je craignais que l'on nous fouillât, car je n'aurais pas voulu qu'on me confisquât certaines choses que j'avais réussi à emporter de GRODNO. C'était pour la plupart des souvenirs ou des objets que ma mère m'avait donnés durant mon séjour en prison : quelques menus objets provenant de la maison. Et puis, j'avais quelques dizaines de roubles qui étaient cousus dans mes <051> vêtements, ce qui n'était pas très prudent. Par un heureux hasard, on ne me fouilla pas, là ni nulle part jusqu'à mon arrivée à TOMSK. Je puis dire "par hasard" car ceux de mes camarades qui avançaient par étapes venant des gouvernements du Sud, de KIEW, de la Russie Blanche ou du gouvernement de MINSK étaient tous impitoyablement dépouillés de tout, non seulement de leurs livres, argent, couteaux, etc... mais même privés de leurs pipes et de leur tabac. A WILNO, notre prison était aussi sale que celles que nous avions déjà habitées. Nous la trouvâmes si remplie de prisonniers que c'est à grand'peine que nous pûmes déposer nos bagages et trouver un peu de repos ; naturellement, nous couchions sur des planches nues. Chaque chambrée avait quelques paillasses, mais elles étaient si vieilles, si dégoûtantes, et bien que depuis de longs mois, nous nous soyons habitués à la saleté repoussante des prisons russes, il nous fut impossible d'en faire usage. Notre vêtement ridiculement court nous servait de literie et notre sac d'oreiller pour notre tête. Malgré le nombre énorme de prisonniers, nous comptions rester à WILNO quelques jours. Je ne rencontrai là qu'un seul de mes anciens camarades, Michel POLKOWSKI qui, s'étant avancé dans l'insurrection jusqu'au gouvernement de MINSK y fut pris, condamné et arriva à pied à WILNO. J'étais bien chagriné d'être séparé de Madame OSTROMECKA, d'autant que j'ignorais si je n'en étais pas séparé à tout jamais. Parmi ceux qui étaient avec moi, je n'en connaissais aucun auparavant. Mais en prison, on fait bien vite connaissance. Nous restâmes près d'une semaine à WILNO et j'avais déjà bon nombre d'amis. D'abord, je me liai avec POLKOWSKI, puis avec Etienne WYGANOWSKI, Constantin WROBLEWSKI, le capitaine CZYRYSK, etc... Quelques jours après notre arrivée à WILNO, un nouveau convoi amena mon oncle Félix et quelques autres avec lui. Ils furent amenés dans notre prison et nous étions tellement à l'étroit que, dans les corridors, on ne pouvait passer qu'à grand'peine, tant il se trouvait de prisonniers qui y couchaient. La jeunesse est toujours la jeunesse et étant ainsi réunis, nous parvenions même à égayer les vieillards. Les journées se passaient à causer, à s'enquérir des nouveaux arrivants, à chercher parmi eux un parent, un ami. Puis, <052> nous nous partagions tous les repas qu'on nous envoyait de la ville. WROBLESKI, qui connaissait beaucoup de monde à WILNO, était pour nous d'un grand secours. Le soir, lorsque nos chambrées étaient fermées à clé, nous allumions un samovar, nous nous partagions le thé, nous chantions. Et puis nos veillées se terminaient par une prière en commun. Un bon connaisseur eût trouvé à redire à nos chants, mais si la note juste manquait parfois, les sentiments qui les faisaient vibrer, surtout lorsque l'un de nous entonnait une mélodie se rapportant à la famille, à la patrie étaient si vrais, si forts, si puissants ! On devinait par ces chants quelles plaies douloureuses ensanglantaient nos coeurs. On sentait que nous étions tous de malheureuses victimes. Le plus souvent, nous entonnions cette mélodie dont je ne me souviens que du début : "Connais-tu ce pays où sur le bord du ruisseau croissent les myosotis et les sorbiers...etc..." Après chaque strophe, nous répétions le refrain : "Je pleure et je soupire Après ce cher pays Comme après un paradis. Heureux je ne pourrai me dire Que lorsqu'un jour je reverrai Ce pays, ces moissons !" Mon pauvre vieil oncle pleurait à chaudes larmes en entendant ce chant. Malgré son âge avancé il avait près de 60 ans on l'avait condamné à être déporté en Sibérie, à TOBOLSK. Il ne pouvait même plus espérer revoir un jour cette terre chérie, ce pays pour lequel il avait déjà souffert en 1831 (prisonnier à MINSK) et pour lequel il venait encore de se dévouer. Il laissait là-bas une femme et une fille qui, après les derniers événements, se trouvaient sans ressource. Il ne lui restait donc plus aucun espoir de revenir dans sa patrie, vu son âge et ses infirmités ; il doutait même de pouvoir arriver à destination ; il se demandait si ses forces li permettraient d'affronter un aussi long voyage et si lointain à travers la Sibérie. Dans notre prison, il y avait une chapelle catholique : un jour, nous pûmes assister à une messe. Grâce à cette circonstance, j'entrevis Madame OSTROMECKA : elle me raconta que sa prison était encore pire que la nôtre. Puis elle m'indiqua, en quelques mots, le moyen de la voir et je ne tardai pas à le mettre à profit. <053> Les repas des prisonniers se préparaient dans notre prison et de là étaient portés dans les autres dépendances par des prisonniers escortés de soldats. Lorsque l'on désirait se voir, on pouvait moyennant quelques sous donnés aux soldats obtenir la permission de tenir l'un des bouts d'un énorme bâton au milieu duquel se balançait une cuve de bois remplie d'un mets d'une odeur douteuse. De cette façon, on pouvait pénétrer dans les autres prisons et s'entretenir un petit quart d'heure. Madame OSTROMECKA se trouvait dans une prison infecte. La société y était horrible, car il n'y avait pas seulement des prisonniers politiques, mais de toutes catégories, et ceux-là dominaient. Un brave pasteur protestant dont j'oublié le nom et qui habitait WILNO, ayant appris par sa fille le sort de Madame OSTROMECKA (qui appartenait à cette religion), lui donna les choses les plus utiles comme effets, vêtements, literie et quelques livres de prières. Sans ce hasard providentiel, elle n'aurait pas eu de quoi se vêtir et n'aurait rien eu pour reposer sa tête. Quant à moi, j'achetai aussi différents objets dans une boutique de juif qui était dans la cour. On y trouvait bien des choses, excepté les objets défendus. J'achetai donc une casquette, puis de la toile avec laquelle je me confectionnai deux énormes poches que je cousus à mon vêtement. Plus tard, lorsque j'eus un peu plus d'argent, je me permis un tel luxe que je me fis faire un costume avec des plis derrière, col droit, attaché avec des crochets et orné de fourrure. Mais ceci n'arriva qu'à TOBOLSK. Durant notre séjour à WILNO, arriva le jour des visites, jour béni entre tous. Pour moi, je ne me réjouissais que peu, n'espérant pas voir de figures amies. Cependant, j'eus bientôt la joie de voir sept personnes venues me rendre visite. Les personnes du dehors étaient obligées, avant de pénétrer dans la prison, de dire le nom du prisonnier qu'elles désiraient voir. Or voici comment les choses se passaient. Grâce à son emploi, un brave polonais boiteux venait chaque jour dans la prison. Il se chargeait en cachette de toute notre correspondance (c'est par lui que j'envoyai ma première lettre à mes parents et à l'oncle Théophile par la poste) et faisait différentes commissions. Il connaissait beaucoup de monde à WILNO, aussi s'empressait-il de répandre parmi eux les noms et prénoms de tous les prisonniers. <054> Nos noms se disaient de bouche en bouche lorsque l'un d'eux rencontrait un nom connu de lui, il s'empressait d'accourir, de dire le nom et prénom en toute sûreté et était aussitôt admis à pénétrer dans la prison. Les visites avaient lieu sous les yeux d'un officier et de quelques soldats, mais nous pouvions, malgré cela, causer librement et même on nous apportait quelques objets. La première personne qui vint me voir fut Mademoiselle BIRFRIEND, la propre soeur de mon camarade dont j'ai déjà parlé. Je ne la connaissais pas du tout. Par son frère, elle avait appris que nous avions été camarades, et sachant que j'arrivais de GRODNO où elle n'avait pas été depuis longtemps, elle voulait que je lui donne des nouvelles de son frère et de sa grand'mère. Je pus la satisfaire en tous points, mais lui cachai cependant quelques détails qui auraient pu la chagriner inutilement. Depuis le début de l'insurrection, la pauvre fille n'avait eu aucune nouvelle des siens. Je fus heureux de connaître la soeur d'un ami. Ensuite, j'eus la visite des deux demoiselles ANDRUSZKIEWICZ, que je ne connaissais pas non plus ; elles étaient les deux soeurs de Mademoiselle Victoire ANDRUSZKIEWICZ (aujourd'hui Madame Wladimir WYCZOTKOWSKA) qui était alors l'institutrice de mes soeurs. Elles me connaissaient de nom et venaient m'apporter deux boîtes de cigares et quelques plastrons ouatés pour mettre sur ma poitrine. Je partageai tout ceci avec mes camarades de chambrée. C'était un usage de donner quelque chose au prisonnier que l'on venait voir. Ainsi Mademoiselle BIRFRIEND me donna également du thé, du sucre, mais ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut une paire de manchettes de laine, qu'elle retira de ses mains, me priant de les accepter en souvenir d'elle. Je reçus aussi la visite de Madame PAWTOWICZ la cousine germaine de mon père, que mon oncle Félix connaissait très bien. Le pauvre vieillard fut très heureux de la revoir. Elle amena avec elle quelques autres personnes jeunes et même très jolies. Cette journée de visite fut un jour heureux, d'autant plus que je m'attendais à ne voir personne. Le 22 Mai, on nous fit savoir que nous allions repartir le matin même. A peine eûmes-nous le temps d'avaler un peu de thé qu'on nous donna l'ordre de quitter nos chambrées et de nous rendre dans la cour avec nos bagages. On eut soin de refermer aussitôt les portes de nos prisons <055> afin que nous n'y rentrions pas encore. Nous croyions partir de suite par le train, mais non, hélas, ! Nous restâmes dans la cour sous un soleil de feu jusqu'à quatre heures de l'après-midi, tant étaient longues les cérémonies préliminaires de départ. Les prisonniers qui ne devaient pas partir avec nous avaient tous été enfermés à clé. On fit venir seulement les femmes et les enfants des prisonniers, afin qu'ils partissent avec nous. Madame OSTROMECKA fut amenée à son tour, nous allions donc être de nouveau réunis. La chaleur était si forte que beaucoup d'entre nous burent trop d'eau, ce qui provoqua plus tard plusieurs maladies d'intestins qui nous donnèrent bien du souci. Vers midi arrivèrent quelques officiers envoyés pour nous passer tous en revue et enchaîner quelques uns ainsi qu'à GRODNO. On ne mettait des chaînes que pour la route. Tous ces préparatifs durèrent jusqu'à quatre heures. A la fin, les voitures pénétrèrent dans la cour et on y déposa les bagages, quelques femmes et les enfants qui devaient être conduits à la gare. Comme nos étions des centaines de prisonniers et les bagages de ceux qui partaient pour habiter la Sibérie étaient très nombreux, nos paquets furent vite perdus dans la masse et nous eûmes bien de la peine à les retrouver. Au moment de quitter la prison de WILNO, le gouvernement de cette ville, assisté de quelques employés, arriva pour nous demander si nous n'avions pas à formuler quelque plainte contre les employés de la prison afin, dorénavant, d'empêcher les abus, non seulement dans les prisons de WILNO, mais dans toutes les autres prisons où nous avions séjourné jusqu'à ce jour. Tout cela n'avait lieu que pour la forme, car bien que nombre des nôtres se soient plaints, on ne donna satisfaction à aucun d'entre nous. On nous fit des promesses qui ne se réalisèrent jamais. Ainsi, Madame OSTROMECKA se plaignit de la façon brutale avec laquelle on l'avait dépouillée de tout ce qu'elle avait à GRODNO. "A quoi êtes-vous condamnée ?" lui demanda le gouverneur en polonais. "A la déportation dans le gouvernement de IENISSEI". Le gouverneur lui tourna le dos et ne daigna même pas lui répondre. Certains d'entre nous se plaignirent d'un général appelé MIKOTZIOWSKI, lequel, bien qu'il n'en eut pas le droit, <056> leur fit raser la moitié de la tête et les ayant mis en rang, se moquait d'eux d'une façon outrageante. De plus, et bien que la loi russe le défendit, il les dépouilla de tout l'argent qu'ils possédaient. Cet argent leur avait été donné après leur condamnation en route et, par conséquent, devait être considéré comme une aumône faite aux prisonniers. La loi russe autorise à recevoir et à garder cet argent. Voler ainsi de pauvres gens dont toute la fortune consistait en quelques roubles, les laisser sans sou ni maille était un procédé inhumain et qui réclamait vengeance. Cet argent avait certainement dû rester dans la poche du général qui, ayant agi malhonnêtement, ne pouvait remettre ces sommes dans la caisse du gouvernement. Et que leur répondit le gouverneur ? Il déclara aux prisonniers que cet argent leur serait prochainement rendu. Cela se borna à cette promesse. Je puis affirmer la vérité de ces faits car, étant à TOBOLSK avec moi, ils reçurent une réponse négative. Lorsque tout fut installé dans les voitures, on nous fit sortir de la prison en nous comptant et en nous touchant de la main afin de bien s'assurer que nous existions. Devant la prison s'étendait un grand terrain non bâti et traversé par la route qui partait de la prison. Dès que nous fûmes dehors, nous vîmes que les deux côtés de la route étaient gardés par une haie de uhlans à cheval, les uns l'épée nue à la main, les autres avec des piques ornées de petits drapeaux. On nous fit mettre en rang deux par deux, on nous compta encore une fois et, enfin, nous partîmes. Les uhlans empêchaient quiconque d'approcher de nous et plus d'une personne qui s'avançait trop près fut blessée par eux, surtout dans les rues étroites que nous dûmes traverser. Beaucoup d'habitants de WILNO et surtout beaucoup de femmes assistèrent à cette triste procession. arrivés à la gare, chacun de nous reprit son bagage et l'on nous entassa dans des wagons sous l'escorte de soldats et d'un officier. Puis le train s'ébranla, nous emportant par DYNABOURG, PSKOW à PETERSBOURG où nous débarquâmes le troisième jour. A WILNO, on nous avait remis l'argent pour notre nourriture : quinze sous pour les ex-nobles et dix sous pour les autres. A ceux qui étaient condamnés à la déportation, on donna seize sous aux grandes personnes <057> et huit sous par enfant. Jusqu'à l'arrivée à destination dans le fond de la Sibérie, je dois dire que l'on ne nous donna jamais plus. En route, lorsque nous devions prendre nos repas, on s'arrêtait davantage en gare ; on envoyait vingt à trente soldats faire une sorte de haie qui entourait le train et la salle où nous mangions et à ce moment seulement on nous laissait sortir des wagons. Dans ceux-ci, nous étions littéralement étouffés, car le manque d'air se faisait sentir. De WILNO à St PETERSBOURG, il y a 210 verstes. Nous y arrivâmes à 11 heures du matin. On nous fit sortir des wagons et on nous enferma dans des salles de la gare dont toutes les issues étaient gardées par la troupe. Naturellement, on nous compta à nouveau. Nous ne restâmes là que quelques heures ; nous trouvâmes dans les salles des buffets où nous pûmes nous procurer à dîner, de la bière, du thé et du café. Madame la Générale TAMIECKA et quelques autres dames s'occupèrent de nous distribuer des vêtements, du linge, du thé, du sucre, etc... ramassés pour nous par souscription. Nous eûmes l'autorisation de voir les personnes de nos amis qui habitaient la ville. On nous permit même de les envoyer prévenir de notre arrivée. Beaucoup d'entre nous profitèrent de cette permission. Quant à moi, je ne m'attendais nullement à rencontrer ici deux de mes cousins : Albin DZIEKOWSKI qui attendait de jour en jour son frère Charles étudiant et Alexandre SNIECKA qui habitait St PETERSBOURG, depuis l'événement survenu au début de l'insurrection : on brûla leur propriété DOUBIZNA, on tua son père et tous les domestiques, tous innocents. Cette affaire eut un grand retentissement et fut connue de tous. Je vis là aussi Monsieur Roman MATACHOWSKI que je ne connaissais pas mais dont le frère avait été arrêté en même temps que moi. Je lui donnai des nouvelles de son frère dont il n'avait que bien peu de nouvelles, ses lettres devant passer par la censure du gouverneur militaire. A St PETERSBOURG, nous laissâmes quelques malades et fîmes route sur MOSCOU. ------ MOSCOU ------ Après un jour et demi de voyage, nous arrivâmes à MOSCOU à deux heures du matin le 26 Mai 1864 à 606 verstes de St PETERSBOURG. Tout le chemin parcouru entre WILNO et MOSCOU m'était bien familier : il ne <058> présentait rien de particulier, surtout dans l'état d'esprit dans lequel je me trouvais. Jadis, je me sentais heureux de parcourir cette route, car elle me permettait de me rendre plus vite et à un prix moins élevé que par la poste auprès de ma famille. Aujourd'hui, au contraire, j'eus préféré un moyen de locomotion moins rapide, afin de ne pas m'éloigner si vite de mon cher pays. De plus, je me sentais malade et cela me décourageait encore davantage. Ma seule consolation était de sentir près de moi mon oncle, Madame OSTROMECKA, ce qui rendait moins pénible la séparation d'avec mes parents et avec ma patrie. Mais cette seule joie me fut bientôt enlevée. Dès notre arrivée à MOSCOU, nous tous, quarante condamnés aux travaux forcés, fûmes séparés des autres comme au Jugement Dernier. Mon oncle et Madame OSTROMECKA, condamnés seulement à la déportation, furent aussitôt emmenés avec les autres dans une prison plus confortable. Je connaissais MOSCOU, y ayant suivi les cours à l'Université ; je tâchai de m'informer de suite auprès des soldats de la distance que nous avions à parcourir pour arriver à notre prison, d'autant plus que je me sentais très affaibli et une longue marche m'effrayait. Mais aucun ne voulut me répondre. Je me traînai jusqu'à la prison distante de plusieurs kilomètres. De la rue MIASNICKA, nous passâmes auprès de la poste, puis non loin du Grand Théâtre, près de l'Université dont la vue me serra le coeur. Quelques temps auparavant, je venais là, joyeux, travaillant plein d'espoir en l'avenir... et maintenant... Enfin, nous passâmes devant l'église russe de SPASA WULIKOWO. De la rue WASKA, on nous fit entrer par une porte qui n'avait rien en elle qui ressemblât à une porte de prison, sinon sa saleté. Nous pénétrâmes dans une petite cour qui était comme le vestibule de notre prison. Là habitait le "smotrytel". on le réveilla. Il sortit tout endormi et, tenant la liste qu'on lui avait remise, il nous appela tous un à un. A mesure nous sortions par une petite porte et nous nous trouvions dans une seconde cour. Ensuite il alla se recoucher et on nous conduisit plus loin. Bientôt, nous arrivâmes devant un bâtiment sans étage, affreusement sale et vieux, devant lequel des soldats montaient la garde. Cet aspect extérieur faisait <059> pressentir ce que serait l'intérieur. Il suffit de dire que, très peu de temps auparavant, ce bâtiment renfermait les écuries des chevaux des gendarmes : aujourd'hui on le trouvait bon pour loger les condamnés aux travaux des mines. Les pièces conservaient encore l'empreinte de leur précédente destination. Si on nous traite ainsi au début, que sera-ce en Sibérie ? Comment serons- nous donc traités lorsque nos serons arrivés au lieu de notre destination, là-bas dans les mines, puisqu'on agissait ainsi, dans la capitale, envers nous ? L'heure était encore très matinale : mon fardeau sur les épaules, je parcourus tous les coins, m'arrêtant à regarder ceux qui dormaient car la prison était déjà pleine de prisonniers cherchant à découvrir quelque visage ami. Plus de cent personnes dormaient là, étendues sur des planches, comme des lazares. Je les examinais tous attentivement, me penchant sur eux car il faisait encore sombre. Tous dormaient calmes ; rarement l'un d'eux entr'ouvrait les yeux, me regardait et ne reconnaissant pas en moi une personne amie, il se retournait et se rendormait aussitôt. Tous reposaient avec des traits calmes, tranquilles : tout de suite on voyait que ces prisonniers n'étaient pas des criminels rongés par le remords de conscience, mais de malheureuses et innocentes victimes. C'est pendant notre sommeil que notre âme se reflète le mieux sur nos traits. L'esprit ne recevant plus par les sens aucune sensation du monde extérieur, rentré en lui-même, libre de tout ce qui l'entoure, se reflète plus librement sur nos visages. Ici on reconnaissait bien vite des Polonais martyrs ! Par moment leurs visages exprimaient la joie, un sourire errait sur leurs lèvres. Peut-être alors rêvaient-ils au pays, à leurs familles, à leurs fiancées, à leurs amis ; peut-être se voyaient-ils libres au milieu de tous les leurs, libres de ce sort affreux que l'ennemi leur réservait. Hélas, le rêve ne dure pas toujours et bientôt, il faut se réveiller à la réalité pour souffrir encore davantage de sa propre misère. En passant auprès de tous ces malheureux, j'en reconnus deux : KEPSKI, camarade d'Université et Valentin KIERONOWSKI, employé à PROUJANY qui, par erreur, se trouvait parmi nous. Puisqu'ils dormaient tous les deux, je ne les réveillai pas. <060> Je m'étendis sur un banc, croyant aussi m'endormir et rêver des miens, mais ni le sommeil ni le rêve ne vinrent calmer ma souffrance. J'avais froid et pour me couvrir je n'avais que mon vêtement trop court et sur ma tête, je mis mon sac. Si je me couchais sur mon vêtement, je grelottais de froid et si je le mettais sur moi pour me servir de couverture, le banc me semblait bien dur. A la fin, je me serais peut-être endormi par la fatigue, car le soleil se levant, la température devenait moins froide, mais chacun commença à s'agiter et à se lever ; il se fit du bruit, du mouvement et, enfin, on se reconnut, on causa si bien que je remis mon repos à plus tard. Ici on nous nourrissait et très mal. Nous étions obligés de nous faire venir des repas de la ville avec notre argent. Heureusement qu'on ne nous le défendit pas. Nous n'avions rien à faire. Toute la journée, nous nous traînions de coin en coin, de la maison dans la cour ne sachant à quoi nous occuper. Rien ne venait rompre la monotonie de notre existence ; nous ignorions ce que serait pour nous le lendemain. Loin de tout ce qui peut nous intéresser ici-bas, l'homme souffre et végète, se desséchant comme une plante qui ne peut se faire à un nouveau climat. L'homme n'est plus ici qu'un numéro dans les registres et le nom de "condamné aux travaux des mines" sert de risée aux Russes. Il nous fallait endurer ces plaisanteries et plus d'une fois il m'en coûta cher car, avec mon caractère emporté, je ne pouvais me taire. Je passai huit jours à MOSCOU, mais je ne restai pas toujours dans la même prison. Par un hasard heureux, un de nos camarades, condamné comme moi aux travaux, se trouva, par erreur, envoyé dans la même prison que mon oncle. Les Russes s'aperçurent de leur erreur et trois jours plus tard, ils le renvoyèrent chez nous. Profitant de l'occasion, mon oncle me fit savoir par lui que si, par un moyen quelconque, j'arrivais à rester quelques jours de plus à MOSCOU, je pourrais peut-être partir avec lui. Parmi nous, le bruit courait déjà que nous devions partir le lendemain. Que pouvais-je faire ? Exposer mon cas devant nos supérieurs n'aurait amené aucun changement dans l'heure de mon départ. Il me fallait donc user de ruse. Il n'y avait qu'un moyen et je m'en servis de suite. Nous passions tous les jours à la visite médicale ; je me déclarai malade et on m'envoya à <061> l'hôpital. En effet, je ne me sentais pas bien portant, mais pas assez malade pour ne pas pouvoir quitter l'hôpital le jour où je le voudrais. C'était ma seule planche de salut et j'y comptais. Ayant loué à mes frais une voiture, je fus emmené sous l'escorte de trois soldats à l'hôpital "CATHERINE". Pendant mon séjour à MOSCOU, lorsque je fréquentais les cours de l'Université, j'allais tous les jours à cet hôpital. Je le connaissais dans tous ses recoins. On y avait réservé pour les prisonniers quelques chambres : il va sans dire que nous étions bien mieux que dans notre prison. Je retrouvai tout de suite des amis, entre autres un Hongrois qui prit part à notre insurrection sous le nom de Jean PACANOWSKI. Ceux-ci me dirent que je pouvais sans crainte, par l'entremise du médecin qui passait la visite, écrire en ville et même faire quelques commissions. Profitant de cette aubaine, j'écrivis une seconde lettre à mes parents. Je me fis acheter une petite valise pour mettre mes effets et je pus communiquer avec mon oncle. Ce séjour à l'hôpital me fit du bien et je me remis bien vite. Mais si mon grand désir n'avait pas été de repartir avec mon oncle, j'aurais pu rester à l'hôpital durant de longs mois. En route, je pouvais être d'un grand secours pour mon oncle, vu son âge avancé ; seul, il n'aurait pu supporter un pareil voyage. Quatre jours après mon arrivée à l'hôpital, un de mes camarades de la prison de mon oncle s'y fit admettre pour échapper au départ qui devait avoir lieu le lendemain. Mon oncle, me disait-il, devait figurer au nombre des partants. Voulant me joindre à lui, je fis signer immédiatement ma feuille de sortie et je retournai à la prison, mais, à mon désespoir, je m'aperçus que mon oncle ne partait pas le lendemain : on m'avait donné un faux renseignement. Dans ma prison, je fis la connaissance du Docteur Ignace TOMKOWICZ, de Melchior WANKOWICZ, de Melchior FIODOROWICZ et de quelques autres encore. Le 2 Juin au matin, on nous lut la liste de ceux qui devaient partir le jour même. J'étais du nombre. C'était un Dimanche. On nous compta, on nous recompta plus de dix fois et, à la fin, nous quittâmes la prison. Nos bagages avaient été emportés aussitôt qu'il fut question de notre départ, à la gare pour la direction de NIJNI-NOVGOROD où nous devions nous rendre. <062> La gare était éloignée de la prison de plusieurs kilomètres. On ne nous y conduisit pas tout de suite : il nous était réservé une surprise à laquelle nous ne nous attendions nullement. A cet effet, on nous fit entrer dans une maison située hors de la ville non loin de la gare et ayant une destination toute spéciale. Depuis longtemps, il existe en Russie un usage qui consiste à donner une aumône aux prisonniers sans égard à leurs rangs et à la place qu'ils occupaient dans la société. De même il existe un autre usage qui consiste à racheter vers Pâques les prisonniers condamnés pour dettes, ce dernier usage ayant plutôt un caractère religieux. Cet usage n'est répandu que dans les classes inférieures de la société et surtout parmi les marchands. L'usage de faire l'aumône aux prisonniers se faisait deux fois par semaine, le Jeudi et le Dimanche, ce qui n'était pas exagéré vu le nombre de malheureux prisonniers que l'on transportait. Cette aumône ne nous était pas donnée par sympathie pour nous, ni par pitié pour notre misère. Bien au contraire, le peuple russe tout entier voyait en nous des criminels coupables envers le Tzar, le second Dieu. En donnant cette aumône, ils disaient à chacun "pryjniy vadi Chrysta" et il s'offensaient si on la rejetait. Cette triste cérémonie dura quelques heures. Vers onze heures, v'est-à-dire lorsque nous arrivâmes, on nous offrit un déjeuner offert par les "vieux croyants" se composant d'un plat de choux avec de la viande et de la "kasza" au beurre. De plus, du pain de seigle et du "kwas". Nous étions au nombre de cent en comptant les prisonniers de droit commun qui, cependant, furent servis à part. Nous étions servis sur des grandes tables dans des écuelles de bois et nous avions également des cuillers en bois. Durant tout le temps que nous fûmes dans cette maison, il nous était interdit de fumer, car on nous avait prévenus que par cela même, nous aurions fortement contrarié les "vieux croyants". Ceux d'entre nous qui avaient l'habitude de fumer furent très malheureux, surtout après le repas, heure à laquelle on ressent le plus le besoin. Après le déjeuner, on nous amena dans une autre pièce et en traversant une salle, nous aperçûmes une énorme table couverte de petits tas de monnaie de cuivre. Devant la table se tenait un pope russe, quelques <063> vieilles femmes et des vieillards. On nous fit mettre sur deux rangs de façon à laisser un passage libre entre nous. Puis la porte se referma sur nous ; nous n'y comprenions rien. Tout à coup, les portes se rouvrirent et nous aperçûmes un vieillard tout voûté vêtu d'une grande redingote "sarafan" prenant et tenant à la main une écuelle de bois remplie de menue monnaie. Passant près de nous, il nous remit à chacun un sou (kopeck). Quelques minutes après, un autre vieillard apparut et fit la même chose. Nous comprîmes alors qu'on nous faisait l'aumône et nous pensions que cette cérémonie allait prendre fin, ce dont nous n'étions pas fâchés. Il est facile de s'imaginer ce que cela avait de pénible pour nous. On accepte plus volontiers une invitation à dîner, mais être obligé de tendre la main pour recevoir une aumône est un sentiment très douloureux, une sorte d'humiliation et l'homme se dit alors :"que suis-je donc devenu?". Il est vrai que nous recevions bien quelques vêtements, quelques menus objets de nos compatriotes, c'est toujours une aumône, direz-vous. Mais cela peut-il se comparer à une aumône faite par une main ennemie ? Ces Russes-là ne nous avaient fait aucun mal, mais le seul nom de Russe remplit notre coeur de haine et de dégoût. Quelle atroce chose d'être obligé d'accepter une aumône comme un mendiant. Ensuite nous vîmes entrer quelques vieilles femmes comiques d'aspect, mais au bout d'une heure et demie, nous en avions assez de toute cette exhibition, nous étions fatigués et ennuyés au dernier point. On nous donna non seulement des sous, mais des oeufs cuits, des concombres, des gâteaux, des ceintures de laine, des rubans, etc... Puis lorsque la cérémonie allait enfin se terminer, le pope, enhardi par notre bonne tenue, nous donna à chacun une imitation de Jésus-Christ en russe et écrite selon la religion orthodoxe. Que pouvions- nous faire ? Il nous fallait accepter ce cadeau, ce qui mit le pope en joie. Pour prouver combien de temps avait duré cette pénible cérémonie, il me suffit de dire que nous ramassâmes ainsi chacun 6 roubles. Nos poches étaient gonflées de sous. Enfin, on nous conduisit à la gare et l'on nous fourra tous dans des wagons à fenêtres grillagées où nous étions tellement à l'étroit que nous manquâmes d'étouffer. Il nous était interdit de descendre des wagons <064> durant tout le trajet de MOSCOU à NIJNI-NOVGOROD, c'est-à-dire durant 14 heures (390 verstes). Après une nuit et une matinée de voyage, nous arrivâmes enfin à l'endroit ou se termine le réseau de chemin de fer de Russie. -------------- NIJNI-NOVGOROD -------------- Nous arrivâmes le 3 Juin à NIJNI-NOVGOROD. Cette ville possède le plus grand marché de Russie. Elle est bâtie au bord de la Volga non loin de sa jonction avec la rivière Oka. Sa gare est située sur la rive gauche du Volga et le pays est si plat que quoique la gare soit à une verste et demie de la ville, on la découvre tout entière. Beaucoup de maisons sont entourées de grands arbres ; elles sont bâties sans symétrie aucune. Au-dessus de la ville, on aperçoit la citadelle et, à droite, au sommet d'une montagne, on découvre une vieille tour en ruine, reste de quelque ancien château. Tout cela ne manque pas de pittoresque et anime le tableau. Le fleuve dont les eaux étaient hautes à cette époque de l'année apparaissait comme un large ruban se déroulant au pied de la ville et au-delà. Les rives sont plates. Depuis notre arrivée, nous stationnions dans les alentours de la gare. Tous ces parages étaient pleins de sortes de granges fermées à l'époque où nous y étions et qui ne s'ouvraient qu'au moment des grandes foires. Ce sont de grands bâtiments appartenant soit à l'Etat, soit à des particuliers, construits en pierres ou en bois, selon les produits qu'ils doivent contenir. Nous traversâmes des rues formées par l'ensemble de ces bâtiments, et nous atteignîmes le fleuve que nous dûmes traverser par un bac. A partir du 24 Juin, époque à laquelle a lieu le grand marché et lorsque les eaux sont plus basses, on met le pont mobile. Le jour de notre arrivée, la chaleur était très forte et pour atteindre la rivière, nous avions dû marché, chargés de nos bagages, aussi étions-nous éreintés et sans forces. Sur le fleuve, nous nous reposâmes un peu. Sur la rive opposée, nous apercevions une rue montant vers la ville et, de là, une grande quantité de personnes ayant les yeux fixés sur nous et très intriguées de notre arrivée. Le fleuve était si large que nous ne pouvions distinguer les figures. Les Polonais n'auraient pu être si libres et y en aurait-il eu autant ? Et cependant, notre <065> arrivée en ville ne pouvait tant éveiller la curiosité des Russes. Mais nous ignorions que les Russes considèrent la Volga comme un second Styx et sur l'autre rive, on ne nous surveillait plus autant. On pouvait sortir librement en ville sans escorte : ils ne craignaient plus que nous puissions repasser le fleuve. Si Charon n'a jamais vu reparaître un seul de ceux qui l'aient traversé, je crois que les Russes ne peuvent pas en dire autant. C'étaient donc les nôtres que nous apercevions : ils profitaient de la quasi liberté qu'on leur laissait pour accourir sur la rive cherchant à découvrir quelque visage ami. Parmi eux, beaucoup étaient seulement des déportés habitant NIJNI-NOVGOROD. Il était bien rare qu'on ne se retrouvât pas : quand ce n'était pas un compatriote, c'était un camarade de prison ou de route. Nous traversâmes toute la ville et, à l'autre extrémité nous aperçûmes notre refuge "étape" que nous ne connaissions pas encore. Mais ici comme ailleurs on nous sépara. Ceux condamnés aux travaux allèrent à l'étape et les autres simples déportés occupèrent une grande maison située près du gymnase et ayant un grand jardin. Sans aucune surveillance, leur sort était à envier en comparaison avec le nôtre. On appelle "étape" une prison construite en bois. Au milieu de la cour, on voyait les bâtiments destinés à abriter les prisonniers et les soldats qui nous accompagnaient d'une étape à l'autre. Toutes les fenêtres étaient grillagées. Tout autour se trouvaient les cuisines, l'habitation du gardien de l'étape, les écuries, les puits, etc... Ces étapes se rencontraient tous les vingt ou trente verstes et cela à travers toute la Russie. Elles sont spécialement destinées aux prisonniers allant vers la Sibérie. Toutes ces étapes se ressemblent à l'exception de celles qui s'étagent entre PERM par les montagnes vers le district de TOBOLSK où les bâtiments sont peints en jaune de sorte qu'on les distingue déjà de loin. Ces étapes sont d'une saleté repoussante : elles pourraient servir de champ d'observation à un naturaliste qui voudrait s'occuper spécialement de l'étude des insectes de la famille des "aptères" comme on les nomme en zoologie. Dirai-je aussi toutes les incommodités qu'il nous fallait endurer soit par la faute du gardien ou bien des officiers : nous n'avions pas d'eau potable pour boire et <066> cuire nos aliments, pas de bois pour nous chauffer et pas de literie. C'est à NIJNI-NOVGOROD que je pénétrai pour la première fois dans cette sorte d'habitation. J'y séjournai huit à dix jours.. Durant ce temps, je parvins à aller plusieurs fois en ville. Ce n'était pas sans peine que j'obtenais cette faveur. Généralement, nous demandions à l'officier la permission d'aller à plusieurs pour faire quelques achats. On nous laissait partir escortés de deux ou trois soldats, sans armes. Mais aussitôt que nous étions en ville, chacun de nous prenait une direction différente et les soldats ne sachant que faire guettaient seulement notre retour afin de se joindre à nous. De retour, nous leur donnions quelques sous. De cette façon, je visitai bientôt toute la ville et je la trouvai fort intéressante. Les maisons sont toutes entourées de jardins qui embellissent et rafraîchissent la ville. Mais on ne rencontre aucun jardin fruitier, le climat étant trop rude. Au pied d'une colline élevée, on vient d'ériger une église catholique qui, par ses petites dimensions, mériterait plutôt le nom de chapelle, mais elle est neuve, propre et de bon goût. On y voit quelques tableaux d'un peintre de talent. En me promenant ainsi par la ville, je me sentais tout heureux ; j'avais peine à croire à cette liberté d'un moment et, involontairement, je me retournais de temps en temps, pour voir si, en réalité on ne me suivait pas. Malgré la chaleur qui était torride, j'étais content de me traîner toute la journée par les rues, jouissant de ce semblant de liberté. C'est alors que je me fis photographier chez WISILJEW et j'envoyai de NIJNI-NOVGOROD une de mes photographies à mes parents et à mon oncle Théodore GALOFF. J'en étais tout heureux car mes parents pourraient voir grâce à cet envoi que je n'étais pas trop maltraité : peut-être même me croiraient-ils libre : mon costume pouvait également les tranquilliser à cet égard. Ce fut dans cette ville que je rencontrai mon camarade Lucien KRASZEWSKI. Il était là avec sa femme et son enfant en route pour KUNGUR où il était assigné à résidence. Lorsque je rentrais à l'étape, j'étais toujours de mauvaise humeur, non seulement de me sentir sous les verrous, mais à cause des nombreuses incommodités dont il nous fallait tant souffrir. Nous y étions <067> très à l'étroit, une odeur insupportable y régnait, on manquait d'air et, de plus, la chaleur était intolérable. De plus, les insectes dont j'ai parlé plus haut ne nous laissaient pas dormir la nuit. Jadis, un professeur de zoologie nous disait que ces horribles insectes pouvaient d'un seul coup franchir une distance égale à mille fois leur longueur. Je crois que loin d'être exagéré, ce chiffre était encore trop minime, car nous ne pouvions leur échapper : ces bêtes nous rejoignaient partout. Fatigué de me retourner sur la planche qui me servait de matelas, j'allais m'étendre dans la cour sur la terre nue. Là je m'étais à peine reposé quelques instants, me réjouissant à l'idée de pouvoir enfin dormir, j'étais, hélas, bientôt assailli par des centaines de ces insectes qui me dévoraient impitoyablement. Les nuits étaient alors courtes et claires. La température était la même la nuit et le jour : vers le matin seulement la fraîcheur se faisait un peu sentir, les insectes fuyaient ; fatigué, la tête lourde, je m'assoupissais pour une heure. Cette semaine de souffrance fut dure à supporter. Au bout de quelques jours, je louai chez un soldat une paillasse et un oreiller, pensant que le manque de literie était cause de mon insomnie. Mais cela ne servit à rien. Nous faisions nous-mêmes notre cuisine. Les jours où je n'allais pas en ville, j'errais de place en place, inoccupé et malheureux. La chaleur nous enlevait le peu de forces que nous avions et nous rendait apathiques et las. Nos soirées étaient un peu moins tristes, car nous nous réunissions tous dans la cour intérieure et nous chantions quelques romances et des chants patriotiques. Je n'aimais pas les chansons joyeuses : elles ne s'harmonisaient pas avec mon état d'âme : elles résonnaient à mes oreilles comme une amère ironie à notre propre détresse. Je n'oublierai jamais l'impression que produisait sur moi le chant des prisonniers, "le chant du jeune homme déporté en Sibérie" : "Le vent impétueux souffle sur le steppe déserte "Et soulève vers le ciel des tourbillons de neige "Et le blanc tourbillon se brise et se disperse "Comme sous l'ouragan la poussière épaisse "Chassée par la neige dans un tourbillon mouvant comme la vague <068> "Une Kebstka se dirige rapide sur la route du Nord "Ses clochettes tristement tintent dans le lointain "Comme le glas funèbre des trépassés "Dans la Kebstka on distingue la silhouette d'un jeune homme "Son regard était triste mais fier "Son visage animé se colorait d'une fugitive fraîcheur "Qui pourtant devait bientôt disparaître "Et auprès du prisonnier un gendarme, des fers à ses pieds "Les fers sont pesants aux pieds du prisonnier "Le prisonnier est jeune ; mais pourquoi est-il enlevé ? "D'où vient -il ? Quel est son crime ? Dieu seul le sait. "Il se penche hors de la Kebstka, il secoue sa tête "Peu lui importe la colère du gendarme "Il tourne les yeux vers le pays natal "Et il se met à chanter : "C'est en vain que mes yeux, c'est en vain "Que mes yeux se tournent vers l'Ouest "Là où mon pays disparut à l'horizon nébuleux "Je ne le reverrai plus jamais "Je ne reverrai jamais ma famille "Ni ma maison ni ma mère "Ni ma fiancée bien-aimée "Je ne la reverrai plus jamais, jamais "Les lâches ont meurtri mes mains dans les fers "Mais ils ne pourront pas enchaîner l'âme libre "A bas les chaînes ; donnez-moi des armes "Je vous apprendrai ce qu'est la liberté" Ce chant connu universellement se chante sur des notes plaintives qui vont jusqu'à l'âme. Chanté alors par celui qui, avec une belle voix, était dans la même situation, pouvait être rendu avec un sentiment profond et réel. Il est facile d'imaginer l'impression que faisait sur nous tous ce <069> chant magnifique. (MICKIEWICZ a profondément senti la douleur déchirante de ce jeune homme, sa souffrance atroce lorsque pris à l'improviste, il se voit emporté vers la Sibérie au moment où il formait des rêves d'amour, de gloire et de bonheur et qu'il se sent impuissant à lutter contre son propre malheur). J'ai toujours gardé ce souvenir. C'était à la nuit tombante, réunis en grand nombre devant la prison, nous entourions notre chanteur : lui restait debout devant nous la tête haute et découverte : des larmes coulaient dans ses yeux ; sous son pauvre costume de prisonnier, il nous paraissait comme inspiré. Lorsqu' il chantait c'était avec tant d'expression et dévoilait alors si bien l'état de son âme et celui de tous ceux qui l'écoutaient dans un silence solennel. Seules nos larmes prouvaient que chaque accord de ce chant trouvait un écho au fond de nos coeurs. Durant mon séjour à NIJNI-NOVGOROD, un violent incendie éclata en plein jour. Tous les bâtiments servant à la foire furent détruits. Heureusement qu'il nous était interdit de traverser la rivière, sans quoi les Russes nous auraient accusés d'en être les auteurs. S'ils avaient pu le faire, nous aurions encore été plus cruellement espionnés ; nous n'aurions pu aller en ville, etc... Nous remercions Dieu de ne pas nous avoir ôté ce peu de liberté. Au bout de huit jours, j'attendais l'arrivée de Madame OSTROMECKA et de mon oncle lorsque j'appris qu'une troupe énorme des nôtres arrivait de MOSCOU et était à la porte de l'étape. Nous nous précipitâmes à leur rencontre, mais les portes étaient encore fermées. Par les fentes de la porte, nous cherchions à apercevoir quelque figure de connaissance. Ne pouvant rien distinguer, je préférai demander à un homme qui se trouvait devant la porte s'il ne pourrait pas me dire si parmi eux se trouvait Félix OKINCZYC et Madame OSTROMECKA. J'étais bien tombé car je m'étais adressé à HUWALD, maréchal à BIATOSTOCK qui était l'un de leurs amis et faisait partie de leur compagnie. Je me sentis tout heureux d'être réuni à eux et quoique bien à l'étroit dans l'étape, nous serions tous ensemble. A peine avais-je eu le temps d'embrasser mon oncle qu'on l'emmena <070> dans une baraque de la ville, car il n'était condamné qu'à la déportation. Madame OSTROMECKA resta avec nous. Le lendemain, je parvins à aller voir mon oncle. La maison qu'il habitait se trouvait en dehors de la ville après des magasins militaires. La maison était faite en planches et ressemblait plutôt à une écurie. Je trouvai mon oncle qui logeait là avec HUWALD. Nous convînmes avec mon oncle qu'en raison de noter prochain départ, nous demanderions au colonel de la garnison duquel cela dépendait de nous faire partie ensemble. On nous avait dit que c'était un brave homme, qu'il ne nous le refuserait pas et c'est ce qui arriva. La pauvre Madame OSTROMECKA s'épuisait dans l'étape : on ne lui permit pas une seule fois de sortir en ville. Sa seule distraction était les visites quotidiennes de personnes amies et qu'elle avait connues dans la prison de mOSCOU. Nous recevions aussi les visites de nos compatriotes qui étaient partis avant nous, et étaient condamnés à habiter NIJNI-NOVGOROD. On les laissait pénétrer auprès de nous sans difficulté. ce fut alors que je vis Charles DZIEKOWSKI qui venait à NIJNI-NOVGOROD pou revoir son frère Albin. Ce fut le dernier Polonais libre que je vis. C'était comme un dernier adieu avant mon énorme pèlerinage. Il faut dire ici que les condamnés aux travaux des mines pouvaient, après avoir terminé leur temps, obtenir en Sibérie quelques secours au début et une pièce de terre à défricher. Nous devions poursuivre notre route par bateau à vapeur sur la Volga, l'Oka, la Kama jusqu'à PERM. La distance à parcourir était de 1 500 verstes. On commença les préparatifs du départ. On établit les listes de ceux qui devaient partir et je vis de suite que je m'embarquais avec mon oncle et Madame OSTROMECKA. Dès ce moment, nous ne nous quittâmes plus. dans notre étape, on logeait aussi les criminels. Ils avaient seulement un bâtiment spécial et on les enfermait pour la nuit. Dans la journée, ils circulaient dans la cour qui était commune avec nous. Ils ne nous causèrent aucun ennui. Voici pourquoi : bien que beaucoup d'entre eux fussent sans moralité et capables de commettre les plus grands crimes sans le moindre remords de conscience, ils avaient pour principe et ils n'y dérogeaient pas <071> qu'il fallait toujours respecter ses camarades de prison, étant des hommes de la même catégorie qu'eux. S'ils nous avaient fait quelque chose, nous n'aurions eu qu'à nous plaindre à leur chef choisi parmi eux pour maintenir la paix et le bon ordre, et aussitôt justice nous eût été rendue. par la suite, se trouvant avec eux sur les bateaux, dans les étapes et les prisons de Sibérie, je les connus de plus près. Plus tard, l'aurai l'occasion d'en parler. Je dois dire encore qu'ils étaient tous enchaînés et qu'il fallait voir avec quelle adresse ils parvenaient à retirer et à remettre leurs chaînes qui semblaient si bien rivées. Ils les gardaient toute la journée, mais ils les enlevaient pour la nuit. Un de nos prisonniers gardait des chaînes aux pieds (il s'appelait KOSOPOLSKI) parce qu'il s'était évadé de la prison de KOWIENSK pour aller chez un ami où il devait dire adieu à sa fiancée. Il se fit dévoiler par un forçat et grâce à une somme minime, le secret d'enlever les chaînes. C'est ainsi que deux criminels débarrassés de leurs chaînes parvinrent à s'échapper de l'étape. Le lendemain matin;lorsque les gardiens s'en aperçurent, il se fit beaucoup de bruit, mais les recherches demeurèrent vaines. La ville de NIJNI-NOVGOROD est entourée de grandes forêts où il leur était facile de s'enfuir. Une évasion semblable ne pouvait se faire qu'avec l'aide du dehors. cet incident éveilla en moi pour la première fois l'idée d'évasion. L'envie ne m'en manquait pas ; je me fus volontiers enfui de suite, mais j'entrevoyais une foule d'obstacles insurmontables. J'avais trop peu de personnes de connaissance alors et je n'aurais pas eu tout le secours nécessaire. Il me fallut donc abandonner ce projet pour l'instant. Mais cet incident fut comme un grain qui germa dans ma tête, y prit racine et vie, grandit pour produire ensuite ses fruits. ---------------------- Sur le bateau à vapeur ---------------------- Nous devions quitter NIJNI-NOVGOROD le 13 Juin. Nous étions au nombre de quatre cents. Depuis le matin on ne nous laissa pas un moment de répit. On nous compta, on nous recompta, enfin on nous plaça en rang et sous bonne escorte on nous emmena au bord du fleuve. La rive est belle. La rue qui mène au port descend en pente douce vers la rivière et se trouve bordée <072> d'arbres. La ville s'élève sur une montagne couverte d'herbe et d'arbres. Le fleuve est envahi par les bateaux à vapeur, les barques, les radeaux de formes et de grandeurs différentes. L'autre rive est plate et nue et se confond avec l'horizon. Tout cet ensemble présente un spectacle majestueux. Vêtus de blouses de différentes couleurs ou de vêtements blancs car il faisait très chaud, notre troupe ajoutait une note pittoresque à ce tableau. Mais il n'eût pas fallu alors sonder nos coeurs et l'état de nos esprits, le tableau en aurait été attristé. Nous n'étions ni les premiers ni les derniers, hélas, qui nous trouvions groupés sur cette rive nous embarquant pour ce triste voyage. La Compagnie des bateaux à vapeur avait pris l'engagement de transporter par an 45 000 prisonniers de NIJNI-NOVGOROD à PERM. Et ce transfert ne dura pas seulement une année. Aujourd'hui encore durent ces transferts et, en plus, combien des nôtres se rendent à PERM par voie de terre. Quel effroyable chiffre cela doit faire ! Notre bateau à vapeur était amarré au quai prêt à partir ; derrière lui, il y avait une gabarre réunie au bateau par quelques planches. le bateau à vapeur ne présentait rien de particulier sinon qu'il se mouvait à l'aide de deux roues placées sur les côtés. La gabarre mérite que j'en fasse une description plus détaillée. Elle servait uniquement aux hommes ; les femmes étaient logées dans les cabines du bateau à vapeur. La gabarre qui allait nous emmener avait dû servir dernièrement à transporter du blé et de la farine, car nous en trouvions des restes un peu partout. Tout le fond de la gabarre, assez profond du reste, fut partagé en deux étages. Au milieu on avait laissé un passage sur toute la longueur. De prime abord, il n'y avait que de petites lucarnes tout en haut comme dans un grenier. On se décida ensuite à en percer pour l'étage inférieur. Mais ces prises d'air étaient en si petit nombre que le manque d'air se fit cruellement sentir quand nous fûmes tous embarqués. En haut à chaque extrémité de la gabarre, on avait pratiqué deux entrées par lesquelles on pénétrait par un escalier aux étages inférieurs. Une troisième entrée servait uniquement aux criminels et conduisait dans une partie de la gabarre dans laquelle les forçats étaient enfermés la nuit. Le pont était entouré <073> d'une haute palissade. Au centre il y avait des cabines recouvertes d'un toit très plat. L'avant et l'arrière étaient libres et destinés à recevoir les différents appareils servant à la navigation. Dans les cabines habitaient l'officier de la gabarre, les soldats, le médecin, de plus on y voyait la cuisine et l'infirmerie où l'on pouvait tout au plus loger trois ou quatre malades. Le mât dominait tout ce que je viens de décrire et autour des cabines il y avait encore un passage assez large. La longueur de la gabarre était de vingt brasses et sa largeur de trois brasses et demi. Nous y étions très à l'étroit. Quand nous fûmes embarqués, nous trouvâmes déjà sur la gabarre, installés, les soldats et l'officier. Le médecin ne tarda pas à arriver ; nous pouvions donc partir. Mais il nous sembla qu'on attendait encore quelque personnage. Enfin, ce dernier arrivé, c'était quelque colonel russe à qui incombait la charge de nous embarquer sur le bateau à vapeur. C'était un gros homme avec un binocle sur le nez. Il passa tout en revue, ne demanda rien à personne, mais ses traits exprimaient la colère. Peut-être avait-il mal dormi ou son dîner de la veille lui pesait-il encore sur l'estomac. Circulant partout, il semblait chercher une victime : enfin l'occasion se présenta et il trouva une proie sur laquelle il put librement assouvir sa rage. un soldat montait la garde sur le pont et était tant soit peu ivre. Il remarqua que la baïonnette que le soldat tenait était un peu penchée et que lui-même avait du mal à se tenir debout. Furieux, il se précipita sur le soldat et lui asséna un tel coup de poing sur la figure que la peau se fendit et que le sang jaillit. A cette époque, il était déjà interdit en Russie aux officiers supérieurs de frapper un soldat sans jugement préalable. Dans ce cas, le colonel aurait dû faire arrêter le soldat et lui infliger une punition. Il méritait en effet une réprimande, mais il aurait fallu qu'elle lui fût donnée d'une façon moins barbare. Le colonel ne se contenta pas d'un seul coup de poing : il le frappa aussitôt de l'autre côté de la figure et aussi cruellement, deux fois, trois fois et bientôt sur les dents, sur le nez et sur les tempes. Le spectacle était affreux à voir. le soldat supportait tout cela avec patience et restait immobile : à la fin, son fusil lui glissa des mains, il tomba sur les <074> genoux et roula sans connaissance sur le pont. Ce spectacle qui eût été capable d'émouvoir une pierre ne fit aucune impression sur le bourreau qui trouvant le châtiment encore insuffisant le fit arrêter. Que faut-il remarquer : la sainte et surhumaine endurance des soldats ou la barbarie inouïe des officiers ? Il est difficile d'y répondre. Si, de nos jours, la Russie semble plus civilisée que jadis, ce n'est qu'en apparence, car en réalité elle est restée aussi barbare qu'au temps d'Ivan le Terrible. Combien de Russes se comportant de la même manière que ce colonel jouent dans la société le rôle de libéraux et de philanthropes ! Il est bien peu probable que le peuple russe se révolte bientôt comme certains le présagent. En Russie, le peuple ne se fie pas à ses propres forces : il ne les sent même pas ; il tremble au seul nom du Tzar, son Dieu sur la terre qu'il croit plus puissant que le Dieu du Ciel. Une seule de leurs conspirations a-t-elle jamais réussi ? S'il s'est révolté un jour, c'est parce qu'il ne comprenait pas où on le menait alors, par conséquent, sa propre initiative était nulle. Ou bien c'étaient des soulèvements partiels et pour des raisons insignifiantes. Par exemple, le peuple s'indigna lorsque le gouvernement lui donna l'ordre de cultiver la pomme de terre, ce qui eut lieu, il n'y a pas encore très longtemps dans les districts du sud de la Russie. Il n'y avait pourtant pas de quoi verser leur sang. En Russie, le peuple est encore aveuglé et abruti par le despotisme. Il s'écoulera encore nombre d'années avant qu'une idée plus élevée naisse parmi sa population et pour laquelle elle saura lutter et vaincre. Après la pénible scène que j'ai racontée plus haut, on enleva le petit pont en planches qui reliait notre gabarre au bateau à vapeur. : on ferma la palissade et le bateau s'ébranla. Nous nous trouvâmes bientôt séparés de lui par un espace assez grand et relié à lui par un câble. Jusqu'à PERM, c'est-à- dire durant une semaine, aucun de nous ne descendit à terre, bien que le bateau à vapeur fît escale toutes les quelques heures pour charger du bois et des vivres. La nourriture se faisait sur la gabarre pour tous les prisonniers et c'est de là qu'on l'envoyait aux femmes. C'est en transportant ainsi la nourriture de la gabarre sur le bateau à vapeur qu'un pénible <075> accident arriva à la troupe de prisonniers qui nous suivait. Huit des nôtres périrent : ils étaient montés ainsi que cela se faisait aussi chez nous dans une barque et, se tenant au câble, ils avançaient vers le bateau à vapeur. Tout à coup, une brusque manoeuvre du bateau redressa le câble, la barque chavira et tous ceux qui s'y trouvaient tombèrent dans le fleuve. Il ne fallait pas songer à leur porter secours. Quelques soldats se noyèrent également en essayant de les sauver, et deux d'entre eux seulement qui savaient mieux nager arrivèrent après maints efforts à la rive. Mais aucun des nôtres ne fut sauvé. A peu de distance de NIJNI-NOVGOROD, nous quittâmes la Volga pour suivre l'Oka. Noter voyage était des plus monotones. Les rives étaient très dépeuplées, elles étaient en grande partie recouvertes de petits bois. Rarement, il nous arrivait d'apercevoir quelques oiseaux ou bien quelques chasseurs. Les rives étaient parfois très belles, mais je m'étais habitué à voir des endroits très peuplés, aussi cette solitude produisait sur moi une triste impression. Tout ce qui aurait pu faire le charme d'un pareil voyage : couchers de soleil se reflétant dans l'eau, brouillards du soir dans lesquels il nous semblait voir des tableaux fantastiques, fontaines d'étincelles que lançaient sur le fond noir de la nuit les bateaux que nous croisions, etc... tout cela aurait pu me distraire si ce n'était la pensée obsédante que je m'éloignais de plus en plus de mon pays et que d'heure en heure je m'approchais des chaînes éternelles dans les mines de la Sibérie. Nous croisions parfois des pêcheurs. ils se tenaient par groupe de plusieurs, chacun d'eux se tenant dans une toute petite barque qui se balançait comme une plume sur l'eau. Ils se mettaient en rond et chacun d'eux soutenait un coin d'un énorme filet, à vrai dire c'était un joli tableau. Mais rien ne pouvait me distraire, même un moment : aussitôt que mon esprit cherchait à s'arrêter sur un tableau plus gai ou plus riant, l'image de mon triste avenir se dressait devant moi et l'emportait sur toute autre pensée. J'avais en moi comme une voix intérieure qui s'élevait pour m'avertir de ne pas oublier que rien, désormais, ne peut plus me distraire. Nous nous traînions toute la journée sur notre gabarre, allant de <076> place en place, tantôt en bas, tantôt sur le pont ou sur le toit des cabines. Nous manquions tellement de place et surtout d'air que certains d'entre nous préférèrent s'installer sur le pont et s'exposer ainsi à la chaleur du jour et à l'humidité et au froid pénétrant de la nuit plutôt que de respirer l'air empesté des étages inférieurs. C'est à grand peine que nous obtînmes cette permission de notre officier : il craignait peut-être que l'un de nous ne tombât à l'eau. Mais le toit était plat et la gabarre traînée par le bateau remuait à peine. De plus, le pont était entouré d'une haute palissade et nous nous aperçûmes par la suite que dans les endroits les plus resserrés de la rivière, lorsque notre gabarre butait contre le rivage, nous pouvions rester là en toute sécurité. Malgré ces chocs, la gabarre se balançait très peu. Durant la journée, les criminels venaient se joindre à nous. Ils jouaient entre eux à différents jeux et toujours pour de l'argent. Tantôt ils venaient nous raconter des épisodes de leurs vies. Lorsqu'ils parlaient des plus grands crimes, des plus affreux assassinats qu'ils avaient commis, ils ne perdaient pas leur calme et paraissaient, au contraire, très satisfaits d'eux-mêmes. Nous frémissions d'horreur en entendant de pareils récits et nos coeurs se remplissaient de haine pour de pareils monstres. Mais à la réfle- xion, ils nous apparaissaient comme les êtres les plus malheureux de la terre car, moralement, ils étaient tombés si bas et pas tellement par leurs fautes que par la faute des honteuses institutions russes. Nous nous défendions de la chaleur en prenant des douches à l'arrière de la gabarre, faveur qui nous fut accordée par notre officier. Sur la gabarre, on nous vendait une certaine boisson (kwas). C'était une piètre boisson, mais n'en ayant point d'autre, nous ne pouvions choisir. Il est vrai qu'à chaque escale du bateau à vapeur, une quantité de barques s'approchaient de notre gabarre pour nous vendre différents produits tels que des fraises, du lait, des petits pains, etc... Mais nous étions si nombreux que la quantité n'était jamais suffisante. Lorsque nous traversions des villes s'occupant exclusivement de cordonnerie, les habitants venaient nous vendre des chaussures très bien faites et pas chères. Un jour, on nous apporta une sorte de boisson que les <077> habitants de la ville appelaient bière (piwo). Il faisait très chaud et il y avait bien longtemps que je n'avais bu de la bière et le kwas me dégoûtait à la fin. Je me laissai tenter et en achetai un peu. J'en bus alors moins d'un demi-verre : j'avais été trompé. Cette boisson ne ressemblait en rien à de la bière ; c'était un liquide rouge, non fermenté et d'un goût indéfinissable. Ma gourmandise me valut une maladie : je fus pris de vomissements, de fièvre et d'un violent mal de tête. Je dus rester couché toute une journée ; par bonheur, le médecin me prit dans sa cabine ; je me demandais comment j'aurais pu rester en bas où le manque d'air m'avait déjà tant fait souffrir, lors même que j'étais bien portant... Le médecin possédait une pharmacie bien rudimentaire : j'y trouvai cependant ce dont j'avais besoin et le lendemain, je n'éprouvais plus qu'une grande faiblesse. Le médecin me garda dans sa cabine jusqu'à la fin de notre voyage. : je pus ainsi le connaître davantage. C'était un homme jeune qui avait terminé ses études depuis deux ans à KAZAN, mais c'était un Russe acharné. Sa conversation s'irritait au plus haut degré. Il croyait à toutes les calomnies lancées contre nous par les Russes ; il voyait tout par les yeux de KATKOW (rédacteur à MOSCOU). ce qui me surprit le plus, c'est qu'il ne savait rien de l'histoire de la Pologne, pas plus qu'un chien, des astres. Le bateau à valeur s'arrêtait toujours à quatre verstes des villes. La plus grande ville que nous traversâmes fut KAZAN, mais nous ne vîmes que de loin cette capitale de la TARTARIE. A KAZAN, c'est-à-dire à quatre verstes de cette ville, nous nous arrêtâmes plus longuement à cause du débarquement de quelques uns des nôtres à destination des districts d'ORENBOURG, de WRONEC et de PENZA. Parmi ces personnes se trouvaient les demoiselles MISCEWICZ que j'avais connues à NIJNI-NOVGOROD et un jeune abbé persan PADIGROB étudiant de quelque université russe. Lorsque notre insurrection éclata, il rejoignit un détachement et il y séjourna quelque temps. Il y apprit même le polonais. C'était un de nos fervents amis et il s'attacha de toute son âme à notre cause. Je me souviens encore comme si c'était hier des adieux qu'il nous fit en quittant KAZAN ; il était vêtu d'un costume de gros drap gris à la façon polonaise, une "koufederatka" <078> blanche, bordée de chèvre noire sur la tête. C'était son habillement favori. Ce costume lui seyait à merveille, avec sa jolie figure, ses longs cheveux blonds et sa prestance si svelte. Je regrette de ne pas connaître de lui d'autres détails. Il n'avait certes, rien d'asiatique en lui, surtout lorsque je le comparais aux Tatars de KAZAN. Ceux-ci avaient le teint mat, les yeux louchants très peu fendus, le nez aplati et les os de la face très saillants. Tous les visages que nous voyions autour de nous nous rappelaient plus que tout que nous étions en Asie. Bientôt on nous adjoignit deux autres prisonniers. L'un Alexandre MAJEWSKI, étudiant de l'Université de PETERSBOURG et l'autre MICHAJTOW ex-officier compromis dans l'affaire "TERRE ET LIBERTE". C'est à grand'peine qu'ils avaient échappé à la mort. Ils furent jugés à KAZAN et sur quatre qu'ils étaient, deux furent fusillés et deux furent condamnés à vingt ans de travaux forcés. On leur mit les fers. KAZAN est renommée pour ses fabriques de savon. Aussi, dès notre arrivée dans cette ville, une quantité de marchands tatars vinrent à nous avec leurs produits. Nous leur en achetâmes une certaine quantité car leurs savons étaient de bonne qualité et bon marché. Nous lavions nous-mêmes notre linge, de sorte que chacun d'entre nous avait besoin d'en faire une certaine provision. Ces marchands nous assaillaient de tous côtés, nous offrant et nous vantant leurs produits et il nous tutoyaient tous, ce qui, du reste, est en usage chez eux. Lorsque nous eûmes dépassé KAZAN, nous entrâmes dans la rivière KAMA et nous en suivîmes le cours jusqu'à PERM traversant quelques villes du district d'OREMBOURG et de PERM comme SARAPOUL, OSA, OKHANSK si je me souviens bien. Mais ni ces villes ni les rives que nous longions n'attiraient mon attention. Nous traversions de grands espaces inhabités et incultes ; les villes paraissaient toutes laides et sales et habitées par des Tatars et des Russes. On m'avait dit que les rives de la KAMA étaient très belles surtout la rive droite du fleuve qui, m'avait-on dit, était très montagneuse. Je m'attendais toujours à découvrir quelque beau paysage, mais je ne vis rien de tel. Je ne veux pas dire pour cela que ceux qui m'avaient parlé de ces beautés fussent des menteurs, mais cela prouve une fois de plus que nos impressions dépendent de l'état de nos âmes. De sorte que chacun voit à sa manière et différemment l'un de l'autre. <079> Sur la KAMA, nous avions du poisson à bon marché. Ceux qui l'aimaient pouvaient s'en régaler. Quant à moi, je n'appréciais qu'une espèce très cartilagineuse et qui était sans arête. ----------------------- PERM (13 470 habitants) ----------------------- Au bout de huit jours, nous arrivâmes à PERM le 20 Juin 1864, atrocement fatigués. En descendant du bateau et bien que je savais que nous nous dirigions vers la prison, je me sentais heureux de pouvoir respirer un peu librement. Nous marchâmes ainsi une verste. On nous fit tous entrer dans une vaste enceinte entourée de hautes palissades et au milieu de laquelle on apercevait deux longs bâtiments qui avaient servi naguère à faire faire l'exercice aux soldats. L'un des bâtiments se composait de quatre murs percés de fenêtres, sans parquet et avec une porte unique. On n'y distinguait ni poêle, ni banc pour s'asseoir. L'autre bâtiment était destiné aux malades et il y en avait en ce moment-là un grand nombre à cause d'une épidémie de typhus qui sévissait parmi les prisonniers. Cet hôpital était un local affreux pour les malades. Le vent soufflait par la porte et par les fenêtres et lorsqu'il pleuvait, la pluie pénétrait par le plafond et plus d'un malade était alors trempé jusqu'aux os dans son lit. Ce fut dans cet hôpital que nous trouvâmes le docteur Florian OVRESKO atteint de typhus. Par miracle cependant, malgré le manque de soins, il arriva à se guérir. Dans ce bâtiment, il y avait une pièce qui avait l'avantage de posséder un poêle de cuisine et quelques lits. Nous la laissâmes aux femmes et aux enfants. Beaucoup d'entre nous préférèrent s'installer en plein air dans la cour. Je fus de ce nombre ainsi que mon oncle. Je craignais pour lui en raison de son âge : je m'y opposai tout d'abord, mais bientôt je découvris en face de l'hôpital un abri pour lui. C'était une sorte de grande armoire en planches et qui avait servi préalablement aux exercices de gymnastique. Dans cette niche improvisée très haute et pourtant à l'air libre d'un côté, nous arrivâmes à nous loger au nombre de trois. Nous pûmes y faire entrer trois lits que nous trouvâmes dans la cour, puis nous fermâmes l'entrée de notre cabane avec une natte de jonc attachée par une corde tout en haut. Nous étions ravis de notre installation, mais la pluie nous obligea à déloger dès le lendemain. <080> Nous fûmes forcés de nous mettre dans l'entrée devant la porte de la chambre des femmes. Mais nous étions comme l'oiseau sur la branche, car quelques jours après, on nous conduisit dans une autre prison. C'était là encore une énorme enceinte entourée de planches et plantée de bouleaux. A gauche, on voyait quelques grands bâtiments qu'on était en train de restaurer. Une partie de ces bâtiments était restaurée et on y avait installé les criminels, c'est-à-dire ceux qui étaient sous les verrous. Puis il y avait une ancienne chapelle bien bâtie, de forme ronde mais sans fenêtre. Nous y installâmes tout de suite Madame OSTROMECKA et bientôt quelques personnes qui y habitaient étant parties, j'y habitai avec mon oncle. Le bâtiment de droite servait aux soldats de la garnison. Les nôtres s'installèrent par deux ou par trois au pied des bouleaux. Dans un petit bois à l'écart, où les arbres étaient plus rapprochés, nous nous construisîmes une petite chapelle avec des joncs : nous y attachâmes l'image de la Vierge et toujours, l'on y voyait l'un d'entre nous agenouillé en prières. Ceci formait un tableau bien touchant quelquefois. Notre chère Madame OSTROMECKA découvrit une petite cuisine et se mit à préparer les repas de beaucoup d'entre nous. Ceci la fatigua tellement que nous dûmes l'obliger à cesser son travail. C'est à PERM que je fis la connaissance de Victor CZARNOCKI qui resta avec nous quelques mois. Pour nous quatre, nous faisions apporter nos repas de la ville. Un jour, je demandai des "Kotduny" mon plat préféré. Bien qu'ils fussent détestables, j'en mangeai quand même, mais ma gourmandise fut bientôt punie. Je fus atteint de dysenterie et durant toute une semaine je fus bien malade, ce qui chagrina beaucoup notre chère amie Madame OSTROMECKA. Pour prendre mes médicaments, il me fallait me cacher et suivre à la lettre toutes ses prescriptions et avaler tous les remèdes qu'elle me faisait prendre. J'obéissais de crainte de lui faire de la peine et comme ma maladie n'était pas mortelle, je savais bien qu'elle arriverait bien à me guérir. Lorsque je fus mieux, elle me questionna très adroitement pour savoir ce qu'en pareil cas il fallait faire pour achever la convalescence. N'y voyant rien, j'eus la maladresse de lui parler de vin. Aussitôt, elle parvint en secret à se procurer une bouteille de vin et m'obligea à en boire. Cela me contraria beaucoup <081> car elle ne voulut pas accepter d'argent. A PERM, je fus témoin d'un procédé barbare que les Russes employaient souvent envers nous. Je veux parler de ces batailles qui avaient lieu entre leurs soldats et nous sur ordre de leurs chefs et sans aucun motif. Avant notre arrivée à PERM une de ces batailles se termina même par la mort d'un des nôtres qui expira dès qu'il fut transporté à l'hôpital. Voilà comment la chose se passa. Le colonel au lieu de nous donner de dix à quinze kopecks par jour et par personne pour notre nourriture voulut réduire cette dotation à six et dix kopecks. Les nôtres ne voulurent pas de cet arrangement et déclarèrent qu'ils préféraient ne rien prendre et menacèrent le colonel de se plaindre à TOBOLSK dès qu'ils y arriveraient. Coûte que coûte il dut céder, mais afin de justifier son acte, il accusa les nôtres de révolte et ordonna à ses soldats de se jeter sur nous et de nous frapper à coups de crosse. Les Russes se précipitent sur les nôtres la crosse en l'air alors que nous n'avons pas d'armes. La lutte est inégale. Quelquefois, il y avait dans la cour des briques et un Russe tombait lorsque l'un de nous avait bien visé. Dans le cas dont je parle ici, je ne sais comment cela se fût terminé sans l'intervention d'un certain employé qui, témoin de cette scène, arrêta les soldats excités. Durant notre séjour à PERM arriva dans cette ville le gouverneur militaire de KAZAN. il envoya dans nos prisons son aide de camp pour les inspecter. Il va sans dire que tout ceci n'était fait que "pro forma". Le colonel de la garnison l'accompagnait partout. Par ci, par là, il demandait à l'un d'entre nous s'il était satisfait du régime. Chacun de nous savait qu'il n'y avait rien à répondre car ce fut peine perdue. Ils arrivent enfin à l'ancienne chapelle dont j'ai parlé et où habitent Monsieur et Madame KELIGOWSKI avec leurs enfants, Monsieur CZYZYK un ancien capitaine, homme très respectable et très aimé de ses compagnons de prison. L'aide de camp interrogea ce dernier au lieu de se taire lui répond que cette pièce dans laquelle il se trouve est l'habitation des femmes comme étant la meilleure de toutes les pièces de la prison. L'aide de camp n'avait rien à répondre à cela. CZYZYK se préparait à sortir derrière les visiteurs. A peine l'aide de camp avait-il le dos tourné que le colonel attrapa <082> CZYZYK par la poitrine et lui reprocha vertement d'avoir osé s'exprimer de la sorte et d'avoir oublié qu'il n'était qu'un simple prisonnier. Son sang ne fit qu'un tour. Bien qu'il fût condamné à vingt ans de travaux forcés dans les mines et privé de tous ses droits, il n'était pas pour cela un criminel et il n'avait pas perdu le sentiment de l'honneur. Il repoussa la main du colonel : "Moi aussi, je suis officier, et peut-être moins mauvais que vous", s'écria CZYZYK. "Tu n'es plus un officier à présent, mais un prisonnier et je puis faire de toi tout ce qui me plaît à présent : je vais te faire mettre les fers". "Entendu, répondit CZYZYK, tu peux me faire mettre les fers, c'est autre chose, mais je te prie de ne pas me prendre par la poitrine et de ne pas mentir, car tu n'en as pas le droit et je ne le supporterai pas." "Arrêtez-le", cria le colonel. On força CZYZYK à prendre tous ses effets et on devait le conduire de suite au corps de garde en ville. Pendant ce temps, le colonel se précipitait pour un moment à la caserne. Bientôt, l'aide de camp partit en faisant semblant d'ignorer ce qui s'était déroulé sous ses yeux. Le colonel s'apprêtait à partir. Les femmes s'avancèrent vers lui, le suppliant de pardonner à CZYZYK et tout en le priant, elles s'approchaient de la porte en même temps que lui. A ce moment, je me trouvais près d'un autre bâtiment où un employé quelconque était occuper à distribuer des vêtements aux plus nécessiteux. Un de mes compagnons s'approcha de moi et m'entraîna à sa suite. Lorsque j'appris de quoi il s'agissait, je me joignis aux femmes et je suppliai le colonel de pardonner à CZYZYK. Mais il se mordit seulement les lèvres, baissa la tête et se dirigea vers la sortie sans dire un seul mot. Au même moment, CZYZYK sortait de la prison et le colonel le suivit. Tout tristes, nous retournâmes dans nos prisons. Tout-à- coup, une compagnie entière de soldats avec un sous-officier à leur tête fonça sur nous et avant que nous ayons pu nous rendre compte de ce qui se passait, plusieurs d'entre nous tombaient à terre couverts de sang. Les femmes effrayées s'enfuirent dans notre petite chapelle. Le sous-officier, sabre au clair, ivre-mort, se jette sur les nôtres et nous poursuit à outrance. <083> Par bonheur, l'employé qui distribuait les vêtements fut témoin de ce qui se passait. En un instant, il fut près de nous, se mit à crier contre les soldats et parvint à les maîtriser. Il put leur en imposer, car il avait une croix pendue au cou et un peu d'amour de Dieu au fond du coeur. Voyant une scène pareille, il leur ordonna de tous rentrer à la caserne et que les sous-officiers auraient à répondre des faits qui venaient de se passer. Il fit, en effet, immédiatement une liste de tous ceux d'entre nous qui avaient été blessés ou simplement frappés, s'arrêta dans son travail et se rendit de suite chez le gouverneur militaire. Toute cette affaire fut éclaircie : les soldats nous avaient attaqués sur ordre du colonel. Quant à CZYZYK, on fit courir le bruit qu'il allait être fusillé. De pareils gens sont capables de tout ! Rien de plus facile de l'accuser des plus affreux méfaits sans lui permettre d'ouvrir la bouche pour se défendre. L'intervention de ce brave employé dut déranger tous leurs plans. Mais enfin, CZYZYK fut relâché et il continua sa route vers les mines dès le lendemain. Quant au colonel, on ne lui fit aucun mal : les loups ne se mangent pas entre eux. Parmi les blessés, GIETMANOWSKI fut le plus cruellement atteint d'un coup de crosse à la tempe. Il avait l'os à nu. Le vieux ZELIGOWSKI était contusionné par tout le corps tant il avait reçu de coups de crosse de fusil. En plus de ses blessures, GIETMANOWSKI fut dépouillé de ce qu'il possédait. Il avait l'habitude de porter attachée à un bouton de sa blouse une petite sacoche dans laquelle se trouvaient son porte- monnaie, les photos des siens et ses derniers roubles. Les soldats aperçurent ce petit sac en ne manquèrent pas de le lui arracher en un instant. Son porte-monnaie allégé de son contenu fut vendu plus tard à un enfant de la prison par un soldat : le coupable était ainsi découvert, mais à quoi bon demander justice ! Vains rêves ! Le pauvre GIETMANOWSKI ne put se consoler de la perte de ses photographies. Depuis PERM nous devions avancer par étapes. On recommença à nous payer tant par jour pour notre nourriture ; les nobles avaient droit à un chariot pour deux et les autres devaient s'entasser à douze par chariot. Mais les choses ne se passaient pas ainsi. Généralement, nous nous <084> installions par trois ou quatre par chariot et nos effets avec nous. Nous embarquant pour un si long et pénible voyage, nous dûmes faire une ample provision de vivres. A cette occasion, on nous permit de sortir en ville. PERM a 14 000 habitants ; c'est encore une ville neuve. Les maisons sont en pierre, bien construites, les rues sont larges, spacieuses avec de grandes places. Mais la ville semble morte, sans vie, sans mouvement. Dans les rues, on ne rencontre personne et il n'y a de mouvement que du côté des prisons et sur les places de marché. On dirait que cette ville n'est là que pour le transport des prisonniers vers la Sibérie, et pour approvisionner tous ces pauvres gens. Bien que PERM soit situé sur les bords d'un grand fleuve et sur la route directe de Sibérie, il ne s'y fait aucun commerce. La plupart des habitants de cette ville étaient des Juifs convertis ; surtout parmi les soldats, il s'en trouvait beaucoup. Ils avaient été envoyés en Sibérie étant enfants sous le règne de Nicolas Ier. Je savais que beaucoup alors étaient morts chemin faisant, mais j'appris sur place quelles persécutions, quelles atrocités durent endurer ceux qui ne voulaient pas se convertir à l'orthodoxie. Bien que ce soient des enfants, ils endurèrent des souffrances inouïes avant de renoncer à la religion de leurs pères. Ceci me remet en mémoire un récit qui me fut conté à MOSCOU lorsque j'étais à l'Université par une personne elle-même qui eut à endurer ce martyre. C'était un garçon cordonnier. Son maître me l'envoya un jour pour prendre de l'ouvrage. Rien dans sa mine ni dans ses traits ne me frappa tout d'abord. Seulement dans l'accent de sa voix, il y avait quelque chose de juif. Je lui demandai qui il était. Je m'aperçus de suite de la joie que lui procurait cette question. "Je suis un Juif de BERDYCZEW", me dit-il. "Comment es-tu venu ici ?" "Ah ! Si vous voulez écouter le récit de ma vie qui est une chose un peu longue, je le ferai volontiers." "Avec grand plaisir, lui répondis-je, mais as-tu du temps libre devant toi?. Si oui, assieds-toi et prends une cigarette." "Merci, Monsieur, pour tant de bonté. Je me suis douté tout de suite que vous deviez être de mes côtés. Un pareil bonheur ne m'est pas <085> arrivé souvent. C'est un grand bien quand un homme peut se décharger en dévoilant sa peine, se faire plaindre même lorsque celui qui l'écoute n'en souffre pas, mais seulement veut bien écouter attentivement. Je lui dis de quelle ville j'étais natif et je lui demandai de continuer son récit. "Voyez-vous, Monsieur, ces deux fistules que j'ai sous les yeux. Ce sont les larmes que j'ai tant versées dans ma vie qui les ont formées; Voyez par cela combien j'ai souffert. Tout petit, je perdis mes parents et durant quelques années, je vécus en misérable à BERDYCZEW. Je ne connaissais que la langue hébraïque et je n'avais aucune notion des lois de mon pays. On afficha la liste des conscrits. J'ignorais si je devais me présenter. Je crois pourtant que non. Mais n'ayant aucun parent qui s'occupât de moi, on m'arrêta et je fus soldat. Je souffris beaucoup, ne comprenant pas un mot de russe. On m'envoya dans le fond de la Russie ; on commença à m'enseigner la langue russe et il ne se passa pas un jour sans que je ne fusse battu. J'ai certainement reçu plus de coups que je n'ai de cheveux sur la tête et pourtant je travaillais de mon mieux. Mais ce n'était pas tout. On commença à me persécuter pour que je change de religion. Je ne voulus pas y consentir. On m'envoyait chaque jour des popes, mais ils n'arrivaient à rien. Alors commença mon martyre. On me mettait à genoux tout le jour sur un sable pierreux, m'obligeant à tenir à bras tendus une lourde planche. On me privait de nourriture. on me battait sans pitié, on m'enfermait dans des cachots glacés, etc... Je souffris avec courage et je décidai de mourir plutôt que de changer de religion. Je pleurais sans cause et mes forces m'abandonnaient petit à petit. Un jour, on me trouva évanoui. Je restai longtemps sans connaissance et je tombai gravement malade. La première fois que j'ouvris les yeux, j'aperçus un médecin qui me parla en allemand. C'était un brave homme. Il m'interrogea sur tout mais je lui dis bien franchement la cause de ma maladie. Il me promit de me faire réformer pour cause de santé. En effet, avant d'être complètement remis, on me permit de retourner librement chez moi. Je remerciai Dieu d'avoir eu, enfin, pitié de moi et de m'avoir donné la force de résister à toutes ces épreuves. Je ne perdis pas une minute et me mis en route pour <086> BERDYCZEW. Mais ma liberté ne fut pas de longue durée. J'étais parti si précipitamment que j'avais oublié d'emporter les papiers attestant que j'avais été réformé. A quelque temps de là parut à nouveau la liste des conscrits ; de nouveau on m'inscrivit comme soldat et mon martyre recommença ; ce fut alors que par suite de mes larmes ces deux fistules s'ouvrirent. Je ne voyais plus la possibilité de sortir d'une pareille épreuve ; je résolus de mettre fin à mes jours. Je résolus de me couper la gorge, mais je n'avais pas ce qu'il fallait pour cela. Durant tout un mois, je ne vécus que de pain sec et la "kasca" que l'on me donnait comme nourriture, je la vendais chaque jour afin de ramasser assez d'argent pour m'acheter un couteau. enfin, je contemplai avec joie le couteau que je venais de m'acheter. On m'empêcha cependant de mettre mon projet à exécution, car on m'enleva mon couteau et voyant qu'on n'arrivait à rien avec moi, on me laissa tranquille au sujet de la religion. Plus tard, à cause de mes fistules, on me raya de l'armée active et on m'envoya chez un cordonnier de MOSCOU pour apprendre un métier. Quand j'aurai terminé mon apprentissage, je deviendrai cordonnier de mon régiment. "Et comment vis-tu ici, demandai-je, ton, patron est-il bon avec toi ? "Je n'ai pas de reproche à lui faire. il me laisse prier à ma guise. Je ne travaille pas le jour du Sabbat et le Dimanche, il me laisse travailler pour son compte. Je trouve parfois quelques paires de bottes à raccommoder et ainsi, je gagne quelques sous pour mon compte. je puis comme cela m'acheter un peu de tabac. Je mange avec mon patron." A PERM, nous fîmes faire par une couturière polonaise, mon oncle et moi, une blouse et moi, j'achetai un peu de linge. A PERM, je rencontrai Lucien WYGANOWSKI. Il avait été obligé de laisser en Pologne sa femme et ses six enfants. Les Russes s'emparèrent de tout ce qu'il possédait et lui fut condamné à douze ans de travaux des mines. Pendant mon séjour à PERM Monsieur et Madame KRASEWSKI arrivèrent en cette ville avec Mademoiselle WILKIEWICZ institutrice de leur fille. Elle était partie de son plein gré pour rejoindre son fiancé le Docteur Félicien ORESSKO qui était malade à PERM. Après sa guérison, ils se marièrent aussitôt. Il était condamné à habiter TOMSK en Sibérie. C'était tous deux de <087> braves gens. Je rencontrai aussi ici CZAJKOWSKI mon camarade, mais j'eus peine à le reconnaître. Peu de temps auparavant, c'était un homme fort malgré ses cinquante ans : il se tenait droit, avait de fortes moustaches, faisait plaisir à regarder. Aujourd'hui, je voyais devant moi un homme tout courbé, misérablement vêtu, une canne à la main, maladif, la tête bandée : il avait l'air d'un vieillard. Il ne fallait pas s'étonner de ce changement : il avait tant souffert en route ; il avait été tellement battu par les Russes. Et plus que de sa maladie, il souffrait d'avoir laissé au pays sa femme et ses enfants sans aucune ressource ; ce chagrin moral lui enlevait tout courage et achevait de l'abattre. ---------- LES ETAPES ---------- Le 29 Juin, le jour de St Pierre et St Paul, nous quittâmes PERM. En partant, j'écrivis à mes parents, car c'était la fête de ma mère (Pauline). Nous partions au nombre de quatre cents. Au moment du départ, nous nous choisîmes comme chef (staroska) WISKOWSKI, étudiant de l'Institut de KORYLORECK. Son devoir était de nous représenter auprès des autorités, de veiller au bon ordre ; il distribuait l'argent, nous installait sur les voitures, etc... Parfois les devoirs qui incombaient au "chef" étaient fatigants, mais un "chef" énergique pouvait faire tant de bien et nous éviter tant de désagréments de la part des commandants d'étapes. Il arriva plus d'une fois que notre chef, avec les siens, battait l'officier de l'étape et obtenait tout de lui par la menace des coups. Parfois, nous livrions de véritables batailles, d'un côté les condamnés et de l'autre les soldats et même des paysans parfois qui se joignaient à eux. Mais les paysans n'étaient pas terribles de sorte que nous venions vite à bout des quelques soldats de l'étape. Quant à notre convoi, nous n'eûmes jamais de pareilles affaires, car nous avions un bon officier. Dans notre convoi, il y avait eu plusieurs médecins : LAGOSKI, LASOCKI, WOLICKI, TOMTOWICZ et moi. En quittant PERM, je restai seul., les quatre autres étaient déjà partis avant nous. Il ne nous était pas défendu de soigner en route. Je trouvai aussi un pharmacien du nom de DRELLINGET et nous organisâmes une pharmacie. Notre officier, celui chargé de nous convoyer, s'appelait <088> Iwanowicz MALIMIR. C'était un jeune homme, un bon coeur et nous nous prîmes d'affection pour lui. En route, il lui arriva une désagréable aventure dont nous le tirâmes car il le méritait. De cette façon, il s'attacha davantage encore à nous. Non loi de PERM, il perdit 140 roubles qu'il avait sur lui afin de nous les distribuer pour notre nourriture durant quelques jours. S'en étant aperçu, il était au désespoir, car il ne possédait pas d'autre argent pour remplacer celui-ci. Sa solde était du reste bien minime et ne lui aurait pas permis de couvrir ces frais. De plus, pour avoir perdu cet argent, il pouvait être condamné et avoir à subir la même peine que nous. Voyant son inquiétude, nous lui fîmes grâce de cet argent et nous le tirâmes ainsi d'un grand embarras dans lequel il se trouvait. Sa reconnaissance et sa joie furent sans borne. Plus tard, je reparlerai encore de lui. En quittant PERM, on pénètre dans une région montagneuse. ce sont déjà les monts OURAL et les paysages sont très beaux. Notre convoi formait une longue file de voitures, escorté à peine par quelques soldats avançant à pied et d'un officier nous suivant à cheval. Nous marchions au pas. Avançant si lentement, nous avions de la peine à rester dans les voitures. Nous descendions et faisons alors la route à pied. De plus, la chaleur était intense. Dans bien des endroits, des bois bordaient la route. Le tilleul, le sapin, le pin et le mélèze composaient ces forêts. On voyait aussi des bouleaux, des trembles et des sorbiers. Dans cette région, on n'aperçoit déjà plus de chênes ni d'aulnes. Comme plantes, nous apercevions des osiers, des roses sauvages, des framboisiers. Comme fruits des fraises, des alsines et des myrtilles. La végétation est ici très riche. C'était le moment des moissons et nous voyions comment ils fauchaient. Beaucoup de femmes travaillaient aux champs. A mesure que nous nous approchions des montagnes, la terre devenait moins fertile, mais riche en minerai. De l'autre côté des montagnes, on voit de nouveau un terrain fertile. Quant aux montagnes, elles sont couvertes de forêts immenses se composant des arbres déjà cités et de plus, de cèdres. Les habitants de certains villages tartares se nourrissent parfois exclusivement de fruits extraits du cèdre. Parfois, nous nous arrêtions en route sur des monticules et là, nous <089> découvrions des panoramas merveilleux, seulement partout régnait une immense solitude. Ici on rencontre des villages tous les vingt ou vingt-cinq verstes et dans ces endroits se trouvent l'étape, la poste et l'assesseur. Ces villages sont habités par des Tartares. Certains possèdent une église et des mosquées avec un croissant au sommet. Les chaumières sont tout à fait semblables aux habitations russes. Elles sont assez propres, tout en bois ; on en voit qui possèdent un étage. Les maisons tartares ne diffèrent des chaumières russes que par leur installation intérieure. La première fois que je pénétrai dans une de ces chaumières, le grand poêle était allumé et une jeune fille de quinze ans, les vêtements en loques, remuait un certain mets dans une grande bassine. J'étais fort curieux de savoir ce que cela pouvait être. Le Tatare dans une langue peu compréhensible m'expliqua que dans ce plat, il y avait du blé, du lait, du mouton, de la farine, du sel et de l'eau et pour donner plus de goût, on y ajoutait de la graisse. Il me dit que c'était leur mets favori. En mon for intérieur, je ne pus que me dire "de gustibus non est disputandum". Tous ces Tartares s'occupent surtout de l'élevage des chevaux. Les chevaux tatares se distin- guent des autres par leur maigreur. La langue tatare est difficile à comprendre car elle se compose plutôt de sons que de mots. Les Tatares sont très peu développés tant au point de vue intellectuel qu'au point de vue moral. Les villes même sont peu civilisées. Quel triste sort est réservé à ceux qui sont obligés d'habiter de pareilles contrées. Il faut être né dans ce pays pour ne pas en souffrir. Sans quoi il semble que l'air qu'on respire est imprégné de crimes. La Providence nous protégea sous le rapport du beau temps durant les six semaines que dura notre voyage d'étapes en étapes. Etant exposés à l'air libre tout le jour nous n'eûmes pas une goutte de pluie. Heureusement car au lieu de nous reposer en arrivant à l'étape, nous aurions dû faire sécher nos vêtements, sans compter les maladies qui se seraient certainement déclarées. Voilà quel était le programme de nos journées : les voitures de louage arrivaient le matin entre six et sept heures et stationnaient devant l'étape. Chacun de nous s'y installait avec son bagage. Notre chef s'occupait d'installer au mieux les femmes, les enfants et les vieillards. Ces voitures s'appellent <090> des "tarantas". Ayant fait une partie de la route, nous nous arrêtions pour une demi-heure afin de prendre un peu de repos. ce repos s'appelait "prywat". Nous nous arrêtions de préférence dans les villages afin de trouver un peu de nourriture. Si nous nous arrêtions à quelque distance d'un village, les femmes accouraient, nous offrant différents objets que nous achetions volontiers surtout de la nourriture chaude et froide. Elles nous vendaient surtout une sorte d'omelette avec du lait, des oeufs durs, du lait caillé et non caillé, puis de concombres, des pommes de terre, du pain et des gâteaux. Une fois que nous étions arrivés à l'étape, nous commencions par nous installer de notre mieux. Nous formions, quant à nous, un groupe de cinq personnes : nous étions inséparables. Nous étions trois pour nous occuper de tout et nous ne permettions pas que mon oncle et Madame OSTROMECKA fissent la moindre chose. Ensuite, je courais voir tous les malades de notre convoi. CZAMOCKI allait au village acheter des vivres. Stanislas allait chercher de l'eau, du bois ; il allumait le feu et aussitôt, avec son aide, Madame OSTROMECKA nous préparait du thé et de la nourriture pour le jour même et pour emporter le lendemain. Ensuite, nous allions nous coucher. Lorsque la journée avait été chaude et qu'une rivière était à proximité du village, nous allions prendre un bain. Lorsque nous nous arrêtions plus d'un jour, nous avions aussi plus à faire. Nous lavions notre linge dans la rivière. Nous visitions les environs et, avant tout, la tombe de ceux qui nous avaient précédés. O ! Où n'y en avait- il pas de ces tombes ! On peut dire que toute la route de Sibérie est bordée de tombes des nôtres. Le typhus pour les adultes, le croup et la scarlatine pour les enfants faisaient de nombreuses victimes. Peu d'enfants parvenaient au bout du chemin. Nous n'avions aucune distraction et vivions d'une vie purement végétative, aussi lorsque nous nous arrêtions à l'étape, nous étions heureux de pouvoir nous intéresser à quelque chose. Les soldats nous prêtaient leurs carabines et nous allions à la chasse. Moi qui n'ai jamais aimé ce genre de distraction, je me contentais de gravir les montagnes, je conversais avec les habitants de ces régions. Un jour, nous étions montés sur le sommet d'une montagne et là, nous préparions un immense bûcher avec du bois mort. Cette montagne était <091> couverte de forêts. Nous étions certains que personne de nous reprocherait de détruire du bois. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on n'apercevait que des forêts à l'infini. Nous nous amusâmes comme des enfants et vers le soir, nous mîmes le feu à cet immense amas de bois. Bientôt on eût dit un Vésuve. ! Nous nous éloignâmes en regardant de loin ces flammes ressortant sur le fond noir du ciel, ces flammèches qui volaient bien haut, ces tourbillons de fumée qui s'éparpillaient dans l'air nous nous mîmes à rêver. Qui de nous ne se souvenait pas d'avoir rêvé chez lui devant l'âtre de la cheminée. L'image de la maison paternelle nous apparut à tous et cette pensée nous poursuivit. O ma chaumière, tu es comme la santé. celui qui l'a perdue peut seul savoir ce qu'il a perdu ! Notre vie s'écoulait monotone, nos interminables voyages n'étaient interrompus que par les récits plus ou moins gais de nos voituriers. Nous avancions lentement ; nous traversâmes KUNGUR, EKATERINBOURG, KAMYCHLOW, etc... Je voyageais toujours dans la même voiture que mon oncle; cela me faisait grand plaisir, car il me racontait ses souvenirs de jeunesse ; il me parlait de son séjour chez le prince Eustache SAPIEKA à DERECSYN et SZKUDA. Il était si naturel qu'un homme dans la position de mon oncle, qui avait tant souffert et qui ne voyait plus devant lui de meilleur avenir, aimât à se reporter vers le passé, vers les jours où tout lui souriait ; il les revivait en quelque sorte en m'en parlant. Sa mémoire courte pour les événements récents, était toute fraîche pour les souvenirs d'autrefois. on eut dit qu'il me parlai de faits arrivés hier à peine. Mon oncle avait été géomètre chez le prince SAPIEKA. ------ KUNGUR ------ La première ville importante que nous traversâmes fut KUNGUR à 88 verstes de PERM. Je savais que dans cette ville habitait depuis un an un de mes cousins germains Louis, médecin comme moi, qui avait été déporté. J'avais grande envie de le revoir, mais je me demandais si cela serait possible. Grâce à une lettre que je lui avais fait remettre par l'un des nôtres qui était parti avant nous, il était prévenu de notre arrivée et il nous attendait. Par bonheur, nous devions rester trois jours à KUNGUR. <092> Grâce aux connaissances qu'il avait en ville, très apprécié comme médecin, il nous fut permis d'habiter chez lui, mon oncle et moi. Madame OSTROMECKA se logea chez les OLECKOWSKI de MOHILEW, qu'elle avait connus chemin faisant. CSARNOCKI alla aussi demeurer chez des amis. La ville de KUNGUR est très bien située : le terrain est tout d'albâtre et apparaît tout blanc au milieu de l'herbe verte. La ville est entourée de montagnes couvertes de sapins et de bouleaux qui se reflètent dans l'eau des cours d'eau. Les routes blanches à cause de l'albâtre résonnent sous les sabots des chevaux et le roulement des voitures. A droite, la montagne à pic. A gauche un défilé étroit et, devant soi un merveilleux tableau. Tout ceci est beau, mais le coeur nous disait que rien n'est plus beau même que les boues de POLESIE car elles sont à nous. La ville vue de loin fait un bel effet. La rivière BLANCHE la traverse, elle possède quelques églises russes et les environs sont ravissants. Elle a 1 000 habitants, pour la plupart des ZYVANG. C'est une race asiatique possédant une langue incompréhensible et dont le type se rapproche de celui de nos Juifs. Louis nous rencontra dès notre arrivée en ville et dès lors il ne nous quitta plus. Notre convoi fut séparé en trois parties. Une partie des nôtres fut logée hors de la ville dans d'anciens magasins : ils étaient assez libres là. La deuxième fut installée dans quelques pièces au bureau de police : ils s'y trouvaient très mal. Quant à la troisième dont nous faisions partie, on nous mit au centre de la ville dans une maison, sale et infecte. Pas un poêle pour faire la cuisine et pourtant c'était une des meilleures installations puisqu'on y conduisit les femmes et les enfants. Louis OKINCZYC connaissait tous ces endroits, mais il se doutait que nous n'y habiterions pas mon oncle et moi. Et c'est ce qui arriva : Louis, ce brave coeur, nous reçut de son mieux et nous acheta différentes choses dont nous avions besoin. C'est ainsi qu'il me donna sa fourrure avec laquelle il était arrivé à KUNGUR, puis il me fit faire un vêtement extrêmement commode pour la pluie et le froid ("bazlyk"). Il me munit aussi de quelques instruments de chirurgie indispensables pour en route. Je profitai de mon séjour à KUNGUR pour réorganiser ma petite pharmacie. Lorsque nous partîmes, il nous donna <093> une quantité de victuailles, car il avait une cuisine chez lui. Ces trois jours passés avec mon cousin et le maréchal de noblesse Huwald de BIATOSTOCK qui habitait avec lui et dans ce milieu polonais nous rendirent si heureux et nous semblèrent si doux ! Nous n'étions plus habitués à tant de bien-être. Pas un soldat ne nous gardait. Je fis la connaissance chez mon cousin du maréchal de noblesse LAPPA de MINSK et de sa fille Madame BYKOWSKA qui avaient été déportés à KUNGUR. J'allais avec Louis voir ses clients. Mon cousin avait un bain lui appartenant sur la rivière, de sorte que nous prenions d'excellents bains. Ses affaires marchaient bien et il aurait déjà amassé pas mal d'argent s'il n'avait eu comme devoir sacré le souci de venir en aide à ses proches. Il avait auprès de lui un officier de santé NOWICKI, condamné aussi à la déportation, un très digne homme, et quoique sa situation soit inférieure à celle de mon cousin, celui-ci le traitait sur un pied d'égalité, ce qui est tout à son éloge. Enfin le jour de notre départ arriva et nos adieux furent bien tristes. La pensée que nous ne nous reverrions peut-être jamais rendait ce moment plus cruel encore. Au cours de la dernière nuit que je passai sous son toit, je dessinai au crayon une petite esquisse que je lui avait remise comme il me l'avait demandé. A KUNGUR, le jeune SZADEWSKI se joignit à notre convoi ; j'avais fait ici la connaissance de son père et de son beau-frère. En parlant de KUNGUR, je ne puis omettre de parler d'une merveille située à proximité de la ville, mais que je ne connus cependant que par le récit qu'on m'en fit. C'est une grotte très connue qui se trouve à quelques verstes de KUNGUR : c'est un long défilé creusé dans l'albâtre par la nature. On ne sait où il finit, personne n'ayant osé s'aventurer au-delà de quelques verstes. On y rencontre différents aspects très beaux, on y voit de petits lacs, des plafonds fantastiques, puis d'étroits corridors, de vastes arcades comme celles des églises ; dans certaines parties, la glace demeure toute l'année sur les parois et forme des bouquets magnifiques ou bien des stalactites. On pénètre dans cette grotte avec des torches, mais la lumière du jour perce à certains endroits. La ville que nous traversâmes ensuite fut EKATERINBOURG éloignée de KUNGUR de 300 <094> verstes. Le trajet fut long et nous prit trois semaines, mais nous ne vîmes rien de remarquable. En approchant d'EKATERINBOURG, nous traversâmes un immense village BILIMBAJKA qui comptait quelques milliers d'habitants et où il y avait une fonderie. Nous arrivâmes juste au moment de la coulée. Nous allâmes voir faire ce travail qui est si pénible pour les ouvriers que ceux-ci sont obligés, après un travail de 24 heures, de se reposer deux jours sans quoi ils ne résisteraient pas. Je les regardais faire avec tristesse car moi-même condamné aux travaux des mines j'allais bientôt me trouver dans une situation semblable à la leur, peut- être. Nous nous trouvions déjà en plein dans les monts de l'OURAL. De ma vie je n'avais vu de montagne autrement que sur des gravures où je me les figurais par les descriptions que j'en avais lues. J'étais donc fort curieux de contempler des montagnes, je m'imaginais voir ce paysage merveilleux de monts géants s'élançant vers le ciel avec leurs sommets couverts de neige et à leurs pieds s'étendant des vallées fertiles. Mais rien de semblable ne vint s'offrir à mes yeux. La route qui montait le long de la montagne était en pente si douce que de jour en jour nous nous élevions sans nous en apercevoir. Je ne vis pas de ces paysages changeants à tous moments, ces aperçus grandioses que j'attendais impatiemment ; je n'aperçus pas un sommet couvert de neige, les paysages se déroulaient monotones, tristes, sans vie. On apercevait parfois la route qui, jaunâtre, serpentait là-bas comme un ruban, disparaissait pour reparaître jusqu'à ce qu'on la vit se confondre avec l'horizon. De place en place d'énormes blocs de granit bordaient la route, se dressant à une grande hauteur. Quelquefois, à l'orée d'un bois, on voyait surgir de ces gros rochers. Alors nous grimpions dessus, cherchant à apercevoir quelque nouveau paysage, mais rien, toujours rien ! A mesure que nous nous rapprochions d'EKATERINBOURG, la route devenait plus rocheuse de sorte que souvent nous roulions sur un énorme bloc de pierre. Lorsque la brise soulevait la poussière du chemin, on apercevait la pierre nue. La terre était de plus en plus pauvre. Le peuple ne travaille que dans les fabriques et les usines. Je ne me rendais pas compte de l'altitude de ces montagnes, mais à l'oeil, <095> les plus hauts sommets semblent être de l'autre côté d'EKATERINBOURG. La population de cette région ne présente aucune particularité : elle se compose principalement de déportés et de Russes de différentes provinces. Bien souvent on remarquait dans les villages des chaumières différentes d'aspect et de forme, ce qui prouvait bien que la provenance de celui qui l'habitait était autre aussi.cette remarque s'applique à bien des villages au-delà de l'OURAL. Nous traversâmes, enfin, des terres plus fertiles en prairies et en bois de sorte qu'on s'adonnait beaucoup là à l'élevage des chevaux. Aussi chaque village est entouré d'une palissade de deux à trois verstes de longueur coupée seulement de deux endroits pour laisser passer la route qui conduit au village. Ces deux passages sont gardés constamment par des paysans qui veillent constamment à ce que le bétail et les chevaux, qui errent partout en liberté, ne quittent pas l'enceinte. La difficulté est grande lorsqu'on veut rechercher son propre cheval et cela demande beaucoup de temps. Il arrive que depuis le printemps jusqu'à l'automne, le propriétaire ne voie pas ses chevaux. Les habitants sont très paresseux ; ils ne font presque pas provision de foin de sorte que, souvent, ne pouvant arriver à nourrir leurs bêtes jusqu'au printemps, surtout s'il est tardif, elles périssent faute de nourriture. ------------------------- EKATERINBOURG KAMYCHLOW ------------------------- Le 1er Août 1986, nous arrivâmes à EKATERINBOURG. Depuis KUNGUR, il y avait 275 verstes. Toutes les maisons sont en pierres et on y voit de belles constructions. La ville manque d'eau ; cependant il y a un petit lac dans les environs. La vie commerciale, l'animation sont, sans comparaison, plus grandes qu'à PERM. La ville est célèbre par le bon marché de ses pierres précieuses telles qu'améthystes, topazes, cristal de roche, etc... Bien que n'étant pas riche, je m'achetai une épingle en topaze montée en argent pour 5 zloty (florin polonais qui vaut douze sous et demi). C'était pour rien et je me laissai dire encore que j'avais été volé. Je regrette de ne pas l'avoir rapportée : cela aurait été un souvenir pour moi. Comme le voyage que nous allions entreprendre serait long, je m'achetai dans un magasin français des couleurs, des crayons, des carnets à dessins. <096> Ce fut à EKATERINBOURG que dans un de ces carnets, je fis le portrait de l'oncle Félix, jouant aux cartes et je le réussis à merveille comme ressemblance. Puis, grâce à une collecte faite dans notre convoi, je pus compléter notre pharmacie de route et c'était indispensable car nous avions de plus en plus de malades. Le typhus et le scorbut régnaient en permanence. La population de cette région meurt beaucoup de cette maladie et cela s'explique un peu par le manque d'aliments et de boissons fermentées. On ne peut se procurer du vinaigre que chez le pharmacien et il y a manque complet de fruits et de légumes. En plus, l'été y est très chaud. L'air y est chargé de miasmes morbides et l'ivrognerie est un vrai fléau ici. Malgré toutes les précautions, bien des nôtres succombaient. Notre pauvre et chère Madame OSTROMECKA fut atteinte du typhus et peu s'en fallut que nous la perdîmes. Elle lutta longtemps contre le mal et quoique se sentant bien malade, elle partit avec nous jusqu'à EKATERINBOURG. Mais là, son état s'aggrava au point que je perdis tout espoir de la sauver. Nous devions cantonner ici durant trois jours ; nos étions dans une caserne en dehors de la ville. Par bonheur, nous réussîmes à nous loger à part dans une ancienne cuisine. Ce fut un soulagement pour nous car nous pûmes garder notre malade loin du bruit des salles où les nôtres étaient entassés par centaines. Et quant à la mettre à l'hôpital, la malade ne le désirait pas et nous ne voulions pas l'abandonner. C'est si affreux ce mot d'hôpital pour un condamné ! J'ai déjà parlé de ces hôpitaux lors de notre séjour à PERM et pourtant il y en avait de pires encore. A part le manque total de confort, les malades restent là sans soins, sans aucune surveillance. Il nous fallait bien parfois nous décider à entrer à l'hôpital lorsque nous étions dans l'impossibilité absolue de continuer notre route et de suivre les nôtres. Imaginez-vous le chagrin de ce pauvre malade se voyant seul sans un de ses camarades de convoi qui eût pu veiller un peu sur lui ! Quoi d'étonnant après cela que la mortalité dans les hôpitaux fût si grande. Nous étions donc très inquiets au sujet de Madame OSTROMECKA ; nous nous rendions compte de son état, mais la laisser à l'hôpital, c'eût été la condamner volontairement à la mort, quand il nous restait encore <097> des chances de la sauver. Nous ne pouvions espérer rester plus longtemps dans cette cuisine, car on nous aurait séparés et on l'aurait emmenée à l'hôpital. Nous étions cinq ensemble et l'un de nous eût-il été son mari, son frère ou proche parent, on ne lui aurait permis qu'au prix de grandes difficultés de rester auprès d'elle. Dans les moments où elle n'avait pas de délire, elle se rendait compte de tout et elle en souffrait : notre seul espoir était dans ces trois jours de repos que nous avions devant nous. Nous attendions donc ce que Dieu déciderait. Je me creusais la tête pour savoir ce que je devais faire ; je ne pouvais essayer de rester, j'avais vis-à-vis de mon oncle des devoirs aussi urgents. Il avait, en route, sans cesse besoin de moi pour l'aider. Et jamais on eût consenti à laisser ici mon oncle et moi pour attendre le convoi suivant. De plus, dans notre convoi, j'étais le seul médecin et par cela même fort utile car tout malade préférait se traîner que de rester à l'hôpital, et mon secours était donc bien nécessaire en route. Et, grâce à Dieu, je crois que ces voyages, bien qu'à travers des contrées montagneuses, par les chaleurs étouffantes et au milieu de toutes les difficultés inhérentes à l'état de "condamné" étaient plus salutaires à nos malades et ils guérissaient et la mortalité était moins grande que dans les hôpitaux. Ce qui agissait encore plus que les soins, c'était le repos moral du malade, l'état de son âme. Durant les trois jours que nous passâmes à EKATERINBOURG, nous fûmes donc très inquiets. Le troisième jour au matin, comme par miracle, notre malade ouvrit des yeux plus pleins de vie et nous vîmes que le mal était dompté. Nous avions, heureusement, un officier assez humain et qui eut pitié de cette pauvre veuve, âgée et malade et bien qu'elle fût d'une faiblesse extrême, il nous permit de l'emmener avec nous. Elle resta faible et longtemps encore, nous la transportions dans nos bras d'une voiture dans l'autre ayant eu soin auparavant de la capitonner de tous côtés avec tous les oreillers que nous trouvions. Comment décrire la joie de notre malade lorsqu'elle vit qu'elle ne nous quitterait pas. L'officier et le staroste penseraient à elle et nous donneraient toujours la meilleure voiture pour elle, ils choisiraient celles recouvertes de toile ou <098> d'écorces d'arbres afin qu'elle fût plus à l'aise. Au bout de quelques semaines, notre protectrice revint tout-à-fait à la santé. Elle nous garda une profonde reconnaissance et parla suite elle nous entoura d'une plus grande sollicitude s'il est possible ; elle nous répétait sans cesse qu'elle nous devait la vie et que jamais elle ne pourrait s'acquitter d'une telle dette envers nous. Trois jours donc après notre arrivée à EKATERINBOURG, nous partîmes nous dirigeant vers KAMYCHLOW, ville du district du gouvernement de PERM. Elle est située de l'autre côté de l'OURAL, et à 218 verstes d'EKATERINBOURG. C'est la dernière ville de Russie d'Europe comme l'indiquent les poteaux-frontières bien qu'en réalité ce sont les Monts OURAL qui constituent la frontière naturelle. Nous atteignîmes KAMYCHLOW le 9 Août 1864. C'est une petite ville sans importance de 2 000 habitants. Pour loger un convoi aussi important que le nôtre, il n'y avait pas de logement assez vaste. Aussi on nous sépara en quatre groupes et nous fûmes logés dans des magasins et des écuries. Pour nous, nous eûmes une petite maison (près de l'église schismatique) non habitée ; nous nous y installâmes avec quelques familles des nôtres, car nous devions nous y reposer trois jours durant. La ville ne possédait aucune pharmacie, un hôpital misérable sans médicament ou presque et pour médecin un officier de santé. A l'hôpital, nous trouvâmes quelques uns des nôtres comme toujours sur notre route, ceux qui étaient passés avant nous y ayant laissé forcément leurs malades. En apprenant qu'un convoi était arrivé et qu'il y avait un médecin, ils me firent aussitôt demander. Dans quel état les trouvai-je ! Jamais je n'oublierai Madame MAJEWSKA (de WILNO) malade de la "plique" et qui était sans espoir de guérison. On avait laissé son mari auprès d'elle. Pauvres gens ; ils durent vendre petit à petit tout ce qu'ils possédaient afin que la malade pût avoir quelque chose à manger car la nourriture de l'hôpital était infecte. Et on ne payait pas la solde journalière à ceux qui entraient à l'hôpital. La maladie était longue et peu d'espoir de guérison et tous deux étaient dans une misère noire. Affreuse situation ! Combien pourrais-je citer de cas plus terribles encore parmi les nôtres, pauvres malheureux ! <099> ---------------------- LES POTEAUX-FRONTIERES ---------------------- Lorsque nous eûmes franchi KAMYCHLOW, nous aperçûmes deux poteaux- frontières : le premier, en bois, indique l'ancienne frontière qui a été reportée aujourd'hui à quelques dizaines de mètres plus loin et marquée par un poteau de granit, planté dans un endroit surélevé. Bien que je me sentisse depuis longtemps en Sibérie, j'éprouvai un sentiment bien douloureux en franchissant cette frontière. Ce qui effraye surtout, c'est la distance énorme qui nous sépare de notre pays. Depuis si longtemps je voyageais en bateau, en chemin de fer, en voiture, pensais-je et c'est à peine si j'arrivais à la frontière de la Sibérie. Et il me fallait encore aller plus loin par TOBOLSK, TOMSK, KRASNOIARSK, IRKUTSK, NYRCZYNSK dans les mines et peut-être plus loin encore ! Quelle effroyable distance ! Qu'il me suffise de dire que dans le seul gouvernement de TOBOLSK qui est l'un des plus petits, on pourrait y placer trois pays comme le France et dans celui de TOMSK quatre. TUGUTYN fut le premier village sur notre route ; c'est un gros bourg plus grand que KAMYCHLOW avec des rues bien tracées et des boutiques bordées d'enseignes. Il est situé sur les bords d'une rivière dont j'ai oublié le nom. On dirait plutôt une ville qu'un village. Dans toute la Sibérie, à part les chefs-lieux de gouvernement et de district, il n'y a pas de petits villages, mais il faut espérer qu'avec le temps et avec le peuplement de ce pays, le besoin d'avoir des villes se fera sentir et ces gros villages tels que TUGUTYN prendront alors le nom de chef-lieu de district. En Sibérie, on ne distingue que deux classes sans la société : le paysan et l'employé. le plus grand contingent est fourni par les prisonniers. On ne rencontre pas de propriétaires fonciers. Nous restâmes deux jours à TUGUTYN ; presque tous nous logions chez l'habitant en payant comme toujours pour la location. A cette époque la dysenterie sévissait dans le village et emportait beaucoup d'enfants. Notre propriétaire en perdit deux durant notre séjour chez lui. Le paysan ne se soigne jamais ; d'ailleurs le village n'a pas d'officier de santé. C'est à TUGUTYN que je vis comment on y faisait les cercueils. Les paysans prennent un <100> morceau de bois de sapin, le coupent en deux, en creusent les deux parties et le cercueil est prêt. Une fois le corps mis dans la bière, les deux parties s'emboîtent l'une dans l'autre et on en cloue les bords. Quand les nôtres mouraient, nous les enterrions dans les cimetières russes, mais il nous fallait demander l'autorisation du pope. Nous avions presque toujours un prêtre dans notre convoi et c'est lui qui récitait les prières sur nos pauvres tombes. Et quand le prêtre manquait, l'un de nous en faisait l'office ; nous plantions une simple croix de bois de sapin que nous façonnions nous-mêmes en y mettant une inscription en polonais : le prénom, le nom et la date de la mort de notre camarade. L'acte de décès était inscrit dans les registres de l'officier de l'étape. Notre séjour à TUGUTYN coïncida avec la moisson. La chaleur était torride ; les blés murissaient très vite et tous en même temps. Le manque d'ouvriers et aussi la paresse des Sibériens obligèrent quelques uns des fermiers à proposer aux prisonniers de les louer moyennant deux ou trois zloty par jour et la nourriture en plus. Beaucoup d'entre nous acceptèrent, surtout nos paysans qui connaissaient ce genre de travail. Les fermiers se mirent à travailler avec eux afin de pouvoir les surveiller de crainte, probablement, de les payer pour ne rien faire. Mais les nôtres voulant se distinguer abattirent encore plus d'ouvrage que les propriétaires eux-mêmes. Ils n'auraient pu travailler longtemps avec autant de zèle et certainement que, même chez eux, ils n'eussent fait tant d'ouvrage en un jour. Aussi les habitants de TUGUTYN admirèrent leur travail, leur zèle, se plaignirent des ouvriers qu'ils trouvaient dans le pays. Le soir, à toutes les portes, on ne parlait que de cela et on vantait l'ardeur des polonais. Parmi les fermiers se trouvait une pauvre veuve qui, ne pouvant payer autant que les autres, n'avait pu trouver d'ouvrier, de sorte qu'elle avait déjà beaucoup de blé perdu. Les nôtres allèrent la trouver et en un jour lui fauchèrent tout son blé. Il fallait entendre comme elle les bénis- sait lorsqu'ils revinrent des champs. Comme tout mon temps était libre, je fis ici le portrait de Madame OSTROMECKA qui était presque complètement remise. Ce portrait est <101> en ma possession et c'est un doux souvenir pour moi. Pour faire nos adieux à notre officier, nous organisâmes une petite fête qui eut lieu chez BIESCEKIEWSKI et KACEL (le premier était du Royaume et le deuxième était fils d'émigré et avait un faux nom). Ils logeaient tous deux chez un paysan dont la cour était couverte d'herbe touffue. Nous installâmes là quelques tables que nous recouvrîmes même avec quelque chose de blanc et nous préparâmes deux ou trois plats. Un immense samovar, un peu de cognac, une bouteille de rhum, du citron, tout cela n'annonçait-il pas une grande réception. Nous étions plusieurs invités à ce festin. A part notre propriétaire et l'officier que nous fêtions se trouvaient mon oncle, vieillard à barbe blanche honorant la société de sa présence, puis WISKOWSKI, ancien staroste et son remplaçant BRAMI, ensuite Aloïse BRZOROSKI (du gouvernement de MOHILEW), SZADURSKI, Charles SASSULICZ (ancien capitaine de l'armée russe, puis ancien combattant de la Compagnie de PROUJANY) enfin MACIEJOWSKI. C'était l'après-midi. La journée était belle ; celui d'entre nous qui n'avait pas trouvé de place à table pouvait s'installer commodément sur l'herbe épaisse, sans cérémonie aucune, : nous n'avions invité aucune femme. Mon oncle prit le premier la parole pour remercier notre officier au nom de tout le convoi pour la loyauté avec laquelle il nous avait toujours traités ; il parla en polonais ne connaissant pas la langue russe. L'officier le comprit tout de même. La façon dont nous le recevions lui prouvait notre sympathie et notre reconnaissance. Nous passâmes ainsi tous ensemble quelques bonnes heures. Il nous fit de touchants adieux, nous répétant plusieurs fois de suite combien il se sentait heureux de nous avoir vus si aimables avec lui, bien qu'il servit un gouvernement qui était notre ennemi et que, durant toute sa vie, les moments passés avec nous resteront de chers souvenirs. Il nous remercia encore de notre bonté envers lui lors de la perte de l'argent du Trésor qu'il avait faite. Il avait souffert, nous dit-il encore, d'être forcé de remplir vis-à- vis de nous un rôle si pénible ; il plaignit le sort de nous tous Polonais qu'il ne connaissait jadis que par les récits des journaux de MOSCOU mais aujourd'hui qu'il nous avait vus de près et compris nos <102> tendances, il nous trouvait dignes d'un meilleur sort. Nous crûmes toutes ses paroles, car c'était un homme loyal ; nous avions appris à le connaître durant notre long voyage. En route, j'avais fait son portrait. Je lui en remis un exemplaire et je gardai pour moi une copie que j'en avais faite. Malheureusement, je ne la possède plus. Le lendemain, nous nous remîmes en route. L'officier nous accompagna jusqu'à la ville la plus proche et resta ainsi encore avec nous toute une journée. Il passa la soirée avec nous ainsi que l'employé qui allait désormais s'occuper de notre convoi. Celui-ci était un homme assez bien, assez instruit, ce qui m'étonna beaucoup car je me faisais une tout autre idée de ce qu'est l'employé en Sibérie. Il est vrai qu'il faisait exception comme j'en eus la preuve par la suite. Toute la soirée, il nous raconta différentes choses ayant trait au gouvernement de TOBOLSK ; il nous parla de ses habitants, de ses coutumes. Il connaissait tout, y étant né et y ayant habité des années. Afin de donner un aperçu de cette partie de la Sibérie, je citerai quelques extraits de ses récits. La partie nord de la Sibérie est occupée presque exclusivement par des OSTRAKS. L'employé en question avait habité dix ans OBDORSK, ville située le plus au Nord à cinq cents verstes de la ville de BEREZOW où habitait notre compatriote Eve FELINSKA. OBDORSK est déjà une de ces villes du nord où pendant six mois de l'année, il n'y a pas de nuit et les autres six mois pas de jour. Et même lorsqu'on aperçoit le soleil, c'est comme un globe de feu, tout à l'horizon. c'est le pays des aurores boréales, de ce phénomène merveilleux qu'aucun récit n'a jamais pu rendre. Les districts du Sud tels que ceux de TIUMEN, JATULOWORSK, KURHAN, etc... sont tout différents de ceux du nord, surtout en ce qui concerne le climat. Ainsi, par exemple, à KURHAN, on cultive les melons. J'en ai acheté à TIUMEN et pas chers du tout, de même qu'une espèce de pomme. Je reviens à mes OSTRAKS : l'employé pouvait bien les connaître car durant dix ans, il avait été percepteur d'impôts chez eux. Ils le payaient avec des peaux. C'est une race asiatique nomade, endurante au froid, ne possédant aucune chaumière et ne vivant que de chasse et de pêche et ayant un culte pour les ours. Voici comment est faite <103> leur habitation : ils creusent un trou dans la neige et plantant des branches d'arbre du côté où souffle le vent, ils les recouvrent avec la neige qu'ils ont retirée pour creuser ; ceci leur fait une sorte de rempart contre la bise glacée. Leurs vêtements sont faits de peaux de rennes ; ils consistent en énormes bas qui montent au-dessus des genoux, le poil en dedans et de même des pantalons et des sortes de chemises. Ceci forme leurs vêtements de dessous. Par dessus, ils mettent des habits semblables, mais le poil en dehors et, en plus, une ceinture de cuir qui maintient leur costume que l'on dit très chaud. Le costume des femmes est semblable à celui des hommes. La façon de se chauffer ne diffère en rien dans toute la Sibérie du nord et elle est assez bizarre et assez pratique puisque les marchands, les voyageurs, les gens de passage emploient eux-mêmes ce mode de chauffage. Avant de se coucher dans leur trou creusé dans la neige, ils allument non loin un grand feu. Puis chacun prend un tremble (peuplier), en coupe les plus grosses branches et met le sommet dans le feu tandis que l'autre extrémité est mise sous le bras tandis qu'il s'endort. Le résultat doit être le suivant : l'arbre vert brûlant difficilement s'échauffe et transmet la chaleur à la sève contenue dans la tige. Celle-ci sous forme de vapeur se répand jusqu'à l'extrémité placée sous le bras du dormeur et le réchauffe. Le froid atteint parfois -50 °C ; on ne s'explique pas comment les enfants peuvent supporter une semblable température. Bien que les OSTRAKS aient un véritable culte pour les ours, ils leur font la chasse ; ils connaissent admirablement où se trouvent leurs tanières. Ils ne les tuent cependant que lorsqu'ils sont certains d'en trouver la vente. Malgré les dangers encourus à la chasse aux ours, ils sont si sûrs d'eux-mêmes qu'on peut dire "qu'ils vendent la peau de l'ours avant de l'avoir tué". L'animal appartient à celui qui a découvert sa tanière, les autres OSTRAKS ne toucheraient jamais à cet ours. L'employé me raconte un épisode de sa vie parmi les OSTRAKS. Avant de partir pour sa tournée comme percepteur d'impôts, il avait reçu, une fois, une lettre d'un de ses amis qui habitait dans le sud lui demandant de lui acheter une grande peau d'ours noir. Il tenait surtout à ce que les pattes conservent leurs griffes. L'employé s'informa donc s'il pourrait trouver une peau semblable à celle qu'on lui demandait. Un jour, on lui amena un OSTRAK qui lui déclara posséder une peau telle qu'il la <104> souhaitait et lui demanda le prix qu'il en donnait. - Et combien en veux-tu pour cela, demanda l'employé. - Quatre roubles et une mesure d'eau-de-vie. - Entendu, reprit le premier, mais montre -moi d'abord cette peau, je voudrais la voir. - Je ne puis vous satisfaire, Monsieur, car la peau est encore dans la forêt. - Comment cela ? - Mais oui, Monsieur, l'ours est vivant, il dort dans sa tanière. L'employé ne voulut le croire et demanda à ses Cosaques ce que cela signifiait. - Soyez tranquille, vous l'aurez certainement, aussi certainement que deux et deux font quatre. - Quand la peau sera-t-elle prête, demanda-t-il à l'OSTRAK ? - Quand la voulez-vous ? - Dans trois jours. - C'est convenu et il sortit. L'OSTRAK tint parole. Au jour dit, la peau était prête et telle qu'on la voulait. Lorsque les OSTRAKS ont ainsi abattu un de leurs dieux, il est un usage qui consiste en une cérémonie dont ils ne peuvent se dispenser, sous peine de voir les autres ours se venger de leur camarade tué sur celui qui est à l'origine de sa mort et ceci doit avoir lieu avant que l'année ne s'écoule. Cette croyance a pu facilement trouver des adeptes car pendant la chasse à l'ours, il n'était pas rare de voir de malheureux accidents se produire. Voici en quoi consistait la cérémonie : on arrachait la peau de l'ours, on la rembourrait de mousse et on la posait à terre. Devant cet animal empaillé, on apportait différents mets préparés avec de la viande de l'ours même et que les OSTRAKS mangeront la cérémonie terminée. Ce jour-là, ils mettent tous leurs habits de fête ; puis celui d'entre eux qui avait abattu l'ours de sa main s'approchait et lui faisait un discours. Il le saluait d'abord avec respect, ensuite il s'adressait à sa victime d'un ton ému, s'innocentant du crime commis, disant qu'il l'avait tué par erreur, qu'il lui demandait son pardon, etc... La fête se terminait par des festins et des danses. La quantité de malheureux accidents qui arrivent durant <105> la chasse provient de ce que les camarades présents ne cherchent jamais à retirer l'OSTRAK des griffes de l'ours lorsque, bien souvent, la chose leur serait facile. Un préjugé sauvage leur dit que telle est la destinée de cet homme et que c'est un péché pour les autres que de se mêler des desseins de la Providence. Lorsqu'un OSTRAK jure en embrassant une griffe d'ours, on peut le croire sur parole. Si on l'interroge et qu'il ne veuille pas avouer, il suffit de l'obliger à embrasser une griffe d'ours et aussitôt il dit toute la vérité. Comme bêtes de trait, les OSTRAKS emploient le renne. Ils ne s'occupent jamais de leur nourriture. La mousse qu'ils trouvent sous la neige leur suffit. Les fourrures ou plutôt les peaux non préparées sont d'un bon marché étonnant en Sibérie, à l'exception cependant de la peau de renard noir qui se vend cent roubles. Mais l'hermine vaut deux zloty pièce, la zibeline la plus belle quelques roubles seulement. La Sibérie ne possède pas de bonnes tanneries, c'est pourquoi les fourrures préparées sont-elles plus chères en Sibérie qu'à MOSCOU, par exemple où l'on expédie les peaux pour être tannées. Jamais je n'ai vu nulle part d'aussi belles et abondantes fourrures qu'ici. Les OSTRAKS portent sur eux des peaux de rennes non préparées et tout leur costume ne revient pas à plus de douze ou quinze roubles. Aussi beaucoup des nôtres en achetaient pour eux. Il se produit pour la zibeline un phénomène assez curieux et que les marchands mettent à profit. On sait que la zibeline la plus recherchée est parsemée de poils argentés. Renfermés durant trois ou quatre ans dans du drap ponceau, ces peaux se parsèment de poils argentés et il est très difficile de les distinguer des vraies zibelines. Retirée seulement au bout de dix ans, la zibeline devient toute blanche et reste ainsi toujours. ------------------------- TIUMEN (11 500 habitants) ------------------------- De TUGUTYN nous n'étions plus loin de TIUMEN, première ville du gouverne- ment de TOBOLSK. Nous y arrivâmes le 17 Août 1864. En entrant dans cette ville, le premier bâtiment qui frappa nos regards fut la forteresse. On nous y arrêta et on voulut nous y mettre tous dans deux petites et sales pièces, ce qui était matériellement impossible pour un aussi nombreux convoi que le nôtre. Nous nous entêtâmes et refusâmes d'y entrer. Alors on nous donna non loin de la forteresse une petite maison pour ceux qui étaient en famille et pour les autres une énorme cour qui entourait des magasins <106> d'eau-de-vie qui appartenaient à KOZIETTO-PAKLEWSKI qui, soit dit en passant, détenait tout le monopole des eaux-de-vie pour la Sibérie du nord. Dans un des coins de cette cour, nous trouvâmes une toute petite maison destinée sans doute à quelque gardien et qui avait un fourneau de cuisine. Nous nous y installâmes avec nos compagnons et les autres se fourrèrent sous d'autres toits et dans des cabanes de toutes sortes. Pour ce confort bien relatif cependant et pour notre désobéissance, nous reçûmes un blâme à TOBOLSK. Nous restâmes à TIUMEN deux jours ; nous pouvions sortir en ville pour nos achats. C'était une ville pauvre ayant seulement des maisons en bois et rien de remarquable. D'ici nous devions nous embarquer sur le bateau à vapeur qui, sur la rivière IRTYCH fait le service entre TIUMEN et TOBOLSK. MAis les eaux étaient si basses que la vapeur ne put aborder en ville et il nous fallut faire quelques verstes en longeant la rivière. Le pays était entièrement plat, la plaine s'étendait devant nous à perte de vue, l'herbe était toute desséchée. A notre droite, nous avions la rivière ; nous en suivions les zigzag sans trouver trace de route. La chaleur était torride. A peine pouvions-nous endurer notre chemise de toile ; nous marchions et avec les voitures nous faisions une longue caravane ; on avait peine à respirer, le silence était profond et interrompu seulement de temps en temps par les jurons d'un Russe ou bien par la conversation de nos cochers en langue tartare. Je me sentais affreusement triste. Bientôt nous aperçûmes cependant une partie du gouvernement de TOBOLSK plus peuplée ; nous voyions des villages par-ci, par-là et souvent six ou huit moulins à vent. Ici aussi la terre est plus riche, mais en raison du climat, surtout des longs hivers, on ne peut même pas semer du froment. Parfois, certains paysages me rappelaient ma Lithuanie ; je la revoyais partout pour s'illusionner, ne serait-ce qu'un moment. Après une marche assez longue, nous atteignîmes un village d'où, trois jours après, le bateau à vapeur devait nous emmener à TOBOLSK. La veille de notre départ, l'un des nôtres se noya en se baignant sans qu'on eût pu lui porter secours. La route par bateau fut assez ennuyeuse. La seule chose agréable que nous eûmes fut de pouvoir descendre à terre à chaque escale, ce que l'on n'avait pas permis lors de notre premier voyage par bateau. La rivière IRTYCH est énorme, mais n'offre rien de remarquable. La rivière OB que nous suivîmes ensuite et <107> qui est l'un des bras de l'IRTYCH n'a rien de bien curieux. Nous voyageâmes toute une semaine et dans ce court espace de temps plusieurs d'entre nous furent atteints de typhus et les enfants prirent la scarlatine. Nous étions tous entassés sur un chaland tiré par le vapeur : rien d'étonnant à ce que les maladies aient eu prise sur nous. Une nuit, nous faillîmes être tous noyés. Lorsque le vapeur allait stopper, il lui fallait virer de façon qu'il ait son avant contre le courant. Autrement le courant de la rivière aurait entraîné notre chaland et précipité sur le vapeur. La nuit donc était noire, le vapeur ralentit sa marche, voulant sans doute virer comme je l'ai expliqué plus haut. Notre chaland relié au vapeur par un long cordage virait doucement derrière lui. Tout à coup, on nous appela du vapeur. Nos mariniers crurent qu'on leur donnait l'ordre de jeter l'ancre, ce qu'ils firent aussitôt. Le vapeur ne se doutant de rien accélérat sa marche. Le chaland grinça d'une façon sinistre et ce fut grâce µau sang-froid de l'un de nos mariniers qui, en un instant, d'un coup de hache, coupa le cordage, que le chaland ne se brisa pas et nous sauva d'une mort certaine. ------- TOBOLSK ------- Cette ville se trouve à 258 verstes de TIUMEN. Le 14 Août au matin, nous arrivâmes à TOBOLSK, ville que sont obligés de traverser tous ceux qui vont en Sibérie. C'est ici que se trouvait le bureau principal des prisonniers de Sibérie ; c'est là qu'on les classait et qu'on les envoyait dans toutes les directions. De loin déjà, nous avions aperçu sur la rive gauche de la rivière OKA, se dressant comme un château immense, un bâtiment imposant. C'était la forteresse de TOBOLSK. La ville qui s'étale à ses pieds est de modeste apparence ; les rues sont pavées avec du bois qu'il est plus facile de se procurer que de la pierre. Il y avait 17 000 habitants, la ville possédait une église polonaise avec un curé polonais. On nous laissa une heure au débarcadère avec défense expresse de nous éloigner. On attendait le gouverneur. Il arriva, enfin, entouré de quelques notabilités de la ville, le colonel de gendarmerie, le juge et d'autres encore. Le gouverneur, bel homme de 45 ans environ, avec des moustaches et des favoris noirs, vêtu en civil et n'ayant rien qu'un ruban rouge à sa casquette, nous adressa la parole en polonais. C'était du reste un polonais et se nommait Alexandre DESPOT- KIENOWICZ. Il nous réprimanda aussitôt pour notre refus d'obéissance à <108> TIUMEN. Il nous était vraiment pénible d'entendre parler un tel polonais. Notre langue maternelle résonnait ironiquement. Il eut mieux valu qu'il parle en russe. Plus tard, quand nous connûmes KIENOWICZ, nous nous aperçûmes que ce n'était pas un méchant homme, un peu fantasque mais agissant avec discernement et faisant croire aux Russes qu'il était un de leurs zélés serviteurs. Envoyé lui-même en Sibérie et condamné à la déportation, il avait réussi, par son adresse, sans faire aucune platitude ou bassesse, à arriver au poste de gouverneur de TOBOLSK, poste qui, à cette époque, était assez délicat en sa qualité de Polonais. Quand il nous eut quittés, on nous conduisit à la prison. Quelle énorme bâtisse ! Huit grandes cours étaient séparées par un bâtiment et par de hautes murailles munies de portes. Ainsi chaque cour pouvait être isolée l'une de l'autre. Les détenus civils étaient réunis dans une cour spéciale. Les autres cours étaient occupées par les nôtres. Partout on était à l'étroit. Je ne saurais dire exactement combien nous étions en tout, mais je puis affirmer que nous étions plusieurs milliers. Dans la première cour face à l'entrée était notre hôpital. A gauche les cuisines. Il nous faut rendre cette justice au gouverneur que nulle part ailleurs nous n'avions été si bien nourris et nous n'avions vu un hôpital si bien installé. KIENOWICZ s'occupait lui-même de tout et veillait à ce que l'ion ne vole pas. Nous pûmes alors nous rendre compte que l'argent qui nous était destiné était suffisant pour notre nourriture, dès qu'on ne volait pas. KIENOWICZ nous demanda de choisir parmi nous un camarade qui aurait pour mission de recevoir journellement les produits directement du marchand, de veiller à ce que tout soit bien pesé et de bonne qualité. Parmi nous, il choisit quelques cuisiniers volontaires qu'il paya tous les mois. Chaque chambrée dut fournir à tour de rôle quelques hommes pour l'épluchage des légumes et c'est le staroste choisi parmi nous qui en faisait l'appel dans chaque chambrée. Dans l'une le staroste était Henri GLUCHOWSKI (d'Autriche) technicien de l'Université de VIENNE et très bon peintre. Un jour il dessina sur la porte de la chambrée son portrait au fusain et à la craie avec cette inscription au-dessous : "Messieurs, aux pommes de terre". Ce dessin était très réussi. KIENOWICZ vint à passer par là, aperçut le portrait, rit de grand coeur et défendit qu'on <109> l'effaçât, tant il lui plut. A midi, nous avions plusieurs plats et un seul au souper et puis de l'excellent "kwas" à boire. L'hôpital était dirigé par un médecin de la ville CZEMSZANSKI, un russe. KIENOWICZ proposa de faire soigner les prisonniers polonais par les médecins polonais qui se trouvaient parmi nous dans les convois. Nous acceptâmes bien volontiers. Quand il en partait, d'autres médecins arrivaient par les convois suivants, de sorte que nos malades étaient toujours entre les mains de nos compatriotes. En plus, grâce à KIENOWICZ, les malades ne manquaient de rien. Il venait presque chaque jour à la prison et à l'hôpital auquel il s'intéressait tout particulièrement. Parfois même il envoyait aux malades du vin, des citrons. Il leur demandait toujours s'ils avaient bien tout ce dont ils avaient besoin. Il trouvait seulement que l'on gardait trop longtemps à l'hôpital des malades complètement guéris ou même des gens bien portants sous prétexte de maladie ; ceci arrivait surtout pour ceux qui étaient désignés pour le prochain départ. KIENOWICZ aimait à se fâcher et à crier contre nous, mais ce n'était que pour la forme afin de faire croire qu'il était très dur avec nous. Il parlait toujours en polonais de même que tous ses employés qui, à l'exception d'un Russe du nom de PIETROW son favori et qui connaissait la langue polonaise, étaient pour la plupart Polonais. Il était assez bizarre de les entendre tous nous parler en polonais alors que dans notre pays cette langue était si persécutée. Comme je restai à TOBOLSK plus d'une semaine, je m'occupais à dessiner mes camarades. je fis le portrait du docteur Ignace TOMKOWICZ un fanfaron, un farceur que KIENOWICZ aimait beaucoup : cette physionomie extrêmement originale réussit à merveille. Puis le portrait du Docteur CZESKAWSKI, d'Autriche, homme très instruit et très brave homme. Je dessinai encore le portrait de son grand ami le peintre GTUCHOWSKI. Ce dernier fit également mon portrait dans le même carnet. Ensuite, je fis le portrait de Melchior FIEDONOWICZ le grand ami de TOMKOWICZ et docteur également. Je fis celui-ci sans qu'il s'en aperçût tandis qu'il dormait étant malade à l'hôpital. Dans mon carnet se trouvaient encore les portraits d'Aloïse BRZOWSKI, de Stanislas WITKOWSKI et d'autres. Quel précieux souvenir aurait été pour moi aujourd'hui ce carnet ! Quelques jours après notre arrivée à TOBOLSK, on nous conduisit dans un <110> certain bureau où nous passâmes l'un après l'autre et où on inscrivit notre âge, on nous mesura, on examina notre bouche afin de voir si nous avions toutes nos dents. C'était les préliminaires pour former les listes de départ. Quelques jours se passèrent, puis on nous fit passer à nouveau dans ce même bureau où à tour de rôle, nous entendîmes le sort qui nous attendait. Ce décret était des plus laconique, mais ceci demande une explication : tous ceux d'entre nous qui étaient condamnés aux travaux publics étaient envoyés dans les mines de NERCZYNSK et dans d'autres situées dans le gouvernement d'IRKUTSK et même plus loin encore. Mais pour s'y rendre, il nous fallait passer par IRKUTSK où l'on trouvait un deuxième bureau où l'on ne s'occupait que de ceux condamnés aux travaux. Là, on recevait sa feuille de route définitive. A TOBOLSK, on m'apprit que je devais me rendre à IRKUTSK. Nous formions trois groupes de prisonniers : le premier groupe comprenait ceux condamnés aux travaux de fabriques, le deuxième ceux pour la forteresse et le troisième ceux condamnés aux travaux de mines. Ceux qui n'étaient condamnés qu'à la déportation étaient envoyés dans les gouvernements de TOBOLSK, de TOMSK et de IENISSEI. Au-delà, on n'envoyait que ceux destinés aux bataillons de la région du fleuve AMOUR. Dans la seconde partie de mon décret, il m'était enjoint de voyager par voie de terre, par étapes, et non par eau. La distance entre TOBOLSK et TOMSK est de 14769 verstes et peut se faire par bateau sur les rivières. Malgré tout, on nous laissait libres de choisir notre mode de transport. Aussi chacun de nous s'empressait-il de se faire inscrire soit pour la route par voie de terre, soit par voie d'eau. KIENOWICZ avait présenté au gouvernement un projet qui facilitait le transport des condamnés. Il proposa de leur faire faire 100 verstes sans relais et de les transporter tous en voiture et non pas comme auparavant où les nobles seuls avaient droit aux voitures, les autres devant faire la route à pied. KIENOWICZ démontra que de cette manière, le gouvernement y gagnerait. Le transport coûterait plus cher, il est vrai, mais durerait aussi bien moins longtemps. Ainsi un voyage qui, autrefois demandait un an, se faisait à présent en trois mois. Ce projet plut au gouvernement et fut adopté. Aujourd'hui, nous sommes tous transportés en voiture et c'est ce qu'on appelle "la poste". On nous <111> donnait une escorte de soldats et sans s'arrêter longtemps on peut faire le trajet de TOBOLSK à TOMSK en quinze jours au lieu de trois mois qu'il fallait jadis. Mon oncle fut déporté dans le gouvernement de TOBOLSK et on lui dit de choisir la ville qu'il comptait habiter. Les districts du Sud comme KURHAN et les autres étaient agréables comme climat, mais il préféra rester à TOBOLSK à cause de l'église polonaise, des Polonais qui l'habitaient et des moyens de communication. Bientôt après, on lui donna sa liberté. Parmi les personnes qui devaient s'établir à TOBOLSK se trouvait JASKUTOWSKI, de BRESC, que mon oncle connaissait depuis longtemps. Ils s'installèrent tous deux dans la même demeure. Nos adieux furent tristes. J'avais pu amener mon oncle jusqu'ici en assez bonne santé, ce que je n'eus jamais espéré en raison de son état de santé déficient et de son âge avancé. Je lui fis mes adieux lorsqu'il nous quitta à la prison, mais je résolus, coûte que coûte, d'obtenir l'autorisation d'aller encore le revoir en ville, dans son logement. Ce ne fut pas chose facile, car à nous autres condamnés aux travaux, il était défendu de sortir en ville. J'employai une ruse. Le chef de police venait tous les matins à la prison et remettait à ceux qui pouvaient sortir en ville une autorisation par écrit, mais jamais aux condamnés aux travaux. Je me faufilai parmi ceux qui désiraient sortir ce jour-là. - Comment vous appelez-vous, me demanda-t-il mon tour venu ? - Alexandre OKINCZYC - Vous êtes peut-être un condamné aux travaux des mines ? Comme il est tombé juste, pensai-je. - Non, je suis seulement déporté dans la ville de TOMSK. - Alors, vous pouvez sortir, et il m'inscrivit sur la liste. J'espère qu'aucun de vous, Messieurs, ne m'a trompé, ajouta-t-il. - Bien entendu, qui l'oserait, répondis-je. Voilà qui est bien, pensai-je, mais pourvu que le chef de police n'aille pas vérifier nos noms sur le registre. Par bonheur, il n'en fit rien et bientôt après, nous étions sortis. Le papier que nous remettait le chef de police devait être présenté à l'officier de garde à la porte. Celui-ci nous donnait un soldat qui, soi-disant, devait nous suivre partout en ville. Mais à peine hors des grilles, nous partions chacun de notre côté. Nous <112> devions rentrer à la prison le même jour. Je savais exactement l'adresse de mon oncle ; j'y courus, mais je ne le trouvai pas. Au bout d'une heure, je les vis arriver tous deux, JASKUTOWSKI et lui. JASKUTOWSKI était lui aussi d'un certain âge. Ils furent ravis de me voir. Mon oncle craignait que mon escapade ne finît mal. Je restai avec eux jusqu'au soir. Je dînai et pris le thé. Tout d'abord, notre entretien fut assez gai, puis quand la conversation prit fin et qu'on parla des adieux, nous devînmes profondément tristes. Mon oncle m'aimait comme un fils et moi comme un père. Il avait été mon bienfai- teur et protecteur depuis mon enfance, nous ne nous étions jamais quittés. Aujourd'hui, il nous fallait nous séparer pour toujours. Le vieillard se mit à pleurer : "tu es jeune, me dit-il, tu vivras encore des jours meilleurs, mais moi, je laisserai certainement mes os ici. Qu'il me sera dur de mourir ici tout seul. Je n'aurai pour me fermer les yeux ni femme ni mon Hedwige (sa fille) ni aucun de vous autour de mon chevet. Tu ne peux te figurer, mon Alex, comme je souffre en me séparant de toi et étouffé par les sanglots, il ajouta pour toujours ". Je me mis à pleurer, nous nous étreignîmes et nous restâmes ainsi longtemps nous couvrant de caresses. "Que Dieu te bénisse", me dit-il ensuite en me faisant le signe de la croix sur ma tête. Nous nous embrassâmes encore une fois et je m'enfuis rapidement. A partir de ce jour, notre départ de TOBOLSK était imminent. on nous annonça le jour du départ. Cent condamnés furent désignés pour ce départ. Nous nous retrouvâmes tous ensemble, ceux de notre compagnie à l'exception de mon oncle. A TOBOLSK, j'avais acheté un vieux samovar, mais très bon à l'usage ; je me munis de bottes, car le froid commençait à se faire sentir et je fis provision de tabac. Je me préparai de mon mieux au long voyage que j'allais entreprendre. Comme nous menions une vie si oisive, notre plus grande occupation et distraction était de fumer. Et par malheur, en Sibérie, le tabac coûtait le double et c'était bien désastreux pour notre pauvre bourse de prisonniers. A TOBOLSK, il y avait une fabrique de tabac, mais ce tabac est encore plus mauvais et plus cher. Le tabac que je fumais était bien plus mauvais que le tabac que je fumais dans mon pays, mais je m'y habituais et j'oubliais que j'en avais fumé de meilleur. <113> --------- LE DEPART --------- Le jour de notre départ le 24 Août 1864, on nous rassembla tous devant la prison sur une place. On nous appela plusieurs fois à tour de rôle, nous demandant nos noms. On eut dit qu'on voulait les apprendre par coeur. Ensuite, on nous distribua de grandes pelisses (kozuchny); elles étaient affreuses ; j'en pris cependant une pour qu'elle me servit à coucher dessus. Jusqu'ici, j'avais toujours couché sur le bois et la pelisse donnée par mon cousin me servait de couverture, mon oncle m'ayant donné un petit oreiller. Petit à petit, je m'enrichissais et que n'aurais-je pas eu si j'avais atteint IRKUTSK. Ma famille m'avait expédié là-bas du linge, des vêtements, ne connaissant pas mon dessein et c'est avec joie que je me débarrassai par la suite de tout ce que je possédais. Les voitures étaient prêtes ; notre staroste choisi par nous était SUTYRISKI (de Volhynie) ; les soldats attendaient les ordres. Nous avions, pour la dixième fois au moins, fait nos adieux à nos amis qui regardaient le départ au travers de la grille des portes de la prison et nous ne partions pas encore ! On attendait le gouverneur qui tenait à nous faire ses adieux, comme il était venu à notre arrivée à TOBOLSK. Il n'avait rien à nous dire et paraissait gêné "eh bien, nous dit-il, vous allez partir". Nous nous mîmes tous à rire et l'un de nous lui répondit "sans doute, puisqu'il le faut, puisque l'on nous emmène". Ceci le troubla encore davantage. Et qu'aurait-il eu à nous dire de nouveau d'intéressant ; il valait mieux que cela se passât ainsi. Dans notre convoi, il y avait des femmes qui avaient préféré voyager par voiture car le bateau était encore le plus incommode. Et cependant un pareil voyage et à si grande allure devait leur être une bien grande fatigue : nous ne devions nous arrêter que tous les quinze jours. Un arrêt de quelques heures en pleine nuit et durant lesquelles il fallait faire sa nourriture, déballer tout et refaire à nouveau son paquet, n'était pas un repos. Nous demandâmes à KIENOWICZ de nous permettre une halte d'une journée tous les huit jours. Mais quel filou ! Ne voulant pas avoir l'air de nous refuser, il dit tout bas à notre staroste que le sous-officier qui commandait notre convoi était polonais; nous n'avions qu'à le lui demander et il ne nous le refuserait pas. Quant à lui il fermerait les yeux, ne dirait rien pour <114> cela mais lui-même ne pouvait donner une telle permission. Mais KIENOWICZ nous faisait là une farce de mauvais goût. Le sous-officier avait sa feuille de route jour par jour et de l'argent pour notre nourriture exactement pour quinze jours; comment aurait-il pu s'arranger pour perdre un jour ? KIENOWICZ nous quitta, enfin, en nous souhaitant bon voyage. Nous partîmes à vive allure et bientôt TOBOLSK disparut à nos yeux. Nous étions sur la route de TOMSK. La première ville de district que nous devions trouver sur notre route était TARA. Avant d'atteindre cette ville, je veux encore expliquer certaines choses. Toute la Sibérie, à part les divisions en gouver- nements, se divise encore en deux parties : la Sibérie orientale et la Sibérie occidentale. A la partie occidentale appartiennent seulement les deux gouvernements de TOBOLSK et de TOMSK et le SEMIPALATINSK et cette partie est gouvernée par un général-gouverneur, DUHAMET, demeurant à OMSK. La partie orientale est gouvernée par le général-gouverneur KORSAKOW qui demeure à IRKUTSK. Le gouvernement de TOBOLSK était régi par KIENOWICZ ; par l'ordre qui y régnait on ne se serait pas cru en Sibérie, car il tenait ferme tous ses employés et persécutait l'ivrognerie à outrance. Aussitôt sa nomination, il chassa des ivrognes par centaines et ils le craignent comme le feu. Les routes sont bien entretenues et l'on voit la différence lorsqu'on quitte le gouvernement de TOBOLSK. Les paysans l'aiment beaucoup car il parcourt souvent tout le territoire et s'occupe des moindres détails. Les environs de TOBOLSK sont très fertiles. La terre est si riche que l'on n'emploi aucun engrais même pas le fumier qui s'entasse en énormes meules autour des villages. On peut acheter des fermes à très bon compte, même dans les environs immédiats de TOBOLSK. Les terrains, les prairies, les forêts sont merveilleux, mais malheureusement la main d'oeuvre manque à cause de la paresse des habitants et du nombre d'ivrognes. Et puis l'ouvrier demande un salaire très fort. Les chevaux sont petits et laids mais extrêmement résistants. On peut faire d'une traite mille verstes avec ces chevaux surtout en hiver. Arrivé au but, on a l'habitude ici d'attacher le cheval très court afin qu'il ne mange pas de la neige et ce n'est que le lendemain qu'on lui donne de la nourriture. Malgré le froid intense qui <115> sévit ici, les habitants n'ont même pas d'étables et d'écuries convenablement construites. Ils prennent tout simplement une douzaine de troncs d'arbres arrachés avec les racines et ils les plantent en les posant seulement en terre non loin de leur habitation. Puis ils réunissent le sommet avec des bois et recouvrent le tout de pailles et les côtés sont fermés par des branches de sapin plantées dans la neige. Le harnachement est semblable à celui de Russie ; les habitants les plus aisés possèdent une "tarantas" voiture recouverte de toile et de peaux. Le fer est très bon marché ici, les voitures sont bien construites. La route que nous suivions était tout à fait plat, nous traversions cependant des bois; de temps en temps nous apercevions un petit lac et des marais. De PERM à TIUMEN, et sur la route que nous suivions nous rencontrions des campements de marchands avec toute espèce de produits, du thé, des peaux, des graisses. Dans toute la Sibérie il y a une masse de Tziganes, ces vrais cosmopolites. Ils possèdent leur chaumière dans les villages ; ils sont donc sédentaires, mais seulement pendant la saison d'hiver. Aussitôt que l'herbe reverdit ils s'envolent tous comme des oiseaux migrateurs traînant avec eux tous leurs bagages et vivant sous la tente ; ils vont de place en place jusqu'au prochain hiver. Nous croisions souvent leur campement sur le bord de la route. Ce coup d'oeil était bien beau : au milieu de la verdure s'étalaient leurs tentes blanches auprès des voitures. Entre les arbres sur des cordes pendaient les linges multicolores et au loin la prairie et les chevaux. De ce côté on voyait un grand feu autour duquel étaient assis des Tziganes de tout âge ; plus loin on voyait un jeune Tzigane revenant de la source en portant une cruche d'eau. Pour nous ces aperçus étaient de véritables distractions au milieu d'un voyage si monotone. En Sibérie, on rencontre partout des "vieux croyants" (starowiery). Il est défendu de fumer dans leurs chaumières. Ils ne veulent jamais prêter des ustensiles de cuisine ou des gobelet pour boire. Ils prétendent que si nos lèvres les touchaient, ils seraient ternis. Ils encore d'autres préjugés. Par exemple une jeune fille et un homme peuvent boire du thé mais une femme mariée n'en a plus le droit sinon lorsqu'elle est vieille. En général le peuple en Sibérie est très peu civilisé. Il est rare de voir un homme sachant lire et écrire. Il est beaucoup moins religieux qu'en <116> Russie et toute leur religion consiste en pratiques extérieures et à observer les jeûnes. Les moeurs sont pitoyables. ------------------ TARA Steppe BARABA ------------------ Le 26 août, nous arrivâmes à TARA pour la nuit. C'est un ville de cinq mille habitants distante de cinq cent soixante quinze verstes de TOBOLSK. On nous entassa dans différents locaux où, il va sans dire, nous étions très mal à l'aise. Avec ma compagnie, je réussi à m'installer assez commodément pour la nuit et sans que je m'y attendisse. En entrant dans la salle nous nous trouvions les derniers, nos chevaux ne pouvant plus avancer. Deux jeunes Polonais accoururent à notre rencontre et nous demandèrent: - Est-ce qu'il y a un médecin parmi vous ?". C'étaient des habitants de TARA. - Oui", répondis-je. - Nous vous attendions et nous vous prions de venir voir un des nôtres qui est malade. C'est DOBROWOLSKY citoyen du Royaume, déporté ici et gravement malade et nous n'avons pas de médecin à TARA." - Bien et où habite-t-il ?", demandai-je. - Vous pouvez aller chez lui avec toute votre compagnie; vous passerez la nuit là-bas. Nous avons la permission du chef de police. Et nous pouvons vous y conduire de suite. - Très volontiers. Ils sautèrent sur nos voitures et en quelques minutes, nous étions arrivés chez DOBROWOLSKY. Le malade, un homme de trente cinq ans environ, souffrait d'une maladie chronique du foie; il était très affaibli et anémié. Je ne trouvai rien de grave mais le malade s'était effrayé car ses jambes commençaient à enfler. Je prescrivis ce qu'il fallait faire et je tranquillisai le malade. Ce n'était pas un homme pauvre : il vivait à l'aise et nous eûmes chez lui un repos délicieux. TARA est une petite ville avec des maisons en bois et ne possédant rien digne de remarque. Le lendemain matin, nous repartions pour notre long voyage et quelques jours après, nous franchissions la frontière du gouvernement de TOBOLSK pour entrer dans celui de TOMSK. Les paysages changèrent, nous apercevions à perte de vue des marais couverts de joncs. Sur les endroits surélevés, on voyait des villages et <117> des bois. en un mot, nous étions dans la steppe de BARABA qui s'étend sur 1 000 verstes carrés et qui entoure TOMSK du côté de l'Ouest. C'était le pays des oiseaux aquatiques, des canards sauvages, des bécasses, des cygnes blancs et des courlis, etc... Bien qu'on leur fasse la chasse ici, ils ne sont pas farouches et se laissent approcher de très près. Dans la steppe, nous ne pûmes jamais avoir à manger de la viande de porc. Je demandai à un paysan pourquoi il n'élevait pas de porc. Il me répondit que c'était à cause des Tziganes. - Et pour quelle raison ? - Ils nous les voleraient tout de suite, car ils sont très gourmands. Dans la steppe se trouvent deux villes du gouvernement de TOMSK, KANISK et KOTYWAN. ----------------------------- Le commencement de ma maladie ----------------------------- Le neuvième jour de notre voyage, nous passions la nuit dans un village. Etant arrivés un peu plus tôt que d'ordinaire, nous demandâmes à nos hôtes de nous préparer des bains. Ici, tout propriétaire possède une salle de bains, mais quelle installation ! La pièce est toute petite, la tête touche le plafond, les murs sont enduits de terre glaise de sorte qu'au moindre mouvement, on se salit ; la pièce est sans fenêtre, sans cheminée ; il n'y a qu'un trou au plafond par lequel sort la fumée lorsque l'on allume le foyer sous la baignoire. Ce qu'il y a de plus désagréable, c'est qu'il faut se déshabiller au dehors. Il est possible que ce bain soit la cause de ma grande maladie de laquelle je parlerai bientôt. Je ne puis le certifier, mais je sortis du bain avec un violent mal de tête causé peut-être tout simplement par la fumée qui m'asphyxiait. Le lendemain, nous passâmes la nuit dans la chaumière d'un paysan, couchés par terre comme toujours. Je me sentais encore bien portant. Je fis même là quelques médicaments pour nos malades. Le scorbut commençait à sévir. Nous fîmes encore une journée de route et nous arrivâmes devant KANISK (3 000 habitants, 524 verstes de TOMSK). Nous nous arrêtâmes pour la nuit dans un petit village, car c'était déjà tard le soir et pour arriver à KANISK, il nous fallait traverser la rivière en bac, expédition dangereuse la nuit. Le 4 Septembre au soir, je n'avais plus d'appétit et je me couchai aussi- tôt. A minuit, je fus réveillé par une douleur violente à la plante du <118> pied gauche, vers l'os de la cheville. J'allumai la bougie et je vis à cet endroit même une trace comme une piqûre d'épingle et une petite rougeur tout alentour. Tout d'abord, je crus m'être blessé avec un éclat de verre la nuit précédente. J'avais alors préparé quelques médicaments et en ouvrant la pharmacie de voyage, je m'étais aperçu que quelques fioles s'étaient brisées ; aussitôt, j'avais jeté à terre les débris. Avant de m'étendre, j'avais cependant balayé la chaumière, mais comme je suis très agité en dormant, il se pouvait que j'eusse laissé un petit morceau de verre et qu'il m'eût blessé. Je me le figurai du moins ; j'examinai la petite plaie à fond pour voir s'il n'y était pas resté du verre, mais je ne trouvai qu'un petit caillot de sang. Je badigeonnai l'endroit avec du suif et la douleur étant un peu calmée, je m'étendis de nouveau sans cependant pouvoir m'endormir jusqu'au matin. Je constatai alors que ma plante du pied était enflée, mais je souffrais moins. Ma botte me faisant mal, je mis une savate à mon pied malade et je partis. Nous traversâmes la rivière en bac et, sans nous arrêter à KANISK nous filâmes plus loin. Nous fîmes sans arrêt 33 verstes. Le cahot de la voiture aviva de plus en plus ma douleur et lorsque nous atteignîmes le village où nous devions coucher, je pus à peine descendre de voiture, je ne pouvais plus poser le pied à terre et la souffrance était si aigüe que je geignais. L'enflure allait en augmentant. Je voulais revenir à KANISK et entrer à l'hôpital devant l'impossibilité de poursuivre le voyage. Mais le sous-officier me trompa en m'assurant que non loin d'ici se trouvait un hôpital, une pharmacie, un médecin et que j'éprouverais autant de fatigue à retourner sur mes pas qu'à aller là. de plus il me fit remarquer tout l'embarras que je lui donnerais s'il devait me faire conduire à KANISK. Il lui faudrait donner un soldat, louer une voiture et il n'avait pas d'ordre pour cela. Si j'avais su ce qui allait m'arriver, je me serais entêté et je suis sûr qu'il n'en aurait eu aucun ennui. Il me fallut voyager deux jours entiers avant d'arriver à l'hôpital. Impossible de décrire les souffrances que je dus endurer. La première et la deuxième nuit, je me mis des sangsues, mais je ne fus soulagé en rien. L'enflure montait de plus en plus et lorsque j'arrivai à l'hôpital, ma jambe était enflée jusqu'à la ceinture à tel point qu'il fallut couper mes vêtements pour me déshabiller. On me porta jusqu'à mon lit. Ma jambe était toute brillante et <119> rouge. J'avais une fièvre intense. Nous étions au treizième jour de notre voyage, à 300 verstes de TOMSK ; je me trouvais dans le village d'ITKUL et nous étions le 6 Septembre 1864. J'étais heureux d'être arrivé ici car ce voyage me désespérait tant je souffrais. Mais de nouveau, je fus trompé. L'hôpital était des plus misérables comme toujours pour les détenus, sans pharmacie et sans médecin. Il n'y avait qu'un officier de santé qui ne s'y connaissait pas même pour les choses les plus simples. On me coucha parmi les détenus civils car il n'y avait ici aucun Polonais. Je devais donc rester ici tout seul. Tous m'était alors indifférent, car j'avais bien peu d'espoir de guérir. Il me sembla, comme je le crois encore aujourd'hui, que je fus mordu par un serpent. Je ne dois uniquement la vie qu'à ma chère Madame OSTROMECKA. Aussitôt que nous fûmes arrivés à ITKUL, elle alla trouver l'officier d'étape avec le staroste de notre convoi et lui demanda de bien vouloir la laisser auprès de moi. Quelle ne fut pas ma surprise en apprenant que cette digne et brave personne resterait auprès de moi. Je repris alors espoir dans ma guérison. Je ne pus me réjouir longtemps, car je perdis bientôt connaissance. Mon état s'aggravait de plus en plus. Une douleur intense et continue avait épuisé mes forces. pendant toute une semaine, je fus entre la vie et la mort. Plus d'une fois, Madame OSTROMECKA me pleura croyant que j'étais à l'agonie. Dans les moments de lucidité, je voyais très bien que j'étais bien bas. Voilà l'état de ma jambe : en plusieurs endroits, j'avais des taches et des ampoules bleuâtres comme après un vésicatoire et lorsqu'elles s'ouvrirent, huit plaies se montrèrent. Les ampoules étaient de la grandeur de ma main, et par les ouvertures qu'elles firent sortit le tissu graisseux sous-cutané sous forme de suppuration. J'avais un faux érésypèle (eresypelus phlegmondus) maladie la plus souvent mortelle. Pour donner une idée de la gravité de ma maladie, il suffit de dire que, revenu à la santé au bout de plus de quatre mois, je pus enfin poser le pied près du lit, mais ce ne fut que huit après que les plaies guérirent. Mon tibia conserve toujours de larges cicatrices, souvenir de mon séjour en Sibérie. Ce fut donc une maladie bien dure, mais elle me fut bienfaisante. Sans elle, je ne serais pas libre aujourd'hui. J'étais loin d'être à l'aise dans une petite chambre avec des malades russes également détenus. Par bonheur, un médecin de passage visita l'hôpital. Par égard pour ma <120> profession de médecin et non parce que j'étais Polonais, il me fit donner une chambre à part où l'on m'installa avec Madame OSTROMECKA. A chaque convoi de Polonais qui passait par ITKUL, je recevais la visite de quelques amis et même de Polonais inconnus de moi. Parmi eux se trouvaient des médecins ; je profitais de leurs avis, car il m'était bien difficile de me soigner moi-même. Une fois j'eus durant deux jours une sorte d'hallucination comme "l'idée fixe" des fous. Je voyais tout pour moi sous de riantes couleurs. M'étant réveillé la nuit, il me sembla que je me trouvais non loin d'IRKUTSK dont j'étais alors éloigné de 2 000 verstes ; je me voyais déporté dans cette ville et ayant un magasin de photographie. ; j'étais bien habillé et en bonne société. J'entrevoyais IRKUTSK en imagination dans ses moindres détails, absolument comme si j'y étais. Je parlais de tout ceci à ceux qui venaient me voir. Mais ce qui m'intéressait le plus, c'est que je voyais ma mère volant dans les airs avec quelques personnes condamnées comme elle à la déportation à IRKUTSK et avec lesquelles elle comptait habiter. Je les voyais volant au-dessus de ma tête et ne pouvant s'abaisser jusqu'à moi ; je les voyais arriver à IRKUTSK, camper au bord de la rivière, puis louer une maison pour moi en ville, enfin y clouer à la devanture mon enseigne de photographe. On m'attendait seulement avec impatience. Le matin en me réveillant, je priai Madame OSTROMECKA de faire vite atteler, car nous allions partir de suite. Mais elle eut grand peur en me voyant dans cet état et eut grand peine à me persuader d'attendre encore un peu. Je consentis à cela mais à la condition qu'elle expédiât de suite nos bagages qui devaient, à ce que je voyais en imagination, arriver à IRKUTSK soit 30 verstes en passant de mains en mains d'hommes placés tout exprès à cet effet sur le bord de la route. Je me figurais que tout ce que je pensais, ma mère l'entendait et me répondait et qu'elle pouvait instantanément m'envoyer tout ce dont j'avais besoin. Une fois même, j'obligeai Madame OSTROMECKA à sortir dans la cour pour y prendre ma montre que, sur ma demande ma mère venait de me faire parvenir. La nuit qui suivit, je me précipitai hors de mon lit avec une force surhumaine, mais je ressentis une telle douleur dans la jambe que ce n'est que quelques heures plus tard qu'elle se calma. Le jour suivant, je fus dans le même état. Je reçus alors quelques personnes amies qui passaient à ITKUL avec les convois. <121> Je leur parlai de tout ce que je voyais en rêve et j'étais ravi. Mais amis ne me contredisaient pas et ils auraient pu le faire facilement, je crois. A certains moments, je doutais moi-même de ce que je leur racontais. Mais lorsque je leur demandais si cela était ainsi, ils me l'assuraient, alors je poursuivais l'idée qui m'obsédait. Pour tout autre chose, j'avais une pleine connaissance. L'officier de santé avait l'habitude de venir me consulter au sujet des malades et me demandait toujours de lui écrire un compte-rendu car, étant de race juive, il ne connaissait pas bien la langue russe. Ce même jour, je pus donc lui écrire une demi-page sans faire une seule faute. J'écrivais couché et en me reposant plusieurs fois. Madame OSTROMECKA pleurait à chaudes larmes en me voyant si animé, pâle avec les yeux brillants. Quelqu'un qui était venu me voir lui avait dit que mon état semblait très grave et sans espoir (elle me le raconta plus tard). Le lendemain, un peu calmé, bien que l'esprit rempli du délicieux séjour que j'avais fait avec ma mère à IRKUTSK, je commençai à réfléchir et à tout analyser. Alors, timidement, je demandai à Madame OSTROMECKA si nos bagages étaient partis. - Là où ils se trouvaient, ils y sont encore, me répondit-elle. Toutes mes illusions s'évanouirent tout d'un coup et après un tel accès de fièvre, je me sentis plus faible que jamais. Après la joie que je venais d'éprouver, je retombais dans la triste réalité. cela fut très douloureux et la cause de l'ébranlement général qui s'ensuivit. Enfin, petit à petit, je repris un peu de forces et je revins à la vie. L'officier TATARYNOW commandant cette étape, un ivrogne, avait quelques égards pour moi car je ne lui demandais pas d'argent ni de nourriture. Sa femme, une Polonaise, disait- on, qui avait été femme de chambre chez le comte PLATER, venait me voir de temps en temps et m'apportait toujours quelque chose. Dans le village habitait un déporté nommé KEMAJTOWICZ qui venait aussi me voir. En somme, je n'aurais pas été trop mal ici si ce n'était l'ennui qui me rongeait. Je commençais à me sentir mieux portant. J'aurais voulu m'occuper à quelque chose pour que les journées me semblent moins longues, mais que pouvais-je faire ? J'avais un dégoût du tabac. Madame OSTROMECKA sans cesse occupée soit à laver soit à faire notre nourriture, ne pouvait être toujours auprès de moi. De ma fenêtre, j'apercevais la steppe BARABA à <122> perte de vue et ce paysage était si monotone. Je n'aurais pu lire longtemps sans fatigue et d'ailleurs, je n'avais pas de livre. Je m'ennuyais terriblement ; j'essayais de dessiner, mais cela ne me réussissait pas. Je restais donc étendu inerte et la seule distraction de ma journée était les pansements faits à ma jambe. Après ces opérations, fatigué je m'endormais. Je faisais mes pansements moi- même, soutenu par des oreillers, car j'étais sans force. L'officier de santé ne savait pas s'y prendre. Bientôt je perdis le sommeil ; seul avec mes pensées, sans aucun avenir, même si je venais à guérir, énervé et affaibli, je me tourmentais durant les longues heures du jour et de la nuit. Durant deux semaines, ma chambre fut éclairée la nuit par la lueur sinistre de la steppe en flammes. Le feu avait pris à cause d'un foyer mal éteint et bientôt il se répandit avec une telle rapidité qu'on ne pouvait songer au sauvetage. Tout le blé dans la plaine, toutes les meules de foin, tout devint la proie des flammes. TATARINOW me prêta dans les derniers jours de mon séjour une description de la Sibérie à lire. Je parcourus avec avidité les récits sur un pays qui m'était indifférent autrefois. Je vais tâcher d'en faire un petit résumé assez bref. Dans ces récits on s'occupait spécialement du gouvernement de JAKOUTSK situé à l'est des gouvernements de IENISSEI et d'IRKUTSK, partie de la Sibérie où, à cette époque-là, on ne déportait pas de Polonais. Mais autrefois, on envoyait même au-delà et il est possible que plus d'un y dorme de son dernier sommeil. Du reste toute la Sibérie, dans toute sa largeur, est un cimetière de nos martyrs. Ce gouvernement de JAKOUTSK est immense, le plus grand de tous ceux de Sibérie, au nord se trouve la mer glaciale, au sud la chaîne des montagnes de JABLONOI qui séparaient autrefois la Sibérie de la Chine, à l'est le KAMTCHATKA. Le gouvernement est traversé par le fleuve LENA, la reine des rivières de la Sibérie. C'est du reste l'unique voie qui relie le nord au sud. Sur ses rives est bâtie la ville principale JAKOUTSK et quelques autres villes du district. on y voit des forêts immenses et des marécages, surtout à l'embouchure de la LENA où l'on a de la peine à distinguer ses rives. Le climat est très rude ; l'hiver dure dix mois et demi et il reste un mois et demi pour le printemps, l'été et l'automne. Vers le sud, le climat est un peu clément. Les forêts abondent en cerfs, biches, loups, ours, lièvres, renards, etc... <123> Quelquefois dans le sud on rencontre quelques tigres, hôtes très dangereux pour les habitants. Tout le trafic commercial se fait par bateau sur la LENA ; c'est ainsi qu'on apporte le blé, le fer à la belle saison. La population de cette région est composée de deux races : les JAKOUTES au nord et les TUNGURS au sud. Il y a aussi beaucoup de vieux croyants russes envoyés ici sur l'ordre de NICOLAS Ier pour n'avoir pas voulu embrasser la religion orthodoxe. Les JAKOUTES et les TUNGURS sont des races nomades. Lorsqu'un JAKOUTE a découvert un emplacement commode où il sera sûr d'avoir du gibier et une rivière à proximité pour la pêche, il se construit une demeure qui se compose de quatre poutres aux quatre angles. Par dessus un toit avec une grande ouverture pour laisser s'échapper la fumée. Les cloisons sont faites de fumier recouvert de neige en hiver. Au milieu de la chaumière, les JAKOUTES placent une sorte de caisse carrée. Ils la remplissent de terre et là-dessus, ils font leur feu. Cette cabane est si petite qu'ils trouvent à peine la place de se coucher. Les TUNGURS construisent leurs chaumières en forme de pyramide avec une ouuverture au sommet. Le toit est recouvert de peaux et de neige ainsi que les côtés. En guise de porte, ils font un trou recouvert de peaux. Leur religion s'appelle l'idolâtrie. Chez les TUNGURS on retrouve quelques vestiges des rites de l'Orient. Ainsi chez certains d'entre eux on voit beaucoup l'image de St Nicolas, le patron favori en Sibérie ; ils l'accrochent au mur et, devant brûle une lampe ou une bougie. Lorsqu'ils n'ont ni lampe ni bougie, et voulant rendre au saint tout le culte qui lui est dû, ils suspendent devant son image leurs plus belles fourrures. Lorsqu'un JAKOUTE ou un TUNGUR veut se marier, il achète la jeune fille à ses parents en leur donnant, selon ce qui a été convenu entre eux, quelques rennes ou brebis. Les TUNGURS font l'élevage des rennes. Il existe une coutume bizarre, c'est que ces mêmes rennes ou brebis contre lesquels la jeune fille a été donnée reviennent chez les jeunes mariés comme cadeau des parents. Leur costume est tout en fourrure. Les TUNGURS fabriquent une sorte d'étoffe en peau chamoisée avec laquelle ils font des vêtements qu'ils ornent de dessins faits avec des galons de différentes couleurs. Certains ne manquent pas de goût. Le costume des femmes est semblable, seulement elles les ornent de parures brillantes, telles que glaces, verroteries, pièces de monnaie, etc... <124> La coquetterie est même connue ici ; sur tout le globe, la femme est la même. En plus de leurs armes de chasse, ils se servent de l'arc et sont très habiles à le manier. A la chasse, ils sont très courageux. Comme exemple, je citerai ce qui suit : deux familles habitaient l'une auprès de l'autre, l'un JAKOUTE et l'autre TUNGUR. Tous les jours, les hommes partaient à la chasse pour subvenir aux besoins de la nourriture. Une fois, ils aperçurent à une centaine de pas un ours qui les guettait et se préparait à se jeter sur eux. Les hommes n'avaient comme armes que des haches et des couteaux. Ils s'avancent vers l'animal, ais aussitôt l'un d'entre eux est saisi dans ses griffes. Un J JAKOUTE se précipite vers l'animal et le frappe à coups de hache. Mais ce n'est pas chose facile de tuer un semblable animal. L'ours lâche sa proie et se jette sur celui qui le frappait. Le premier, bien que blessé horriblement, rassemble ses dernières forces, se précipite à son tour sur l'ours, lui ouvre le ventre avec son couteau et le frappe mortellement. L'ours est abattu, mais son meurtrier ne passa pas la nuit à cause de ses blessures. L'autre guérit quoique très blessé. Beaucoup d'entre eux meurent de cette façon et alors leurs familles se trouvent totalement sans ressources, surtout chez les JAKOUTES qui vivent isolément par familles. Ils organisent ainsi des chasses en commun : ce sont surtout des chasses aux cerfs. En été quand la forêt est remplie de moustiques et d'insectes, les cerfs pour ne pas en être ennuyés vont sur une hauteur à découvert. Là, le vent étant plus fort, les insectes n'y viennent pas. Pour parvenir à ces endroits surélevés, il leur faut traverser une rivière. Les JAKOUTES le savent bien. Aussi sur les bords couverts de bruyère et de fougère, les chasseurs se cachent dans de petites barques et attendent sur les deux rives leur passage. Généralement n'apparaît d'abord qu'un seul cerf : c'est le conducteur. Celui-ci regarde de tous côtés, tend l'oreille et lorsqu'il s'est rendu compte qu'aucun danger ne menace, il disparaît. Quelques instants après, il réapparaît avec tout le troupeau derrière lui. C'est alors qu'aucun des chasseurs ne doit bouger. Ils attendent que tout le troupeau soit parti à la nage. A un signe convenu, tous les chasseurs sortent de leur cachette sur leurs barques et encerclent le troupeau. Alors commence une lutte acharnée, dangereuse pour les chasseurs, mais qui leur rapporte de la nourriture pour tout l'hiver. Les chasseurs frappent les cerfs à <125> coups de barres de fer en forme d'épieu. Les cerfs se voyant perdus luttent avec désespoir. Ils se mettent de côté et de toutes leurs forces avec leurs pattes frappent les barques. Si ces coups atteignent la poitrine ou la tête du chasseur, il est tué net. Les cerfs tués sont ramenés sur la berge. Sur les rives, les chasseurs guettent ceux qui veulent fuir et les tuent. Les JAKOUTES se partagent également entre eux tous ceux qui ont été tués sur la rivière même ; quant à ceux qui ont été tués sur les rives, ils appartiennent à ceux qui les ont achevés. Le retour des JAKOUTES chez eux est joyeux et triomphant, leurs familles les attendent toujours avec crainte, car souvent, il en est qui ne reviennent plus. Ils font également provision de poisson pour l'hiver. Les fleuves en Sibérie sont très poissonneux ; ils sèchent les provisions soit au soleil s'il fait assez chaud, soit au-dessus de leurs foyers. Ensuite, ils creusent non loin de leur demeure un grand trou qu'ils entourent intérieurement de pierres et de mousse ; ils jettent les poissons là-dedans, les recouvrent de mousse, puis de terre. Vraiment "des goûts on ne peut discuter" ; ils attendent ensuite que le poisson commence à pourrir pour le manger. Pour un européen, rien que l'odeur de ce poisson le ferait fuir. Eux, ils le mangent sortant de ce trou, ou bien le couvrant de farine, ils le font rôtir près de leur feu. Ils mangent cela en guise de pain et sans sel. Le scorbut règne très souvent ici ; ils se soignent en buvant deux ou trois verres de sang chaud de renne par jour. Leurs chiens se nourrissent des débris de ces poissons et savent eux-mêmes en pêcher comme les loutres chez nous. Les chiens servent ici de gardiens, puis pour la chasse et même on les attelle et ils rendent en cela de grands services, car ils sont très légers. Ici, il n'y a pas de route tracée, la neige est épaisse ; un cheval s'y enliserait bien vite, mais les chiens s'y tiennent parfaitement. On les attelle par six ou sept à la fois, l'un devant l'autre à des traîneaux. Ces traîneaux sont tout petits et ressemblent à de petites barques pour une personne. Le chien de tête est toujours un animal dressé pour conduire les autres et attentif à la voix du maître, car il ne faut pas s'écarter du bon chemin. En cas de désobéissance du chien conducteur (voulant par exemple suivre quelque piste de gibier) l'homme dans le traîneau tient un grand bâton, lequel est enfoncé par lui profondément dans la neige s'il veut arrêter l'attelage tout entier. Chaque année, dès que la LENA ne charrie plus de glaçons, des marchands, généralement <126> des Russes, descendent le cours de la rivière du Sud au Nord sur des barques et vendent aux riverains de la farine, du fer, etc... en échange de fourrures. Quand l'hiver les surprend, ils quittent leurs barques et reviennent chez eux par voie de terre. Le voyage se fait à cheval et les marchandises sur les chevaux. De longues caravanes, des files de chevaux l'un derrière l'autre, reviennent vers le sud, chargés de fourrures et conduits par des JAKOUTES, propriétaires de ces chevaux. Ils ne se soucient pas de la nourriture pour leurs bêtes ; les chevaux se nourrissent de mousse qu'ils trouvent sur leur route, comme les rennes. Lorsque la terre est couverte de neige, ils l'enlèvent avec leurs sabots pour trouver de la mousse. C'est une piètre nourriture et ces pauvres bêtes sont faibles ; Durant ces longs voyages où ils traînent lentement, on ne peut les charger de plus de sept pondes (mesure russe). La route est tout d'abord recouverte d'une boue séchée fortement à sa surface par les chaleurs intenses qui sévissent en été. Il arrive parfois que les chevaux tombent et s'enlisent, accident bien fâcheux pour le voyageur qui est pressé et voici la raison. Les JAKOUTES dans de pareils cas ne se donnent nullement la peine de retirer le cheval de la boue, au contraire, ils l'abattent, s'installent avec tout le campement et festoyent. Aucune prière ni persuasion de vouloir bien continuer la route ne sert à rien, les JAKOUTES resteront là tant qu'ils n'auront pas mangé le cheval, ce qui dure parfois une semaine entière. La route est longue et monotone. Quand on s'éloigne du nord, la neige tombe à gros flocons et les tourmentes de neige empêchent d'avancer. On est forcé de se terrer sous la neige et y attendre la fin de la rafale, sinon on risquerait de perdre le bon chemin. Un marchand qui voulait rentrer au plus vite chez lui se sépara un jour de la caravane avec un de ses compagnons pendant une de ces tourmentes de neige. Ils errèrent longtemps ; enfin après trois jours de recherches, ils aperçurent au loin dans la forêt une hutte de JAKOUTES. Ravis ils s'y rendent en hâte. Ce qui les étonnait en s'approchant c'était de ne pas entendre les chiens aboyer ni de voir la fumée s'échapper du toit. En pénétrant à l'intérieur, le spectacle qu'ils virent les frappa d'épouvante. Auprès du foyer éteint, une fillette de douze ans était étendue, les mains vers le feu comme si elle se chauffait encore. La neige qui tombait par l'ouverture du toit la recouvrait en partie et la faisait ressembler à une <127> statue de marbre. La mère tenant encore dans ses bras un tout petit enfant qu'elle semblait vouloir réchauffer sur ce sein glacé, était là étendue, morte elle aussi. Les voyageurs égarés essayèrent de ranimer ces pauvres êtres. Inutile, la mort avait depuis longtemps fait son oeuvre. Ils quittèrent la cabane effrayés à l'idée de subir le même sort. Le père avait dû périr d'un accident et cette pauvre famille était morte de faim et de froid. Quelle triste vie et quelle fin horrible ! -------------- Départ d'ITKUL -------------- Je restai à l'hôpital d'ITKUL trois semaines. Je partis pour TOMSK sur l'avis d'un médecin russe de passage, qui me représenta l'hôpital de TOMSK comme un endroit où je trouverais tout le confort et les soins qu'exigeaient mon état de santé. De plus, les abcès qui s'étaient formés à nouveau sur ma jambe m'obligeaient à quitter ITKUL, car l'officier de santé ne savait me les ouvrir et moi, j'étais trop faible pour le faire moi-même. ces abcès me faisaient souffrir cruellement D'ITKUL à TOMSK, il y avait trois cents verstes. On me tapissa une voiture comme un lit et l'on m'y porta. A chaque cahot de la charrette, je ressentais une vive douleur. Nous changions de chevaux à chaque étape et c'était nos soldats chargés de moi qui faisaient office de cocher. Du reste, ils n'a- vaient pas à craindre que je cherche à m'évader, j'étais trop malade et la pauvre Madame OSTROMECKA âgée et ne connaissant pas la langue russe ne songeait guère à fuir. On nous avait remis à nous-mêmes l'argent pour la nourriture et les chevaux de louage. Nous faisions par jour 50 verstes et la nuit, nous nous arrêtions dans les chaumières des soldats de l'étape qui devaient nous emmener le lendemain. Au bout de quelques jours, nous arrivâmes à KOTYWAN (2 500 habitants, 213 verstes de TOMSK). Je me fis transporter à l'hôpital et là, l'officier de santé m'ouvrit mes abcès et me mit un pansement. Aussitôt, je me sentis plus dispos et j'étais certain de pouvoir atteindre TOMSK. L'officier qui commandait cette étape, un Polonais nommé BOROWSKI, était très bien. C'était un ancien professeur de corps des Cadets à PETERSBOURG, envoyé ici pour trois ans comme punition. Il m'engageait à ne pas aller à TOMSK, me demandait de rester à KOTYWAN, me promettant de me prêter des livres et me disant que j'aurais de la société ici. Mais j'avais la tête remplie de tout ce que je m'étais laissé dire de TOMSK et persuadé <128> que j'y serais mieux, je ne me décidai pas à rester et nous partîmes ; La route était monotone comme toujours dans la steppe BARABA. Nous étions déjà en Septembre, les feuilles des forêts jaunissaient et emportées par le vent d'automne, jonchaient la route. Les nuit étaient froides, la neige commençait à tomber et recouvrait tout d'un blanc manteau. Il était bien triste de se sentir isolé au milieu d'un paysage si lugubre et en cette saison. Dans toute la steppe BARABA on aperçoit de place en place, le long des routes, des deux côtés, de grandes roues très hautes qui servent à indiquer la route quand la neige est épaisse. Mais quand sévissent ces tourmentes de neige appelées "burany", ces indications ne servent à rien, car le voyageur ne peut rien distinguer à deux pas. Ces tourmentes durent quelquefois un jour ou deux et malheur au voyageur qui ne peut s'arrêter aussitôt. ----- TOMSK ----- Le 29 Septembre, sixième jour de notre départ d'ITKUL, nous approchâmes de TOMSK (20 000 habitants).devant la ville, nous nous arrêtâmes pour traverser sur un radeau la rivière TOM. Le premier monument que nous vîmes fut la prison, éloignée d'une verste du centre de la ville. L'aspect en était sale et triste avec ses trois étages et bâtie sur une hauteur, sur un endroit isolé. Ce fut mon premier désenchantement après tant de belles promesses qu'on m'avait faites. Nous nous arrêtâmes devant la prison ; un soldat prit notre carte ; bientôt apparut un employé qui me fit conduire en haut. Madame OSTROMECKA fut envoyée ailleurs. J'en fus bien consterné, mais que pouvais-je faire ? Quelques Polonais se trouvaient devant la prison, quand ils virent que j'étais malade, ils me prirent eux-mêmes dans leurs bras et me transportèrent au troisième étage. Je ne savais pas où l'on me montait, lorsque je me vis dans une salle d'hôpital où il n'y avait que des Russes et pas un des nôtres. L'air était empesté et cela me parut d'autant plus pénible que j'arrivais du plein air. Je crus que j'étoufferais et, de plus, tout était d'une saleté repoussante. Et c'était cela cet hôpital après lequel j'aspirais. Je regrettais alors d'être venu à TOMSK. J'avais faim et soif et je ne savais comment y remédier, car ceux qui m'avaient apporté ici étaient redescendus aussitôt. Ici, plus que jamais, je me sentis en prison. Au bout d'une heure, notre staroste vint à moi. Quiconque ne <129> pouvait pénétrer ici, nous étions sous clefs. Le staroste m'apporta du thé et me dit que dans cette prison, il y avait une grande pièce destinée aux malades polonais et que je devais, dès le lendemain, demander au médecin de m'y faire transpor- ter. Je ne fermai pas l'oeil de la nuit. J'étais alors très faible et l'ébranlement moral que je ressentis dans mes débuts ici me rendit plus abattu encore. Vers dix heures, le lendemain, le docteur arriva. C'était un homme jeune appelé WORONOW. Il vint à moi à mon tour. Il ne put me distinguer de suite des autres, je portais le même linge qu'eux et j'avais le même lit. Je lui dis que j'étais Polonais, médecin, arrivé hier et je le priai de me faire mettre avec les miens. Aussitôt, il accéda à mon désir et me fit descendre et là, je retrouvai de suite mon ami Calixte ANDREJOWICZ. J'y étais mieux car je me trouvais parmi les miens, mais à dire vrai, la saleté y était aussi repoussante et j'y voyais quantité d'insectes comme en haut. Ici, nous n'avions même pas de lits, mais nous étions étendus sur des planches, les unes à côté des autres, sur des paillasses dégoûtantes. Les vitres des fenêtres étaient cassées, il y avait partout dans le mur de gros trous ; nous étions servis par un déporté russe, la nourriture était affreuse. Nous étions dans cette pièce au nombre de dix. Dans les chambres voisines, il y avait des nôtres, mais pas malades ceux-ci et comme nous n'étions enfermés que la nuit, toute la journée nos compatriotes venaient nous voir de sorte que nous nous sentions moins tristes. Je ne vis Madame OSTROMECKA que le lendemain. Elle habitait en bas une sorte de trou pire que le nôtre. Il lui fallut beaucoup prier, supplier avant qu'on lui permît devenir me voir ; elle disait que j'étais l'un de ses parents. Pendant quelques jours encore, ce fur WORONOW qui nous visita, car il remplaçait le Docteur ROGOSNIKOW actuellement souffrant. Nous regrettâmes beaucoup WORONOW car c'était un brave homme et un médecin consciencieux et savant. ROGOSNIKOW n'avait aucune de ces qualités. Il ne s'occupait pas de ses malades, ne leur ordonnait rien. Il parcourait la salle, et c'était tout. Il était heureux que je puisse me soigner moi-même et que l'on me donnât ce dont j'avais besoin. Les officiers de santé ne valaient rien non plus. Ainsi, pour donner un exemple, un certain NOWIK, postillon qui, envoyé en prison pour avoir tiré, étant ivre, sur un maître de poste, devint officier de santé dans cet hôpital. Rien d'étonnant que les nôtres, privés des soins les plus urgents, mouraient pour la <130> plupart. Mes plaies se fermaient bien lentement, mais je pouvais cependant m'asseoir et lire ; avant tout, je préférais les bonnes visites qu'on me faisait, car la lecture me fatiguait encore. J'avais ici un livre vivant dans lequel je pouvais lire les mystères de cette prison. Je veux parler des Russes. Voulant en donner une idée dans mon récit, je me tairai sur différents points car la plume se refuserait d'écrire des choses si repoussantes. On pouvait facilement acheter le soldats et c'est pourquoi les prisonniers faisaient ici ce qu'ils voulaient. Par exemple, les prisonniers avaient effectué des trous dans les parquets et les plafonds de sorte que la nuit, bien qu'enfermés à clefs, ils pouvaient communiquer entre eux. Les soldats fabriquaient eux- mêmes des assignats qui avaient cours en ville. Et quels assignats ! Il me fut donné d'en voir. Ils étaient faits avec du simple papier et écrits à la main. On peut se demander par quel prodige ils avaient cours ; il suffisait d'y jeter les yeux pour voir qu'ils différaient des vrais par le papier, la couleur, les lettres, etc... On fabriquait aussi différents documents, des certificats, des démissions, des témoignages, des permissions et tout cela sur le papier impérial avec les cachets et le signatures exigées. On fabriquait encore des médailles pour les soldats, au cas où celui qui s'évadait prenait le rôle de soldat retraité, ce qui arrivait le plus souvent. Il faut savoir qu'un soldat retraité muni d'une médaille, peut exiger partout où il passe de la nourriture et le logement, ce qui est énorme pour celui qui ne possède rien ; quant à l'uniforme, rien de plus facile de s'en procurer par un de nos soldats. Nous faisions, ou plutôt les soldats fabriquaient de l'eau-de-vie avec les morceaux de pain qui restaient ; on faisait un alambic avec des samovars, arrangés pour cela. Mais comme cette eau-de-vie en petite quantité ne suffisait pas, on s'en procurait de la ville par l'intermédiaire des soldats. Ils en rapportaient dans des vessies, cachées sous leur vêtements, car une bouteille aurait été vite découverte à la visite, à l'entrée de la prison. Quelquefois, lorsqu'ils allaient relever les sentinelles, ils apportaient de l'eau-de-vie dans des brocs et les fourraient dans la neige, parmi les bois appartenant à la prison. Ensuite les prisonniers qui faisaient la corvée de bois les rapportaient dans la prison car, allant si près, on ne les fouillait pas à l'entrée. Il existait un autre genre de contrebande, mais il fallait pour <131> cela que la nuit fût bien noire. D'avance, on connaissait et le soldat et l'heure à laquelle celui-ci serait en sentinelle, la nuit, à l'extérieur de la prison. Alors à l'heure dite, on descendait une ficelle par la fenêtre et on y avait attaché de l'argent. Le soldat ne pouvait quitter son poste mais à l'avance il s'était entendu pour qu'un camarade vînt le voir. Ce dernier achetait al bouteille désirée et avec une ficelle on la hissait dans la prison. On pouvait également se procurer du tabac de la même manière, car il était défendu de fumer dans la prison. Je ne parle ici que des prisonniers russes et non des nôtres. Les nôtres avaient le droit de sortir en ville sous le prétexte de s'acheter de la nourriture. Il nous suffisait de montrer à la porte une carte avec la signature de notre staroste, et que nous remettions au retour. Au bout de quelques mois, alors que je n'étais plus dans cette prison, la consigne devint de plus en plus sévère, on ne nous permit plus de sortir et on nous obligea à ne manger que la nourriture de la prison. elle se composait toujours de pois à l'eau comme soupe, dans laquelle on faisait bouillir une livre de viande à partager entre dix et d'une "kasza" à l'huile. Sans être même difficile, on avait peine à avaler pareille nourriture et beaucoup d'entre nous vomissaient après chaque repas. Ils ne se nourrissaient plus que de pain et beaucoup tombèrent malades. On rencontrait également beaucoup de dificultés pour obtenir l'autorisation de voir soit un parent, soit un ami. Mais un seul dépôt de prisonniers était aussi maltraité. Les autres dépôts laissaient plus de liberté. La cause de cette sévérité excessive envers les nôtres était une fausse nouvelle, répandue dans toute la Russie par les agents du gouvernement comme quoi les Polonais étaient les auteurs de tous les incendies. Ici même on nous craignait. Aussi une nuit alors que j'étais encore dans l'hôpital de la prison au moment où je venais d'éteindre ma bougie et où je commençais à m'assoupir, j'entendis ouvrir les verrous et je vis plusieurs personnes entrer s'éclairant au moyen d'une petite lanterne. Elles parcoururent la pièce examinant attentivement chacun de nous. Ensuite elles sortirent et remirent les verrous. Cette inspection nocturne eut également lieu dans toutes les salles où se trouvaient des Polonais. Le lendemain, j'appris que ceux que j'avais vus dans la nuit étaient le gouverneur FRIZEL et le baron FELKAZAM qui était chargé de nous <132> répartir dans tout le gouvernement de TOMSK, puis le chef de police, le baron FRANK, le colonel de gendarmerie KRETKOWSKI, etc... Nous ne connaissions pas alors la cause de cette inspection nocturne. Ce ne fut que quelques jours plus tard que nous apprîmes que le bruit avait couru que nous, les Polonais, devions nous révolter, que nous cachions des armes dans la prison et q'en plein nuit nous devions nous jeter sur une sentinelle, la tuer, nous sauver en ville et y mettre le feu, etc... Il faut être Russe ou fou pour croire à de pareilles absurdités. Cette nuit-là, les sentinelles avaient été doublées et nos chefs étaient venus eux-mêmes s'assurer si l'on n'entendait pas de bruit dans la prison. D'où aurions-nous eu des armes et qu'aurait pu faire une poignée des nôtres dans une grande ville ? Comment aurions-nous quitté nos chambrées puisque nous étions enfermés au verrou de tous côtés ? Au bout de quelques semaines de mon séjour en prison, ma santé s'améliora, au point que je fus en état de archer en me traînant et sans toucher terre avec mon pied malade. J'étais heureux de pouvoir me déplacer un peu. A ce moment-là, deux médecins, le docteur MATKIEWICZ et le docteur IAKIEWICZ, vinrent faire une inspection. Ils étaient tous deux polonais. Je les priai de bien vouloir me faire admettre à l'hôpital de la ville où j'avais entendu dire que l'on était beaucoup mieux. J'obtins l'autorisation, mais seulement quelques jours plus tard. Ce fut heureux pour moi, car je retombai malade par manque de soins, du mauvais air que je respirai et d'un refroidissement. Je couchais sous une fenêtre sous laquelle il y avait une énorme fissure. Nous ne parvenions pas à la boucher complètement. Le vent et la gelée étaient très pénibles déjà. Je me mis à tousser et, bientôt, j'attrapai le typhus. On me fourra dans un traîneau et on m'installa dans l'hôpital de la ville, dans un pavillon isolé. Il ne s'y trouvait que des Polonais et nous occupions trois chambres. Je rencontrai là KAMIENSKI et DYSTOWSKI. Je fus installé auprès d'eux. La veille de mon arrivée, un de leurs voisins était mort du typhus, aussi furent-ils effrayés en me voyant arriver. Ils étaient sûrs que j'étais encore un candidat pour "l'autre monde". J'étais infiniment mieux que dans la prison. J'avais un lit, une grande chambre pour nous trois seulement au rez- de-chaussée, des fenêtres non grillées et pour la forme un soldat dans une pièce éloignée. J'étais content de voir <133> que le médecin qui nous visitait était Polonais, POCOTAJEWSKI. Notre domestique Léon était également polonais, il était né dans le Royaume et verrier de sa profession. Il avait été versé dans l'armée, se trouvait depuis plusieurs années en Sibérie comme sous-officier et parlait encore très bien sa langue natale. Malgré ce vieux matériel, la maladie suivait son cours. Pendant un certain temps, je fus sans connaissance, j'étais bien bas car ma faiblesse était encore bien grande ; enfin je pris le dessus. La chère Madame OSTROMECKA venait souvent me voir de la prison bien que la distance fût grande et qu'elle manquât de vêtements chauds. Elle était très inquiète de moi. Le typhus sévissait très fort alors et presque tous l'attrapèrent. Beaucoup des nôtres succombèrent à TOMSK. Dans notre chambre arriva bientôt un autre typhique, Henri KOTUPAJTO du gouvernement de WOTKOWYSK. Nous pouvions causer tous ensemble de sujets nous intéressant tous. Nous eûmes encore un autre camarade Joseph KRECZKOWSKI, du Royaume. Il était atteint d'une maladie dont la cause était originale. Il avait été envoyé sans jugement à WTODYM, une ville du district en Russie où on devait le juger avec bien d'autres. Mais là, les juges ne se donnaient pas la peine de les entendre; en marge de leurs dossiers, ils inscrivaient au hasard : "condamné aux travaux des mines" ou "condamné à habiter le gouvernement d'OREMBOURG", etc... Les malheureux dont les noms figuraient sur ces feuilles devaient se soumettre sans mot dire à leur sort injuste et cruel. Ils ne pouvaient faire appel. Seule la visite médicale pouvait changer leur sort. KRECZKOWSKI était condamné aux travaux de mines. Jeune, de belle taille, bâti admirablement et en pleine santé, il n'avait aucun espoir de se faire reconnaître malade. Il eut l'idée de voir un médecin avant la révision et de lui demander secours. C'était un médecin ayant un brave et bon coeur. Il accéda à sa demande. Mais comment faire accepter un diagnostic devant une commission composée de plusieurs médecins ? Il lui donna un onguent qui lui fit sortir sur la jambe des abcès et il fut admis à l'hôpital. Cette ruse réussit à merveille en conseil de révision et il fut déporté dans le gouvernement d'OREMBOURG. Ces abcès avaient été plus faciles à faire venir qu'à guérir. Voici comment il se trouvait à TOMSK. En route pour OREMBOURG, ils avaient, en chemin de fer, pour les <134> surveiller, un officier allemand. KRECSZKOWSKI, qui parlait bien en allemand se lia avec lui et, un jour, le grisa complètement. L'officier ivre et ému lui laissa examiner tous les papiers des prisonniers qu'il convoyait. Profitant de cette aubaine, KRECZKOWSKI jeta tous les papiers par la fenêtre du wagon de sorte qu'il n'y avait plus trace de sa condamnation. L'officier n'en eut aucun ennui tant il y a, en Russie, de désordre dans la paperasserie. A NIZNI et à KAZAN, avant de l'expédier plus loin et comme les papiers ne se trouvaient plus, on lui demanda à lui-même d'où il venait et à quoi il était condamné. Il avait grande envie de connaître la Sibérie, nous disait-il ensuite, aussi il leur dit qu'il était déporté à TOMSK. Il préférait être un habitant libre que de s'occuper d'agriculture quelque part en Russie. Sur sa parole, on l'envoya à TOMSK. Mais une fois ici, on demanda des renseignements sur lui à TOBOLSK où se trouvaient tous les dossiers des prisonniers. Naturellement, on ne trouva rien, mais en attendant, on le gardait en prison jusqu'à éclaircissement de son cas. Il était gai et nous distrayait beaucoup par ses récits, car il avait une mémoire étonnante. Pendant longtemps, il fut soigné pour ses abcès dont il ne parvenait pas à se défaire. Il sortait souvent en ville. A l'hôpital, il s'était lié avec un employé LAPINSKI qui était chargé d'ouvrir toutes les lettres que nous recevions et qui restaient très longtemps chez lui par négligence. Il fit si bien qu ce LAPINSKI le prit comme lecteur : il lui lisait les lettres à haute voix, passant ce qu'il devait omettre de sorte que nous les recevions plus vite et non censurées. Malheureusement cela ne dura pas très longtemps car on l'obligea à réintégrer la prison. L'hiver à TOMSK est très rude. Nous eûmes de grandes chutes de neige. Notre fenêtre était obstruée par la neige et le thermomètre gela. Nous eûmes -30°C et même durant quelques semaines -37 à 40°C. Pendant ces gelées, il y a un brouillard si dense qu'on ne voit rien à cinq pas. L'hiver dura huit longs mois. Dans notre pavillon, il faisait chaud bien que les cloisons fussent en bois et peu épaisses ; nous avions des doubles fenêtres et un bon poêle où nous pouvions faire brûler tout ce qui nous plaisait. La neige qui nous entourait alentour nous garantissait aussi du vent et du froid. Nous faisions nous-mêmes notre cuisine. Durant quelque temps, je m'abstins de beaucoup manger, mais ensuite je mangeai à ma faim et c'est ce qui me permit de me remettre <135> assez vite. Mais cependant mes plaies ne se guérissaient pas vite, malgré différents remèdes. Je ne me plaignais pas de cette lenteur à guérir. Rien ne me pressait et je ne souffrais nullement tant que je restais étendu. J'avais beaucoup de livres à lire. Beaucoup de personnes venaient me voir de la ville, ainsi que mes camarades d'hôpital. Je recevais des lettres de la maison et elles m'étaient si chères ! Je les recevais au bout de quelques mois, alors les nouvelles n'étaient pas fraîches. Peut-être au moment où je les lisais les personnes n'existaient plus et puis que pouvait-on me dire dans ces lettres ? S'ils se plaignaient d'être opprimés, la lettre ne me parvenait pas. Et puis, ils n'auraient pas voulu m'attrister par de mauvaises nouvelles et que pouvaient-ils m'apprendre de joyeux ? La seule vue de ces lettres, revoir cette écriture chérie, ces lettres tracées par une main aimée, voilà qui me procurait de la joie ; il me semblait les revoir tous. J'étais heureux et je souffrais tout à la fois. C'est facile à comprendre. Mon oncle Félix aussi correspondait avec moi. Il me faut raconter ici un petit événement qui eut lieu durant mon séjour dans ce petit pavillon, et qui prouvera le caractère de ma protectrice Madame OSTROMECKA dont j'ai maintes fois parlé. Lors de mon transport à l'hôpital de la ville, j'avais laissé mes affaires chez elle. Entre autres choses, il y avait mes bottes favorites achetées avant mon départ de GRODNO. Elles étaient très hautes avec des bouts ferrés et m'avaient coûté sept roubles. un jour, Madame OSTROMECKA me dit que mes bottes avaient tellement plu à quelqu'un qui les a vues qu'il voudrait les acheter. Je lui répondis que je ne tenais pas à m'en défaire. Elle se tut, mais à quelques jours de là, elle me redit la même chose en ajoutant que la personne en donnerait autant qu'il me plairait d'en demander. En plaisantant, je lui dis que je ne les donnerais pas à moins de dix roubles, certain que personne ne donnerait une aussi forte somme pour des bottes usagées et n'ayant coûté que sept roubles. Ma réponse parut la ravir. Je cherchai à savoir le nom de l'acquéreur, ou plutôt de l'amateur, mais elle me dit que cette personne désirait rester inconnue. Je n'y comprenais rien. Quelques jours après cette conversation, elle m'apporta les dix roubles et me les remit. - Qu'est-ce que c'est que cet argent ?", lui demandai-je - C'est le prix des bottes. - La personne a consenti à en donner autant ? <136> - Certainement, et ravie de les posséder. J'étais persuadé qu'il s'agissait d'un homme riche qui, pour contenter un caprice, avait donné plus que ne valait l'objet convoité. J'étais tout de même enchanté de cette vente, car cela me permettait d'en acheter une autre paire et encore, il me restait quelque argent pour acheter d'autres objets. Ce ne fus que quelques mois plus tard que j'appris, par hasard, tout ce que cela signifiait. Mes belles bottes avaient été volées et, ne voulant pas me le dire, MAdame OSTROMECKA avait préféré me raconter cette histoire et me les payer de son propre argent comme si elle eût été responsable de cette perte. Mais elle ne s'en était pas tenue là. N'ayant pas les dix roubles que j'avais eu le malheur de lui demander pour les bottes, que fit-elle ? Elle prend son souvenir le plus cher, l'alliance de son mari et le met en gage pour compléter la somme. Elle espérait qu'en tricotant des chaussettes, elle gagnerait assez pour pouvoir racheter cette alliance. Malheureusement, elle n'y parvint pas. Avant d'avoir amassé la somme nécessaire, la personne qui possédait le cher anneau, oubliant sa promesse ou n'ayant pas bien compris les conditions, mit l'anneau en loterie et ce cher souvenir tomba entre des mains étrangères, perdu pour toujours; C'était le seul souvenir d'un mari qu'elle adorait. Jamais elle ne me parla de tout cela et ne voulut jamais accepter de l'argent de moi, malgré mon insistance. J'en eus un profond chagrin. J'avais été la cause bien involontaire d'un chagrin de ma bienfaitrice, et je ne savais comment y remédier. Vers Noël, je commençai à faire quelques pas dans la chambre en me servant de béquilles. Il y avait trois mois que j'étais malade. Chose étonnante, même en Sibérie, le retour à la santé me causait quelque joie. Je fus ravi lorsque pour la première fois, je me sentis debout content comme un enfant. Bientôt le docteur POCOTUJEWSKI me proposa de me faire transporter dans le bâtiment principal me disant que je m'y trouverais mieux. Je ne connaissais ce bâtiment que pour l'avoir vu de ma fenêtre. C'était une grande bâtisse blanche, entourée d'une grande cour. De place en place de petits jardins, couverts de neige et plantés de bouleaux. Tout cela me plaisait alors. Volontiers je me transportai dans l'autre bâtiment, dans une chambre bien éclairée dans laquelle nous étions six. J'y trouvai plusieurs des nôtres, soit guéris, soit en voie de guérison. Entre autres Julien <137> BIESCEKIERSKI avec lequel j'étais venu à TOMSK et qui venait aussi d'avoir le typhus. Il dessinait un peu ; nous nous mîmes à faire des croquis, et mon album se remplissait vite. Je restai dans cette chambre tout le temps de mon séjour à l'hôpital de TOMSK, c'est-à-dire jusqu'à Pâques, près de quatre mois. C'et à TOMSK que de mon séjour en Sibérie, je restai le plus longtemps. J'y passai tout l'hiver, et toujours à l'hôpital. Je marchai avec des béquilles, puis sans elles, mais je ne pouvais poser le pied longtemps à terre. Je devais alors me reposer souvent et poser ma jambe à plat. Elle était toujours enflée et je ne pouvais supporter que des bottes en feutre. Petit à petit, j'arrivai à pouvoir endurer une botte de cuir. Ce ne fut que vers la fin d'Avril que mes plaies se fermèrent. Cette lenteur à guérir me permit de demeurer longtemps à TOMSK. Et comme je ne souffrais pas dans les derniers mois et que nous étions à peine surveillés, je pus sortir en ville et même y coucher parfois. Cette maladie fut une bénédiction, elle me permit de me rendre compte de ce qu'il me fallait pour me sauver ; grâce à elle, je fis d'utiles connaissances ; j'étudiai à fond la Sibérie et enfin mon rêve commencé déjà à NIZNI put être mis à exécution. Avant d'aborder ce sujet je veux encore parler de TOMSK, du sort des nôtres ici et ailleurs et de ma vie durant mon séjour à l'hôpital. La ville de TOMSK ressemble à une ville d'Europe si on peut dire cela des villes russes. Naturellement que je ne veux pas parler de PETERSBOURG qui n'a rien en soi de caractère national. TOMSK compte 20 000 habitants. Il est situé sur le s bords de la rivière TOM et d'une autre plus petite qui se jette dans la TOM. Celle-ci sépare la ville en deux parties réunies entre elles par un pont unique en forme de "V" ou plutôt de deux ponts réunis en un sur l'une des deux rives. La ville est très étendue, les rues sont larges mais non pavées, les trottoirs en planches, car la boue est énorme. Il y a beaucoup de maisons en pierre et à deux et trois étages. Il y a douze églises russes. Dans un des plus jolis coins de la ville se trouve notre petite église : elle est bâtie sur une hauteur qui domine la ville. Elle est très bien entretenue et possède plusieurs tableaux de CHRUCKI (de Russie Blanche). Auprès se trouve le presbytère entouré d'arbres. Tout le cimetière est planté de cèdres par notre curé arrivé ici comme prisonnier politique. TOMSK a beaucoup de Juifs et de ces Juifs semblables à ceux <138> de Lithuanie avec leurs mèches de cheveux, leur calotte, leurs bas, leurs pantoufles, leurs longues redingotes noires et toujours leurs mains dans leur ceinture. Leur vue me rappela mon pays et me fit plaisir. Car on ne peut se figurer notre pays sans les Juifs : nous n'avons aucune idée du commerce et pour eux, c'est leur vie. On rencontre aussi ici des types de toutes les races asiatiques. Beaucoup de femmes s'habillent à l'européenne et il y en a pas mal de jolies ; elles portent de superbes fourrures. La vie matérielle est moins chère qu'en Russie. Les employés et les commerçants forment toute la ville et sont tous des condamnés russes. Parmi les employés, on ne rencontre toutefois quelques uns qui sont venus ici volontairement pou gagner leur vie. Le gouverneur s'appelait LERCEH, natif de BERDYCZEW, un orgueilleux et un brutal. Il était sans énergie pourtant et c'était Madame FRYEL la femme du vice-gouverneur qui gouvernait pour lui. Tout le monde le savait dans tout le gouvernement. Les routes étaient partout défoncées, les poteaux indicateurs renversés, partout le désordre, la vénalité des employés à son comble et l'ivrognerie comme toujours. Les assassinats avaient lieu en plein jour, dans la ville même. Je ne puis me plaindre de ce désordre et de la vénalité de ces employés, au contraire, je leur en suis reconnaissant. Sans cela, il y a longtemps que je travaillerais dans les mines. Il me faut encore dire quelques mots sur le commerce, l'industrie et les commerçants de TOMSK. Mais ici, on n'a pas confiance dans les commerçants et le crédit est la base de toute entreprise commerciale. Les commerçants de TOMSK choisissent parmi eux le plus riche et le plus honnête et il est appelé "staroste". Ce staroste doit faire connaître tout ce qu'il possède comme fortune mobilière et immobilière. Il est chargé d'aller à toutes les grandes foires d'IRBITS et de NIJNI-NOVGOROD en Russie, en un mot à toutes les foires où vont les commerçants de TOMSK. C'est seulement alors sur la parole du staroste qui s'en porte garant que ces commerçants peuvent trouver du crédit, mais jamais pour une somme supérieure à celle par lui avouée, car il répond lui-même de la somme avancée à ce commerçant. Il existe ici peu de fabriques, les brasseries de PAKLEWSKI, de KORIETTO, puis quelques verreries et quelques tanneries. Il existe aussi des mines de cuivre appartenant à POPOF. On trouva un jour dans cette mine un lingot de cuivre pesant 50 000 ponds. C'était un long <139> filon de cuivre à peu près pur que l'on coupa en morceaux et que l'on expédia à St PETERSBOURG où il fut à nouveau refondu en une seule pièce. C'est POPOF lui-même qui me raconta ce fait unique. On trouva aussi ici des mines d'or appelées "Tajga" qui appartiennent à de grands et petits entrepreneurs. Ces mines rapportaient beaucoup autrefois, aujourd'hui l'or qui se trouve dans les sables est épuisé en partie. Les ouvriers qui travail- lent dans ces mines sont généralement loués dès l'hiver ; on leur paie de suite une certaine somme qu'ils s'empressent de boire comme tous les Sibériens. Avant de se mettre au travail, ils sont déjà endettés et travaillent l'année suivante pour payer ce qu'ils doivent. De cette façon, ils deviennent les esclaves de l'entrepreneur et il arrive que certains travaillent toute leur vie, ne pouvant s'acquitter d'une année sur l'autre de leurs dettes, à la joie du patron qui est sûr, de cette façon, d'avoir des ouvriers stables. Tous ces entrepreneurs appartiennent à la classe riche sibérienne. Un des plus riches commerçants de TOMSK, un nommé ISSAKOF, avait fait toute sa fortune dans les mines d'or. Le gérant de sa mine était POPOF dont j'ai parlé plus haut et qui était très pauvre à cette époque-là. Comme gérant, il arriva, en volant son patron, à se faire une petite fortune. Chacun a le droit de faire des fouilles pour trouver de l'or, chacun peut faire des essais dans la rivière et lorsque le résultat des recherches donne 3%, cela vaut la peine d'extraire l'or contenu dans les sables. Il suffit seulement de prévenir l'autorité qui envoie sur les lieux un géomètre pour en relever le plan et pour une petite redevance, la personne a le droit de faire ce qui lui plait à cet endroit. Du 3%, c'est déjà un rapport, mais souvent ces mines rapportaient du 5 ou du 6%. POPOF recherchait les bonàs endroits à l'insu d'ISSAKOF. Avant de commencer une entreprise à son nom, il attendait d'avoir amassé des mille roubles. Lorsqu'il eut atteint son but, il quitta ISSAKOF et au bout de dix ans, il devint, dit-on, millionnaire. ISSAKOF ayant appris son procédé lui intenta un procès, mais POPOF qui, alors, était plus riche que lui, le gagna. Par la suite, POPOF ayant confiance dans son heureuse étoile et bien que millionnaire commit un vol des plus audacieux. Dans une cabane appartenant à ISSAKOF et abandonnée depuis un certain temps en raison de l'épuisement de l'or dans les sables, se trouvait une énorme cuve de cuivre scellée au <140> mur. ISSAKOF avait l'intention de l'enlever de là plus tard, mais en attendant cette cuve n'était pas gardée car, par sa seule dimension on la croyait à l'abri du vol. On s'était trompé : POPOF eut un geste d'envie bien incompréhensible et ressemblant à de la folie. Il loua quelques hommes, s'empara de la cuve et la vendit. Nouveau procès, mais cette fois l'affaire avait fait trop de bruit ; elle était trop connue de tous pour que l'auteur d'un pareil vol pût avoir gain de cause. Durant mon séjour à TOMSK, l'affaire civile se terminait, c'est-à-dire le remboursement de la cuve volée et les frais du procès, somme qui s'élevait à 300 000 roubles. La cuve ne valait pas, disait-on, la dixième partie de cette somme. A cette époque donc l'affaire pour vol allait être jugée et l'on espérait que la sentence serait encore plus sévère. Voilà comment les choses se passent là- bas. Que dire, alors, de ceux qui volent et tuent poussés par le besoin, lorsque des individus si riches commettent de pareils vols.