MEMOIRES DU DOCTEUR ALEXANDRE OKINCZYC DEPORTATION ET EVASION TOME II ---------------------------------------- Les nôtres dans le gouvernement de TOMSK ---------------------------------------- J'ai déjà dit plus haut que les nôtres étaient envoyés dans le gouvernement de TOMSK soit pour résider dans les villes, soit comme déportés dans les villages pour y être sous la surveillance des communes rurales. L'Etat n'allouait aucun secours ni aux uns ni aux autres. KIENOWICZ seul leur donnait quelques roubles par mois, procédé qui déplaisait fort à tous les autres gouverneurs sibériens. On fit même de nombreux rapports contre lui à St PETERSBOURG confirmés par DIATRAMEL, gouverneur militaire, homme sans caractère. Lorsqu'on le persuadait que KIENOWICZ agissait très mal, il le croyait entièrement. KIENOWICZ fut donc appelé à St PETERSBOURG afin de s'expliquer sur la façon dont il dilapidait les fonds de l'Etat. Il semblait que l'affaire fût de peu d'importance. KIENOWICZ sut si bien s'expliquer que non seulement il lui fut permis de continuer à secourir les déportés, mais il fut décoré et obtint une gratification. Revenu chez lui, il se moqua de tout le monde et, en outre, on donna l'ordre aux autres gouverneurs de faire comme lui et de distribuer des secours. Mais les choses restèrent comme jadis dans les autres gouvernements et les sommes destinées aux nôtres ne servirent qu'à augmenter la propre solde des gouverneurs. KIENOWICZ avait dit à St PETERSBOURG qu'il ne donnait de secours <141> qu'à ceux des nôtres qui, réduits à la dernière extrémité, acculés par la faim, se fussent révoltés. Chacun de nous, alors, aurait eu à choisir, ou se laisser mourir de faim ou se mettre à voler ou à tuer. "Si on de lui donnait pas satisfaction" avait dit KIENOWICZ, il ne répondait pas des conséquences. Ceux des nôtres qui devaient habiter la ville avaient encore la chance de pouvoir trouver à gagner leur vie, soit dans un métier, soit dans tout autre travail. Il était défendu de nous donner des plans du gouvernement. Ceux qui habitaient les villages étaient vraiment bien à plaindre, et ils étaient le plus grand nombre. A TOMSK nous étions à peu près 150. Les paysans de cette région pouvaient cultiver des terres autant qu'ils le voulaient et la population étant très restreinte, ils ne cherchaient pas à prendre des ouvriers et à augmenter ainsi leurs revenus. Tout ce qu'ils ont, ces paysans le boivent au cabaret, ne faisant aucun cas de l'argent. L'ivrognerie en Sibérie est très répandue. Il y en a qui boivent jusqu'à leurs vêtements et n'ont plus de quoi se couvrir pour rentrer chez eux. La misère qui résulte d'une pareille existence ne les corrige pas. Le Sibérien préfère alors voler ou tuer plutôt que de changer de vie. De pareils exemples sont fréquents. L'un des nôtres, déporté à la campagne, fut ainsi assassiné par son propriétaire, dans son village, durant notre séjour à TOMSK. Il avait encore, du temps de l'insurrection, une plaie à la jambe. Un jour, en la pansant en présence de son propriétaire, il lui découvrit involontairement un petit sac caché sous son genou ; une autre fois pour lui payer son loyer, il sortit de là son petit avoir. Il ne possédait, en tout, qu'une dizaine de roubles. Cette imprudence le perdit. Il demeurait dans cette maison avec un camarade. Un jour que son collègue était absent, le propriétaire rentra ivre et chercha à plusieurs reprises un sujet de discussion. Mon camarade voyant qu'il avait devant lui un homme ivre lui céda en tout. A la fin, lorsqu'il voulut s'éloigner, il fut frappé fortement à la tête. Le sang jaillit. Il tomba, se releva encore, eut la force de sortir dans la rue et d'arriver au bureau des paysans où il tomba évanoui. Pendant ce temps, son collègue ne se doutant de rien rentra chez lui et apercevant du sang demanda au propriétaire ce que cela signifiait. Ce dernier se mit à lui raconter des histoires. Alors, se doutant qu'un drame avait dû se passer, il partit à la recherche de son camarade et le <142> trouva agonisant. Il eut encore la force de lui raconter ce qui s'était passé et expira. Son corps ainsi que l'assassin furent amenés à TOMSK. L'assassin avoua qu'il avait tué pour voler. Malgré cela, comme nous l'apprîmes plus tard, on le fit sortir de prison au bout de trois jours. Telle est la vie des nôtres en Sibérie. Et pourtant les condamnés à la déportation dans les villes et villages sont considérés par les tribunaux russes comme condamnés à des peines légères. Que de victimes tomberont encore, hélas ! Quelle horrible situation. Les nôtres cherchent par tous les moyens à gagner leur vie, mais rien n'est sûr et rarement ils réussissent. Par exemple, l'un d'eux connaissant l'art vétérinaire par les cours qu'il avait suivis à MORYMONT se mit à soigner les habitants et cela lui réussit. Beaucoup auraient pu gagner leur vie en apprenant à lire et à écrire, mais en Sibérie peu de paysans tiennent à faire instruire leurs enfants. Je n'en connus qu'un seul exemple. C'était un camarade élève de 7ème classe au lycée de BIATOSTOK qui, condamné à habiter un village, y arriva avec quelques roubles seulement. Se trouvant dans une situation très précaire lorsque cet argent fut épuisé, il ne sut que devenir. Il avait bien encore une bague en or, souvenir de chez lui, à laquelle il tenait beaucoup et dont il avait peine à se séparer. Du reste ce secours ne lui aurait procuré que bien peu. Il fallait, coûte que coûte, trouver en toute hâte une solution. Ce n'était pas chose aisée. La ville était loin et pour s'y rendre, ne fusse qu'un jour, il lui eût fallu une autorisation écrite du chef de la commune et que de difficultés pour l'obtenir ! Enchaîné dans ce village il lui fallait ici même trouver à gagner sa vie. Il eut cependant de la chance. On dit quelquefois que la misère et le besoin conduisent à la démoralisation et à la lâcheté. Cela peut-il s'appliquer à nous autres en Sibérie ? J'en doute. Un propriétaire travailleur et sobre aurait pu se faire ici, sinon une fortune, tout au moins une belle aisance. J'en ai connu quelques uns et c'est un de ceux-là que mon collègue eut la chance de rencontrer. Il demeurait chez cet homme depuis son arrivée au village, il mangeait chez lui, causant beaucoup avec lui et consacrant son temps à la lecture de livres qu'il avait apportés avec lui. En le voyant lire ainsi ses propriétaires en conclurent qu'il devait être savant et noble. Ils se figurèrent bientôt qu'ils <143> logeaient chez eux un comte ou un prince ; peut-être la bague en or qu'il portait au doigt en était-elle la cause, car elle leur semblait de grande valeur. Ils le croyaient riche car il les payait régulièrement. Ils lui demandaient parfois s'il était fortuné et comme il s'en défendait ils prenaient cela pour de la modestie de sa part. Ils l'engageaient à s'acheter une maison, des chevaux, etc ... Ils ne se doutaient pas que ses derniers roubles allaient être épuisés. Ils étaient si persuadés de sa haute naissance et de sa fortune qu'ils n'osaient même pas lui demander d'instruire leurs enfants comme ils se l'étaient proposé. Un jour cependant, ils tentèrent de le lui demander et c'est ce que mon collègue attendait avec tant d'impatience. Ceci le sauva de la misère, car ses propriétaires lui donnèrent aussitôt le logis et la table en paiement des leçons qu'il donnait à leurs enfants. Il prit sa tâche à coeur, s'occupa beaucoup des enfants et tout marchait si bien que le frère du propriétaire, encouragé par ce qu'il voyait, lui envoya ses enfants, ce qui augmenta son revenu. Par l'entremise de ses bienfaiteurs, il espérait obtenir une place au bureau des paysans où, pour un peu de travail, il aurait eu un bon traitement et des dons en nature offerts par les paysans. Ses propriétaires étaient de braves gens. Ils donnèrent une preuve de leur bonté durant la maladie dont mon camarade fut bientôt atteint. Des soins, tels qu'ils lui furent donnés, ne réussissaient pas, il est vrai à tout le monde, mais il ne faut y voir que l'intention et leur sympathie en la circonstance. Je m'éternise un peu trop sur ce récit, mais je pense que cette description prouvera comment certains des nôtres parvenaient à se créer une situation à la campagne, mais c'était, hélas, le petit nombre ! La maladie dont fut atteint mon camarade sévit assez fréquemment à TOMSK, paraît-il. Quant à moi, je n'ai jamais pu en constater un seul cas durant mon séjour à l'hôpital. En voici les symptômes : le corps se couvrait de taches rouges qui devenaient des pustules de grosseurs différentes semblables à celles que produit l'application d'un vésicatoire. Le malade avait une forte fièvre et se plaignait de douleurs aux endroits atteints. Puis les pustules se mettaient à suppurer et séchaient au bout de quelques semaines. Le malade guérissait, mais les taches rouges restaient longtemps visibles sur le corps puis finissaient par disparaître. Il y en a qui meurent de cette maladie tant à cause de <144> la fièvre qu'en raison du nombre considérable de pustules. Lorsque mon camarade tomba malade, ses propriétaires eurent d'abord grand peur le croyant perdu, puis ayant y déjà vu dans leur vie de semblables cas, ils lui proposèrent de le soigner à leur façon. Le médecin étant très loin, il consentit à accepter leurs soins. Ici, dans beaucoup de maladies semblables, c'est-à-dire externes, le remède consistait à appliquer des compresses d'urine (sui generis) ce qui était plus nuisible que profitable. A une certaine quantité de crème, on ajoutait du "cupri sulfuria" et de l'ammoniaque. On mêlait tout cela ensemble et c'était le remède universel. Lorsqu'on appliquait au malade un tel remède, la plaie s'ouvrait et le malade souffrait affreusement. Il faut dire que cette application se faisait dans une baignoire sibérienne comme celle que j'ai décrite plus haut. Notre camarade s'évanouit, les propriétaire s'effrayèrent ; ils le rapportèrent dans la chaumière, le couchèrent dans le meilleur lit qu'ils possédaient et firent tout leur possible pour le faire revenir à lui. Ils lui versèrent dans la bouche de l'eau, puis de l'eau-de-vie et, enfin, à leur grande joie, le malade rouvrit les yeux. La propriétaire qui avait une part active aux soins qui venaient d'être donnés pleurait à chaudes larmes lorsque le malade revint à lui. Elle se mit à lui demander pardon de ce qu'ils avaient été la cause involontaire de son évanouissement et lui promit de faire l'impossible pour le dédommager. Et, en effet, par la suite ils prouvèrent par leur conduite envers mon camarade qu'ils ne ressemblaient pas à tous les autres Sibériens. Lorsque mon camarade put se lever et retourner à son ancienne chambre, ils ne voulurent y consentir et dut rester dans la plus belle pièce. A quelque temps de là il dut aller à TOMSK. Le propriétaire inventa une histoire disant qu'il lui fallait aussi aller à TOMSK pour vendre son miel et l'emmena gratuitement avec lui. Au moment du départ, ils l'entourèrent de plusieurs fourrures, car on était en hiver et ils craignaient qu'il ne prît froid. Et cet homme fut si plein de délicatesse pour lui qu'il choisit une route où tous les quelques verstes il s'arrêtait dans un village, chez des parents ou amis où on les recevait à bras ouverts et où ils pouvaient se réchauffer. Je fis la connaissance de ce jeune homme justement durant ce court séjour qu'il fit alors à TOMSK. <145> La plupart de ceux qui étaient déportés dans les villages vivaient misérablement de ce qu'ils avaient pu apporter de chez eux. Les cordonniers, les maréchaux-ferrants trouvaient par ci et par là du travail. J'ai connu les trois STAWINSKI, le père et ses deux fils, qui gagnaient leur vie en empoisonnant les renards et les loups. Les nôtres n'avaient pas le droit de posséder un fusil. Pour ceux qui, comme nous, luttaient depuis longtemps avec la misère, toutes ces épreuves quoique bien dures ne nous enlevaient ni l'espoir ni les forces nécessaires aux combats de la vie. Mais les jeunes souffraient davantage, ceux dont la vie s'était écoulée sur des fleurs, qui n'avaient jamais connu une détresse si grande. Il ne restait à ceux-là que le désespoir et certains devinrent fous. Beaucoup de ceux qui habitaient les villages arrivaient au bout d'un certain temps, en raison de leur bonne conduite, à obtenir l'autorisation d'habiter les villes pour quelque temps, et même de s'y fixer définitivement. Je voudrais parler à présent de ceux des nôtres condamnés à habiter des villes. Leur sort était de beaucoup meilleur ; ils arrivaient à pouvoir plus facilement gagner leur vie. S'ils avaient pu obtenir des places du gouvernement, beaucoup auraient pu trouver un gagne-pain en rapport avec leurs aptitudes. Au début beaucoup de chefs étaient heureux de nous prendre avec eux, mais un jour un ordre formel vint le leur défendre. On nous défendait même de travailler à titre privé. Quiconque connaît les employés subalternes en Russie et peut ensuite les comparer à ceux de Sibérie s'étonnerait de leur conduite, mais serait obligé d'avouer que ceux-ci sont des employés modèle à côté de ceux de la Sibérie. Il est bien difficile, parfois, de reconnaître dans un individu ivre, en loques, souvent sans chemise et sans botte, un employé chargé d'un travail de bureau et l'on se demande comment une administration peut l'admettre. Et cependant on ne peut en trouver d'autres ; tous sont de la même catégorie. Rien donc d'étonnant que les nôtres fussent recherchés pour remplacer ces tristes individus. En Sibérie les habitants ont une telle opinion de cette classe d'individus que, probablement après maints essais à leur détriment, il a été promulgué une loi interdisant de prendre dans les mines d'or deux classes de gens : les Tziganes et les anciens employés. Je ne m'en étonne nullement. A TOMSK il y avait de nombreuses familles venues ici comme <146> condamnées à la déportation et celles-là étaient bien à plaindre. Arriver à pouvoir nourrir une nombreuse famille en ne possédant aucune fortune ni aucun secours de l'Etat est une chose bien pénible. Heureusement encore, lorsqu'un membre de la famille pouvait trouver du travail. Quelques unes de ces familles louaient de grands logements et se casant tous dans une pièce ou deux sous-louaient le reste à ceux des nôtres, les nourrissaient et cela les aidait à vivre. Souvent certains d'entre eux gagnaient leur vie en donnant des leçons de langues, surtout le français. Certains avaient des traitements bizarres. Un des nôtres, par exemple gagnait chez un commerçant 15 roubles par mois, de plus la table, le logement, un cheval lorsqu'il en avait besoin et, en retour, il devait donner au fils de la maison des leçons de français et de savoir-vivre, c'est-à-dire lui apprendre à se tenir dans un salon, à saluer, à s'asseoir, etc... Madame OSTROMECKA avait trouvé une place de professeur de français et d'allemand dans une école de filles. L'un des nôtres, MICHATOWSKI, de WILNO, donnait des leçons de piano et c'est lui qui avait la plus belle situation car il arrivait à gagner quelques centaines de roubles par mois. KOMAR, de WILNO, était professeur de danse dans une école de filles, bien qu'il ne sût presque pas danser. On le flattait cependant le jugeant excellent professeur, trouvant probablement que cette profession lui allait très bien. C'était un jeune homme de vingt ans, blond avec de longs cheveux et qui, pour donner de l'attrait à sa personne et surtout à ses pieds qui devaient jouer un si grand rôle, portait un pantalon de drap jaune avec un liséré noir et de jolies bottines à hauts talons. Il avait même pris une tournure spéciale et lorsqu'il marchait, on eut dit qu'il allait se mettre à danser. Nous nous moquions de lui, nous lui disions que s'il continuait à marcher si en dehors il se donnerait une entorse et perdrait sa place. SZYSZKOWSKI, du Royaume, technicien de profession, installa chez lui un atelier : il était horloger, mécanicien, chimiste, tout ce que l'on voulait. Il proposa à un riche marchand de lui installer chez lui des sonneries électriques pour appeler les domestiques. Lorsque d'autres marchands virent cela il fut assailli de commandes. Ses affaires marchaient pas mal et il espérait faire mieux dans l'avenir. J'ai connu aussi les deux frères PININSKI, de tout jeunes gens très intelligents. L'un d'eux <147> ne savait ni dessiner ni sculpter ce qui n'empêche pas qu'à TOMSK il fit un jour avec de la mie de pain le portrait d'un Juif, éternel errant, qui était si bien réussi que les connaisseurs n'y trouvèrent aucun défaut anatomique sans parler de l'expression qu'il avait admirablement saisie. Le gouverneur de TOMSK lui acheta cette figurine pour 15 roubles. Un jour nous eûmes besoin, à l'hôpital, d'un appareil pour faire des pointes de feu. C'était un morceau de fer de forme spéciale qu'on flambait au rouge pour l'opération. Les PININSKI arrivèrent à en fabriquer bien qu'ils n'aient jamais fait de choses semblables et ces instruments étaient admirablement exécutés; Ce sont eux encore qui, en route, nous cousaient nos vêtements, nos chaussures et nos casquettes. Leur travail était si soigné que leur renommée leur valut de nombreux clients et ils gagnaient ainsi tout le long de la route. L'abbé DZIERZINSKI s'occupait à sculpter des os. En route il faisait cela pour se distraire, mais à la longue il se perfectionna et aima tant ce travail que ses travaux devinrent très élégants et eurent un gros succès. Celui-ci non plus n'avait rien appris de semblable et lui seul avait eu cette idée. Quelques personnes s'occupèrent à faire des fleurs en cire. Elles avaient beaucoup de peine à amalgamer les couleurs à la cire, mais le besoin est la mère de l'invention dit-on. Elles y arrivèrent et leurs bouquets de fleurs étaient très jolis et on les achetait volontiers. Elles mettaient ces bouquets dans des paniers ou des vases faits de différentes choses mais surtout en pain coloré ou au riz mêlé à de la laque dissoute dans de l'alcool, ce qui donnait l'illusion du corail. Parmi ces fabricants de fleurs se trouvait Sigismond MINEJKO mon camarade de voyage dont je reparlerai plus tard. Mais il n'avait pas que cette corde à son arc et bientôt il abandonna ce métier pour faire des casquettes et des oreillers en safran. Beaucoup fabriquaient de ces fleurs même en Pologne encore soit comme passe-temps soit comme souvenir pour leurs parents, et leurs amis avant de quitter leur patrie et ici en Sibérie c'était pour quelques sous. Certains de ces bouquets étaient très jolis mais souvent peu appréciés à leur juste valeur. J'avais avec moi deux médecins OVRESZKO dont j'ai déjà parlé et MATUSZEWICZ condamné à être déporté dans le gouvernement de PENZA et qui, par suite de démarches, obtint d'être transporté à TOMSK où était sa fiancée Mademoiselle <148> Barbara WITKIEWICZ qu'il épousa bientôt. Ces deux médecins, comme tous ceux qui étaient en Sibérie réussissaient dès leur arrivée car on ne leur défendait jamais de faire de la clientèle. Je dois dire à notre honneur que ceux des nôtres qui habitaient des villes n'oubliaient pas ceux qui étaient dans les hôpitaux et les prisons et qui, souvent, n'avaient pas un sou pour s'acheter un verre de thé. En faisant des souscriptions parmi les leurs seulement, ils arrivaient à pouvoir distribuer du sucre, du thé et les jours de fête des gâteaux et de la viande. Ils partageaient ce qu'ils avaient pour eux-mêmes. Nos dignes femmes s'occupaient surtout de cela. Parmi elles, Mademoiselle Elisabeth FABENSKA, les WITKIEWICZ et leur famille, les STUBRYSISKI, Madame KOWALEWSKA et sa fille, Mademoiselle BABIANSKA, etc... Grâce à elles Boleslas PONSET, de Livonie, obtint la permission de fonder en ville une maison ouvrière mais à la condition qu'elle portât le nom d'un commerçant de la ville. Le marchand TOLKACZOF accepta volontiers et donna mille roubles comme prêt pour les premiers besoins. Une fois la maison organisée PONSET parvint à y faire entrer des ouvriers condamnés à résider à la campagne. Il y avait également des maréchaux-ferrants, des tailleurs, des cordonniers. Les nôtres ne pouvaient accepter de place que dans la ville même. Au bout d'un an, si un ouvrier avait eu toujours une bonne conduite on lui permettait d'aller se placer ailleurs mais après avoir obtenu de l'autorité les papiers nécessaires : de mon temps je vis partir ainsi NOCOLAI, du gouvernement de KOVNO pour aller se placer dans une mine d'or. Nous trouvions facilement des livres polonais, à TOMSK : il y en avait qui provenaient des collections des prisonniers de 1831, d'autres étaient fournis par des personnes de la ville ou apportés par plusieurs d'entre nous. C'est ainsi que j'eus entre les mains une édition parisienne de MICKIEWICZ. J'avais des livres de médecine en quantité. Nous pouvions alors en Sibérie, parler librement le Polonais. Personne ne nous le défendait. Il nous arrivait de rencontrer en Sibérie des Russes parlant le Polonais. et chose plus extraordinaire encore, il y en avait parmi eux qui n'avaient jamais même jamais été en Russie et encore moins en Pologne. Ils parlaient correctement notre langue et connaissaient à fond notre littérature. Je connus par exemple à TOMSK Monsieur JEPIMOF qui parlait si couramment notre langue, <149> que je n'avais pas deviné qu'il fût russe. A mon grand étonnement j'appris plus tard qu'il n'avait jamais quitté la Sibérie. Avant de terminer mon récit au sujet du séjour des nôtres à TOMSK, je dois encore ajouter que nous n'avions pas le droit de nous rassembler et que nous étions très surveillés par la police. Un de nos camarades, déporté depuis longtemps, Monsieur Boncza RUTKOWSKI avait voulu fonder ici une lithographie. Mais on le lui défendit car nous nous réunissions souvent chez lui et il était suspect à l'autorité. Cette défense lui fut faite alors que tous ses appareils étaient déjà commandés et qu'il les attendait d'un jour à l'autre. Il perdit ainsi 3.000 roubles et il n'était pas riche. Voici un autre fait qui peut prouver, si cela était nécessaire, la bêtise et la lâcheté des Russes. Un des nôtres, condamné à habiter TOMSK, un propriétaire de Lithuanie dont je ne me rappelle plus le nom, y résidait depuis quelques mois ne fréquentant personne et s'adonnant à la littérature. Bientôt on l'avertit qu'il eût à se tenir sur ses gardes et qu'il ne conservât chez lui aucun livre défendu car sa conduite intriguait la police, d'autant plus qu'il possédait une bibliothèque bien fournie qu'il écrivait même. Chacun sait combien le Russe se méfie des gens instruits, puisque devant leurs tribunaux, ils condamnent à la déportation en Sibérie les nôtres pour le seul fait d'être instruit ou d'avoir fini l'Université. Et ils donnent comme prétexte qu'ils pourraient devenir dangereux. Notre camarade plaisantait de cette menace lorsqu'un jour la police fit une descente chez lui et l'emmena. Aussitôt il se souvint de ce qu'on lui avait dit, de l'avertissement qui lui avait été donné et craignit de voir s'effondrer en un instant tout son travail. Il ne put tirer aucun renseignement de ceux qui l'emmenaient. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'au bureau de police on lui posa d'abord cette question : - Quelle est votre fortune ? En avez-vous une ? - Oui, j'en ai une. - Nous venons de recevoir un papier vous concernant. - A quel sujet ? - Vous devez, comme fortuné, cent un roubles vingt kopecks sur votre bien que vous n'avez pas payés : on nous dit de les exiger de vous. - Mais mon Dieu, tout mon bien a été confisqué par l'Etat et avec quoi pourrai-je donc payer puisque je ne possède plus rien ? <150> - Comment faire lors, puisqu'on exige que vous les payez. Ne possédez-vous pas la somme ? - Mais, c'est insulter ma misère. Que voulez-vous de moi, Messieurs ? - Alors, il n'y a rien à faire qu'à répondre que vous n'avez pas la somme nécessaire, et maintenant rentrez chez vous. Ceci est si barbare ; on aurait peine à le croire si je ne l'avais vu moi-même. -------------------------------------------- Les derniers jours de mon séjour à l'hôpital -------------------------------------------- Lorsque je pus marcher un peu, enfin, je me mis à soigner les malades à l'hôpital pour aider le docteur POCOTUJEWSKI qui ne faisait que signer les ordonnances que je faisais. Je soignais non seulement les nôtres mais les autres malades. L'hôpital avait 150 malades. Il se composait d'un bâtiment principal et de deux pavillons occupés spécialement par les nôtres et d'un pavillon destiné aux fous et parmi lesquels se trouvaient trois des nôtres. Bientôt arriva à notre hôpital mon camarade de l'Université Calixte PAWTOWSKI, établi à VARSOVIE et qui avait été arrêté à MOSCOU dans l'affaire "TERRE ET VOLONTE" et qui était condamné aux travaux forcés. A nous deux nous nous occupions de tous les malades. Il avait apporté une grande collection de livres de médecine, dont je me servis durant tout mon séjour à l'hôpital. A quelque temps de là comme il était complètement guéri et pouvait sortir, il se fit une bonne clientèle en ville. Moi je continuai à m'occuper des malades en traitement à l'hôpital, et je donnais des consultations à ceux de la ville qui venaient me voir. Au cours de mon récit sur mon séjour à TOMSK j'ai souvent nommé les médecins polonais qui habitaient cette ville. Il y en avait cinq en comptant les deux déportés. De plus il y avait quatre ou cinq médecins russes. Les Polonais avaient la plus belle clientèle et la meilleure réputation. En parlant des médecins je ne comptais ni mon camarade PAWTOWSKI, ni moi, car nous n'étions que de passage. Voici la raison pour laquelle étant Polonais et fraîchement arrivés, ou, peut-être en raison de quelques cures réussies ou de quelques nouveaux remèdes appliqués avec succès, nous eûmes une bonne réputation et que la ville nous connût tous deux. Je parle de tout cela car cette réputation me fut par la suite une entrave et me causa des tracas dont je parlerai en son temps. Je veux dire aussi quelques <151> mots sur les maladies qui régnaient en Sibérie. Entre autres malades nous avions à l'hôpital une jeune paysanne, veuve, très jolie femme ce qui est plutôt rare parmi elles. Elle était en observation afin de vérifier si les attaques dont elle était atteinte étaient bien des crises d'épilepsie ou si elle les simulait. Ces crises la pressaient chaque nuit. La cause était la suivante : quelques jours après son mariage, eu temps de la moisson elle était étendue sous une meule auprès de son mari. Au matin elle aperçut son mari mort ; il avait eu la tête coupée et elle n'avait rien entendu. On l'arrêta aussitôt mais on s'aperçut qu'elle était atteinte de crises d'épilepsie. On reconnut son innocence disant que, dans de telles conditions, il n'était pas impossible qu'elle n'eût rien entendu de ce qui se passait autour d'elle, d'autant plus que, durant ces crises nocturnes, elle se roulait toujours sur le côté gauche et que par conséquent elle avait pu s'éloigner de son mari. Il fallait donc s'assurer que ces crises étaient véritables et non simulées. Nous eûmes bientôt la preuve certaine qu'elle était bien atteinte d'épilepsie. La malade devait rester six semaines à l'hôpital, terme fixé par la loi, aussi nous en profitâmes pour la soigner et nous réussîmes à merveille. Nous lui fîmes prendre du sulfate de quinine à haute dose ; ses crises s'espacèrent puis diminuèrent d'intensité et, finalement, disparurent. Les autres maladies qui régnaient en Sibérie étaient le scorbut, le typhus, le delirium tremens (maladie provenant de l'ivresse). L'hiver nous avions souvent des hommes avec les deux mains ou les deux pieds gelés et par conséquent gangrenés. Nous fîmes beaucoup d'amputations, mais une seule parmi les nôtres et peu importante. La raison en était que les Sibériens s'enivrant beaucoup étaient surpris dans leur sommeil par le froid. J'en vis ainsi plusieurs qui ne se réveillèrent plus, et je ne trouve rien de plus effrayant que ces faces blêmes et raidies comme un os et les yeux grands ouverts. Pas une fois nous ne parvînmes à en sauver un, c'était toujours des ivrognes endormis dehors et retrouvés dans la rue. Les agressions nocturnes et les assassinats étaient fréquents ; j'en ai eu des preuves certaines que j'ai vues de mes propres yeux. Un jour nous enlevâmes de l'épaule d'un homme attaqué en pleine rue plusieurs morceaux de verre provenant d'une bouteille. Chaque jour, nous avions à <152> soigner des blessures provenant de mêmes causes. une fois on fit l'autopsie d'une jeune fille tuée en plein jour. Le meurtrier ne fut pas découvert. Puis ce fut une femme tuée par son mari et un gendre empoisonné par son beau-père. Ces empoisonnements étaient fréquents et les auteurs n'étaient jamais punis. A part les malades que je soignais à l'hôpital, j'en eus d'autres par la suite que je soignais en ville. C'est ainsi qu'il m'arriva d'aller dans la maison d'un Boukharien pour soigner les yeux du maître de la maison. Je vais donc en dire quelques mots. Si je n'avais pas été médecin, je n'aurais jamais eu l'occasion de voir la femme de mon client, car les femmes, chez eux, sont toujours enfermées. Seul le médecin est autorisé à les voir. Quant aux traits du visage, ce Boukharien représentait le type de race asiatique avec une tête exceptionnellement grande et ronde avec des yeux à fleur de tête. Il pouvait avoir 40 ans. Il portait un grand manteau noir attaché par devant avec des brandebourgs et orné de petits boutons de cristal et serré à la taille par une ceinture. Sur sa tête rasée il portait une calotte dorée et aux pieds des souliers de safran. Sur sa poitrine en plus d'une montre pendait une riche breloque en or provenant d'Europe. Sa femme avait un type tout différent et semblait d'une autre race : grande, assez belle, ayant environ 25 ans. Ses cheveux étaient châtain, partagés sur le front et tombaient sur les épaules en deux grandes nattes et terminées par tout un chapelet de monnaie d'or et d'argent. A chaque mouvement de la tête ces monnaies résonnaient rappelant un peu le bruit d'un attelage cracovien. Elle portait aux bras des bracelets en or d'un genre oriental. Sa poitrine était comme recouverte d'un bouclier composé d'une énorme quantité de pièces d'or et d'argent. Au cou pendait également un collier de ce genre. Comme vêtement elle avait une longue tunique ou blouse d'une seule pièce et non serrée à la taille. Si ce n'était la couleur plutôt criarde de ce vêtement on l'eût dit plutôt joli et de bon goût. Ceci était une toilette extraordinaire car bientôt elle revint habillée tout différemment. Je causais avec son mari et nous étions assis sur un canapé, près d'une table, lorsqu'un bruit de pas sur le tapis attira mon attention. Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque j'aperçus la maîtresse du logis avec ma propre casquette sur la tête. En effet, elle lui ressemblait à s'y méprendre, en astrakan noir <153> un peu haute comme en portent nos paysannes. En plus de cette casquette posée gracieusement de côté, elle avait une seconde tunique de couleur sombre, n'arrivant qu'aux genoux et ne s'attachant pas par devant. Ce costume lui allait bien. Ses dents étaient peintes en noir, elles étaient du reste très gâtées et elle me consulta même à ce sujet. Cette maison riche et qui possédait beaucoup de bibelots européens me rappelait cependant l'Orient avec ses parquets recouverts de tapis de grande valeur. Je restai chez eux plusieurs heures, je pris le thé servi avec le samovar et accompagné de beaucoup d'accessoires comme chez nous, par exemple citron, crème et différentes choses. Nous parlions russe naturellement. Eux le parlaient très mal avec un accent affreux. Nous ne trouvions pas facilement de sujet de conversation. La présence de la maîtresse de maison occupée auprès du samovar était notre seule distraction. Tout à coup, elle se leva, traversa la pièce en courant et s'arrêta à la porte. Je crus qu'elle s'était brûlée et je lui demandai ce qu'il y avait. Son mari m'expliqua, alors, que quelqu'un venait d'entrer pour le voir et qu'elle craignait que ce dernier, ignorant qu'elle fût dans la pièce, n'entra et l'aperçût. Puis le mari sortit et prévint le visiteur qu'il eût à attendre un moment. Tandis qu'il se retournait d'un autre côté la jeune femme se faufila sans être vue de lui et je ne la revis plus. Le visiteur était aussi un Boukharien, je partis alors car je m'ennuyais fortement avec deux semblables types. Pauvres femmes, pour leur bonheur elles ne connaissent pas l'émancipation et croient que cette réclusion est un ordre divin et non la jalousie humaine qui les réduit à un tel esclavage. Bien qu'en apparence elle sembla se plier à un tel sort, je remarquai cependant que cette femme avait été bien contente de ma visite et que c'était un événement bien rare dans sa vie. Preuve que l'homme est créé pour vivre en société. En hiver, il arriva à notre hôpital un de mes parents éloignés Auguste KUSZELEWSKI (de Volhynie), un étudiant. Etant à TOBOLSK il avait rencontré son cousin germain Georges KUSZELEWSKI ingénieur des mines qui, depuis 18 ans vivait en Sibérie, travaillant pour un particulier. Il avait fait en Sibérie certaines découvertes et certains travaux qu'il avait publiés. Auguste avait un de ses ouvrages avec lui ; je le lus et comme il me parut bien intéressant, je vais tâcher d'en donner quelques extraits. Son récit <154> se rapporte à la partie nord-ouest de la Sibérie, celle qui s'étend depuis le gouvernement de IENISSEI jusqu'aux Monts OURAL et que je ne connais pas. Dans la partie Nord du gouvernement de IENISSEI se trouve la ville de TRUSCHANSK située au bord du fleuve IENISSEI dans les environs duquel se trouvent les mines de graphite. Elles appartiennent au marchand SIDOROF chez lequel KUSZELEWSKI travaillait comme ingénieur ; ces mines n'avaient pas grand succès en raison des difficultés de communications. Il fallait transporter ce graphite de TURSCHANSK à KRASNOJARK, puis à TOMSK, TOBOLSK jusqu'à TIUMEN par eau et ensuite par voie de terre à travers les monts OURAL jusqu'à PERM. De là de nouveau par voie d'eau et de terre jusqu'aux différents ports de la Russie du Nord. Ensuite on le chargeait sur des navires anglais. Il est facile de comprendre quels frais ces transports si compliqués occasionnaient. Ayant pris ceci en considération KUSZELEWSKI entreprit un voyage dans le nord de la Sibérie, dans le but d'arriver directement par voie de terre aux monts OURAL et de là au fleuve PUTCHONA dans le gouvernement d'ARCHANGELSK. SIDOROF et les amis de ce dernier lui firent mille objections, ne voyant pas la chose possible. Mais KUSZELEWSKI grâce à l'influence qu'il exerçait sur son patron et à ses propres frais, arriva à ses fins. Une boussole à la main et accompagné de quelques Ostiaks, il partit avec des rennes. Le voyage dura plusieurs mois car il dut se frayer un chemin avec la hache et, de temps en temps, se construire une hutte dans laquelle il laissait de la nourriture pour le chemin de retour. Ces contrées étaient si désertes qu'en outre de la neige et des forêts, il ne vit pas un être humain et pas une trace d'animal sauvage. Il finit par atteindre son but à la grande joie de ses compagnons de route qui attribuaient l'heureux résultat à la protection de St Nicolas dont la statue avait été placée sur le traîneau en tête du cortège, traînée par deux beaux rennes. Cela avait été une des conditions auxquelles il avait fallu se plier, sans quoi les Ostiaks auraient refusé de marcher car ils partaient, certains de ne pas réussir. Les Ostiaks sont pour la plupart, orthodoxes. Le voyage eut pour effet de donner à KUSZELEWSKI toute la confiance de SIDOROF et lui permit de faire d'autres projets. L'année suivante il proposa à SIDOROF de faire un deuxième voyage. Cette fois, il voulait suivre la voie par eau et non par voie de terre. <155> SIDOROF accepta la proposition. KUSZELEWSKI partit de TURCHANSK en suivant le fleuve IENISSEI jusqu'à son embouchure. De là il atteignit la rivière TAZ en prenant la voie de terre et en suivant les marécages de ce fleuve. Il arriva ainsi au fleuve OB. Il s'embarqua sur l'OB et arriva à OBDORSK ville la plus septentrionale du gouvernement de TOBOLSK. Ne s'y arrêtant pas il remonta la rivière WOJKAR (affluent de l'OB) qui prend sa source aux monts OURAL. Là, à travers les montagnes, il découvrit une vallée accessible d'une longueur de 60 verstes qu'il parcourut avec ses rennes. Il arriva ainsi à la rivière PETCHORA et en la descendant, parvint à la mer de glace. Ce voyage ne pouvait se faire que pendant la saison chaude, par conséquent durant un temps près court, mais il parut commode et suffisant comme durée pour transporter la quantité de graphite extraite durant toute l'année. Le transport par cette voie devenait dix fois moins coûteux et plus court pour SIDOROF. La quantité de poisson qui existait dans les marécages que KUSZELEWSKI traversait était telle que s'il avait pu le prévoir, il aurait pu emporter des tonneaux et du sel pour conserver ce poisson et ainsi le coût du voyage aurait été moindre. Aujourd'hui les bateaux qui transportent le graphite et qui reviendraient à vide en profitent pour ramener une quantité énorme de poissons. KUSZELEWSKI, en traversant les monts OURAL découvrit d'importantes mines d'or et des endroits renfermant des pierres précieuses. Puis une espèce de kaolin qui pouvait servir à fabriquer une porcelaine semblable à celle de Chine ou du Japon. A l'occasion de sa découverte d'une mine d'or, KUSZELEWSKI fut appelé à St PETERSBOURG afin de s'entendre avec le gouvernement. Il s'engageait à donner à l'Etat 60 pouds d'or par an, mais ils ne purent s'arranger pour le prix. L'Etat avait trop peu et KUSZELEWSKI exigeait trop. Je ne sais comment se termina l'affaire car bientôt KUSZELEWSKI tomba sérieusement malade du typhus à TOBOLSK. Une chose digne de remarque est qu'il découvrit toute la Sibérie septentrionale, au bord des fleuves des races inconnues jusqu'alors et qui, ne vivant qu'entre eux, étaient loin de se douter qu'ils auraient depuis longtemps été dépouillés par les Russes. Il ne put cacher cette découverte et se vit obligé d'en parler au gouvernement. A TOBOLSK il fit la connaissance de mon oncle et comme il était proche parent de ma tante <156> il fut ravi de l'avoir retrouvé et me promit de faire tout son possible pour la faire venir auprès de mon oncle et d'aider ainsi le pauvre vieux. Par l'entremise de KUSZELEWSKI, SIDOROF demanda au gouvernement de permette aux Polonais condamnés aux travaux forcés de venir travailler dans les mines de graphite prétextant que c'était toujours un travail de mines. Mais en réalité, ce travail était bien moins pénible et SIDOROF était sûr de parvenir à obtenir ce qu'il demandait. Malgré un séjour si long en Sibérie KUSZELEWSKI n'avait oublié ni son pays ni sa langue natale et ne rêvait que de revenir dans sa VOLHYNIE, fortune faite. Tous les huit jours à peu près un convoi de prisonniers arrivait à TOMSK. Depuis plus de deux ans toutes les routes de la Sibérie étaient encombrées de nos prisonniers qui, semblables à un torrent puisant sa source en Pologne se serait écoulé vague par vague, convoi par convoi à l'Est de la Russie et jusqu'aux confins de la Sibérie. Et si nous imaginant voir cette immense étendue, nous suivons ce triste défilé marquant son passage par les nombreuses croix qui bordent les routes, nous aurons devant nous une des pages bien noires de l'histoire de notre pays, de notre souffrance, de notre sang martyr. Et même là-bas les nôtres ne perdaient jamais courage. Ils se soutenaient moralement partageant entre eux non seulement le pain et le sel mais aussi leur savoir. La route ennuyeuse et longue pour les nôtres devenait plus insipide encore lorsque, au printemps ou à l'automne, leurs convois se trouvaient arrêtés pour plusieurs semaines en raison de l'état des routes qui, en cette saison, devenaient impraticables. Et que faire durant tout ce temps, arrêté soit dans une ville, soit dans un village. Comme exemple de ce que faisaient les nôtres je dirai quelques mots du convoi qui arriva à TOMSK en hiver et dont le staroste était MINEJKO. Parmi les hommes instruits faisant partie de ce convoi se trouvaient : Napoléon DEBISKI, excellent dessinateur et caricaturiste varsovien, KRYNIEWICZ, propriétaire dans le gouvernement de KOVNO, Léon DABROWSKI, instituteur à STUCKA, tous les deux sortis de l'Université de DORPAT et d'autres encore. Ils avaient choisi comme staroste ou chef de convoi leur camarade MINEJKO qui n'accepta qu'à la condition que la solde journalière soit égale pour tous. Ce fait prouve bien la nature de son caractère. <157> Arrêtés à l'automne à cause des mauvaises routes, ils organisèrent aussitôt des cours de littérature polonaise et d'histoire de l'art autant que leur permettaient les conditions toutes spéciales dans lesquelles ils se trouvaient, manque de livres, etc... Ces cours pris par écrit, j'eus l'occasion de les lire plus tard et vu les circonstances dans lesquelles ces conférences avaient été faites et dans un si noble but me parurent très documentés et dites dans une belle langue. De plus, chaque semaine, ils faisaient paraître un petit journal, l'un sous le titre "l'Etape", l'autre "la Guêpe". Les illustrations étaient faites par DEBICKI, elles représentaient habituellement des scènes de leur vie de nomades. Par exemple on y représentait l'enterrement d'un des nôtres à l'étape. Des camarades portant une simple bière, précédés d'un prêtre prisonnier et d'un camarade portant une pauvre croix, grossièrement taillée et qui sera posée sur la tombe puis suivaient les amis du défunt. D'autres fois paraissait la caricature d'un camarade dont on pouvait facilement reconnaître les traits. L'exécution était parfaite et faite à la plume. Les artistes puisaient aussi leurs idées dans les épisodes que l'on racontait dans ces journaux ; ainsi la rencontre de NARBUT, le siège de la maison du propriétaire. KUTKOWSKI de RADOM soldat de 1831 où neuf des nôtres sous son commandement tinrent tête à une bande de Russes. Ces journaux contenaient la chronique de la semaine, différents articles en vers et en prose, des nouvelles télégraphiques dans le genre "Alexandre II n'était pas ivre" ...etc... etc... Ensuite on y trouvait les arrangements convenus entre eux et qui les intéressaient tous et, enfin, le feuilleton où MINEJKO racontait les débuts et l'histoire de l'Ecole de GENES qu'il connaissait personnellement. La "Guêpe" était un petit journal qui, comme son nom l'indique, lançait des pointes aux coupables s'il s'en trouvait parmi eux et des critiques à l'adresse de la soeur le journal "l'Etape". Ce fut pour moi une vraie satisfaction de parcourir ces deux journaux ; c'est regrettable que leur existence fût si courte. "L'Etape" parut durant neuf semaines et "la Guêpe" moins longtemps encore. Je serais heureux de les posséder aujourd'hui. C'est ainsi que se distrayaient les nôtres durant leur triste voyage. De ce convoi, en outre de MINEJKO, il y eut DABROWSKI, KRYNCEWICZ et <158> ensuite Alexandre CZEKANOWSKI d'Ukraine, tous de l'Université de DORPAT qui entrèrent à l'hôpital où je me trouvais. Plus tard il y vint un Français du nom de PERIN, étudiant en droit de PARIS qui, arrivé en Pologne afin de se battre pour notre cause, fut pris et condamné à 12 ans de travaux des mines. Nous formâmes assez longtemps à nous tous un petit groupe d'amis et nous étions tous presque complètement guéris. Pour nous distraire nous jouions aux cartes le soir, ce que PERIN aimait tout particulièrement. Il commençait à apprendre le polonais et pour jouer aux cartes il en savait suffisamment pour nous comprendre. Nous pouvions aussi quelquefois jouer avec les dames restées à l'hôpital : Madame OSTROMECKA, Mademoiselle TRUCHANOWSKA, Madame KOSTANKA (de Varsovie). Vers la Noël, je reçus de Louis 25 roubles qui vinrent bien à propos car ma bourse était presque vide. Nous organisâmes une WILIA à l'hôpital et nous y invitâmes quelques personnes de la ville, nos amis comme le cher GMEWINSKI et Julien BIESCEKIESKI, tous deux du Royaume. Plusieurs fois nous fîmes des "Kotudny" (hachis de viande dans de la pâte)" sous ma direction et ils réussirent toujours à merveille. KAMINSKI, de Volhynie, faisait des "kluski" (boules de pâtes jetées dans l'eau bouillante), mais comme nous ne pouvions nous procurer le fromage semblable à celui de chez nous, ils n'étaient pas toujours à point. Mes camarades ne pouvaient être toujours les mêmes durant le long séjour que je fis à l'hôpital. Les uns arrivaient, d'autres s'installaient en ville comme condamnés à y vivre en déportés, d'autres encore parvenaient à se cacher en ville et y habitaient sous de faux noms comme KANIEWSKI et MINEJKO condamnés tous les deux aux travaux des mines. Beaucoup étaient envoyés plus loin pour habiter le gouvernement de IENISSEI, la ville de KRASNOJANSK à 554 verstes de TOMSK ou la ville d'IRKUTSK à 1.000 verstes de KRASNOJANSK ou même au-delà du lac BAïKAL la ville de NERTJINSK à 1.500 verstes d'IRKUTSK... etc ou pour aller dans des mines plus éloignées encore. C'est ainsi que par un froid terrible, nous quittèrent DABROWSKI, CZEKANOWSKI, SZEMBEL, tous condamnés aux travaux des mines. Nous avions très rarement de leurs nouvelles en raison des communications difficiles, surtout pour les prisonniers. Leur devise était que plus loin ils allaient plus malheureux ils étaient. A partir d'IRKUTSK on mettait des chaînes à tous <159> les prisonniers et ils devaient marcher à pied et n'avaient que 6 kopecks par jour. On ne leur rendait ni leurs affaires ni leur argent envoyés à IRKUTSK et avant de partir on les fouillait scrupuleusement. En raison du manque de vivres et de leur tassement, le typhus régnait parmi eux à l'état permanent et plus grave que dans les autres régions de la Sibérie. Lorsque les nôtres arrivaient aux mines de NERCZYNSK on les empilait dans des prisons immenses pouvant contenir 17.000 prisonniers. Ces bâtiments commencés il y a dix ans venaient d'être terminés. Ils étaient minés en- dessous afin d'en finir de suite avec ces malheureux en cas de révolte. Les nôtres étaient, de là, dispersés dans d'autres parties de la Sibérie au-delà du lac BAïKAL, dans le gouvernement de JAKUTSK, etc ... Partout les nôtres étaient séparés des autres prisonniers et pour éviter que des chefs ne soient trop indulgents, on les faisait garder par des hommes spécialement choisis. Les nôtres ne pouvaient écrire que trois fois par an et pas plus de 5 lignes à la fois, afin de ne pas fatiguer la censure. Et encore ces 15 lignes permises par an n'arrivaient pas en entier à leurs destinataires. Les infirmes, les vieux et ceux qui avaient leurs familles étaient envoyés moins loin. Tous ces détails ne sont pas très exacts et il est possible que l'existence des nôtres là-bas soit plus pénible encore et qu'on les martyrise plus encore. Qui pourrait nous le dire ? Et je doute que les Russes aient de la pitié pour nous et nous épargnent des supplices. Pauvres malheureux que nous sommes ! Il me reste à ajouter que ceux qui dénonçaient les autres dans les enquêtes, espérant par ce moyen éviter les punitions, étaient bien mal inspirés. Les Russes, après avoir tiré d'eux tout ce qu'ils voulaient savoir, les renvoyaient en Sibérie comme on jette une écorce après avoir mangé le fruit, avec une diminution insensible de leurs peines. A ceux-là le sort était cruel en Sibérie, car non seulement les nôtres mais même les Russes les rejetaient de leur société. Ils devenaient des martyrs de leur propre conscience. Je les plaignais car souvent ce n'était pas par mauvaise intention, mais par faiblesse de caractère et par crainte qu'ils accusaient les autres. Le mot "espion" est un jugement affreux, effrayant et meurtrier. Pour celui-là il n'y a plus de salut et s'il pouvait prévoir les tortures morales qui lui sont réservées et qui ne sont rien à côté des douleurs physiques il préférerait un supplice de la main <160> de son ennemi. Durant mon séjour à TOMSK, il y eut un certain Monsieur CSERNYSZEW étudiant d'une Université russe, qui allait à travers la Sibérie, s'arrêtait dans chaque ville pour y faire des conférences publiques divisées en cinq parties. Le sujet de ces leçons était : le passé de la Sibérie, son état actuel, son avenir et ses besoins. Dans la première partie de ces conférences en parlant du passé de la Sibérie, il relatait les faits cruels et barbares du gouverneur du KAMTCHATKA nommé KOCH qui prenait plaisir à tirer sur des gens innocents. A cause de la présence à ces conférences du gouverneur et de la police, CSERNYSZEW était très prudent en parlant de l'état actuel de la Sibérie. Il n'en faisait certainement nul éloge. Monsieur CSERNYSZEW prédisait à la Sibérie un très grand avenir. Moi-même, je prétends que la Sibérie est appelée à un brillant avenir, et qu'elle deviendra l'établissement principal de la Russie lorsque celle-ci sera écartée de l'Europe. Quant au dernier chapitre, c'est-à-dire aux besoins de la Sibérie, il insistait sur la nécessité d'établir ici une Université. Mais on est loin de la réalisation de ce projet, ici où les écoles sont peu nombreuses et plus mal tenues qu'en Russie. Le public faisait fête à CSERNYSZEW et le recevait avec enthousiasme. Il parlait bien, clairement et c'est ce qui suffisait à emballer ses auditeurs plus encore que le sujet lui-même. ------------------------------------------- Mes plans d'évasion et mes sorties en ville ------------------------------------------- Pendant mon séjour à TOMSK, plusieurs personnes se sauvèrent soit de l'hôpital, soit de la prison, profitant du désordre qui existait dans les papiers d'expédition, et s'installant en ville sous de faux noms. Cela n'était ni prudent ni sûr mais valait mieux que les travaux forcés. Je me mis à réfléchir sur ce que je devais faire moi-même, car je ne pouvais souhaiter un moment plus favorable à mes projets. J'avais fait quelques connaissances en ville et ces dernières me firent mieux entrevoir la situation qui s'offrait pour moi. Vers le milieu du Carême, un Russe malade des yeux vint entrer à l'hôpital. Il avait la cataracte sur les deux yeux et pouvait à peine se conduire ; il avait environ 45 ans, une grande barbe et de longs cheveux blonds et avec cela de beaux traits. Il s'appelait Nicolas WIERCHOLINSKI. En faisant la visite des malades et le voyant affublé du costume jaune des malades hospitalisés <161> je ne pouvais deviner s'il était pope ou paysan. Mais comme il s'exprimait bien, je lui demandai quelles étaient ses occupations. il me répondit qu'il était peintre de sa profession et que ses yeux ne lui permettant pas de continuer, il se décida à aller en Russie pour consulter un médecin. En route, ses yeux s'enflammèrent au point qu'il fut forcé de rester ici. Au bout de quelques jours, l'ayant rencontré dans le couloir sur lequel donnait ma chambre, je liai conversation avec lui. En parlant seul à seul avec lui, il me fit comprendre qu'il était autre chose qu'un simple paysan de IENISSEI comme il s'était fait inscrire. Ceci m'intéressa, je me rapprochai de lui davantage, je l'invitai à venir me voir et en parlant de différents sujets, je m'aperçus qu'il savait beaucoup de choses et que toute la Russie, la Sibérie, la Lithuanie lui étaient connues. Je ne pus cependant pas apprendre qui il était. J'aimais à l'entendre raconter et j'insistai pour qu'il vint me voir ce qu'il accepta avec joie. Un certain soir, il se rendait compte que je ne pouvais lui nuire, il me demanda à quoi j'étais condamné. - A douze ans de travaux de mines, lui répondis-je. - Pourquoi, Monsieur, ne pensez-vous pas à vous évader ; il ne faut pas grand chose pour cela. - Comment le faire puisque je n'ai ni argent ni papier. - Alors vous vous figurez, Monsieur, me dit-il en riant que cela soit si difficile ou qu'il faille tant d'argent. Ayez seulement 25 roubles, cela suffira. Moi-même j'ai traversé toutes ces péripéties et pourtant je ne suis pas riche. Vous êtes si bon pour moi, Monsieur, que je me sens le devoir de vous venir en aide. On peut se figurer avec quelle joie j'entendis ces paroles. Je doutais que mon évasion fût chose si facile, mais l'espoir avait jailli en moi. Comme un noyé qui se cramponne à une branche, je saisis l'occasion qui se présentait. Il me raconta ce qu'étaient les travaux dans les mines ; il me décrivit la façon affreuse dont on traitait les prisonniers, il me parla de ces contrées montagneuses et boisées où il avait travaillé, de ces gardiens cachés au sommet des rochers, surveillant chaque sentier qui partait de la mine. Et avant que le malheureux évadé eut pu faire quelque cent mètres, il était déjà signalé et on l'arrêtait. <162> Les évasions étaient fréquentes, mais on se sauvait en bandes afin de pouvoir, le cas échéant, se défendre et résister. Plus difficile et plus pénible encore que d'échapper à ses gardiens était la traversée des lacs ou de la mer BAïKAL. Si l'on voulait le contourner, c'était une mort de faim certaine, mais alors comment la traverser ? Les tempêtes y sont si violentes que des bateaux à vapeur s'y perdent corps et biens. Et alors que dire de ces malheureux qui se lançaient sur quelques planches ou dans un tonneau à tout hasard ! N'étaient-ils pas le jouet des vents et ne couraient-ils pas au-devant d'une mort certaine ! Cela prouve encore combien sont dures leurs souffrances dans les mines puisque pour y échapper ils risquent si facilement leur vie. En hiver la neige et le froid rendent encore ces évasions plus difficiles. Il m'avoua, ensuite, certaines choses qui n'étaient pas à son avantage mais dont il se vantait comme d'une belle action. C'était un homme dont l'âme semblait monstrueuse, mais dans le coeur il lui restait encore quelques bribes d'honnêteté. Pour parvenir à ses fins, il n'épargnait pas celui qu'il devait sacrifier, que ce fût son frère, sa mère ou son meilleur ami. L'égoïsme primait tout chez lui. Je le craignais mais la nécessité m'obligeait à puiser à une source aussi sale les renseignements nécessaires à mon salut. Il me raconta qu'il avait été à l'école des ingénieurs de St PETERSBOURG, qu'il était officier et que c'était pour bigamie qu'il avait été envoyé la première fois aux travaux forcés. Puis qu'il avait été régisseur chez un propriétaire de MOHILEW et qu'un jour dans le gouvernement de VIOTEBSK, il toucha à la poste 12.000 roubles avec une fausse procuration et qu'il dépensa tout cet argent à TWER. Souvent au marché de NIJNI-NOVGOROD, il vendit des marchandises qui ne lui appartenaient pas et, ensuite, s'enfuit à l'autre bout de la Russie sous un faux nom. Il lui arriva de jouer le rôle de colonel, de paysan, de marchand, de pope, etc... Il avait tant de fois changé de nom qu'il ne pouvait se souvenir d'aucun. Il y avait onze ans qu'il était en Sibérie mais d'abord comme prisonnier, puis jouant différents rôles. Il ne perdait jamais sa présence d'esprit et connaissait à fond le droit russe et toutes ses subtilités. Un jour qu'il fabriquait de faux papiers moyennant finance, la police lui envoya une femme (un de leurs agents) pour lui demander de lui faire une certaine pièce. Au moment <163> où le papier était prêt et où il était en train de le lire à la demanderesse, un agent de police tomba chez lui avec dix autres, lui arracha le papier des mains et enleva tous les faux cachets étalés sur la table. On aurait pu le croire perdu. Pas du tout. Il savait très bien que la déposition des agents n'a aucune valeur dans le droit russe, comme étant des agents inférieurs. Le témoignage d'une ou deux personnes est insuffisant pour un crime. L'agent de police doit avoir avec lui des personnes appelées "powiatich". Il ne voulut rien avouer et accusa au contraire le policier, disant que ce dernier lui en voulait et avait fait cela pour lui nuire et il ne fut pas condamné. La deuxième fois qu'il s'évada des travaux forcés, il arriva à la ville de KANSK dans le gouvernement de IENISSEI et là riant et blaguant avec les marchands, il fut sur le point de faire une brillante affaire. Le hasard fit que cela ne put réussir. Il y avait à KANSK une jeune et riche veuve dont le mari s'était suicidé dans un moment de neurasthénie. Plongée dans une violente douleur, elle priait et jeûnait tout le temps. Il fit sa connaissance et, convoitant son argent, sut si bien lui plaire en ne lui parlant que de la vie des Saints qu'elle n'avait jamais connu d'homme plus vertueux que lui. Le second acte qu'il préparait était de décider la veuve à faire un pèlerinage au Mont ATHOS ; ce à quoi elle consentit croyant en lui comme en un oracle. Pour faire un tel voyage, il fallait une forte somme d'argent, d'autant que l'on devait donner pour plusieurs ex-votos. Il devait l'accompagner et à quelques milles de là, il se serait enfui en emportant l'argent. Malheureusement me racontait-il, un jour que plusieurs personnes étaient réunies chez la veuve, arriva, revêtu d'un uniforme de policier, un de ses camarades des travaux des mines, du nom de REJUHARD, qui avait obtenu une place de policier à KANSK et venait se présenter à la veuve. Il était impossible qu'il ne l'eût pas reconnu de suite, mais il ne voulut pas l'interpeller aussitôt. Après qu'il eut salué tout le monde, il s'approcha de lui et lui dit : - Est-ce que vous êtes aussi un habitant de cette ville ? - Non, je suis un DAOUR (race habitant le sud du gouvernement d'IRKUTSK) répondit-il sans se troubler. - Comment, vous n'avez pas le teint basané ni les os des joues saillants, <164> comme ceux de là-bas. - Vous ne voyez pas, lui répliqua-t-il, que je plaisante. Je suis de tel endroit, ajouta-t-il en nommant une localité quelconque, voyant que sa première explication n'avait pas réussi. Et là-dessus se termina leur conversation. Il comprit aussitôt qu'il aurait en REJUHARD un persécuteur acharné. Il jugea plus prudent d'abandonner son plan et de s'empresser de quitter la ville. Tant que sa vue le lui permit, il falsifia ses papiers tant pour lui que pour d'autres ; il fabriqua de faux cachets, etc... Ensuite, trompant tout le monde, il vagabonda jusqu'en Russie et je lui demandai s'il continuerait là-bas la vie qu'il avait mené jusqu'à ce jour. - Oh non, je veux parvenir plus haut encore, répondit-il plein d'espoir. Après qu'il m'eût expliqué comment préparer mes papiers, c'est-à-dire de la façon la plus pratique, il me proposa un plan d'évasion préparé par lui et il s'offrit d'être mon guide. Voilà quel était ce plan : quitter l'hôpital déguisé en paysan et s'enfuir vers le sud. Puis, non loin de TOBOLSK puis, à l'endroit où se trouve le célèbre pèlerinage, passer pour un "bohomelec" ou pèlerin. Là, se joindre à un groupe de pèlerins retournant en Russie et de là, aller où bon me semblerait. Il me raconta que les pèlerins sont toujours bien reçus chez les habitants qui les logent, et les nourrissent pour rien, de sorte qu'il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup d'argent. Dans les moments difficiles, je n'aurais, me disait-il, qu'à me fier à lui, à son expérience, et qu'il me tirerait toujours d'affaire. - Je me permets de vous faire remarquer, lui dis-je, que ma disparition de l'hôpital compromettrait POCOTUJEWSKI. - Vous avez trop de scrupules. - Mais pourquoi devrais-je perdre un brave homme ? - Mon cher Monsieur, dans de pareilles circonstances, on ne se soucie pas des détails de cet ordre. Moi-même un jour, forcé de m'enfuir de WILNO, j'abandonnai mon meilleur ami, l'exposant ainsi, mais que faire ? Du reste on peut remédier à cela ; vous ne voulez pas nuire à POCOTUJEWSKI, nous pouvons sacrifier un personnage de moindre importance, le surveillant de l'hôpital, par exemple. Vous êtes en bons termes avec lui, vous lui direz qu'il vous faut quitter l'hôpital pour 24 heures. Il n'a pas le droit de vous laisser sortir, mais pour vous il le fera et en 24 heures, nous serons <165> loin. De plus, quand il verra que vous n'êtes pas de retour le lendemain, il prendra peur et ne s'empressera nullement de signaler votre absence. Il attendra peut-être deux ou trois jours, espérant toujours vous voir revenir avant que l'on se soit aperçu de votre disparition. Lui sera puni, mais pour nous ce laps de temps sera tout à fait suffisant. Ce projet m'indigna, je ne voulus cependant pas discuter avec lui. Je préférai lui dire que je réfléchirais à tout ce qu'il me proposait. En partageant sa manière de voir, je ne pouvais avoir aucune garantie dans un guide m'offrant un projet pareil et qui, à la première occasion, me vendrait lui-même pour son utilité personnelle. Je ne lui refusai donc pas catégoriquement, me défilant de mon mieux. Je profitai cependant de tout ce qu'il m'avait donné comme renseignements pouvant m'être utiles dans un projet auquel je me mis à songer sérieusement. Pendant ce temps un autre personnage arriva à l'hôpital. C'était un vieillard d'un abord peu engageant, employé en ville. Il avait un rhumatisme chronique aux jambes et c'est moi qui le soignais. Son nom, Nicolas BIELOW, que je lus sur la pancarte au-dessus de son lit, me le fit prendre pour un Russe. Un jour, il m'adressa la parole en Polonais et me dit qu'il était des environs de WILNO. Il ne put m'en dire davantage en présence des Russes qui se trouvaient là, mais comme il commençait à marcher, il vint me voir dans ma chambre et me raconta sa vie. Il me parla de 1831, mais je crus comprendre qu'il ne prit pas une part active à l'insurrection et ce fut pour un autre motif qu'on l'avait envoyé dans les mines de NERCZUNSK où, étant resté cinq ans, il parvint à s'évader sous le nom qu'il portait aujourd'hui. Il arriva à TOMSK où il habite depuis plus de vingt ans. Il fut nommé employé, se maria à la fille d'un pope russe, eut une fille qui, elle, ne parlait pas polonais et avait épousé un employé du nom d'André STIEPANOWICZ ; elle habitait une maison à elle dans laquelle ils habitaient tous. Quand sa petite fille tomba malade, on me fit appeler et c'est ainsi que j'eus l'occasion de connaître sa fille et son gendre. Monsieur BIELOW par reconnaissance pour les soins que je lui donnai, déclara vouloir m'aider dans mes projets d'évasion. Ses conseils étaient sincères, mais hélas, comme ceux de l'autre, je ne pouvais les suivre. Il me conseillait de me mettre en route comme étant employé. Quant à mes papiers, <166> il aurait fallu que je fasse la connaissance d'un homme de la ville, d'un petit employé du même âge que moi. M'étant lié avec lui, je devais le faire boire plusieurs jours de suite et le plus possible et, alors, de lui offrir de lui acheter ses papiers. BIELOW s'offrait à me trouver cette personne et à nous mettre en rapport. Pour 30 roubles, me disait-il, je pouvais acheter ses papiers. Et si jamais cet employé se fût plaint trop tôt d'avoir égaré ses papiers, il m'assurait de veiller sur lui et de l'empoisonner si cela était nécessaire. N'est-ce pas là le plan d'un vrai Sibérien ! Deux fois déçu, je ne voulus plus demander conseil et n'ayant pas assez d'argent, je ne pouvais songer à m'évader. Je me bornai à quelques sorties en ville où je me fis appeler d'un faux nom. Chaque condamné, déporté dans le gouvernement de TOMSK, recevait de TOBOLSK, ville où se trouvait le bureau central des prisonniers, tous ses papiers, c'est-à-dire d'où il était, d'où il venait, quelles étaient son accusation et sa condamnation. Ces papiers étaient remis à un "soviet" judiciaire qui était attaché au gouvernement. De plus, chaque convoi avait la liste de tous les prisonniers qui étaient aussitôt déposée à la police et dans un tribunal appelé "prykaz". La liste de ceux qui devaient aller plus loin était faite par la police. Le nom de tous ceux qui devaient rester dans la ville était envoyé au soviet pour être vérifié et de là on la renvoyait au "prykaz" qui seul avait le droit de décider du sort de chacun. Un employé, spécialement envoyé de St PETERSBOURG, s'appelant baron FELKER, indiquait seul la localité à habiter. Celui qui était condamné à habiter TOMSK recevait à cet effet un billet du chef de la police avec son cachet et sa signature et c'était tout. Il semblait que la chose fût simple et facile à organiser et qu'en cas d'abus tout pouvait être découvert de suite et prouvé. Mais au contraire il existait dans cette bureaucratie un tel chaos, un tel désordre et augmenté encore par la vénalité des employés de la police et des autres branches de l'administration ! Avec de l'argent on pouvait parvenir à se faire mettre sur la liste de ceux forcés de partir plus loin et soi-même rester en ville sous un faux nom. Ceci était pour nous un bienfait et je comptais beaucoup là- dessus. Un des nôtres qui s'était ainsi fait mettre sur la liste, habitait la ville sous le faux nom de WAJEWICZ et s'était fait des relations parmi les employés de la police <167> et du "prykaz" et il nous facilita bien des choses. Je le priai de s'occuper de moi et il m'obtint un billet pour un logement en ville et je m'efforçai de payer ce que cela avait coûté. Pendant ce temps, des visites ou inspections avaient lieu chaque jour à l'hôpital. On soupçonnait des prisonniers bien portants d'être admis à l'hôpital et d'y séjourner beaucoup trop longtemps. On s'en prenait à POCOTUJEWSKI et cependant on ne put jamais l'accuser d'avoir accepté quelqu'un qui ne fût pas malade. Quant à moi, en raison de mes plaies aux jambes, j'étais tranquille sur ce point, mais cela nous énervait tous. Chaque jour, c'était un colonel de gendarmerie ou le gouverneur ou le vice-gouverneur ou le chef de la police, ou d'autres encore qui venaient nous voir. Ne pouvant trouver une preuve de ce qu'ils croyaient (et la figure de chacun de nous prouvait combien nous étions malades) ils ordonnèrent dans leur colère de nous transporter tous malades de l'hôpital dans la prison que chacun de nous occupait avant, soit à la prison, soit à la maison des Compagnies de prisonniers. Nous étions alors cinquante à l'hôpital. Un jour, on nous obligea tous à partir. Madame OSTROMECKA et moi étions venus de la prison dans laquelle on était très mal et ce qui était le pire, c'est que nous ne pouvions jamais, de là, sortir en ville comme je l'ai dit plus haut. Mauvaise affaire pour moi. Tous mes projets semblaient s'évanouir. Je cherchai à me débrouiller. J'allai trouver le surveillant de l'hôpital et lui demandai si PAWTOWSKI, Madame OSTROMECKA, Mademoiselle TRUCHJANOWSKA et moi-même ne pourrions pas rester à l'hôpital. C'était un ivrogne comme il y en a tant en Sibérie. A quelque temps de là, il avait été très malade d'une fluxion de poitrine, et il nous avait été très reconnaissant des soins que nous lui avions prodigués, se disant notre grand ami et c'est sur cela que je comptais pour obtenir gain de cause. Après réflexion, il nous déclara qu'il nous autorisait à passer encore une nuit à l'hôpital et, pendant ce temps, il devait aller trouver le vice-gouverneur pour plaider en notre faveur en fournissant des motifs sérieux. Il était certain qu'il ferait tout ce qu'il lui était possible pour nous, mais il ne fallait pas beaucoup compter sur lui. Afin d'être plus certain de notre sort à tous les quatre, j'obtins pour un rouble du chef comptable du bureau de l'hôpital qu'il nous inscrive comme venant des Compagnies de prisonniers et non de la Prison au cas où <168> nous devrions quitter l'hôpital. S'il eut été accusé d'avoir fait cela pour nous, il pouvait toujours se disculper en disant l'avoir fait par erreur. Le surveillant revint avec une réponse négative comme nous le craignions. Il nous fallut donc quitter l'hôpital. C'était la semaine avant les Rameaux. L'hiver sévissait encore. J'installai mes affaires pensant que pour moi, tout dépendait de ce départ. On pouvait sortir de la Compagnie des prisonniers, mais on ne pouvait emporter ses affaires, aussi je les laissai au chef comptable en lui disant que je reviendrais les chercher. Par un heureux hasard, au moment de quitter l'hôpital Auguste KUSZELEWSKI vint me voir ; il était depuis la veille à la Compagnie des prisonniers. Il allait me rendre un grand service que je raconterai tout à l'heure. En nous expédiant de place en place comme dans ce cas, on envoyait avec nous un livre ficelé où nos noms étaient inscrits. Chacun de nous inscrivait son nom dans ce livre. Le portier de l'hôpital avait ordre de nous accompagner à l'endroit désigné en nous aidant à porter nos affaires. Il laissa un moment le fameux livre dans notre chambre. Aussitôt, nous en profitâmes pour écorcher nos noms, les rendre illisibles en ajoutant des signes à certaines lettres, etc... Puis quand tout fut prêt, nous partîmes tous les quatre et KUSZELEWSKI faisait le cinquième. A la Compagnie des prisonniers, on ne le connaissait pas encore, car il n'y était que de la veille et il y avait quantité des nôtres. Je lui demandai donc d'entrer à ma place à la Compagnie des prisonniers, car le principal était que quatre personnes se présentent à l'appel et moi, je filai en ville. Je glissai quelques pièces au portier et le tour était joué. Une heure après, je louai une voiture, j'emportai mes affaires de l'hôpital et je les transportai chez BIESCIKENSKI qui habitait en ville. Le premier pas et le plus important était fait vers ma délivrance. Je n'avais pas encore de "billet", mais je savais à quel nom il serait donné, car désormais, je m'appelai Miecislas MILEWSKI. ------------------ Mon séjour à TOMSK ------------------ Au moment de mon départ en ville, je ne rêvais à rien d'autre qu'à rester à TOMSK comme condamné à y habiter. Afin de garder l'incognito, il me fallait abandonner ma qualité de médecin et vivre d'un métier quelconque. Je préférais encore cette vie, si dure qu'elle soit, aux travaux <169> forcés. Le fameux billet qui était indispensable était bientôt en ma possession. J'ignorais totalement comment ce billet me fut obtenu à la police. Il suffisait qu'il fût à mon nom d'emprunt avec le cachet et la signature du chef de la police avec son numéro matricule par le secrétaire lui-même de qui tout dépendait. Pour compléter mon incognito, j'allai dès le premier jour chez un barbier, l'unique dans TOMSK afin de me rendre méconnaissable. Jusqu'alors, je portais une grande barbe et des cheveux assez longs : je décidai de me raser complètement et de me faire couper les cheveux le plus ras possible. Puis à la place du vêtement que je portais d'habitude, je mis une jaquette et je pris des lunettes. Dans ce costume, je partis chez le barbier. Le soir tombait et le garçon qui s'occupa de moi put achever son travail sans lumière. Au moment où il terminait, je vis sortir d'une pièce contigüe un jeune homme marchant avec des béquilles. D'abord je ne fis pas attention, mais bientôt j'entendis le dialogue suivant. Quelqu'un lui demanda : - Qu'as-tu donc pour être obligé de te servir de béquilles ? - Il y a quelques jours, j'ai été opéré à la jambe par un médecin polonais à l'hôpital civil. - Lequel t'a opéré, car il y en a deux là-bas ? - Ce n'était pas PANTOWSKI, mais l'autre. Jamais il ne put se rappeler de mon nom. En effet je me souvins que, quelques jours auparavant, je lui avais retiré du tibia quelques séquestres qui avaient formé deux fistules. J'ignorais alors qui était ce jeune homme et je ne me doutais pas de le rencontrer ici ; je ne me rappelai même pas de ses traits. Heureusement qu'il faisait nuit et que je n'avais plus ma barbe : je pouvais être tranquille, il ne me reconnaîtrait plus. La conversation continua en ces termes. Le premier dit : - Eh bien, penses-tu que ces deux médecins polonais resteront ici pour toujours, car tu dois savoir que la ville a fait demander à OMSK que le gouverneur militaire consente à les laisser ici. - Je le sais, mais il paraît que de OMSK on a répondu que la chose était impossible car ils sont tous deux condamnés à une peine très dure. - Ah c'est bien malheureux pour eux ! Je n'attendis pas la suite, je payai et me sauvai. Une semaine après ne supposant pas que je puisse être reconnu, je revins chez le barbier. J'étais si transformé que même mes amis les plus proches ne me reconnaissaient plus et on me présentait comme le chanoine MILEWSKI. Il m'arriva pour cette raison des scènes bien amusantes. J'entrai donc chez le barbier et cette fois ce fut mon jeune client qui me rasa. Au moment de le payer, il s'approcha de moi et me dit : - Pardon, Monsieur, n'êtes-vous pas médecin ? Il voulait sans doute me consulter ne se doutant pas de ma nouvelle situation. Cette question me fit tressaillir car je n'y étais nullement préparé. Je lui répondis brièvement que non et je sortis immédiatement. Ce jeune homme ne m'avait vu qu'une fois pendant son opération et mes traits s'étaient tellement gravés dans sa mémoire que, malgré ma transformation, il me reconnut tout de suite. Ceci me rendit plus prudent, je sortais moins en ville et beaucoup de personnes qui m'avaient connu à l'hôpital auraient pu me reconnaître. J'achetai un rasoir et, depuis, je me rasai moi-même. J'avais toujours espéré pouvoir rester en ville sous un faux nom, mais un événement vint bientôt m'assurer du contraire. Je me rendis compte que cela pouvait me réussir tant que je n'aurais pas épuisé mes faibles ressources, car je n'avais pas alors besoin de sortir en ville. Mais tôt ou tard, il me faudrait sortir de ma cachette et chercher du travail, un gagne-pain et cela pouvait m'être fatal. Et quand bien même mes ressources eussent été suffisantes pour me suffire sans gagner mon pain, n'était-ce pas un supplice de vivre ainsi toujours inactif, obligé de me cacher, sans ami et dans une crainte continuelle ayant comme une épée de Damoclès au-dessus de moi. A quoi bon une vie pareille ? Toutes ces réflexions m'étaient venues à la suite de ma rencontre chez le barbier, mais petit à petit lorsque je vis que mes amis continuaient à ne pas me reconnaître, que tout était calme et tranquille à TOMSK, je me mis à reprendre espoir et puis il me restait encore quelque argent en poche. Mais il était temps de songer à trouver un moyen de vivre ! Durant quelques jours, je trouvai à m'occuper en peignant sur des oeufs en sucre des bouquets de fleurs : nous étions au début de la Semaine Sainte et ces oeufs étaient pour Pâques. Ce travail ne me demandait pas grand effort et si je <171> déboursais deux roubles, j'en gagnais cinq. J'achetais des oeufs en sucre et par l'entremise de gens de ma connaissance, je les écoulais très facilement. C'était la première fois que je peignais sur du sucre et je me rendis compte que ce n'était nullement difficile. Si j'avais commencé à en peindre plus tôt avant Pâques, j'aurais pu amasser un petit pécule. Les fêtes arrivèrent, plus tristes et plus amères pour moi que celles passées l'an dernier au milieu de mes camarades de prison, dans ma patrie. Madame OSTROMECKA vint plusieurs fois me voir, car je lui avais fait connaître où j'habitais en allant à la Compagnie des prisonniers aussitôt après m'être fait raser. Elle m'apporta un peu de "bénit" (mets préparé pour Pâques et béni par un prêtre catholique) qu'un ami de la ville lui avait donné, mais je n'y touchai presque pas. Ma pensée était continuellement absorbée par la recherche des moyens de communiquer avec mes parents. Je ne pouvais plus recevoir leurs lettres adressées à mon nom et comment les avertir de ce qui était arrivé ? Il était difficile de trouver une solution et j'avais encore un autre tourment. Avant Noël, à l'époque où, couché, je ne faisais encore aucun projet d'évasion et que ma maladie m'obligeait à rester à l'hôpital de longs mois j'avais écrit à mes parents, leur demandant de m'envoyer un peu de linge, de vêtements et des livres. Cet envoi pouvait arriver d'un jour à l'autre mais il ne m'était plus possible d'en prendre possession. Je regrettai tant aujourd'hui de leur avoir demandé cela, mais c'était trop tard ! Quant à moi je pouvais encore facilement me passer de tout ce que mes parents m'envoyaient, mais je songeai que cet envoi avait dû leur coûter plus de 200 roubles, somme qui, en raison de la situation pénible de ma famille, aurait pu leur être utile et cette pensée me tourmentait, me torturait. Je ne reçus jamais cet envoi qui, comme je l'appris plus tard était bien arrivé, pas plus que l'argent, le linge et les vêtements qui me furent envoyés par des membres de ma famille. Il est vrai que l'expédition avait été faite à IRKUTSK où je ne parvins jamais. Je ne demeurai pas longtemps chez BIESTCKINSKI, car il était petitement logé : j'allai habiter chez Madame KOWALEWSKA où je pris pension à bon marché. Ce séjour était très agréable car je pouvais rester toute la journée sans sortir et avoir en plus de la société de la maîtresse de maison celle de sa fille une <172> toute jeune fille et de Mademoiselle BABIANSKA qui habitait là ainsi que plusieurs des nôtres. Entre autres, il y avait là Napoléon DEBICKI, de Varsovie, excellent dessinateur et caricaturiste, homme très cultivé et sympathique, sa société était des plus agréables et nous nous trouvions tous les deux dans la même situation, lui s'appelant du nom de LAMPI. un autre, WAJEWICZ, celui-là même qui me fit obtenir un billet et pour lequel, malgré tous les services qu'il me rendit, je n'avais que de l'antipathie et cela depuis le premier jour où je le vis. Le hasard de la vie nous avait rapprochés l'un de l'autre, non seulement à TOMSK mais encore par la suite. Les destinées humaines sont bizarres : il me fut une cause de beaucoup d'ennuis, car je le connus ensuite sous d'autres aspects et pas des meilleurs. Mais je lui devais une grande reconnaissance en ce qui concernait mon évasion. Ce trait me fit d'autant plus réfléchir que plus j'avais d'antipathie pour lui, plus il se rapprochait de moi et me témoignait beaucoup de sympathie. Aussitôt arrivé dans mon nouveau logement, j'aurais dû, comme je le sus plus tard, faire viser mon billet, bien qu'entièrement faux, chez le commissaire du quartier. Je dus y aller moi-même : je le portai à la police et je ne trouvai qu'un seul agent qui garda mon billet et me dit de revenir le lendemain. WAJEWICZ s'inquiéta de cela tout en ne me le faisant pas voir. Il avait peur qu'on ne s'aperçût de la falsification du billet. Heureusement, le lendemain, tout se passa bien : on me rendit mon billet visé régulièrement. A part les quelques amis que je fréquentais en ville, le soir j'allais souvent dîner chez le docteur POCOTUJEWSKI. J'étais connu sous le nom de MILEWSKI. Mais mon hôte, imprudent, se trompait souvent et ensuite il fallait réparer son étourderie, ce qui n'était pas toujours chose aisée. Sa femme et l'institutrice de leurs deux filles, Mademoiselle Elisabeth FABENSKA connaissaient seules mon secret. Un jour POCOTUJEWSKI me joua un bon tour. J'arrivais pour dîner, POCOTUJEWSKI était absent. Presque aussitôt le repas terminé, je partis. Devant la maison, j'aperçus le maître de la maison avec une dame qu'il reconduisait chez elle. Je m'arrêtai un instant dans la cour afin de leur laisser le temps de passer la porte, mais POCOTUJEWSKI, ayant fait quelques pas, prit congé de la dame et rentra chez lui. Tout à coup, en m'apercevant, il rappela la dame et me présenta à <173> elle comme étant médecin, heureusement sans me nommer. Il me dit que le mari de cette dame était malade avec une éruption tenace à la tête et me demanda si je ne voulais pas aller le voir en sa compagnie. Que faire ? Bien que pour mon incognito, je ne dusse plus être médecin, interpellé de la sorte, je ne pouvais me défiler. Une fois arrivé chez la dame, on me demanda s'il y avait longtemps que j'étais à TOMSK, etc ... Je mentais de mon mieux assurant que je ne faisais pas de la clientèle, etc... J'étais très mécontent de cette aventure et je reprochai à POCOTUJEWSKI son étourderie. Mais heureusement ceci n'eut pas de conséquence fâcheuse pour moi. Il y avait déjà quelques semaines que j'habitais en ville et tout était calme. On ne se doutait visiblement pas de ma disparition, et sur les listes de la police, je figurais comme ayant été envoyé plus loin. Un jour, je dînai chez POCOTUJEWSKI, on n'attendait plus que lui pour se mettre à table. Tout à coup, il rentra précipitamment, et par un regard il me fit comprendre qu'il était arrivé quelque chose de fâcheux. Je courus derrière lui dans son cabinet et là il me dit que j'étais recherché par la police. L'arrêt le plus terrible ne m'eût pas plus ébranlé. Je n'ignorais pas ce qui m'attendait au cas où je serais repris : c'était la mort sous le knout ou mille coups de bâton. Voici quelle était la cause de ma recherche : toute la ville me connaissait, s'intéressait à moi ; on savait que, depuis ma sortie de l'hôpital, je n'avais pas été renvoyé et comme je ne me trouvais dans aucune prison, en conclusion je devais être caché en ville. Ma renommée me perdait tandis que tant d'autres n'étaient nullement inquiétés. Je revins de suite chez moi et par WAJEWICZ j'appris qu'on me recherchait sous mon vrai nom. Je pouvais donc ne pas trop me tourmenter puisque j'avais un billet au nom de MILEWSKI, mais pouvais-je être sûr qu'après des recherches plus minutieuses, tout ne serait pas découvert ? Que faire ? Si j'avais eu assez d'argent, je me serais enfui de la ville, mais il ne me restait, hélas, qu'une dizaine de roubles. Ici commença pour moi un vrai martyre, une lutte continuelle et l'inquiétude, sachant à tout instant que j'étais recherché et ne voyant pas le moyen de me tirer de cette situation. Je m'efforçai de trouver de l'argent, mais ce n'était pas chose facile, partout, j'essuyai un refus. A la vue d'un agent de police, je prenais <174> peur, croyant qu'il était à mes trousses. Je commençai à grisonner tant était grande et constante mon inquiétude. Je prévoyais que, tôt ou tard, je pourrais être pris, aussi me décidai-je à quitter Madame KOWALEWSKA, ne voulant pas la compromettre. Avec WAJEWICZ, nous allâmes demeurer chez la veuve d'un employé Madame Fabiana STIEPANOF qui était couturière. Une fois installés, nous ne nous pressâmes pas de faire viser nos billets, de cette façon on ne pouvait pas facilement nous trouver. Notre hôtesse ne connaissait rien des usages et du décret défendant de loger chez soi qui que ce soit sans que le billet soit visé par la police. Nous nous disions aussi qu'en cas de poursuite on ne lui ferait pas grand mal car elle était russe et qu'elle s'en tirerait aisément ne connaissant vraiment pas les usages. Ce logement fut, sous bien des rapports, bien commode pour nous. Bien qu'au centre de la ville et non loin de l'habitation du gouverneur, cette maison devait être démolie prochainement, et n'avait plus que nous comme locataire. Nous étions séparés de la chambre de notre propriétaire par une énorme pièce ; nous n'avions pas de témoins inutiles et cela nous rendit un grand service. De plus le domestique était sourd-muet. Nous avions pour 18 roubles par mois le logement et la nourriture, WAJEWICZ et moi. Souvent la propriétaire me demandait pourquoi je ne sortais jamais, mais rien n'était plus facile que de lui raconter quelque chose car, ne se doutant de rien à notre sujet, elle nous croyait toujours. Le soir, j'allais voir BIESCEKUWSKI, QUISONESKI, TREBINSKI, les WITKIEWICZ qui habitaient vis-à-vis de notre maison et Madame KOWALEWSKA, mais dans la journée, je ne sortais jamais. Je ne pouvais m'occuper à rien. Je n'en sentais pas la force morale. Ne voulant pas rester seul avec mes tristes pensées, j'allais souvent auprès de notre propriétaire chez laquelle habitaient deux de ses soeurs, l'une veuve et l'autre demoiselle, couturières également. Avec elles, j'apprenais les expressions sibériennes dont je ne me souciais guère auparavant et je m'efforçais de prendre le véritable accent. Je chantais avec elles des mélodies que j'apprenais par coeur avec intention et qui, plus tard, me furent d'un grand secours. Et puis ma bonne humeur de commande ôtait à ma propriétaire tout soupçon que ma présence continuelle à la maison aurait pu lui suggérer. Aujourd'hui encore, je me souviens de ces <175> mélodies : "Dites-moi, ma mère, pourquoi mes yeux bleus sont remplis de larmes (bis) "Pourquoi je ne puis plus chanter avec mes compagnes "Pourquoi ne puis-je plus natter mes cheveux avec joie ? "Je regarde avec chagrin les parures des jeunes filles. "J'attends, moi, quelqu'un qui doit venir un matin. "Ma chère enfant, à ton âge ta tristesse passera. "Les fillettes attendent leur sort. "Votre coeur tout jeune sera souvent triste, "Tant que ne le calmeront pas les caresses d'un jeune homme. "Moi-même étant jeune je pleurais en cachette, "Ma vie était bien dure avec mon père; "Mais du jour où mon bien-aimé me donna un anneau, "Ma figure de vierge s'embellit par la joie ! "Le bonheur n'est pas au-delà des murs, ni dans un pays étranger "Et avec le printemps reviendra la gaieté. "Tu trouveras un compagnon charmant, et alors, jeune enfant "Tu comprendras mes paroles." Et une autre chanson que chantent les prisonniers russes en Sibérie : "Le jour se lève, son éclat embellit le monde divin. Je verrai la mer et les cieux, mais je n'ai plus ma patrie ! Dans la maison paternelle abandonnée, l'herbe pousse. Seul un chien fidèle pleure à la porte. Sur la chaumière une chouette crie. On l'entend dans les bois. Mon coeur se serre, je suis triste car, seul, je ne suis pas là-bas; A l'horizon, comme la forêt est sombre ! Confions tout au destin. Adieu voûte natale des cieux. Que la nuit te soit propice ! Demain matin ma femme et mes enfants penseront à moi (bis). Ils vont verser des larmes amères." Le printemps commençait, les rayons de soleil se faisaient plus chauds, la neige fondait. La nature semblait se réveiller de sa longue léthargie. Ce bel éclat de la nature dans ces premiers jours de printemps firent sur moi une bien pénible impression, car je devais rester enfermé à ne rien faire, sans pouvoir profiter de ces belles journées. Devant la maison il y avait un jardin avec des bouleaux, des sorbiers et des groseillers. Dès que je vis apparaître les premiers bourgeons sur les arbres et les herbes reverdir, je me mis à jardiner, ce qui me fut une grande joie. Cela m'aidait <176> à chasser mes tristes pensées. Mais ces distractions ne pouvaient que m'étourdir un peu ; elles étaient trop faibles pour effacer de mon esprit ce que je ruminais sans cesse, ces pensées ravivées toujours par les nouvelles de plus en plus inquiétantes. Il me fallait fuir absolument, il n'y avait pas d'autre issue, mais je devais combiner aussi un plan peu coûteux car je n'avais presque plus d'argent. C'est alors que je compris combien était dure pour un homme une situation semblable à la mienne. Oh mieux vaudrait en finir de suite, mourir en un instant plutôt que d'endurer de pareilles tortures ! Je n'étais pas le seul à être recherché, entre autres Sigismond MINEJKO, Stanislas KAMIESKI, TREBINSKI, etc... La liste sur laquelle nous étions inscrits ne contenait pas les noms de tous ceux qui, comme moi, se cachaient en ville. Parmi les nôtres, il y en avait dont le sort était encore plus douloureux que le mien : LAMPI, par exemple, qui habitait TOMSK depuis plusieurs mois sans aucun billet ; on l'avait totalement oublié, à part quelques connaissances, tout le monde ignorait son nom. Mais lorsqu'on apprit les recherches qui se faisaient, personne ne voulut plus consentir à le loger sans billet et ce n'était pas le moment de s'en faire faire un faux. Il ne figurait pas sur la liste de ceux partis plus loin. Il fut donc obligé d'errer de maison en maison, le pauvre malheureux passant la nuit tantôt chez l'un tantôt chez l'autre, ne se déshabillant jamais afin d'être toujours prêt à se sauver en cas d'inspection qui se faisait à toute heure. Il n'avait plus d'argent car ne pouvant avoir de logement, il ne pouvait plus peindre. Mais ce n'était pas encore là tout son souci. Il reçut une lettre de sa femme de Varsovie, lui annonçant que le 1er Avril, elle se mettrait en route avec ses deux enfants pour aller le rejoindre en Sibérie. cette lettre lui parvint vers le 15 Avril, à une époque où elle était déjà partie et il était dans l'impossibilité de l'empêcher de se mettre en route. Quelle situation ! Il lui avait déjà écrit depuis quelque temps sous le nom de LAMPI, mais il ne pouvait la tenir au courant de tout ce qui était arrivé et sa femme, malheureusement, ne pouvait rien deviner. Elle n'avait probablement que juste l'argent nécessaire pour venir en Sibérie, mais non pour un voyage de retour. Quelques jours après avoir reçu cette lettre, le pauvre LAMPI changea tellement que ce n'était plus le même homme. On pouvait facilement deviner ce qui <177> allait se passer quand sa femme arriverait. Dans un moment aussi critique, elle pouvait être la cause involontaire de la perte de son mari, de ses enfants et de la sienne si Dieu n'eût pas pitié de leur sort. Après ces tristes exemples et d'autres analogues de notre malheureuse migration en ville et quand, convaincu que WAJEWICZ avait fabriqué lui-même nos billets et que le secrétaire les avait à peine enregistrés, et que ce n'était pas un remède radical contre le mal, je conseillai à WAJEWICZ de renoncer à ce procédé. Lorsque je vis que mes conseils n'étaient pas suivis, je m'adressai à différentes personnes afin qu'on n'employât plus de pareils moyens. La TOM commençait à dégeler et l'on s'attendait d'un jour à l'autre, lorsque le fleuve aurait fini de charrier la glace, à voir partir les premiers bateaux à vapeur. Un voyage par eau nous paraissait le moins coûteux et le plus facile, aussi nous commençâmes à y penser sérieusement. J'attendais avec impatience le moment où la rivière se débarrasserait de ses glaçons et tous les jours, j'allais sur la rive pour m'en rendre compte. Une fois, étant ainsi sur la rive, je fus témoin d'un affreux spectacle : un homme porté de très loin sans doute sur un glaçon et sans aucun espoir d'être sauvé. Quand il traversa la ville, la foule se porta sur les deux rives, les cloches se mirent à sonner comme pour un mort. Le malheureux comprit ce que ces sonneries annonçaient, il souleva sa casquette, s'inclina tristement vers nous tous, et bientôt disparut à nos yeux, entraîné à une vitesse folle par le courant. Il allait vers une mort certaine ! Pendant le temps que nous attendions toujours le départ des bateaux, nous fîmes plus ample connaissance avec notre boulanger. C'était un homme jeune natif de WIATKA, Théodore IWANOWICZ KISCIELEW, venu à TOMSK avec un de ses compatriotes pour gagner sa vie. Il avait fait son apprentissage à KAZAN et à NIJNI-NOVGOROD chez des marchands où il végétait. Mais quelqu'un le persuada qu'en Sibérie, il pourrait faire fortune. A peine à TOMSK, il eut une grande déception et c'est avec peine qu'il trouva à gagner sa vie en portant le pain en ville. Ainsi déçu, ayant passé l'hiver à TOMSK, il comptait quitter la ville au printemps et un jour que nous avions longuement causé ensemble, il nous proposa un projet d'évasion de la Sibérie, s'offrant à nous venir en aide. Nous le connaissions suffisamment pour savoir qu'il était honnête et ne nous proposait pas cela pour <178> nous trahir ensuite. Sa proposition nous plut et nous nous liâmes encore davantage avec lui, sans toutefois lui livrer notre secret qu'il n'avait pas besoin de connaître, ignorant même nos noms. Il savait seulement que nous étions polonais, condamnés à vivre à TOMSK, et rien d'autre. Il nous fit voir son billet délivré sur papier libre par le bureau des paysans, et il nous conseilla d'en obtenir un semblable. En nous confiant son billet comme modèle il nous demanda seulement de nous dire originaires d'un autre village que le sien. Il nous fit écrire le nom du village de CHOTUNICK, craignant que dans le cas de la découverte de la falsification de nos billets, on ne le soupçonne de complicité. Il nous expliqua le cachet et nous dit qu'il devait porter les noms suivants : PETCHATI IOULOUINILKA GOVOLOCTNA TOPRAVLE CHIV Nous savions donc comment il fallait rédiger nos billets, mais il fallait les faire et nous procurer un cachet. WAJEWICZ connaissait quelques sculpteurs ; il alla les trouver, mais on lui demanda 25 à 30 roubles ; cela dépassait nos moyens. Alors j'essayai moi-même de le faire ; c'était la première fois de ma vie que je faisais un semblable travail. Je doutais fort de la réussite, mais pressé par la nécessité, je voulais au moins essayer afin de ne rien me reprocher plus tard. Sur une ardoise, avec un burin fait d'un branche de bouleau et à l'aide d'un simple canif, je me mis à l'oeuvre. Quelle ne fut pas ma joie lorsque quelques heures plus tard, mon cachet était terminé et je puis dire parfaitement imité. Possédant ce principal instrument de salut, nos billets furent faits séance tenante. Nous allions donc désormais partir comme des paysans du gouvernement de WIATKA mais quel rôle difficile il nous fallait jouer, moi surtout qui parlais le russe mais avec un accent étranger et j'avais les cheveux courts et la barbe rasée contrairement aux usages de paysans russes. WAJEWICZ parlait très mal le russe mais avait plus le type moscovite que moi. Nous avions très peu d'argent et il nous fallait des costumes. Notre boulanger venait nous voir chaque jour et nous prenions des décisions au sujet de notre voyage. Il fut décidé que nous partirions avec lui sur un bateau à vapeur, ainsi que son camarade inséparable, mais que nous ne connaissions pas encore, Yvan FIDOROWICZ. Nous envoyâmes notre boulanger au bureau des <179> bateaux à vapeur afin de s'informer du jour du départ et du prix des places ; c'est lui qui devait prendre nos billets. Une fâcheuse nouvelle vint tout à coup changer nos plans. La police craignant que par bateaux à vapeur quelques uns des prisonniers ne s'enfuient décida qu'au moment du départ, le chef de la police lui-même en compagnie de quelques agents, vérifieraient tous les passeports qui, auparavant, devaient être visés par la police. Cette nouvelle vint troubler tous nos projets et nous laissa dans un grand embarras. Un malheur ne vient jamais seul, dit-on, aussi, en même temps que j'apprenais cette inquiétante nouvelle, je sus qu'on me recherchait sous mes vrais et faux noms. Ce fut pour moi un coup terrible ! Comment avaient-ils deviné sous quel nom je me cachais, je ne pouvais parvenir à le comprendre. Il est vrai que le secrétaire de la police en donnant les ordres à ses agents ne mit qu'un de mes noms et les avertit que cela ne pouvait durer longtemps et qu'il ne répondait plus de ces recherches. L'inquiétude et l'attente de mon malheur qui me semblait inévitable cette fois, me torturait. Je n'avais plus ni un jour ni une nuit tranquille. Je voulais me sauver à pied, ne mettant pas un grand espoir dans un projet aussi fou, mais ce à quoi je tenais le plus était de ne pas être pris à TOMSK même où je pouvais être immédiatement reconnu. J'avais à ce propos l'exemple de nos trois camarades qui, comme je l'ai entendu raconter, s'étaient sauvés de TOBOLSK à pied, sans passeport, presque sans argent et sans connaître la langue du pays. Ils arrivèrent ainsi sur l'AMOUR et avaient pris cette direction pour éviter d'être poursuivis. Selon toute probabilité, ils devaient être recherchés du côté de la Russie et, de plus, ils se figuraient que, sur l'AMOUR, ils pourraient s'embarquer sur un bateau anglais ou américain. Mais ce projet ne leur réussit pas et ils furent contraints de revenir sur leurs pas et de parcourir toute la Sibérie. Que sont-ils devenus alors, Dieu seul le sait, mais la possibilité de traverser la Sibérie aller et retour et dans de pareilles conditions m'encourageait à faire un voyage semblable. Mon camarade ne voulait pas se décider à partir à pied. Il avait été autrefois à NERCZYNSK je ne sais jusqu'à ce jour pour quel motif ; il s'était enfui de là à pied et n'avait plus, comme il me le disait, envie de recommencer une deuxième fois. Il possédait 60 roubles ; nous <180> devions vendre tous nos vêtements inutiles, ce qui pouvait nous rapporter quelques dizaines de roubles et, ensuite, en route avec l'aide de Dieu. Je me rendis bien compte qu'avec une somme aussi minime, tôt ou tard, il nous faudrait faire la route à pied, d'autant plus que nous devions payer le voyage aux deux Russes auxquels se joignit encore mon camarade Sigismond MINEJKO, mais je consentis à tout. Je me réjouissais d'avoir la société de MINEJKO car plus je connaissais WAJEWICZ et plus il me semblait un monstre ; quant aux deux Russes nous risquions tout de même un peu en leur faisant partager notre bonne et notre mauvaise fortune et, en tous cas, c'était des gens trop différents de moi pour que leur société pût m'être un adoucissement dans les péripéties probablement dures de notre voyage. A ce moment arrive à TOMSK, comme condamné à y habiter, mon ancien curé de SCERESZEW, Aurèle MACKIEWIZ. Nous vivions en très bons termes jadis ; je le savais assez riche bien qu'il ait été volé en prison ; je me décidai à lui demander de l'argent. Quel brave homme : il ne possédait alors que 50 roubles sur lui et il les partagea avec moi. Je ne racontai pas cela à WAJEWICZ et je les cachai dans la doublure de mes bottes. Il me semblait qu'un jour ou l'autre il nous faudrait nous séparer en route et, alors, dans ce cas il était nécessaire que j'aie quelque argent. cela prouve combien j'avais peu d'espoir dans l'issue de notre voyage et, cependant, je me lançai au petit bonheur. Quelques personnes seulement en ville connaissaient nos projets. Madame OSTROMECKA déplorait mon projet et elle avait fait le voeu de jeûner tous les vendredi tant quelle ne saurait pas par une nouvelle de moi que j'étais sauvé. Je ne sais pas d'où elle tira 15 roubles qu'elle m'obligea à accepter, me suppliant, par ce que j'avais de plus sacré de ne pas lui refuser ce bonheur, de pouvoir ainsi aider à ma délivrance. La seconde personne dont le souvenir me sera cher toute ma vie était Mademoiselle Elisabeth FABIENSKA, une grande amie de Madame OSTROMECKA. En dehors d'elles et de l'abbé MACKIEWICZ, le savaient encore mes voisins les WITKIEWICZ, leur gendre le docteur MATUSZEWICZ et le docteur POCOTUJEWSKI, tous m'aidant dans la mesure de leurs moyens. MINEJKO s'occupait de nous acheter les vêtements nécessaires et nous nous préparions à nous mettre en route, seulement nous ne pouvions partir directement de la maison que nous habitions, cela eût été trop visible. Avant <181> que je raconte comment nous tournâmes cette difficulté, je veux dire quelques mots de mon collègue PAWTOWSKI, lequel était à la Compagnie des prisonniers depuis notre renvoi de l'hôpital. Il est regrettable qu'il eût si peu de courage viril car il eût pu s'enfuir plus facilement que moi. Il possédait plus de 600 roubles sur lui, sans compter ses vêtements, son linge, ses livres et d'autres choses encore qu'il aurait pu vendre. Cette somme était plus que suffisante pour tenter la chance de s'évader. Il m'enviait de me mettre ne route avec si peu de ressources et lui-même ne pouvait se décider à partir bien qu'il ait eu deux fois des occasions de préparer son évasion et le plus facilement possible. Il ne voulait rien risquer, craignant une trahison. "Qui ne risque rien n'a rien" proverbe bien exact. Un employé de l'hôpital qui le connaissait bien consentait à donner sa démission et lui remettre ensuite tous ses papiers à la condition de ne rien dévoiler pendant une durée de six mois. Il demandait pour cela 300 roubles dont il aurait vécu pendant ces six mois, ne touchant pas de pension. Ses exigences étaient modestes et ce projet aurait pu très bien aboutir. Une autre occasion, encore meilleure, se présenta. Un sujet autrichien s'offrait à lui vendre son passeport pour 250 roubles à condition qu'il ne dirait pas l'avoir égaré tant que PAWTOWSKI n'aurait pas eu le temps nécessaire pour traverser toute la Russie jusqu'à la frontière. Avec ce passeport, il eût pu facilement traverser la frontière et cela aurait parfaitement réussi car il parlait l'allemand et avait les traits d'un méridional. Ayant l'argent nécessaire, il aurait fait toute la route ouvertement en poste et personne ne lui aurait mis des bâtons dans les roues. Quand on se serait aperçu de sa disparition, il eût été déjà très loin. Mes relations amicales avec BIELOW que j'avais connu à l'hôpital et son gendre André STIEPANOWICZ KUNGUROF, continuaient depuis ma sortie de l'hôpital et mon installation en ville. J'allais chez eux durant les fêtes de Pâques et eux aussi venaient me voir. BIELOW était au courant de mes projets, quant à KUNGUROF et sa fille, ils savaient seulement que je me cachais en ville sous un faux nom et que, par là même, je n'étais plus médecin. C'étaient tous de braves gens qui, non seulement n'eussent pas voulu me nuire, mais encore se réjouissaient que j'aie si bien réussi à me cacher en <182> ville. Il faut dire que ce KUNGUROF était chef du bureau de recherche des prisonniers évadés ; en maintes circonstances, il me donna de bons conseils et d'excellents renseignements. Pour ce motif, j'entretenais cette relation si utile. Lorsque notre projet d'évasion de TOMSK fut définitivement arrêté, je fus forcé de faire devant KUNGUROF des confidences lui avouant tous les détails de notre plan. Il fallait bien que nous ayons quelqu'un qui nous facilite certaines formalités, qui nous donne de bons conseils, que nous pouvions accepter comme venant d'un homme compétent en la matière et sur lequel nous pouvions compter hardiment. Ils demeuraient tous ensemble dans une maison, leur propriété, éloignée du centre de la ville et appelé comme quartier "Colonie du soldat". Ils n'avaient pas de domestique, la maison était entourée d'un grand potager et se trouvait un peu à l'écart. Cela m'était facile d'aller le voir sans être vu de personne. La maison était trop petite pour que nous puissions nous y loger tous trois et il n'y avait pas d'autre abri dans la propriété. Mais par la suite, cela s'arrangea. Lorsque nous dûmes quitter notre logement, BIELOW connaissant bien tous ses voisins, décida un gentilhomme de MOHILEW à nous loger pendant quelques jours, lui disant que nous étions sur le point de partir à la campagne, étant des condamnés à aller y habiter et qu'il nous serait plus commode de partir de là. Le gentilhomme était un petit vieux ayant une femme, pas d'enfant et était menuisier de profession. Vif et travailleur, il vivait tranquille dans sa maison et ne s'occupait ni de ce qui se passait en ville, ni du sort des prisonniers. On pouvait donc facilement le tromper. Nous devions le payer pour le dédommager, aussi accepta-t-il une chose aussi naturelle. Dans sa maison sur la rue habitait une veuve et eux, gardaient une petite pièce sur la cour, et c'est là que nous devions passer quelques jours à TOMSK. Nous étions tout près des BIELOW, dans un endroit très peu fréquenté, où la police n'apparaissait jamais et où on ne voyait jamais de promeneurs. Vers le 12 Mai, autant que je me souvienne, nous prévînmes notre propriétaire qu'ayant trouvé un emploi dans des fabriques, nous nous voyions forcés de lui faire nos adieux. Notre départ si subit l'étonna beaucoup, surtout avant la fin du mois. Il se tranquillisa cependant lorsque nous lui annonçâmes que nous lui payerions le mois tout entier, ayant pensé que cela aurait pu <183> lui porter préjudice. Nous nous séparâmes en excellents termes. Sa femme se lamentait de perdre d'aussi bons locataires auxquels elle était attachée et elle nous fit promettre que le Dimanche suivant, nous viendrions dîner chez elle. Suivant ce qui avait été convenu, le lendemain, j'allai voir BIELOW qui me conduisit chez le voisin où je restai jusqu'à mon départ. Puis BIELOW lui- même loua un cheval chez un de ses voisins à son compte pour transporter nos affaires ; il se chargea de cela lui-même afin de ne pas faire voir d'où nous venions. Le même jour arrivèrent WAJEWICZ et MINEJKO apportant nos costumes préparés à l'avance. Ainsi se termina notre dernier déménagement. Nous restions là sans sortir ; nous ne nous montrions pas dehors tant qu'il faisait jour; nous causions avec notre vieux propriétaire de toutes sortes de choses afin qu'il ne se doutât pas de nos projets et afin qu'en ville on ignorât où nous étions partis. Quant à nos deux camarades russes, celui que nous connaissions bien venait continuellement nous voir afin de savoir ce qui se décidait, car l'autre, nous ne le connûmes qu'une fois en route ; il apprit notre secret par son camarade, qui en répondait. Le soir venu, nous allions chez BIELOW et KUNGUROF. J'appris là que si j'avais été pris à TOMSK, ma peine eût été cruelle, car beaucoup de personnes me connaissant, rien ne m'aurait servi de nier. Il est d'usage que chaque évadé repris et soupçonné de vouloir s'enfuir, est envoyé à la ville la plus proche, et là commencent les interrogatoires. Dans ce cas, le seul salut est de tout nier, de ne rien avouer et aux questions : "comment te nommes-tu ? D'où viens-tu ? etc... "répondre qu'on a tout oublié, qu'on ne sait rien. Ce cas est prévu dans les articles du droit russe. Il est question là de "celui qui ne se rappelle plus sa provenance". Si on me prouvait qui je suis, répondre toujours que non et nier jusqu'au bout. Alors on est condamné pour quatre ans dans les Compagnies de prisonniers et ensuite pour toute sa vie à habiter la Sibérie. Ceci est encore moins terrible que 12 ans de travaux forcés. J'avais donc encore une chance à tenter. Pendant ces enquêtes on n'a le droit de battre ni de torturer le prévenu en aucune manière. Mais malheur à celui qui avoue, surtout à celui qui, privé de tous ses droits civils, a déjà été condamné aux mines ! Bien qu'on ait supprimé la peine corporelle en Russie et même en Sibérie, elle était encore, comme je l'ai vue moi-même, affreuse. Tous ces détails, je les avais consciencieusement <184> recueillis en cas de malheur pour moi. Pendant ce temps, j'appris qu'on venait d'ordonner les recherches à nouveau dans toutes les maisons et coins de la ville et, cette fois, avec notre signalement. Pour exciter les habitants contre nous, on déclara que tous trois, KAMIENSKI, MINEJKO et moi formions un comité ayant pour but d'incendier en entier la ville de TOMSK. on racontait même qu'on avait trouvé à la police une balle d'un emploi inconnu qui, jetée sur le plancher, devait aussitôt enflammer le parquet en bois et produire un tel incendie que l'eau même ne pouvait éteindre. Et l'on en concluait que l'un de nous trois étant médecin et connaissant la chimie, avait pu fabriquer un tel engin. Heureusement que notre propriétaire ignorait tout cela, car même ce chiffre d e trois aurait pu l'inquiéter, bien que nous portions des noms d'emprunt. Nous étions sur des épines, attendant le moment de quitter TOMSK et comme un fait exprès il nous arrivait toutes sortes d'empêchements. Notre première crainte provenait de ce que nos propriétaires recevaient, en l'honneur de je ne sais quelle fête, leurs amis en voisins. La plupart étaient des Polonais, vieux et de la classe ouvrière. Parmi eux il y en eut même qui passèrent la nuit avec nous et nous posèrent bien des questions. Nous étions alors serrés comme des harengs dans une boîte. Mais, grâce à Dieu, tout se passa sans incident. Toutes les affaires auxquelles nous tenions le plus, nous les avions confiées à une personne amie avant même de venir chez ce petit propriétaire. Ensuite cette personne devait, dans un temps fixé par nous, les vendre pour en faire de l'argent. Suivant le jour marqué pour notre voyage, nous décidâmes de faire partir en avant nos compagnons russes afin de ne pas nous en aller tous en bande. Nous leur donnâmes quelques roubles pour louer des chevaux et nous les obligeâmes à nous quitter le 14 Mai au soir afin de se rendre au village voisin et d'y passer la nuit en nous attendant. Le lendemain matin, nous devions les rejoindre comme par hasard et faisant semblant de nous concerter pour la route, nous devions partir ensemble plus loin. Mais, nouvel ennui ! Ils partirent le soir convenu et la nuit, WAJEWICZ en nous informant que nos affaires personnelles n'avaient pas été vendues ; par conséquent, nous n'avions pas l'argent. La personne qui devait les vendre voyant qu'il pleuvait et ne croyant pas cela si urgent, avait <185> remis au lendemain de s'en occuper. A cause de ce retard, nous dûmes rester à TOMSK un jour de plus. Mais que faire avec nos camarades russes ? Il était impossible de les obliger à nous attendre plus ; ils pouvaient revenir, nous entraîner dans de nouveaux frais ou bien douter de nous et croire que nous les avions trompés pour se débarrasser d'eux et, alors, ils auraient pu nous nuire. Tout était possible car nous nous étions aperçus au dernier moment qu'ils semblaient se méfier de nous. Et puis, escomptant que leur voyage était à nos frais, ils avaient dépensé tout leur argent la veille de leur départ. Après nous être concertés, nous décidâmes que je partirais seul le lendemain, que je rejoindrais les Russes et que, partant de là, nous nous rejoindrions tous à un village convenu. Là, MINEJKO et WAJEWICZ nous rejoindraient. D'ailleurs je n'avais pas à hésiter et j'étais tout indiqué pour partir. MINEJKO ne connaissait pas les Russes, WAJEWICZ devait terminer la vente de nos affaires et rapporter l'argent. De moi-même, je m'offris de partir car j'avais si peu confiance en WAJEWICZ que je n'aurais pas voulu parier qu'une fois avec les Russes, il ne nous aurait pas laissé nous débrouiller seuls, MINEJKO et moi. Le laissant un jour de plus à TOMSK avec MINEJKO, je savais que ce dernier l'empêcherait de faire quelque sottise. Notre situation était d'autant plus malheureuse que nous n'avions pas entre nous cette confiance, mais que faire ? Il aurait toujours fallu périr d'une manière ou d'une autre et cette expédition était une planche de salut. Et pourtant je partais sans le moindre espoir de réussite de notre évasion. Il serait temps ici de parler de nos costumes. Nous devions jouer le rôle de paysans, mais en raison de nos cheveux et de nos barbes qui commençaient à peine à repousser et cela était contraire à la façon de se coiffer des paysans, nous nous vîmes forcés de nous habiller comme des ouvriers, des gens de la ville qui se permettent certaines réformes plutôt européennes. Nous portions des casquettes noires avec des visières, des chemises de couleur s'attachant avec deux boutons sur le côté du cou. Nous avions des pantalons retombant sur nos bottes et, autour du cou, des mouchoirs rouges en percale. Par dessus, nous avions des manteaux sibériens. Quant à moi, j'en avais un noir qui m'avait été donné par mon frère autrefois. En cas de pluie ou de froid, nous emportions en plus un vêtement du pays appelé "osijan" en usage <186> beaucoup ici parmi les paysans. C'était un long et large vêtement fait en peau de chameau, de couleur jaunâtre avec un grand col, de longues manches étroites aux poignets. Ce vêtement n'était doublé que jusqu'à la taille, mais suffisamment chaud quand même car la peau est épaisse et, de plus, imperméable. Un vêtement tel que celui que je décris vaut de 15 à 20 roubles. La chemise rouge que je portais et la casquette, je les avais achetées moi- même et cela lorsque j'habitais chez Tatiana STEZPANOWA. Je faillis, à cette occasion, tomber entre les mains des Russes. Un Dimanche, j'étais allé au marché pour acheter ces choses, afin de les payer moins cher. Je venais de payer ma casquette lorsqu'en me retournant, j'aperçus à quelques pas de moi Monsieur SZOSTAK, un employé très connu que j'avais soigné pour les yeux et qui me reconnaissait très bien. C'était un homme méchant et notre grand ennemi, comme nous en avions des preuves certaines. Je m'esquivai au plus vite en pataugeant dans la boue. J'achetai une chemise plus tard à un paysan dans la rue. J'avais déjà fait auparavant mes adieux à Madame OSTROMECKA. Je ne voyais pas la nécessité de faire mes adieux à d'autres personnes, par prudence c'était préférable pour mon incognito. Le soir donc du 14 Mai (je me rappelle si bien de cette date), je partis chez BIELOW, non sans avoir pris congé de mon hôte sous un prétexte quelconque. Je lui donnai une casquette que j'avais portée jusqu'à ce jour et dont il fut ravi tant elle lui plaisait. Arrivé chez BIELOW, je revêtis mon costume. Dans une petite valise en peau, je mis quelques effets et mes souvenirs de chez moi, que je gardai précieusement, et dont je ne pouvais me séparer. BIELOW alla me louer des chevaux qui devaient venir me prendre à 3 heures du matin. Pendant ce temps, son gendre et sa fille s'inquiétaient de moi comme l'un des leurs, prévoyant les difficultés qu'il me faudrait vaincre et me donnant des conseils. Tout la nuit, nous ne dormîmes pas. BIELOW qui avait été, autrefois, dans les postes, connaissait à merveille toutes les routes de Sibérie ; il m'indiqua la marche à suivre afin d'éviter autant que possible de passer par des villes dangereuses pour nous. J'avais comme la fièvre, mille pensées m'assaillaient. J'entrevoyais les dangers et les difficultés de toutes sortes, mon imagination travaillait tant qu'à la fin, je m'endormis sur un canapé d'un sommeil agité. En rêve, j'entrevis la suite de ce tableau sinistre où m'apparaissaient <187> des monstres. En quittant WAJEWICZ et MINEJKO, nous nous jurâmes de ne plus dorénavant nous parler qu'en russe, fussions-nous même sans témoins, afin de nous perfectionner dans cette langue et surtout, pour ne pas nous trahir. Pour moi, il existait encore un autre danger : en rêve, je parlais souvent tout haut et très distinctement et comme, naturellement, je m'exprimais alors en polonais, je pouvais me trahir. Aujourd'hui quel est le paysan en Sibérie qui ne reconnaîtrait pas un Polonais même par l'accent qu'il garde en parlant en russe et alors que dire de moi si je parlais polonais en rêve. A une heure du matin, je m'éveillai et attendis l'heure décisive de ma destinée. BIELOW alla quérir les chevaux, ses enfants me préparèrent du thé que je bus sur leur aimable insistance, car je ne pouvais rien avaler. Vers neuf heures les chevaux arrivèrent. Il commençait à peine à faire jour, l'orient se teintait de rose, la ville était plongée dans le sommeil. Je dis adieu à BIELOW et aux KUNGUROF, leur ayant promis qu'une fois au-delà de la frontière de la Sibérie, je leur écrirais quelques mots convenus entre nous. Tout ému, je me jetai dans la voiture sur la paille, le cocher fouetta les chevaux et mon voyage commença. Nous étions le 14 Mai de l'année 1865. De ce jour, je m'appelai Alexief IWANOWICZ KORTOW, paysan du gouvernement de WIATKA.. --------------------------- Départ de TOMSK - L'évasion --------------------------- Je ne puis dire ce que j'éprouvais au moment du départ : je me trouvai dans un état unique que ne peut comprendre que celui qui, dans sa vie, s'est vu dans une situation semblable à la mienne. La nature revenait à la vie, l'herbe reverdissait, une tendre verdure se montrait sur les bouleaux, un matin radieux se levait ; mais alors rien ne parvenait à me distraire. Une souffrance, un poids, une foule de pensées me tenaient abattu, j'étouffais ou bien j'éprouvais un sentiment de rage, mais au-dessus de toutes ces douleurs planait une pensée unique, semblable à l'étoile du berger qui brillait au loin ou à l'ancre du salut. Cette pensée, c'était la récompense de toutes mes souffrances, c'était le moment heureux entre tous où il me serait possible d'informer ma famille, au désespoir, que je suis sauvé. Cela seul me donnait la force et l'énergie. Aujourd'hui, au moment où je trace ces lignes, j'ai atteint cette étoile qui me semblait inaccessible <188> , j'ai la récompense de toutes mes douleurs, je suis amplement récompensé car Ils sont heureux, contents, Ils ne pleurent plus ! Mon Dieu, grâces vous soient rendues ! Au printemps, deux routes mènent de TOMSK vers la Russie. Elles se rejoignent à quelques dizaines de kilomètres de la ville. L'une, la principale, longe la prison et la rivière TOM. C'était celle que j'avais suivie à l'aller. L'autre conduit au village de JAR où passe la rivière du même nom qu'il faut traverser sur un radeau. Cette route était préférable au printemps en raison de la facilité à traverser la rivière en cet endroit. Elle avait aussi pour nous un autre avantage, nous ne longions pas la prison, nous n'avions pas à traverser la TOM en ville où stationnaient toujours des gendarmes et la police, race bien gênante pour nous. La distance de TOMSK à JAR pouvait se diviser en deux étapes : l'une dans le village où les Russes m'attendaient, l'autre à JAR. A peine engagé sur la route, je vis avec désespoir que mon cocher, tournant bride et ne me prévenant pas partait au galop dans la direction de la ville. J'étais certain que c'était une trahison, que le cocher m'avait reconnu polonais à mon accent. J'attendis un moment pour m'en assurer et, alors, sauter de la voiture et m'enfuir n'importe où. Mais arrivé à la ville il prit une autre route me disant que passant rarement par ici il s'était trompé et que celle suivie tout d'abord n'aboutissait que dans les champs. C'est ainsi que, lorsque nous prévoyons le danger, tout nous effraye, la moindre bagatelle prend les dimensions d'un malheur. Le reste de la route se passa sans incident : je me suis couché faisant semblant de dormir afin de ne pas être obligé de parler. Nous atteignîmes le village où je devais retrouver nos Russes. Mais où les chercher dans un village qui possédait plusieurs rues allant dans toutes les directions. De tous côtés on vint me proposer de me louer des chevaux, mais je m'empressai de leur dire que le prix du voyage étant très élevé, je serais heureux de trouver quelqu'un qui fît route avec moi, même dussé-je attendre une occasion. Puis je sortis dans le village dans l'espoir de retrouver ceux que je cherchais. Par bonheur, l'un des Russes ayant entendu les grelots du cheval était venu à ma rencontre et là, en présence des paysans de l'endroit, nous parûmes ne pas nous connaître, et nous jouâmes la comédie <189>, nous concertant sur notre voyage en commun. Je pris tout de suite ma valise et me rendis chez eux. C'est là que je connus le deuxième Russe notre compagnon JELSZYN. Je leur expliquai ce qui avait été décidé entre nous, je bus avec eux du thé afin de passer le temps et de ne pas partir tout de suite pour JAR où il nous aurait fallu rester trop longtemps. Ensuite, nous louâmes une troïka et nous partîmes pour JAR. Dès lors je fus un peu moins triste. JELSZYN me parut intelligent, brave, gai et possédant du sang-froid. Et puis je ne me sentais plus seul et pouvais parler librement avec eux sans craindre de me perdre avec mon accent. Nos premières étapes nous coûtèrent très cher car nous n'hésitions pas à payer plusieurs roubles et nous n'aurions pu continuer ainsi longtemps. Nous avions de bons chevaux. En quelques heures nous fûmes à JAR où nous dûmes passer la nuit. Il était alors midi ; c'était un peu tôt, mais que faire ? Il nous fallait attendre WAJEWICZ et MINEJKO ou plutôt Michel SUDNOW et Nicolas IWANOWICZ NIKOLAJEW, car tels étaient dorénavant leurs noms. Pour passer le temps, nous fîmes préparer à dîner. Mes camarades russes me recommandèrent de me laver les mains avant le repas suivant l'usage russe dans un récipient spécial appelé "rukomojnck". C'est une écuelle pleine d'eau et suspendue par deux anses sur une corde et qui a un bec comme une théière. On penche l'écuelle en se lavant les mains et dès qu'on cesse de la tenir elle reprend son équilibre sur la corde. La deuxième leçon qu'ils me donnèrent fut la manière de me signer devant les icônes avant et après les repas. A chaque fois il faut faire trois grands signes de croix et une quatrième sur soi-même tout petit en se courbant assez bas en faisant les trois grands signes de croix. Il faut procéder à cette opération toutes les fois que l'on entre dans une demeure et, ensuite, on s'adresse au maître de la maison par ces mots : "dzien dobry, gospodaru". Avant et après le thé, il faut se signer comme pour les repas. Tout d'abord je m'y prenais maladroitement, mais ensuite, lorsque ma main se fût habituée à ce genre d'exercice je devins aussi habile que mes camarades. Je ne parle que du geste car les lèvres ne prononcent aucune parole, on peut donc ignorer ce qu'il faut savoir dire en soi-même. Après le dîner, nous nous couchâmes pour tuer le temps, mais, de même que je n'avais mangé que "pro forma", le sommeil ne vint pas. Je me couchai afin de ne pas trop me faire voir. Le soir arriva enfin. Notre hôte <190> nous demanda d'où nous venions et où nous allions. Nous lui racontâmes que nous partions à la ville voisine comme ouvriers, mais comme nous avons également notre bagage nous attendons de savoir si notre valise n'est pas restée à notre précédente étape. Au cas où elle ne se retrouverait pas, c'est que nous l'aurions perdue en route et, alors, nous continuerions immédiatement notre route. Afin de couper court à cette conversation, nous le priâmes de nous donner à manger. Le soir tombait. Nous occupions une chambre servant aux voyageurs et dans laquelle il y avait un lit sans literie, une table, quelques chaises, un banc contre le mur et un rideau partageant la pièce en deux et derrière lequel se trouvait le lit. A part nous, il n'y avait pas d'autres voyageurs. Je me rappelle tous les détails de cette journée, car cette nuit-là, je vécus ma première épreuve, mon premier danger. Lorsqu'on nous servit à manger, on mit une lampe sur la table, car il faisait nuit. A ce moment entra dans ma chambre un employé quelconque suivi de quelques paysans. Je fis semblant de m'absorber en mangeant de sorte que je n'eus pas l'air de les voir, mais en moi-même je me demandais s'ils n'étaient pas venus me chercher. Je supposais en un instant que nos camarades avaient été découverts à TOMSK, qu'on avait découvert la trace de notre passage et qu'on allait me prendre. Je me figurais que nous avions été dénoncés par des paysans et que c'étaient eux qui avaient envoyé ici cet employé. Cela me parut d'autant plus la réalité lorsque l'employé se tournant vers nous dit : "pardon, Messieurs, je dois lire quelque chose" et s'approchant de la lumière il sortit un papier de sa poche. J'étais certain que c'était l'ordre de notre arrestation. Il mit un temps à déplier ce papier, nous dévisageant à tour de rôle, nous demandant si nous étions des voyageurs, etc ... Ce papier n'était pas autre chose qu'une instruction de l'Administration des Mines indiquant aux paysans comment s'y prendre pour éteindre les incendies de forêts qui dévastaient la contrée. Ensuite l'employé alla chez notre hôte où, selon l'usage des employés locaux, il s'enivra avec les paysans. Nous entendions leurs cris et leurs toasts. Nous, heureux d'en être quittes pour la peur nous nous allongeâmes et fîmes semblant de dormir. JELSZYN se mit sur le banc et KISZELOW et moi par terre derrière le rideau. Nous nous couvrîmes avec nos manteaux et mîmes nos valises et nos sacs sous nos têtes. JELSZYN ne tarda pas à <191> ronfler et nous nous guettions l'arrivée des nôtres. Nous n'avions pas éteint la lumière. J'avais seulement un peu tiré le rideau pour ne pas avoir la lumière dans les yeux. Vers minuit l'employé revint tout à fait ivre et se coucha par terre au milieu de la pièce. Il s'aperçut que KISZELOW ne dormait pas et lui dit : - Permettez-moi de vous demander qui vous êtes car, voyez-vous, j'ai le droit de vous le demander. Tout en disant cela, il se redressait pour donner plus de prestige à sa figure d'employé. D'autant plus qu'il me serait très agréable de savoir auprès de qui je dois passer la nuit, etc... Ici un hoquet lui coupa la parole. d'autant plus que je crois que l'un de vous est polonais, n'est-ce pas vrai ? Voilà tous mes beaux projets d'évasion envolés, pensai-je. Je ne suis pas allé loin. Par bonheur, mon voisin silencieux jusqu'alors, répondit avec une présence d'esprit remarquable : - Quel est celui de nous que vous pensez être polonais ? - Celui-là, là-bas qui est assis et porte une chemise rouge. On peut facilement se figurer quelle impression cette réponse fit sur moi. J'étais persuadé que j'étais perdu, d'autant que mon KISZELOW n'était ni intelligent, ni perspicace. A ma grande surprise, cependant, il sortit de cet embarras mieux que je n'aurais cru. Il se mit à rire aux éclats et montrant JELSZYN qui dormait, il dit : "en effet, beaucoup de gens à TOMSK prennent mon camarade pour un polonais, car il en a le type. - Voyez-vous comme je suis physionomiste ; j'ai vu cela au premier coup d'oeil, répondit l'employé, pensant que KISZELOW parlait de moi. Et c'était très juste, car JELSZYN avait effectivement le type polonais de telle sorte que la première fois que je le vis et avant qu'il m'eût parlé, je l'avais pris pour un polonais. A TOMSK, beaucoup de personnes le crurent aussi et comme cela l'amusait, il s'était fait couper les cheveux d'une manière différente des Russes afin de paraître plus polonais encore. L'affaire ne se termina pas encore. L'employé exigea de KISZELOW ses papiers. Il les examina, posant force questions, pourquoi ceci, pourquoi cela, espérant toujours le prendre. KISZELOW lui demanda s'il voulait qu'il réveille ses camarades afin qu'ils lui montrent leurs papiers, mais pour notre <192> bonheur, l'eau-de-vie commençait à abattre notre employé, pilier de la sûreté et de l'ordre du gouvernement du tzar. Il commença à bredouiller des phrases sans suite et, enfin, s'endormit. KISZELOW se recoucha, mais nous ne pûmes nous rendormir car nous craignions que nos camarades n'arrivassent avant le réveil de l'employé et, alors, dégrisé, il aurait pu s'en prendre à nous plus sérieusement et malheur à nous ! nous nous tourmentâmes jusqu'au jour et les nôtres n'arrivaient toujours pas. Voyant que je ne pouvais plus échapper au malheur, je décidai de vider ma valise de tout ce qui pouvait être compromettant lors d'une inspection. Entre autres, j'avais un livre de prières en polonais qui m'avait été donné par ma soeur Constance lorsque j'étais à PROUJANY et qui contenait d'autres souvenirs. Je pris ce livre et, tout doucement, je sortis de la chambre et je le mis sur le haut d'une poutre. Au cas où l'affaire se terminerait sans ennui pour nous, j'irais le reprendre là, sinon mon livre y resterait pour toujours. Le livre découvert, j'aurais nié qu'il était à moi car aucun nom pouvant me trahir ne s'y trouvait. Il était bien huit heures lorsqu'un bruit de clochettes attira mon attention et, par la fenêtre, nous aperçûmes nos camarades. L'employé dormait toujours comme un sourd. Profitant de son sommeil, nous prîmes vite nos bagages, nous payâmes l'hôtelier et nous allâmes dans une chaumière voisine. Aussitôt, nous nous empressâmes de raconter à nos camarades notre aventure de la nuit afin de repartir sans perdre un instant. Mais WAJEWICZ était tellement fatigué qu'il s'était étendu sur un lit et nous n'arrivions pas à le réveiller. Il ronchonnait et bien que comprenant notre situation, il ne voulut pas entendre parler d'un départ précipité. Cette scène m'impressionna plus encore que celle avec l'employé, car c'était la réalisation de ce que je prévoyais : nous aurions toujours en WAJEWICZ un mauvais camarade. Lorsque je l'avais quitté à TOMSK lui expliquant pourquoi je partais seul en avant, WAJEWICZ en me tendant la main me dit, avec feu : "sois sûr que nous ne te tromperons pas : WAJEWICZ ne te trahira jamais !" A ce moment-là, ces paroles étaient dites avec une telle sincérité dans la voix et les gestes que j'oubliai alors tout le passé et je le crus. Quel fut mon étonnement lorsque je me vis déjà déçu, car c'était à moi surtout qu'il répondit durement et amèrement. Le lendemain de mon départ de TOMSK, Mademoiselle FABENSKA, une <193> grande amie de Madame OSTROMECKA, apprit par je ne sais quel hasard notre cachette et vint me dire adieu ; elle m'apportait 40 roubles pour la route et une lettre de Madame OSTROMECKA. Mais lorsqu'on lui dit que je n'étais plus là, elle ne voulut pas le croire et, fondant en larmes, elle se mit à dire que c'était bien mal de ma part d'être parti sans la revoir. Rassurée, enfin, sur mon sort par nos camarades, elle leur remit la lettre et l'argent et elle y joignit quelques lignes de sa main, les priant de me remettre tout cela. Afin de ne pas la contrarier, nos camarades prirent les deux lettres sans faire la moindre remarque, mais pour notre sécurité à tous, ils ne pouvaient garder de telles lettres sur eux. Dès qu'elle fut partie, ils décidèrent de lire ces lettre