Chapitre I
Un défi universel

 

Les autoroutes de l'information constituent un défi universel, En effet l'engagement déterminé de tous les grands pays industrialisés sur cette voie entraîne une remise en cause systématique des positions acquises dans le domaine des télécommunications et de l'information, Grâce aux ruptures technologiques récentes, les autoroutes de l'information sont devenues un phénomène incontournable qui comporte des enjeux de société majeurs, en particulier dans le domaine de l'emploi.

Un engagement de tous les grands pays

Les États-Unis : un signal politique fort, une ambition mondiale pour le contrôle de la chaîne numérique de l'information

La conquête de l'espace avait été proposée au peuple américain par le Président Kennedy comme la nouvelle frontière du XXII siècle. De la même manière, le projet de "National Information Infrastructure" a été proposé par le Vice-Président AI Gore, comme une nouvelle frontière pour le XXIe siècle. Grâce à cette impulsion, les États-Unis ont vu les industries du spectacle, de l'informatique, des télécommunications, de la distribution, de l'information entrer dans une effervescence dont on ne voit pas encore les résultats, mais dont l'objectif est clairement affirmé : le contrôle de la chaîne numérique de l'information à l'échelle du monde.

Un nouveau marché très convoité

La bataille qui s'engage aux États-Unis pour contrôler les réseaux des futures autoroutes de l'information met en présence les plus grandes sociétés américaines et donc mondiales dans des domaines fort divers qui peuvent être classés en cinq groupes :

 

Les sociétés de télécommunications opérant sur les longues distances (AT&T, MCI, Sprint) appelées « carriers »

Ces entreprises voient dans l’avènement des autoroutes de l’information l’occasion de remettre en cause le partage d’activités qui leur fut imposé à l'occasion de la déréglementation des années 1980. Parce que l'explosion du multimédia implique une combinaison d'éléments complexes (voix, son, données, image) et une maîtrise complète de la chaîne de communication du producteur à l’utilisateur, ces entreprises espèrent récupérer une clientèle locale dont elles ont été écartées au profit des sociétés de télécommunications locales. AT&T, qui est aussi l'un des plus grands constructeurs de matériel de télécommunications, y voit aussi l’opportunité de vendre de nouveaux équipements (serveurs, réseaux, commutateurs, logiciels).


Chiffre d'affaires des opérateurs
(En milliards de francs)

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Les société de télécommunications locales, issues du démantèlement d’AT&T en 1984, appelées RBOC’s (Regional Bell Operating Companies)

Les RBOC’s sont des entreprises bénéficiant jusqu’à présent d’une position sinon monopolistique, au moins dominante clans les liaisons téléphoniques locales sur des régions regroupant plusieurs États. Les concurrents des compagnies locales (les "CAP" [7]) ne réalisent que moins de 1% du chiffre d'affaires de cette activité Ce chiffre fait ressortir les limites d'une politique de concurrence pourtant affichée clairement par l’autorité de réglementation, la Federal Communication Commission (FCC), qui relève du Congrès. La capitalisation boursière des RBOC's représente aujourd'hui de deux à quatre fois leur valeur initiale lors du démantèlement d'AT&T au début de 1984.

Elles ont chacune un chiffre d'affaires approchant celui de France Télécom et disposent de véritables trésors de guerre, qui les placent en position favorable pour la conquête de nouveaux marchés.

Les sociétés de câbles ou câblo-opérateurs

Les câblo-opérateurs ont une taille plus modeste la plus petite RBOC a un chiffre d'affaires triple de celui du plus gros câblo-opérateur TCI. Leur situation financière est beaucoup moins florissante car ils souffrent d'un manque de fonds propres. Leurs perspectives tarifaires sont peu encourageantes ; ils viennent notamment de subir une réduction autoritaire de 17% de leur tarif, décidée par la "FCC". Nombre de réseaux câblés sont vétustes et ont besoin d'être mis à ni renouvelés. C'est la raison pour laquelle, en dépit de l'autorisation de faire du téléphone, qu'ils espèrent obtenir prochainement, les câblo-opérateurs sont à la recherche d'alliances.

Les fabricants de matériels et de logiciels informatiques

Ces industries sont vivement attirées par les autoroutes de l’information. Elles considèrent que ces marchés ont des perspectives de croissance importantes et espèrent y prendre position, grâce à des produits sophistiqués pour lesquels la concurrence ne jouera que progressivement. Elles cherchent en priorité à capter le marché des grandes oranisations.

Parmi elles, Microsoft, qui dispose d'un quasi-monopole mondial sur mes logiciels des micro-ordinateurs, ne cache pas ses ambitions d’étendre ce monopole au sous-ensembles logiciels qui, autant que les infrastructures, joueront un rôle clé dans les futurs marchés du multimédia

Les industries de programmes

Fer de lance des exportations américaines, ces industries, surtout celles du cinéma et des programmes audiovisuels voient le déploiement des autoroutes sur le sol américain comme un moyen de multiplier la valorisation de catalogues déjà amortis, et d'écouler des produits nouveaux et t facilement amortissables grâce à des effets de série.

Les groupes d’édition cherchent à rentabiliser leurs contenus par une diversification de leur mode de diffusion.

Une compétition dans un cadre non stabilisé

Le gouvernement et le Congrès américains sont en train de revoir une législation et une jurisprudence qui ont entraîné une spécialisation des réseaux de téléphone (longue distance, local), et un cloisonnement complet entre ceux-ci et les réseaux câblés de télévision. Les deux activités avaient leur logique propre et se sont développées séparément sans interférence l'une avec l'autre ; en pratique la plupart des foyers américains sont abonnés à une compagnie de téléphone et à une compagnie de câble.

Profitant du besoin de rénover des réseaux relativement anciens, les compagnies de téléphone commencent à se lancer dans la construction d'autoroutes de l'information. Le remplacement de leurs réseaux de cuivre par la fibre optique leur donne la possibilité d'offrir, en plus du service téléphonique, les services du câble et le multimédia, en attendant, plus tard, l'eldorado de la visiophonie. Elles bouleversent ainsi la répartition traditionnelle des rôles imposés par la réglementation. Même si tout le monde sait que la réglementation actuelle est dépassée, la nouvelle réglementation est l'objet d'un rapport de forces complexe dont l'issue est difficile à anticiper.

Si l'évolution technique pousse à un décloisonnement juridique et économique, deux écueils subsistent : celui d'une concurrence ruineuse par la dispersion des investissements sur deux réseaux de raccordement des abonnés présentant les mêmes fonctions au même endroit, et celui de monopoles locaux jugés trop puissants, car fournissant tous les services de l'autoroute, considérablement plus riches que les services traditionnels des compagnies de téléphone.

Il ne fait pas de doute que la rénovation des ré"aux,,oblige à mobiliser des sommes importantes. Ces enjeux financiers incitent les différents opérateurs à se rapprocher et les compagnies de téléphone à s'intéresser aux activités du câble et des programmes audiovisuels.

Les compagnies de téléphone, de câble et de programmes qui disposaient d'une taille suffisante pour affronter la concurrence dans des marchés cloisonnés, prennent conscience de leur fragilité potentielle dans un nouveau marché beaucoup plus vaste où les activités s'interpénètrent. La convergence des technologies les pousse à tisser des alliances d'un métier à l'autre, pour s'adapter aux nouvelles formes de compétition et pour anticiper les décisions de déréglementation et de nouvelle organisation du marché.

La perspective de profits considérables, la recherche de financements et les bouleversements technologiques déclenchent donc des manœuvres d'une ampleur rarement atteinte au cours des cinquante dernières années dans le secteur de l'information.

Mariages, divorces, accords, prises de participation se succèdent, souvent fortement médiatisés. De telles opérations permettent aussi aux sociétés de téléphone d’acquérir l’élément le plus intéressant des services du câble, à savoir la source d’information que constituent les bibliothèques de programmes et les fichiers de clients.

Ces mouvements seront complétés par des alliances avec des sociétés informatiques et des sociétés de programmes.

En première analyse, sans qu'il soit possible de définir précisément la configuration de ces nouveaux conglomérats, ces bouleversements semblent donner l'avantage aux sociétés de télécommunications, en les désignant comme les maîtres d'œuvre privilégiés de ces nouvelles
structures.

Les compagnies de télécommunications locales en première ligne

Les compagnies de téléphone (plusieurs des sept RBOC's) ont été -les premières à annoncer le déploiement massif d'autoroutes utilisant
très largement la fibre optique.

Bell Atlantic a lancé un programme de 8 millions d'abonnés raccordés en fibre optique avec une extrémité coaxiale, d'un montant de 11 milliards de dollars sur 5 ans.

Le programme de Pacifie Bell est de 5,5 millions d'abonnés, pour un montant de 5 milliards de dollars sur 7 ans.

Nynex et US West déploient dans un premier temps environ 60 000 lignes à haut débit. Nynex engage de surcroît un programme de conversion en fibre optique de 100 000 lignes de téléphone.

Le signal du départ est donc donné. Les stratégies de ces opérateurs diffèrent en fonction de leur analyse de la concurrence à laquelle ils seront soumis. Pour concurrencer les câblo-opérateurs déjà en place, Bell Atlantic crée un nouveau réseau en fibre optique distinct de son réseau téléphonique et spécialisé dans un premier temps pour fournir des services de télévision distribuée et interactive. Le téléphone n'y sera transféré que plus tard.

Totalement inverse est la stratégie de Pacifie Bell. Cette compagnie a décidé de déployer les autoroutes pour améliorer les performances de son service téléphonique, qui selon elle, justifie à lui tout seul cet investissement, Selon les possibilités qui lui seront offertes par les autorités de réglementation, Pacifie Bell développera en complément des services vidéo pour fidéliser sa clientèle, et concurrencer les câblo-opérateurs dans les zones où leur réseau est de qualité médiocre.

La politique de Nynex procède des deux stratégies, 60 000 lignes séparées du réseau téléphonique pour lancer les services de télévision et de multimédia, 100 000 lignes dans la banlieue de New York pour rénover le réseau téléphonique.

Une constatation s’impose : les stratégies de déploiement de fibre optique sont agressives, malgré une évolution de la réglementation incertaine et chaotique.

AT&T se trouve dans une situation particulière, car tout en essayant de développer ses propres services, il devient progressivement le fournisseur de matériels privilégié pour plusieurs RBOC's et surtout le seul intégrateur de systèmes. Il est donc placé dans une position stratégique qui lui permet de contrôler le marché des équipements et l'évolution des services. Son avance et l'ampleur du marché intérieur américain qu'il commande, lui donnent une position commerciale très forte sur les marchés internationaux. Son récent succès en Chine dans la province de Guangdong en est une illustration.

Dans ce contexte, la stratégie menée par Pacifie Bell et par Nynex, consistant à moderniser le réseau tout en donnant accès à la fois au téléphone et au multimédia, semble un modèle qui pourrait servir d'exemple à France Télécom.

Internet, un précurseur de réseau d'autoroutes

C'est dans les années 1960 qu'a été conçu le réseau Internet, réseau public subventionné qui dans l'esprit du Vice Président Al Gore, pourrait constituer l'épine dorsale d'un réseau d'autoroutes à la fois national et international.

Internet [8] est un "réseau de réseaux" initialement destiné aux besoins d'échanges et de communications entre centres de L'armée, centres de recherche et universités. Il a été constitué d'infrastructures fournies gratuitement par le Département de la Défense américaine (DOD) et par les universités. Il permet l'interconnexion de sites informatiques et de réseaux locaux d'entreprise. La conception de son protocole prévu pour survivre en cas de destruction partielle lui donne une grande flexibilité d'extension et de reconfiguration. Avec des coûts abaissés par la prise en charge d'une partie de son exploitation par l'Administration fédérale, Internet s'est largement étendu au niveau mondial,

Disposant de son propre protocole et ouvert à tous les utilisateurs, il permet aux industriels de tester, en vue de leur commercialisation, de nouveaux services et de nouveaux équipements. Il est un instrument déterminant de structuration des initiatives en matière industrielle et de services. Par sa large diffusion et son faible coût d'utilisation, Internet tend à s'imposer au reste du monde et pourrait devenir, après amélioration, le vecteur américain prioritaire des autoroutes de l'information, avec le bénéfice d'une implantation internationale et d'une avance concurrentielle en termes de services et d'équipements.

Cependant son mode de fonctionnement coopératif n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux. Sa large ouverture à tous types d’utilisateurs et de services fait apparaître ses limite, notamment son inaptitude à offrir des services de qualité en temps réel de voix ou d’images.

Il ne comporte aucun système de sécurité. Un message envoyé sur Internet navigue successivement sur plusieurs réseaux où il peut être intercepté et lu impunément. De même des serveurs insuffisamment protégés ont subi dans un passé récent de nombreuses intrusions après avoir été raccordés au réseau. Sa fiabilité est aussi en cause. L'acheminement des messages n'est pas garanti. Des embouteillages peuvent bloquer le réseau pendant de longues minutes, voire même des heures et conduire ainsi à des pertes de messages. Enfin, ii n'existe pas d'annuaire des utilisateurs ou des services. Le bouche à oreille constitue le mode de fonctionnement le plus répandu de ce réseau.

De plus il n'existe aucun moyen de facturation sur Internet, si ce n'est l'abonnement à un service, auquel on accède avec un mot de passe. Ce réseau est donc mai adapté à la fourniture de services commerciaux. Le chiffre d'affaires mondial sur les services qu'il engendre ne correspond qu'au douzième de celui du Minitel.

Les limites d'Internet démontrent ainsi qu'il ne saurait, dans le long terme, constituer à lui tout seul, le réseau d'autoroutes mondial.

En définitive, le succès d'Internet - plus de vingt millions d'utilisateurs - même s'il est lié aux subventions qui ont rendu son accès très attractif, démontre qu'il existe une demande fortement croissante pour un réseau universel capable de véhiculer des informations de toute nature,
et en particulier du multimédia,

Un réveil et une mobilisation de l'industrie américaine

Une conclusion s'impose. Les autoroutes de l'information, le multimédia, l'avènement des nouvelles chaînes de la communication ont déclenché un véritable réveil, une mobilisation sans précédent de l'industrie américaine qui ne doit pas laisser l'observateur européen indifférent. Ce serait une erreur magistrale de ne voir dans ce bouleversement qu'un effet de mode.

Que constate-t-on en effet ? Un vaste effort de recherche et développement sur toutes les techniques nécessaires à la chaîne constituant les autoroutes de l'information, Entreprises de télécommunications ou d'informatique, toutes investissent massivement dans les matériels constituant les réseaux à haut débit, mais aussi dans les serveurs et les terminaux, et surtout dans les logiciels liés aux autoroutes de l'information et à leur contenu. Microsoft à lui tout seul dispose depuis deux ans d'une équipe de 500 personnes pour le développement de logiciels liés aux nouveaux services multimédia.

Il n’est donc pas surprenant qu’après l’exclusion presque totale du secteur des télécommunications de l’Uruguay Round, les Etats-Unis soient revenus à la charge pour que ce sujet soit à nouveau sur la table de négociations. L’importance politique et industrielle du projet de « Global Information Infrastructure » proposé par Al Gore ne fait aucun doute : l’objectif américain est très clairement le contrôle du plus grand nombre possible des maillons mondiaux de la nouvelle chaîne numérique de la communication.

Japon : l'accès de tous aux autoroutes de l'information en 2010

Une volonté gouvernementale affirmée

Au Japon comme aux États-Unis, les responsables gouvernementaux ont pris conscience de l'émergence inéluctable d'une société de l'information. Le ministère des Postes et Télécommunications a créé en mars 1993 une structure de réflexion : le "Conseil des Télécommunications", chargé de définir la politique à mettre en oeuvre d'ici le début du siècle prochain. Le rapport de ce conseil a été rendu public l'année dernière. Il propose :

L'objectif final de cet ensemble de mesures est d’aboutir à un déploiement massif et rapide des autoroutes de l'information pour qu'en l'an 2010 tous les foyers et toutes les entreprises du territoire japonais y aient accès.

Un enjeu économique majeur

L’ampleur de l’objectif proposé s’explique par les perspectives économiques recensées.

Selon les statistiques et projections du Conseil des Télécommunications, les activités multimédia "à supports traditionnels" de l'archipel devraient passer de quelque 900 milliards de francs en 1990 à 3 700 milliards de francs en 2010, soit une croissance envisagée de 7,5 % par an.

Les nouvelles applications impliquant les réseaux à haut débit devraient représenter à cette date un marché supplémentaire de 3 100 milliards de francs, représentant 2,4 millions d'emplois. Le total de l'activité multimédia représenterait ainsi 6 % du PIB. japonais en 2010. À titre de comparaison, l'industrie automobile représentait 4,6 % du PIB du Japon en 1990.

De telles prévisions peuvent toujours être contestées. Toutefois, elles font clairement apparaître les enjeux

· Le déploiement de la fibre optique et le développement des services interactifs à haut débit permettraient, sous réserve d'être menés de façon cohérente et volontariste, de doubler à échéance de quinze ans les marchés de l'information.

· Les industries de l'information joueront au début du XXIe siècle, pour les pays qui sauront faire l'effort économique correspondant, un rôle de moteur de la croissance comparable à celui qu'a joué l'industrie automobile pendant la seconde moitié du XXe siècle.

Un opérateur sur le pied de guerre

NTT, premier opérateur mondial de télécommunications, a déjà déployé la fibre optique dans les quartiers d'affaires comme Chiyoda-Ku à Tokyo. NTT a annoncé de surcroît un grand plan de déploiement d'un réseau de raccordement des abonnés à haut débit s'appuyant sur la fibre optique pour couvrir le Japon d'ici 2015 [9]. L'investissement dans ce réseau de raccordement en fibre est évalué par l'opérateur à 10 000 milliards de yens soit 550 milliards de francs en 20 ans. NTT, comme les industriels japonais, a montré, lors d'une mission effectuée en novembre 1994, qu'il avait lancé tous les programmes de développement permettant une industrialisation immédiate et à grande échelle des équipements nécessaires pour constituer les autoroutes de l'information. Mais l'accomplissement de ce programme est subordonné aux décisions des autorités de réglementation, car NTT n'a pas aujourd'hui le droit d’offrir les services de l’image. L’opérateur attend donc les décisions du MITI [10] et du MPT [11].

Une nouvelle réglementation

Quel sera le nouveau cadre de réglementation qui succédera au dispositif actuel ? Celui-ci, qui résulte d'une loi de 1985, n'a que faiblement égratigné l'opérateur dominant. Les concurrents ne représentent qu'un chiffre d'affaires inférieur à 10% de celui de NTT. Selon une pratique traditionnelle, les Japonais s'efforcent de planter le nouveau décor de libéralisation, avec le souci de préserver la puissance de leur opérateur principal et de leurs industries, tout en essayant d'obtenir un compromis bilatéral avec les États-Unis sur le secteur clé des télécommunications.

Allemagne : Deutsche Telekom, pionnier de la fibre optique sous la bienveillante protection des Pouvoirs publics

Contrairement à la situation des États-Unis et du Royaume-Uni, il n'y a qu'un opérateur chargé des télécommunications et du câble en Allemagne : Deutsche Telekom, qui sera transformé en société anonyme au 1er Janvier 1995, et partiellement privatisé en 1996. Le câble a fait l'objet d'une politique volontariste et compte aujourd'hui 13 millions d'abonnés. À la différence du plan câble français, le plan câble allemand donne l'exemple d'une politique volontariste réussie, au moins dans la réalisation de ses objectifs. Il est vrai qu'il a été construit sur des bases économiques cohérentes.

Sous l'impulsion volontariste de l'État fédéral, un programme ambitieux de remise à niveau du téléphone Est-allemand a été lancé. Le gouvernement allemand a fixé un objectif clair à Deutsche Telekom : combler le retard entre les deux anciennes Allemagne avant 1998. La construction d'un réseau neuf a donc été planifiée au rythme de 2 millions de lignes par an entre 1993 et 1997, ce qui correspond à une production à peu près identique à celle du programme de rattrapage du téléphone français entre 1975 et 1980. Le montant total des investissements engagés est d'environ 35 milliards de francs par an jusqu'en 1997.

Deutsche Telekom a été invité à déployer, grande première en Europe, un ambitieux plan de téléphone en fibre optique (avec télévision analogique par câble), le programme OPAL, ce qui le placera en 1996 en position de leader européen incontesté. En 1996, un million deux cent mille abonnés, soit le cinquième des abonnés de l'ancienne Allemagne de l'Est, pourront avoir accès à l'autoroute de l'information. Deutsche Telekom a acquis à cette occasion la compétence irremplaçable en matière d'ingénierie et d'exploitation des réseaux d'autoroutes en fibre. Trois ans d'expérience dans le déploiement de plusieurs centaines de milliers de lignes sont nécessaires à quiconque souhaite acquérir une compétence irrécusable. Autre avantage appréciable, Deutsche Telekom bénéficie d'une baisse massive des prix grâce à l'effet de série des équipements optiques nécessaires à l'établissement de ces liaisons.

Un tel programme met le pied à l'étrier des industriels chargés de fournir les équipements et leur donne une référence international incontestée. Cette référence profite aussi à Deutsche Telekom puisqu'elle lui permet, lors des consultations de privatisation d'opérateurs, notamment dans les pays d'Europe orientale, de se présenter comme capable d'exploiter à grande échelle des réseaux de téléphone modernes en libre optique.

L'avance prise par Deutsche Telekom va être encore accrue grâce à la réalisation par le Land de Bade-Wurtemberg d'une plate-forme visant à raccorder en fibre optique 4 000 foyers et petites entreprises dans la région de Stuttgart, Cette plate-forme offrira un ensemble de services interactifs et multimédia pour tester la réaction des utilisateurs avec le concours d'une importante société de services pour la réalisation des logiciels. Son coût sera d'environ 100 millions de Deutsche mark. Cinq ou six autres plates-formes semblent être également prévue, bien que non encore officialisées. Ainsi, à dix-huit mois de sa privatisation, et malgré un cadre de déréglementation non encore fixé, Deutsche Telekom poursuit une politique résolue d'anticipation et d’investissements, intégrant à la fois les contenus, les logiciels, les infrastructures et l’ingéniérie, ce qui le place incontestablement en avance, par rapport aux autres opérateurs européens.

Enfin, avec une participation de plus de 15% dans le système de satellites Astra, Deutsche Telekom domine sans partage tous les moyens de transmission de l'information, à l'exception près des mobiles où il est en concurrence. Il apparaît donc comme l'opérateur incontournable pour faire évoluer les réseaux de télécommunications ou de diffusion de télévision vers les autoroutes de l'information. Deutsche Telekom semble paré pour affronter la concurrence mondiale très dure qui va s'instaurer.

Royaume-Uni : une capacité financière en attente

La. Grande-Bretagne n'a pas lancé à ce jour de réflexion nationale publique sur les autoroutes de l'information. Le paysage des télécommunications y est dominé par la déréglementation qui, depuis la rupture du monopole de British Telecom (ET) en 1984, fait apparaître un bilan très nuancé.

Les tarifs élevés du téléphone pour le trafic local ont permis L'entrée de concurrents, essentiellement américains, offrant un service téléphonique peu élaboré associé à la commercialisation du câble.

Mais en réalité, le marché des télécommunications est resté très concentré : BT conserve une part de marché évaluée à 90 % face à Mercury et aux nouveaux entrants du câble. Ayant supprimé 90 000 emplois, BT aura réalisé des profits importants : un résultat net de l'ordre de 11 milliards de francs en 1992. Fort de sa capacité financière, BT n'attend plus que l'autorisation de transporter l'image pour décider le déploiement de ses autoroutes, tout en procédant à diverses expérimentations pour évaluer les techniques, le marché, les réactions des consommateurs.

Ces exemples ne sont pas limitatifs. D'autres pays, comme le Canada, se sont engagés dans la même voie.

Une remise en cause systématique des positions acquises

La mobilisation autour des technologies de l'information de tous les pays avancés ne laisse pas de doute sur l'ampleur des bouleversements en cours. Tous les acteurs concernés par l'économie de l'information sont à la veille de connaître une remise en cause systématique des positions acquises. Cette remise en cause est de deux natures : elle concerne la conquête de nouveaux marchés, mais aussi la redistribution des zones d'action pour des marchés anciens. Avec l'ouverture des frontières, la compétition pour les télécommunications est devenue mondiale et conduit les opérateurs à s'organiser pour offrir à leurs plus grands clients des services intégrés couvrant la planète. C'est la raison des rapprochements récents entre BT et MCI, entre France Télécom, Deutsche Telekom et Sprint, entre AT&T et Unisource, consortium regroupant les télécommunications suédoises, néerlandaises, suisses, et que Telefonica vient récemment de rejoindre.

Les conséquences d'une déréglementation accélérée des télécommunications en Europe

Jusqu'ici, les déréglementations mises en place dans les pays industriels n'ont que peu modifié la composition du peloton de tête des premiers opérateurs mondiaux de télécommunications.

Aux États-Unis, la rupture du monopole d'AT&T, en 1984, a certes conduit à la constitution des sept compagnies régionales (les RBOC's) et à la montée en puissance des opérateurs à longue distance (MCI, Sprint). Mais, hors cette évolution, les déréglementations menées, en Grande-Bretagne comme au Japon, n'ont pas conduit à remettre en cause la prééminence des opérateurs "historiques" à la tête du classement mondial : un grand opérateur pour chacun des pays les plus industrialisés (Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, etc.).

Les conséquences de la nouvelle phase de déréglementation en uni peuvent être tout autres. L'Union Européenne s'est résolument engagée sur la voie de la déréglementation des services de télécommunications.

Cette démarche s'appuie sur deux types de directives.

Après la libéralisation des terminaux décidée en 1988, la directive dite « Services » de 1990 pose très largement le principe de la libéralisation des services de télécommunications, à l'exception de la téléphonie vocale [12]

La déréglementation des télécommunications sera poursuivie. La résolution du Conseil européen du 22 juillet 1993 fixe en particulier au 1er janvier 1998 l'échéance de libéralisation du service téléphonique.

La libéralisation des infrastructures fait, quant à elle, l'objet de discussions très avancées, comme en témoigne la consultation réalisée en mars 1994 par la direction générale des Postes et Télécommunications du ministère de ]'Industrie des Postes et Télécommunications et du Commerce extérieur.

Dans ce contexte, les opérateurs historiques mènent une politique résolument internationale qui les conduit à se regrouper. Mais au-delà de la rationalisation de leur offre de transport de linformation ainsi permise, ils ne pourront conserver leur rang sans un élargissement de leur activité tournée vers les services.

Outre une adaptation très attentive de leur offre commerciale aux besoins de leur clientèle professionnelle comme résidentielle, il leur sera nécessaire d'utiliser leur capacité d'autofinancement actuelle, leur avance technologique et leur savoir-faire opérationnel pour mettre en place les infrastructures permettant la maîtrise des deux marchés les plus prometteurs : les services de communication personnelle avec les mobiles, et les services d'information et de l'image avec le multimédia et le visiophone.

Le marché des services est déjà largement ouvert à la concurrence, aussi les opérateurs de télécommunications ne seront pas les seuls à voir leurs positions remises en cause.

Une concurrence mondiale exacerbée sur les matériels et les services de l'information

Le secteur des matériels de télécommunications sera. le premier concerné. Ainsi, si à l'issue de l'Uruguay Round, les engagements en matière de télécommunications ont été limités aux services à valeur ajoutée, une négociation sur les services de base s'est ouverte dès mai 1994. Cette négociation multilatérale qui doit s'achever en avril 1996 constituera pour les États-unis un moyen d'accélérer la libéralisation de l'ensemble du secteur, y compris des infrastructures.

Mais l'ensemble des industries de contenu, en particulier l'audiovisuel et le cinéma, sera également confronté à une concurrence semblable malgré la reconnaissance de l'exception culturelle,

Outre les effets de l'évolution naturelle de march6s'en vole de saturation, la remise en cause de la situation de ces activités est fortement accélérée par l'émergence de nouvelles technologies qui rendent aujourd'hui possible, le traitement numérique de tous les types d'inforimation et créent-ainsi de nouveaux marchés :

La nécessité d'une vision stratégique

Face à une telle échéance, l'ensemble des acteurs concernés ne peut se dispenser d'une vision stratégique. En effet les conséquences de l'ouverture à la concurrence ne se limiteront pas à une réorganisation des acteurs du secteur de la communication à périmètre constant. Une telle réorganisation serait certes de nature à mieux coordonner les services du niveau mondial, mais se limiterait à une action défensive sur des marchés déjà largement développés. Au contraire la concurrence doit être l'occasion de libérer la capacité d'innovation d'opérateurs disposant de moyens humains et financiers importants vers l’offre de nouveaux services sur un marché qui dépasse désormais les frontières de leur ancienne zone d’action.

Ceci est particulièrement vrai pour un pays comme la France dont l'ex-marché national, de taille non significative au plan mondial, se fond dans le marché européen du traité de Rome.

Des ruptures technologiques récentes permettent de réaliser les autoroutes de l’information

Les technologies sont prêtes

Les progrès constants de la micro-électronique bouleversent les l’informatique et les télécommunications

Les techniques de la micro-électronique évoluent régulièrement ment depuis quelques décennies, multipliant par 1 000 tous les 15 ans les performances en capacité de calcul et en vitesse des composants électroniques. Ces formidables progrès se répercutent directement dans la performance des ordinateurs (vitesse de calcul et capacité de mémoire) comme dans celle des équipements de télécommunications, commutateurs, systèmes de traitement et de transmission à haut débit, systèmes sur fibre optique, etc.

Plus de vingt ans après les débuts de la numérisation du téléphone, les technologies permettent donc de réaliser comparable, des réseaux capables de transmettre des informations de quelques dizaines de millions de bits [16] par secondes. Soit 1000 fois plus que le débit du téléphone.

Les progrès de la micro-électronique rendent ainsi possible, un coût raisonnable, la réalisation des autoroutes de l'information.

Une maîtrise récente des technologies sur toute la chaîne de l'information

La réalisation des autoroutes de l'information oblige à techniques et les technologies de toute la chaîne de l'information, depuis la source jusqu'à l'utilisateur. Cette chaîne, entièrement numérique, a bénéficié d'avancées très rapides et de ruptures technologiques récentes qui la rendent aujourd'hui réalisable, alors qu'il y a seulement trois ou cinq ans son existence semblait tout à fait hypothétique à si brève échéance. La rapidité de ces progrès explique que la notion d'autoroutes de l'information soit si récente.

Comment se constitue la chaîne de l'information ? Elle comprend la compression de l'image numérique, les serveurs multimédia, les réseaux à haut débit et les terminaux. Les réseaux à haut débit font eux-mêmes appel à plusieurs techniques, en particulier à la fibre optique, et à une nouvelle technique de commutation large bande, l‘ATM.

Des serveurs capables de traiter une image animée

Aude expérience a été acquise avec le Minitel pour le traitement des services interactifs au niveau des serveurs. Mais il s'agit, l'image animée et le multimédia, de traiter des objets mille fois plus et beaucoup plus complexes. La nécessité de synchroniser le son et l'image est un exemple de ces difficultés.

Pratiquement tous les plus grands constructeurs de matériels et de télécommunications, comme ceux des logiciels, travaillent à mettre au point de tels serveurs multimédia.

Certains sont déjà disponibles pour les expérimentations permettant l'accès simultané de quelques centaines d'utilisateurs. Le prix de revient est d'environ 15 000 francs par accès [17], soit un prix comparable à celui d'un serveur Minitel lors du lancement du programme en 1980. Une offre commerciale variée devrait exister dès 1995.

La décroissance des coûts des systèmes électroniques et informatiques s'applique pleinement à ces matériels. Les projections à 3 ou 4 ans montrent que les architectures permettront de traiter de 30 000 à 100 000 accès simultanés pour un prix par accès variant de 600 à 1 200 francs. Des progrès considérables sont donc en cours.

Des terminaux intelligents

Pour les équipements terminaux, il convient de distinguer entre les utilisateurs professionnels et les utilisateurs grands publics.

Les entreprises disposent déjà de systèmes locaux multimédia composés de micro-ordinateurs sur lesquels ont été connectés des lecteurs de CD-Rom et des cartes de décodage avec éventuellement une caméra pour établir des communications du type visiophone. Les services ainsi apportés peuvent être mis en commun pour plusieurs utilisateurs utilisant le même réseau local à haut débit. Pour accroître la capacité et la diversité des services disponibles, des serveurs vidéo connectables sur ces réseaux locaux sont offerts pour ce marché. Un exemple d'utilisation de ces serveurs est celle faite par les chaînes de télévision comme aide à la production du journal télévisé.

Avec le développement des autoroutes de l'information, ces usages locaux s'ouvriront sur l'extérieur. Les réseaux informatiques d'entreprise seront connectés d'autant plus facilement aux réseaux publics, qu'ils utiliseront la même technologie ATM.

Les utilisateurs grand public disposent actuellement du service Minitel et pour certains d'entré eux, d'un micro-ordinateur connecté au réseau téléphonique, Ils ont ainsi accès aux services en ligne, à des débits faibles mais en constante augmentation. Ainsi le Minitel vitesse rapide fonctionnera à 9600 bit/s (au lieu de 1200 bit/s pour le Minitel classique) et les modems de micro-ordinateurs pourront atteindre un débit de 28,8 kbit/s voire 64 kbit/s sur Numéris [18]. Pour les particuliers, l'accès aux autoroutes de l'information change les ordres de grandeur des vitesses de transmission et de traitement. Des adaptateurs enfichables dans les micro-ordinateurs ou connectables aux téléviseurs ou au Minitel du futur devront être développés. Ces adaptateurs pourront être communs avec les visiophones qui équiperont les abonnés ou avec les consoles de jeux qui deviennent de plus en plus puissantes.

Dans tous les cas les terminaux multimédia bénéficjeront des fortes baisses de prix dues aux effets de séries de l'électronique grand public et des performances accrues des composants électroniques. Les terminaux connectés au téléviseur que fournit le groupe Thomson pour le service américain de télévision numérique par satellite DirecTv sont commercialisés à un prix inférieur à 4000 francs pour une première série d'un million-de pièces. Ils comprennent une antenne de réception satellite et le terminal de télévision numérique proprement dit.

De nombreux logiciels

Le traitement des images et du multimédia, la navigation intelligente dans des bases de données nécessitent des logiciels très complexes. L'augmentation de la taille de ces logiciels, permise par les capacités sans cesse croissantes des ordinateurs, rend nécessaire l'utilisation d'outils de développement et de test très performants. Les progrès du génie logiciel et les nouveaux langages de programmation " orientée objet " ont permis de répondre à ces besoins.

Trois grandes ruptures permettent la réalisation des autoroutes de l'information

Première rupture - la compression numérique de l'image

La numérisation simple de la télévision conduit à des quantités énormes d'information. Pour pouvoir les transmettre, des algorithmes de compression permettent de réduire d'un facteur 10 à 100 les quantités d'information. Ces algorithmes qui analysent les images sont très complexes et n'ont été normalisés que dés récemment car les composants électroniques nécessaires à leur fonctionnement étaient irréalisables auparavant.

Grâce à ses performances, la télévision numérique peut être transmise plus efficacement que la télévision analogique. Après plus de 50 ans de commercialisation sous cette forme, la télévision analogique sera remplacée par la télévision numérique, Les circuits de décompression numérique, à la norme mondiale MPEG [19], sont disponibles dès cette année pour la réalisation des terminaux d'abonné, et des prototypes de station de compression en temps réel sont déjà proposés par les industriels aux chaînes de télévision et aux opérateurs de câble et de satellites.

Deuxième rupture : l'ATM

D'abord électromécanique jusqu'aux années 1970, puis entièrement numérique, la commutation téléphonique va subir une nouvelle rupture technologique avec l'arrivée de l'ATM, technique conçue par le CNET [20] voici quelques années. Ce type de commutateur permet d'établir des liaisons à débit variable selon la demande, et de garantir la continuité du débit avec un retard acceptable pour les communications audiovisuelles. Enorme avantage, il permet donc de traiter indifféremment des liaisons vocales, de données et audiovisuelles, et de commuter efficacement les signaux à très haut débit, et en particulier le multimédia. L'ATM sera donc au cœur des autoroutes de l'information.

La même technique étant actuellement proposée par les constructeurs d'informatique pour les réseaux locaux d'entreprise, on devrait ainsi obtenir pour la première fois une homogénéité de techniques et de performances - la vitesse de transmission - entre les réseaux locaux informatiques et les réseaux publics de télécommunications.

Si cette technique n'est pas encore déployée dans le réseau de télécommunications, des expérimentations ont eu lieu dans de nombreux pays, et en France dès 1993. Un service d'interconnexion de réseaux locaux d'entreprise sera ouvert par France Télécom à la fin de 1994. De surcroît des accords européens ont été conclus pour mettre en place un réseau expérimental commun aux opérateurs de télécommunications. Le déploiement dans les pays occidentaux devrait s'effectuer dans un délai de 4 a 5 ans. Il constitue un élément tout à fait stratégique pour l’établissement des liaisons à haut débit.

Troisième rupture : la fibre optique

Celle-ci remplacera la paire de cuivre et le câble coaxial dans le réseau de raccordement des abonnés, à l'exception des quelques dernières dizaines de mètres comme par exemple les réseaux internes aux immeubles. Déjà installée depuis une dizaine d'années dans les réseaux interurbains, son coût ne permettait pas son utilisation dans tout le réseau. Les progrès réalisés dans la fabrication de la fibre optique et dans l'intégration des composants et des systèmes optoélectroniques, rendent aujourd'hui possible la réalisation en grande série de systèmes pour le raccordement des abonnés en fibre optique.

Toutes les techniques et les technologies nécessaires aux autoroutes de l'information sont donc aujourd'hui disponibles,

Les fonctions indispensables aux autoroutes de l'information

Tout le potentiel des autoroutes de l'information ne peut être obtenu qu'en conjuguant les quatre fonctions suivantes.

La continuité numérique d'un bout à l'autre de la liaison

La continuité numérique d'un bout à l'autre de la chaîne de communication, c'est à dire depuis la source d'information jusqu'au terminal de l'utilisateur, est indispensable pour fournir les nouveaux services.

Le traitement informatique des données, des textes, des images, du son, permet d'offrir des services élaborés et complexes tout en rendant intelligent et simple l'accès à l'information. Ce traitement informatique est assuré principalement en deux endroits : dans le serveur-source de l'information, et dans le terminal de l'utilisateur. La continuité numérique entre ces deux extrémités est donc nécessaire, car elle seule autorise la convergence des trois techniques que sont l'informatique, les télécommunications, et l'audiovisuel.

Le réseau Numéris offre déjà cette continuité numérique, mais uniquement à bas débit.

Les très hauts débits

Une fois numérisés, tous les types de signaux sont composés d'unités élémentaires d'information (bit) n'ayant que deux valeurs distinctes - 0 et 1 - dont le débit est mesuré par la quantité de bits transmis par seconde : milliers de bits par seconde (kbit/s), ou millions (Mbitls).

Pour caractériser les très hauts débits il faut d'abord les situer par rapport aux débits des réseaux et des services les plus courants

Les bas débits qui se mesurent en kbit/s

1,2 kbit/s

Minitel Ce débit sera porté à 9,6 kbit/s avec le Minitel à vitesse rapide

13 kbit/s

Radiotéléphone mobile avec compression numérique de la voix (GSM).

28,8 kbit/s

Téléphone classique. Débit maximum actuel d'une transmission numérique sur le réseau téléphonique analogique.

64 kbit/s

Téléphone classique. Il est numérisé sans compression numérique de la voix à l'intérieur du réseau. La commutation du téléphone et les liaisons entre centraux sont effectués sous cette forme.

Numéris. Il permet à la fois d'établir des liaisons téléphoniques numériques de bout en bout, et de transmettre une image fixe en couleur de la qualité de la télévision en environ 10 secondes*, ou encore un ouvrage comme À la recherche du temps perdu en environ une heure. Ce débit ne permet pas de transmettre des émissions de télévision, mais seulement des images animées en couleur de petit format et de-qualité médiocre. L'image est sautillante dès qu'il y a des mouvements et rappelle les premiers filins noir et blanc.

128 kbit/s

Visiophone numérique d'entrée de gamme utilisant deux canaux Numéris. L'image est de qualité médiocre.

* En utilisant un algorithme de compression numérique des images fixes (JPEG).

Les hauts débits qui se mesurent Mbit/s

1,4 Mbit/s

Disque compact pour un son Hi-Fi stéréo, sans compression numérique.

1,5 Mbit/s

Visiophone avec une image de qualité*.

Consultation multimédia ou jeux vidéo avec une image animée sur terminal dérivé d'un micro-ordinateur.

Image de télévision de qualité équivalente à celle d'un magnétoscope, à condition d'utiliser une compression numérique à la norme MPEG 1.

4 à 5 Mbit/s

Image de télévision de qualité habituelle** en utilisant une compression numérique à la norme MPEG 2.

20 à 30 Mbit/s

Image de télévision haute définition, en utilisant une compression numérique à la norme MPEG 2.

216 Mbit/s

Image de télévision de qualité habituelle, numérisée***, mais sans compression numérique. Ce débit. très important, n'est jamais utilisé pour des transmissions.

155, 622 et 2 488 Mbit/s

Débits des nouveaux systèmes de transmissions numériques pour les liaisons à haut débit sur fibre optique entre centraux.

80 000 Mbit/s

Capacité maximale d'un commutateur ATM.

* Un débit compris entra 384 kbit/s et 1,5 Mbit/s peut être suffisant suivant l'algorithme de compression numérique et la taille de l'écran..

** À la norme SECAM, norme utilise pour la diffusion hertzienne en France.

*** À la norme de référence « 4.2.2 » du CCITT.

Un foyer raccordé aux autoroutes de l'information, dont les membres souhaitent en même temps regarder les deux téléviseurs familiaux, effectuer une consultation multimédia et procéder à un appel visiophonique, aura besoin d'un débit de 10 à 20 Mbit/s, voire le double si la télévision haute définition est utilisée. C'est un débit 1000 fois supérieur à celui utilisé aujourd'hui pour l'envoi d'une télécopie, et 10 000 fois supérieur à celui du Minitel.

L'interactivité grâce à la transmission dans les deux sens

L'interactivité est une capacité de dialogue entre l'utilisateur et la source d'information. Réduite à sa plus simple expression dans un système de paiement à la séance, elle consiste à demander par téléphone le droit de visualiser un film. Mais elle reste très limitée si elle n'est pas en temps réel. Le Minitel, par exemple, permet une consultation en temps réel de bases de données. Chaque choix, dans un menu, est transmis au serveur, qui envoie aussitôt une nouvelle page d'information en fonction de ce choix.

Toute opération active sur le réseau, pour laquelle l'utilisateur indique ses choix, nécessite une transmission dans les deux sens.

Pour les simples consultations de services, le débit sur la voie de retour, c'est à dire dans le sens utilisateur vers serveur, est faible. Mais d'autres applications, telles que l'échange de fichiers, le travail en groupe sur des documents et la visiophonie, nécessitent que les deux sens de transmission fonctionnent à haut débit. Dans ce dernier cas, le réseau transmet en permanence un va-et-vient très rapide d'informations. Les autoroutes de l'information doivent donc allier interactivité et instantanéité, et fonctionner dans les deux sens à haut débit.

La commutation permettant l'établissement de liaisons point à point [21]

Cette quatrième fonction, l'une des différences essentielles entre le téléphone et le câble, offre à l'utilisateur la capacité d'avoir une liaison individualisée, depuis le serveur jusque chez lui. Les réseaux diffusés - par câble [22], par satellite, par transmission hertzienne n'offrent pas cette possibilité.

Pour toute communication interactive, toute communication interpersonnelle - téléphone ou visiophone - une liaison point à point est donc nécessaire. On utilise pour cela un réseau commuté, capable d'aiguiller la communication d'une extrémité à l'autre, et d'établir ainsi une liaison temporaire entre deux utilisateurs.

La numérisation permet donc de réunir son, texte, données et Images au sein du multimédia. Les images animées et l'instantanéité des services interactifs nécessitent en outre de très hauts débits. Enfin les services de consultation et le visiophone ne peuvent fonctionner que sur des réseaux interactifs et point à point.

Un phénomène incontournable

Fénelon, à propos des premières expériences de télégraphe optique, écrivait au roi de Pologne que "cette invention était plus curieuse qu'utile". Plus d'un siècle plus tard, à propos d'un projet de ligne ferroviaire qui comportait un tunnel entre Paris et Versailles, François Arago, polytechnicien et membre de l'Institut, avait déclaré devant la Chambre le 14 juin 1836 . "On rencontrera dans le tunnel une température de huit degrés Réaumur en venant d'en subir une de quarante à quarante-cinq degrés. J'affirme sans hésiter que dans ce passage subit personnes sujettes à la transpiration seront incommodées, qu'elles auront des fluxions de poitrine, des pleurésies, des catarrhes... "

Le même scepticisme s'installe chaque fois que la mise en place d'infrastructures innovantes doit permettre l'offre de services nouveaux. Il était de mise au début de l'aventure ferroviaire, au début de l’électrification, lors du lancement du premier satellite de télécommunications Telstar en 1962, comme lors de la numérisation du téléphone.

Il était aussi de mise vers les années 1960, lorsque l'Allemagne disposait déjà de plus de 300 km d'autoroutes et que le réseau autoroutier français était inexistant. Des experts chevronnés prétendaient que la construction d'autoroutes n'était pas prioritaire, que l'on pouvait attendre, qu'il fallait se garder de construire des infrastructures coûteuses pour y faire rouler des bicyclettes, et qu'il était de très loin préférable d'élargir les routes nationales pour les porter de deux à trois voies.

Les autoroutes de l'information ne sont pas des fantasmes technologiques. Elles répondent à des besoins concrets par la mise en rouvre de nouvelles technologies.

La rénovation du réseau téléphonique porte en elle les autoroutes de l'information

L'évolution des technologies bouscule inexorablement le rythme des investissements des grands opérateurs de télécommunications. Peu d'entreprises ont connu un taux de renouvellement aussi rapide de leurs actifs pour répondre à l'exigence des consommateurs comme pour accroître leur productivité.

Ainsi la commutation électromécanique a été remplacée à partir de l'année 1975 par la commutation numérique. La France a été la première à se lancer dans cette voie, sautant pratiquement l'étape intermédiaire des technologies de la commutation électronique spatiale. Cette orientation lui a permis d'avoir le réseau de commutation le plus moderne. Aujourd'hui tous les opérateurs achèvent de transformer au plus vite leurs . systèmes de commutation électromécanique en systèmes numériques, indispensables pour leur offre commerciale (pour offrir les "services confort " ou la facturation détaillée et surtout le service numérique à 64 kbit/s).

Grâce à cette technologie porteuse, la France, qui souffrait d'un grand retard, a pu le transformer en une avance importante. La place d'Alcatel au niveau mondial comme premier industriel dans le secteur dcs télécommunications est l'illustration de cette avance.

De même les liaisons interurbaines construites à la fin des années 1970 en câble coaxial et en faisceaux hertziens ont déjà été pratiquement entièrement remplacées par de la fibre optique, non parce que les matériels étaient en fin de vie, mais parce que les technologies utilisées étaient obsolètes et ne permettraient pas de satisfaire la croissance des besoins en transmission des abonnés.

Le tour du raccordement des abonnés en fibre optique est venu grâce aux baisses de coûts réalisées. Il doit en résulter une amélioration notable de la gestion du réseau, le développement d'une offre flexible de services téléphoniques et de liaisons louées et donc une baisse de prix durable attendue par le consommateur. Le remplacement progressif des câbles en cuivre du téléphone est donc inscrit dans la logique d'évolution du réseau.

S'agissant des activités professionnelles, qui utilisent déjà des débits élevés dans les réseaux locaux d'entreprise, les autoroutes de l'information permettront une large ouverture vers les réseaux publics et assureront ainsi leur interconnexion sans rupture de vitesse. Ainsi 1r~ employés ayant une autorisation d'accès pourront avec un micro-ordinateur se connecter à haut débit à ces réseaux d'entreprise, où qu'ils se trouvent.

Ce n'est pas un hasard si ce sont des téléphonistes qui ont commencé à déployer les autoroutes dans le monde entier. Ils le font pour faire évoluer les services téléphoniques et de transfert de données vers plus de souplesse et de qualité, notamment pour les applications professionnelles.

L'irrésistible émergence du multimédia

Le multimédia, né de la numérisation et de l'assemblage de toutes sortes de contenus, représente un marché potentiel fantastique. Bien qu'ils ne permettent que des applications locales, les micro-ordinateurs multimédia équipés de CD-Rom enregistrent une très forte croissance. Pour que ce marché se développe plus encore, les instruments du multimédia doivent pouvoir communiquer avec l'extérieur, et s'ouvrir à des services de consultation et de transaction. Les autoroutes de l'information sont le seul moyen d'établir ces communications interactives à haut débit.

Sans faire l'analyse des marchés et des services, qui fait l'objet d'un autre chapitre, il est utile d'évaluer le champ d’application du multimédia pour comprendre sa portée.

La convergence de trois secteurs complémentaires en situation de concurrence

Le multimédia est au croisement de trois domaines d'activités l'industrie du cinéma et de la télévision (production cinématographique et audiovisuelle, opérateurs, diffuseurs, électronique grand public), l'industrie informatique (constructeurs de matériels, fabricants de logiciels, sociétés de service informatique), et l'industrie des télécommunications (constructeurs et opérateurs).

Chacun de ces trois secteurs tente de s'approprier le terme en le définissant comme une évolution de ses propres activités. Mais des compétences dans chacun de ces secteurs complémentaires sont nécessaires. Les effets que provoque la mise en place de nouveaux pôles de compétence illustrent l'intérêt que portent les différents acteurs au multimédia. Le fantastique maelström que connaissent aujourd'hui les États-Unis dans ces trois secteurs - nouveaux modèles d'organisation télévisuelle, décisions d'investissements lourds dans les logiciels pour le multimédia et dans les réseaux, rapprochements entre les nombreux acteurs de ces secteurs - démontre que la révolution numérique entraîne une remarquable accélération de l'histoire.

Le multimédia concernera "tous les domaines d'activités

Après le Minitel, qui pour la première fois dans l'histoire de la communication a mobilisé tous les secteurs propriétaires d'information (presse, édition, télévision, commerce, transport, banque, assurance, éducation, santé, culture, administration, etc.), le multimédia va entraîner une nouvelle redistribution des cartes. Des services plus souples et plus proches des utilisateurs professionnels et résidentiels vont être mis au point. Tous les secteurs de l'économie vont peu à peu s'approprier les techniques, la diversité de langage et les effets du multimédia.

Des activités de service plutôt que des programmes audiovisuels

Le multimédia sera plutôt un service, que l'accès à des programmes audiovisuels. Cette observation, faite par le responsable d'une grande chaîne de télévision française, est essentielle, car elle lève une ambiguïté sur les marchés qui s'ouvriront au multimédia. Comme le Minitel, le multimédia concernera les activités de service, consultations ou transactions, car le secteur de l'audiovisuel conservera encore longtemps sa forme et son marché. Le mode de consommation de la télévision comportera toujours une forme passive, et les habitudes des téléspectateurs n'évolueront que lentement.

Un nouveau savoir-faire et de nombreux débouchés pour les métiers de l'image

Issu de la convergence des télécommunications, de l'informatique et de l'audiovisuel, le multimédia n'est pas seulement la juxtaposition de ces trois techniques. Un nouveau savoir-faire spécifique se constitue actuellement. Il engendrera une nouvelle dimension : un nouveau métier, de nouvelles techniques, un nouveau secteur d'activité.

La constitution d’une encyclopédie multimédia [23] ne se résume pas à la juxtaposition d’une encyclopédie papier de photos et de séquences de film. Pour qu’elle profite des possibilités nouvelles de la numérisation de toute l’information, il faut concevoir de nouvelles méthodes de recherche, une navigation "hypermédia" intelligente, qui rendent simple et attrayant l'accès aux renvois, synonymes et compléments d'information

Le multimédia ouvre aussi la voie à la réalité virtuelle. La conception assistée par ordinateur (CAO), développée pour les besoins des industriels, est le précurseur de la réalité virtuelle. Les outils développés pour la CAO, qui représentent d’énormes quantités de logiciels, constitueront la base des systèmes de représentation virtuelle qui seront au cœur de nombreuses applications multimédia. La réalité virtuelle sera l'un des nouveaux métiers du multimédia, qui s’étendra le champ d'application de la CAO en dépassant la seule conception industrielle.

L'évolution principale du multimédia par rapport à la télématique concerne l'image, fixe ou animée. De ce fait le multimédia constitue un débouché nouveau et multiple pour tous les métiers actuels de l'audiovisuel et de l'image.

Le savoir-faire de la télévision est un art réservé à un univers très restreint qui n’a de sens, aujourd’hui, que par rapport à la possibilité très rare, d’être un diffuseur de programmes de télévision. Avec les autoroutes de l’information, support multimédia, le langage audiovisuel va devenir un outil d’expression pour tous. Tous ceux qui voudront communiquer, vendre, convaincre, agir, rencontrer, travailler, etc… pourront utiliser la force de l'audiovisuel. Il est difficile d'imaginer un secteur de la société qui voudrait s'en priver. L'audiovisuel est aujourd'hui comme une langue que tout le monde comprend, mais que pratiquement personne ne sait parler, et encore moins écrire, Les autoroutes de l'information permettront la diffusion la plus large de cet outil d'expression dans tous les secteurs de l'économie et la société.

Ceci constitue pour les professionnels de l’audiovisuel, et pour tous les métiers qui contribuent à ses œuvres, un gisement d’applications, de formations, de créations d’emplois et de développement considérables.

Le contenu et le contenant sont interdépendants

Tous les services multimédia impliquant une forte intégration du contenu et du contenant. Le Minitel, précurseur du multimédia, présente la même caractéristique. Les services du Minitel ne se conçoivent qu’en fonction du terminal et des performances du réseau, et réciproquement terminal a été défini pour satisfaire les exigences des services de consultation.

Cette intégration existe déjà pour les produits multimédia consultables en local : pour les jeux vidéo avec les consoles de jeux, pour l'édition multimédia avec le CD-Rom.

Contrairement à certains réseaux, comme les réseaux câblés, pour les lesquels la forme du contenu est figée (un canal de télévision), et où le contenu lui-même est indépendant du réseau (la programmation), il y aura une forte intégration entre réseaux et services multimédia. Cette intégration est indispensable à toutes les fonctions de navigation, de présentation ergonomique, d'accès intelligent aux informations.

L ‘évolution naturelle du téléphone vers le visiophone

Le réseau téléphonique actuel limité en débit, ne permet pas d'offrir un service de visiophonie de qualité. Même avec deux lignes téléphoniques numériques (visiophone Numéris), les images sont saccadées et de petite taille.

Les autoroutes de l'information permettront une augmentation substantielle des débits pour un coût de fonctionnement comparable. De la même manière qu'il évolue actuellement vers le téléphone mobile, le téléphone pourra. évoluer naturellement vers un visiophone d’une qualité d'image comparable à celle de la télévision, avec un prix de communication du double environ de celui du simple téléphone.

La télévision empruntera à terme les autoroutes

Les mondes de l'audiovisuel et de la télématique sont pour l’instant disjoints et donnent lieu à des usages très différents. La technique numérique permettra un rapprochement plus ou moins rapide, même si l’interaction culturelle risque d'être plus longue à apparaître.

Le poste de télévision restera encore longtemps principalement dédié à des programmes diffusés. Il n'en est pas moins vrai que les autoroutes de l'information, ayant la capacité de véhiculer des programmes numérisés, apporteront souplesse et diversité d'accès. Ainsi il sera possible d'accéder à des services de vidéo à la demande, avec un choix instantané de films dans une médiathèque. Elles deviendront progressivement un vecteur de distribution de la télévision et lui fourniront l'interactivité de la même façon que le disque compact interactif remplacera les cassettes vidéo.

En résumé, les autoroutes de l'information serviront à :


Des enjeux de société

La création des autoroutes de l'information ne justifie pas seulement parce qu'elle implique une amélioration de la qualité des infrastructures. Les autoroutes sont également un enjeu par l’importance des activités et des services nouveaux qu'elles sont susceptibles d'engendrer. Le champ des applications étant immense, les autoroutes contribueront aux principaux enjeux de société.

Le progrès de la connaissance au service des sociétés post-industrielles

Le progrès de la connaissance a toujours été le résultat de l'interrogation, de la mise en présence et de la confrontation de tous les éléments disponibles du savoir.

En supprimant les contraintes physiques qui s'opposent à l'accès aux bases du savoir, les autoroutes de l'information permettent une croissance exponentielle des mécanismes dialectiques générateurs de la connaissance. Elles entraînent en effet une multiplication importante de ce type de relations de fertilisation croisée entre bases de savoir et utilisateurs.

Ces progrès touchent toutes les formes de gisements de connaissance : sciences, culture, technologies, métiers, compétences, performance industrielle.

Les compétences rares constituent un enjeu primordial pour les nations. La spécificité des économies développées, dans la compétition mondiale, est la maîtrise des systèmes très complexes qui mettent en des compétences de plus en plus nombreuses et diversifiées. Ceci est vrai dans bon nombre d'activités industrielles ou tertiaires, comme par exemple l'aéronautique, la construction automobile, la production pétrolière, la finance, l'assurance. Le maintien d'une prééminence des pays occidentaux dans ces domaines impose sans cesse l'utilisation des techniques les plus sophistiquées et des moyens de communication plus efficaces. Les pays qui auront les autoroutes pourront améliorer en permanence leurs connaissances, accroître leurs compétences, conserve leur avance.

L’égalité de tous dans l'accès à la connaissance, à la culture et à l’éducation

Les autoroutes de l'information permettront l'accès de tous à la connaissance. D'immenses gisements d'information ne sont aujourd'hui exploitables que par quelques personnes, leur existence même reste confidentielle. La création de bases de données accessibles par les autoroutes de l'information ouvrira à tous un accès individualisé simple et performant à la connaissance.

Elles seront, donc un formidable vecteur de diffusion de la langue et du la culture au plan national. Au plan international, l'exemple d'Internet, que l'on peut considérer comme un précurseur des autoroutes de l'information est frappant. D'origine anglo-saxonne, il offre des dizaines de pages de référence sur Shakespeare, mais Proust lui est inconnu. Seuls les pays mettant en place rapidement leurs autoroutes et leurs bases de connaissances pourront prétendre voir leur culture maintenir sa place parmi les nouvelles sociétés de l’information.

Enjeu culturel fort, il justifie sur le sol national l’égalité d’accès à l’information et à la connaissance, donc aux autoroutes. Or un tel accès, fondé sur la seule loi du marché ne pourrait que renforcer une société duale où l'exclusion de l'information aboutirait à l'exclusion de l'emploi et à l'exclusion sociale. Il sera donc indispensable, dans un régime concurrentiel, de veiller à ce que le Service universel - actuellement limité au droit de chaque citoyen d'avoir accès au seul téléphone - soit élargi aux services multimédia, qui permettront, dans une acception claire, l'accès de tous à l'information et à la connaissance.

On pressent que les autoroutes de l'information seront un puissant outil mis à la disposition de tous les enseignants. Facteur d'intégration culturelle, elles contribueront à rendre plus efficaces les missions de lutte contre l'exclusion. L'enjeu est suffisamment important pour qu'un approfondissement, avec l'adhésion du corps enseignant, soit nécessaire.

Universalité de ces nouveaux outils donc, tel est l'objectif majeur à satisfaire dans le délai d'une génération. Encore faut-il que le multimédia soit aussi facile à utiliser qu'une télécommande de télévision, qu'un Minitel, ou qu'une console de jeu électronique.

Un enjeu de performance des entreprises

L'activité économique est aujourd'hui constituée d'îlots à forte densité informationnelle, mais échangeant peu entre eux. Les hauts débits utilisés par les réseaux internes d'entreprises en témoignent. Une meilleure efficacité des systèmes d'information, actuellement fortement redondants, incompatibles entre eux et non communicants, va permettre de rompre cet isolement, d'accroître la productivité dans de nombreux secteurs, et ainsi d'améliorer la compétitivité des entreprises et d'accroître leur valeur ajoutée.

Les autoroutes deviendront pour les entreprises le support des communications avec leurs fournisseurs pour alimenter les productions en flux tendus, avec les consommateurs pour la commercialisation des produits, et à l'intérieur même de l'entreprise le moyen d'atteindre, par le travail en groupe, l'objectif de qualité totale. Elles constituent donc, dans les prochaines années, l'un des leviers les plus puissants de la performance de l'économie.

La conception assistée par ordinateur (CAO) constitue un bon exemple d'outil, aujourd'hui confiné aux applications locales, et qui pourra grâce au multimédia s'ouvrir un très vaste champ d'applications.

C'est au début des années 1960 que sont apparues les techniques de CAO, permettant l'optimisation de la conception de produits riches en valeur ajoutée, complexes et technologique ment avancés, Ainsi en ont largement bénéficié les industries du pétrole, du nucléaire, de l’aéronautique, de l’espace, et de la défense, puis celles de l’automobile et du bâtiment.

La définition d'une nouvelle voiture, par exemple, était il y a encore vingt ans un choix entre quelques centaines d'options. C'était le règne des tables à dessin. Elle est aujourd'hui, grâce aux outils modernes de la CAO, le résultat d'un choix entre des dizaines de milliers d'options.

Prisonnière à ses débuts des grands systèmes informatiques, la CAO a pu se développer dans les petites entreprises grâce aux stations de travail, aujourd'hui très puissantes. Les autoroutes de l'information, en permettant à tous ces systèmes de communiquer entre eux, les rendront plus efficaces et démultiplieront leurs possibilités.

Les autoroutes de l'information contribueront également à une restructuration en profondeur des circuits de l'échange. En analysant l'évolution économique entre le XVe et le XIXe siècle, Fernand Braudel a mis en lumière la corrélation entre l'instrumentation financière et monétaire, les technologies de transport, et celles de communication dans l’établissement des circuits de l'échange. Demain, les autoroutes de l’informatio vont fondamentalement transformer les places de marché en les ouvrant sur les réseaux, donnant naissance à des places de marché professionnelles électroniques. Les marchés financiers et monétaires en sont déjà un premier exemple. Cette nouvelle dimension des circuits de l'échange ouvre d'importantes perspectives de développement.

Les réseaux de télécommunications constituent le système nerveux de la société de l'information. Le développement des activités de service, et la compétitivité de tous les secteurs de l'économie nécessitent des systèmes d'information et de télécommunications très performants. La décision de déploiement des autoroutes de l'information met donc en jeu la compétitivité globale de l'économie française.

Une contribution appréciable à l'amélioration de la qualité de la vie

L'avènement d'une nouvelle organisation du travail, mieux répartie sur le territoire

La disponibilité des autoroutes donnera une large capacité d'ubiquité aux différentes activités. Il en résultera progressivement un potentiel considérable de souplesse d'organisation et de flexibilité des productions.

L'activité à distance s'en trouvera fortement promue,. réduisant la barrière entre lieu de travail et domicile, temps de travail et loisirs. Le télétravail sera facilité par l'accès des particuliers à tous les moyens de traitement de l'information, depuis leur domicile ou depuis de nouvelles petites structures de bureau décentralisées. Le télétravail permettra également l'utilisation des compétences actuellement gaspillées du fait de l'isolement et de la dispersion géographique de nombreuses personnes.

Une nouvelle chance pour les zones à faible densité de population

Dans le passé, le débat sur l'aménagement du territoire s’est longtemps focalisé sur la question des infrastructures de transport (routes, chemin de fer, etc…). Il se porte aujourd'hui davantage sur les services.

De ce point de vue, l'effacement des distances grâce aux autoroutes de l'information va réduire l'intérêt de concentrer acteurs et activités dans un même lieu géographique et celui de se rapprocher des grandes agglomérations pour accéder à des services de qualité.

Une fois le réseau de fibres optiques déployé, la plupart des informationnels seront accessibles sur l'ensemble du territoire et au même prix sur des zones de plus en plus vastes, comme c'est déjà le cas pour le Minitel sur la France entière. Ce sera la tendance de demain, offrant une nouvelle chance aux zones à faible densité de population.

Lorsque l’accès aux services publics, aux banques, etc. sera de même qualité dans des villages et les petites villes que dans les grandes agglomérations, un grand pas aura été fait. La télédistraction, l’accès à domicile à de nombreux programmes audiovisuels et le choix de programmes vidéo sur les mêmes catalogues, pourront être identiques sur tous les siets raccordés.

Par ailleurs, le développement de la télémédecine pourra engendrer une qualité de soins et surtout garantir une sûreté de diagnostic sans nécessiter de déplacement dans de grands hôpitaux. Les soins à domicile seront mieux acceptés et mieux utilisés.

D'une façon générale, la garantie d’obtenir partout des services aussi diversifiés et de même qualité rendront leur attrait naturel à de nombreuses zones actuellement en voie de désertification. C’est l’amélioration de la qualité de la vie de beaucoup qui est en jeu par une répartition plus harmonieuse de la population sur le territoire.

La diffusion des informations publiques - La métamorphose des services d'intérêt général

Le déploiement et l'usage des autoroutes de l'information devraient contribuer de façon essentielle à la diffusion des informations publiques, ainsi qu'à toutes les missions de service public, à l’ensemble des prestations fournies par les administrations aux citoyens, notamment dans le domaine de la santé. Ils permettront un renouveau du service public, avec comme objectifs la qualité du service et l’écoute du client citoyen. Pour profiter des possibilités des autoroutes, un effort très important de numérisation des données et d’ouverture des systèmes informatiques administratifs devra être poursuivi,

Ce développement contribuera à une plus grande efficacité, mais sera aussi justifié par les économies que permettront de réaliser les téléservices comme par exemple la télémédecine ou diverses formes de téléadministration ?

Un enjeu absolument critique pour l'emploi

Le secteur des télécommunications est considéré comme l’un des plus créateurs d'emplois. Les prévisions de croissance annuelle le concernant pour les prochaines années sont estimées entre 5 et 7% en France comme dans le monde. Ces prévisions, on va le voir, méritent un examen plus attentif de la situation du secteur. Mais l’effet démultiplicateur qu’auront les autoroutes sur la compétitivité des entreprises et le développement des activités de services, constitue aussi une formidable opportunité de création d'emplois.

En modifiant la façon de transporter les biens et les personnes, les chemins de fer ont transformé la géographie de la France et levé les blocages à l'industrialisation. Il en sera de même pour les autoroutes de l'information qui constituent le support de la société post-industrielle essentiellement construite sur l'échange d'informations.

L'OCDE estime ainsi que l'accroissement de l'emploi dans les économies développées devra mobiliser la capacité d'innovation et la créativité : « les politiques menées devraient viser à accroître la capacité des sociétés et des économies de créer et d'utiliser les nouvelles sont une base pour le développement d'emplois très productifs et bien rémunérés. »

Il convient toutefois d'analyser plus finement ces perspectives.

La fin cycle d'équipement en télécommunications, le commencement d'un autre

Les États-Unis, qui ont repris l'avantage en matière de développement économique sur le Japon, et surtout sur l'Europe, bénéficient, pour investir dans de nouveaux secteurs, de la taille de leur marché, ainsi que de l’extrême richesse et diversité de leurs industries. Les cycles d’équipement, notamment dans le secteur très tiré par les technologies que sont les télécommunications, sont en train de se renouveler spontanément, de s’enchaîner naturellement. Aussi les États-Unis vont-ils passer sans solution de continuité des chaînes de communication à bas débit aux chaînes de communication à haut débit.

On peut craindre que l’Europe ne soit dans une situation différente, où, faute d’y porter attention, l’ensemble du secteur des télécommunications risque d’entrer dans une phase récessive. En effet, mis à part le domaine des téléphones mobiles, le marché des services de télécommunication à bas débit arrive à saturation. Seule l'Allemagne qui a déjà amorcé fortement le virage des autoroutes, pourrait faire exception.

Le secteur entre donc dans une zone dangereuse que le graphique suivant fait apparaître assez clairement,


Cycles d’équipement
Services et infrastructures


fog 52



Que constate-t-on ? Que grosso modo, les cycles du téléphone et du Minitel se terminent. On arrive en fin de période d’équipement. Le cycle des mobiles commence, mais le téléphone mobile va concurrencer le téléphone fixe dans des proportions que l’on ne peut encore évaluer avec précision.

S’agissant des services nouveaux, le cycle d’équipement des ménages en multimédia ne commencera qu’en 1997 ou 1998, et encore à condition de lancer d’urgence les investissements nécessaires. Celui de l’équipement des ménages et des entreprises en visiophone en saurait démarrer avant les premières années de la prochaine décennie.

S’agissant ensuite des infrastructures et des équipements, on, constate que les cycles de la commutation temporelle, et de la fibre optique employée dans les réseaux interurbains, ont pris respectivement le relais de ceux de la commutation électromécanique et des réseaux en câble coaxial et en hertzien. Mais l'un comme l'autre vont arriver à saturation.

On entre donc dans une période intermédiaire, où, à l’exception du téléphone mobile, les nouveaux services ne sont pas encore commercialisables. Encore ne le seront-ils avant la fin de la décennie que si les infrastructures à haut débit qui les sous-tendent sont déployées rapidement.

Telle est bien la question à laquelle les décideurs du secteur doivent porter immédiatement attention afin de trouver une réponse adaptée.

Une telle situation plaide pour qu'en Europe, et en France notamment, des actions rapides soient engagées. C'est bien ce qui semble se dessiner en Allemagne, avec le programme OPAL et les plates-formes multimédia en cours de lancement. Le risque de perte d'emplois dans les télécommunications, autant chez l'opérateur que dans l'industrie, est imminent si des engagements clairs anticipant ces nouveaux marchés ne sont pas déclenchés rapidement.

Les autoroutes sont donc aussi un enjeu particulièrement critique pour l'ensemble du secteur des télécommunications. En France, les télécommunications occupent environ 300 000 personnes. Si des décisions rapides d'engagement d'investir dans le domaine neuf des autoroutes et du multimédia n'étaient pas prises, le risque de suppression d’emplois serait grand. Ainsi Ian Valance, président de BT, prévoit-il la suppression de 50 000 emplois supplémentaires dans son entreprise si elle n’est pas amenée à déployer des autoroutes de l’information en Grande-Bretagne.

La compétitivité de l'industrie des télécommunications serait gravement fragilisée Les marchés à l'exportation des télécommunications devraient en effet se jouer très vite sur la capacité des industries à fournir des réseaux modernes en fibre, donc des autoroutes de l’infromation.

Cette observation est d’autant plus critique que l'on constate une disproportion évidente, voire importante entre les niveaux des investissements de Deutsche Telekom et de France Télécom :


(milliards de francs)
 

Investissements

Chiffre d’affaires

Endettement

Deutsche Telekom

text-align:center'>90

text-align:center'>200

text-align:center'>369

France Télécom

text-align:center'>31

text-align:center'>127

text-align:center'>106

Ratio DT/FT

text-align:center'>3

text-align:center'>1,5

text-align:center'>3,4

De nombreux emplois créés dans les nouveaux services

La mise en valeur des synergies naturelles entre tous les contenus latents et le déploiement de la chaîne numérique à haut débit sont bien, on l'a vu, les traits les plus marquants de la nouvelle aventure qui agite tous les industriels d'Outre-Atlantique.

C'est donc bien à travers le développement de nouveaux services, dans tous les secteurs, que tous les espoirs de création de valeur ajoutée et d'emplois se placent. De nouveaux modes de production et de consommation de services vont naître, se déployer, trouver de nouveaux équilibres.

Le trait dominant, c'est que ce ne sont pas des marchés de substitution, mais des marchés neufs, exactement comme le Minitel le fut en son temps. Des marchés beaucoup plus riches et plus larges du fait de l'incorporation de l'image et du son dans les services jusque-là limités au texte et à des graphismes rudimentaires.

Au niveau de la production, le secteur des services, qui représente les deux tiers des emplois actuels en France, sera le plus concerné. C'est là que les techniques de la communication et du traitement de l'information y sont le plus nécessaires. Toutefois l'industrie, la construction et l'agriculture utiliseront aussi ces nouveaux services.

Les petites et moyennes entreprises et les travailleurs individuels seront parties prenantes au premier chef de ces nouveaux outils. Dans quelques années, grâce aux autoroutes de l'information, les travailleurs individuels pourront disposer à coûts raisonnables de moyens de communication aussi performants que les personnes employées dans de grandes organisations. De nouvelles chances de développement seront ainsi données aux petites structures, qui sont les lieux privilégiés des nouveaux emplois.

Le Minitel, modèle à présent mondialement reconnu pour les services de consultation et de transaction, fait ressortir un bilan prometteur, notamment en terme d'emploi. Ses 7 milliards de francs de chiffre d'affaires annuel sont partagés en deux moitiés égales entre l'opérateur de télécommunications et les opérateurs de services. 15 à 20 000 emplois ont ainsi été créés, dont les deux tiers sont extérieurs à France Télécom, c'est-à-dire chez les industriels et les fournisseurs de services.

S'agissant des services multimédia, qui offriront des contenus infiniment plus riches que ceux du Minitel, la proportion du chiffre d'affaires réalisée dans les services sera plus forte. Pour un franc de chiffre d'affaires chez l'opérateur de télécommunications, on considère qu'environ trois francs seront générés dans le secteur des services. C'est donc pour l'essentiel dans les entreprises de services que les plus grandes espérances peuvent être placées en matière d'emploi.

Le très intéressant rapport sur les téléservices de Thierry Breton [24] corrobore ces prévisions et donne des projections de chiffre d'affaires et d'emplois dans ce secteur. Il avance deux hypothèses, selon que ces marchés sont stimulés (hypothèse haute, que l'on peut assimiler à un déploiement rapide des autoroutes) ou non (hypothèse basse). Il faut préciser que les projections ne s'appliquent qu'à une partie du marché des autoroutes, les téléservices [25].

Chiffre d'affaires dans les téléservices
(milliards de francs)

 
1993

2000

2005

2010

Hypothèse basse
32,7
63,5
86,2
120
Hypothèse haute
32,7
98,8
194,9
400

Emplois

1993

2005

Hypothèse basse
65 000
170 000
Hypothèse haute
65 000
370 000

Beaucoup plus optimiste dans ses prévisions est le rapport du Conseil japonais des télécommunications. Selon ses analyses, c'est un volume total de 2,4 millions d'emplois en 2010 qui correspondra à la pleine utilisation des réseaux à haut débit dans tous les secteurs de l'économie. À cette date, conclut-il, l'ensemble des activités multimédia dépassera dans le produit intérieur japonais la totalité de l'activité automobile.

Une bataille mondiale pour la valeur ajoutée

Toutes ces analyses sur l'évolution de l'emploi font ressortir trois constatations incontournables

Une telle situation place, on l'a vu, le continent nord-américain en position d'avantage. Leurs donneurs d'ordres sont nombreux, diversifiés, puissants, déjà internationaux. De nouveaux acteurs vont émerger, d'autres, comme certaines compagnies aériennes depuis le bouleversement de la déréglementation des transports aériens, risquent de disparaître, ou d'en sortir très affaiblis.

L'Europe, et aussi le Japon, ne sont pas dans la même situation. Le nombre de donneurs d'ordres est très restreint, le principal étant l'opérateur dominant.

Cette différence essentielle oblige l'économie de ces pays à gérer intelligemment cette triple évolution, le passage à des réseaux nouveaux à haut débit, les conditions de la concurrence, et l'appropriation de nouveaux outils supports de l'emploi dans tous les secteurs.

Dans le cas contraire, l'évasion de valeur ajoutée peut être considérable.

Les autoroutes créeront des emplois, mais ceux-ci resteront-ils en Europe ou seront-ils délocalisés vers des pays étrangers ? Le risque existe de voir déplacer des emplois, soit vers des pays à bas salaires, soit vers des pays à haute technologie. En effet, l'Europe n'est pas en situation de rivaliser avec les pays asiatiques en matière de niveau des salaires. Elle ne sera pas davantage à l'avant-garde de toutes les technologies face aux États-Unis ou au Japon.

L'analyse des équipements et des services des nouveaux réseaux de télécommunications montre trois tendances : la grande série, le sur mesure et les tâches répétitives à faible valeur ajoutée.

La grande série concerne d'abord les équipements et les produits qui se rentabilisent au niveau mondial. Produits par des industries à coûts fixes élevés mais à coûts variables faibles (les composants électroniques, les logiciels, les jeux, le cinéma), ils engendrent des phénomènes de « best-sellers » de nature à concentrer au niveau mondial la création de valeur ajoutée et d'emplois. En créant des standards de fait, des pays à haute technologie monopolisent ainsi certains marchés.

Le sur mesure concerne essentiellement les services non répétitifs pour lesquels le coût de la main-d'oeuvre est important. Il s'agit pour l'essentiel de services qui nécessitent une grande compétence en marketing et la proximité du consommateur. De plus, dans ce domaine existe une protection culturelle et linguistique, ce qui signifie que les transferts d'emplois resteront dans l'espace culturel français avec un faible

Par contre les tâches répétitives à faible valeur ajoutée qui ne nécessitent pas de savoir-faire particulier peuvent être délocalisées vers des pays à bas salaires.

La délocalisation vers les pays de haute technologie semble plus dangereuse que celle vers les pays à bas salaires car elle touche directement l'un des atouts français et européens dans la compétition mondiale. Cependant, comme le montre le rapport de Thierry Breton, le bilan en terme d'emploi des délocalisations vers l'étranger et vers la France est à peu près équilibré. Il est bien sûr plus favorable dans l'hypothèse où la France développe rapidement des compétences pour l'accueil de téléservices.

La France a donc de bonnes chances de profiter très largement de cette évolution. 300 000 personnes, on l'a vu, sont employées, en France, dans le secteur des télécommunications. Avec le développement de nouveaux marchés (visiophone, nouveaux services à valeur ajoutée), il est raisonnable de tabler sur un doublement de l'activité directement concernée par les télécommunications et l'ensemble des services rattachés, soit 600 000 personnes dont la majorité dans le secteur des services, ceci d'ici 2005 si les autoroutes sont rapidement déployées. L'enjeu est considérable.

Pour valoriser l'acquis du Minitel, pour que la délocalisation d'emplois se fasse en faveur de la France, et surtout pour développer la création de valeur ajoutée française, donc d'emplois, il faut mobiliser les acteurs pour un déploiement rapide des autoroutes et la création de nouveaux services.

Jamais il n'a été aussi nécessaire d'agir vite pour garder le contrôle d'une situation contrastée. La rapidité d'anticipation des différents donneurs d'ordres, soutenus par les décideurs politiques, constitue la clé pour le maintien et le développement de l'emploi dans le secteur des télécommunications et pour la création de nouveaux emplois dans l'ensemble de l'économie grâce à l'utilisation des possibilités offertes par la chaîne de la numérisation totale.