Des ruptures technologiques très récentes permettent la numérisation
et la transmission des informations, en libérant le son et l'image de
leurs entraves techniques. Elles mettent fin à une situation de pénurie
de communication et d'accès à l'information et répondent
ainsi à des enjeux majeurs de société.
Cette mutation s'effectue dans un climat d'accélération de la concurrence à l'échelle mondiale. D'ici quelques années, les industriels, les opérateurs et les fournisseurs de services ne pourront plus compter sur la moindre protection pour défendre leur position. Ils devront uniquement s'appuyer sur leur capacité à définir les stratégies efficaces, leurs aptitudes à anticiper, et à organiser la conquête de marchés mondiaux, et leur habileté à nouer les alliances appropriées.
Dans cette guerre, la France est en retard non seulement par rapport aux États-Unis, dont le dynamisme conduit à la domination du marché mondial, mais aussi par rapport à son principal partenaire l'Allemagne. Ce pays aura, en 1996, 1,2 million d'accès résidentiels et professionnels aux autoroutes de l'information. De plus, en France, la modernisation des réseaux classiques se termine, conduisant à la fin d'un cycle d'équipement en matière de télécommunications avec des risques importants pour l'emploi. Seule l'ouverture rapide d'une nouvelle ère d'équipements permettra non seulement de surmonter ces difficultés, mais aussi de multiplier les emplois de demain.
La France a pourtant de nombreux atouts. Elle dispose d'entreprises de services motivées qui sont prêtes à développer une gamme d'activités sans commune mesure avec celles déjà offertes à travers le Minitel, si elles disposent des supports techniques appropriés.
Elle jouit d'une industrie des télécommunications puissante figurant parmi les premières au monde. Si elle n'occupe qu'un rang modeste dans le domaine de la fabrication des matériels informatiques, elle dispose en revanche d'entreprises remarquables dans le domaine des logiciels, toutes aptes, au prix d'une certaine évolution, à prendre une part significative des nouveaux marchés de l'information et de la communication.
Elle a la possibilité de s'appuyer sur le quatrième opérateur mondial de télécommunications dont le savoir-faire est largement reconnu à travers le monde et dont la capacité à relever les défis technologiques et commerciaux les plus difficiles a été démontrée dans le passé.
Elle peut aussi grâce à une rénovation des systèmes d'information des administrations et à l'organisation de l'accès de tous à l'information publique, créer une dynamique d'entraînement pour l'usage des autoroutes par toutes les activités de l'économie.
Elle bénéficie d'un environnement juridique favorable qui peut, sans modification majeure, s'appliquer aux activités du multimédia.
Enfin, elle n'aura pas à faire un effort financier démesuré pour assurer le déploiement des autoroutes de l'information. L'avance prise dans l'équipement des grandes artères ,iu réseau lui permettra de concentrer ses efforts sur les autres parties du réseau des autoroutes.
Les autoroutes de l'information vont mettre en jeu des acteurs nombreux et variés. Toutefois ceux-ci ne se mobiliseront et ne seront efficaces que si les lignes de force sont dégagées et les règles du jeu suffisamment claires.
Dans cette perspective il conviendrait de se fixer un double objectif :
Ce double objectif est une réponse à l'enjeu de compétitivité pour tous les acteurs économiques du pays, à celui du développement équilibré de notre société et à celui de l'égalité dans l'accès à la connaissance et à la culture.
Il n'est pas possible en effet de laisser se créer une situation de société à deux vitesses : les entreprises, les villes, les citoyens les plus riches auraient accès à la connaissance, à l'éducation, aux distractions, alors que les moins riches et les zones géographiques de faible densité seraient exclus de ces nouveaux modes de communication.
Un déploiement vers tous les citoyens, en élargissant le Service universel du téléphone, est au contraire un facteur déterminant d'intégration sociale et culturelle, et d'aménagement du territoire.
La réalisation de ce double objectif appelle la définition d'actions de base, d'un environnement adapté et de moyens d'action complémentaires. L'absence actuelle de consensus, au sein de l'Union européenne, sur la définition du Service universel, ne doit surtout pas freiner sa mise en oeuvre en France.
Pour que les nouveaux services du multimédia puissent trouver un marché à la taille des enjeux qu'ils représentent, il est nécessaire d'en créer les conditions. Pour cela quatre actions de base doivent être conduites.
Ce déploiement des réseaux en fibre optique constitue la clé de voûte du dispositif pour deux raisons
- Les opérateurs français ne disposent pas encore à ce jour du savoir-faire complet en matière d'ingénierie et d'exploitation des réseaux nouveaux de raccordement en fibre. De plus, il faut être apte à organiser, maîtriser les opérations de déploiement à une échelle suffisante. C'est un nouveau métier, différent des métiers du cuivre, qu'il est indispensable de parfaitement maîtriser pour affronter la concurrence future. C'est bien ce qu'ont compris les opérateurs actuellement en pointe, Pacific Bell, Bell Atlantic, Nynex, NTT et Deutsche Telekom.
Cette compétence dans les domaines de l'ingénierie et de l'exploitation des réseaux est un point de passage obligé et incontournable. Sans l'acquisition de ces métiers, toute tentative de lancement de nouveaux services à haut débit sera vouée à l'échec.
- Les industries fournissant ces réseaux ont absolument besoin de bénéficier d'effets de série suffisants en ampleur et en durée. Une politique limitée à des sites pilotes ou à de petites expérimentations de quelques centaines de lignes, ne peut conduire qu'à des mécomptes. L'expérience du déploiement en France de la commutation temporelle à la fin des années 1970 en témoigne. Les constructeurs de centraux n'ont pu maîtriser tous les problèmes techniques liés à ce type d'infrastructure que lorsque les quantités qui leur étaient commandées ont été suffisantes, c'est-à-dire de l'ordre de plusieurs millions de lignes. Jusque-là, ils étaient incapables de fabriquer des matériels fiables à des prix compétitifs. Ce fut aussi le cas aux États-Unis et au Canada, où, comme en France, la commutation temporelle fut lancée rapidement et en grandes séries. Cet engagement fut décisif et donna aux industriels de la commutation électronique une avance importante sur les marchés internationaux.
Un premier déploiement de la fibre doit donc être entrepris rapidement. Il devrait représenter un volume approximatif de 4 à 5 millions de lignes dans un délai raisonnable mais aussi court que possible. C'est à ce prix que les investissements industriels pourront être rentabilisés. On ne transforme, ni ne construit des usines pour des séries limitées dans le temps.
Dans cet effort, France Télécom devrait être appelé à jouer un rôle essentiel.
En effet dans tous les grands pays, les opérateurs de télécommunications sont les premiers atouts et les principales forces de mobilisation pour réussir le déploiement des autoroutes : industriels, développeurs de logiciels, fournisseurs de services, tous attendent de savoir quels types de réseau seront disponibles et à quel moment.
Nombreux sont aussi les nouveaux acteurs qui peuvent vouloir jouer un rôle plus étendu dans le secteur des télécommunications. L'évolution en cours de la réglementation le leur permettra, mais ne devra en aucun cas exclure France Télécom ou les autres entreprises déjà présentes sur le marché, du droit de concourir dans ces nouveaux domaines d'activité.
Toutefois, un constat réaliste doit être fait sur le rythme possible de cette évolution. Dix ans de concurrence active au RoyaumeUni ont conservé 90 % de parts de marché à BT. Il en va de même pour les sept RBOC's américaines et pour NTT au Japon.
Aussi, s'imaginer que le déploiement des autoroutes de l'information en France peut se faire sans un mouvement stratégique majeur de France Télécom, risque d'être une grave erreur d'appréciation.
France Télécom dispose d'atouts très importants : une maîtrise des technologies, un savoir-faire opérationnel de gestion des réseaux et la compétence de ses personnels, le plus faible coût d'entrée dans le marché, une capacité de financement significative, une clientèle de 25 millions d'abonnés.
Pour le développement des marchés liés aux autoroutes, comme pour l'opérateur lui-même, il est indispensable que ces capacités soient valorisées.
France Télécom a déjà pris plusieurs initiatives dans ce sens le raccordement de 1 500 immeubles d'affaires en fibre optique d'ici à 1997 ; le lancement en mai 1994 d'une consultation relative à un premier déploiement de fibre optique pour le raccordement d'abonnés résidentiels et professionnels ; la mise en oeuvre de partenariats non exclusifs pour favoriser les créations de contenus et de services à haut débit.
Ces efforts doivent être poursuivis et approfondis dans le cadre d'une discussion entre l'État et l'opérateur.
Le cadre naturel d'une telle discussion devrait être la préparation à très court terme du prochain contrat de plan de France Télécom.
Le contrat de plan 1991-1994 avait en particulier donné comme objectifs à l'opérateur de poursuivre son effort de recherche et de développement dans les domaines de l'image, des techniques temporelles asynchrones (ATM), de la fibre optique, des réseaux à très haut débit, et de moderniser son réseau par l'introduction de la fibre optique (ce qui a été réalisé massivement dans le réseau interurbain).
Le nouveau contrat de plan 1995-1998 devrait permettre à France Télécom d'amplifier et d'enrichir cette action en précisant les objectifs et en fixant les moyens nécessaires.
Une telle anticipation donnerait à l'entreprise France Télécom la possibilité de conforter sa position nationale comme internationale dans un contexte de concurrence, en mobilisant aujourd'hui tous ses atouts pour offrir demain la meilleure offre commerciale, fondée sur les infrastructures les plus performantes. Elle ne pourrait que conforter la confiance des personnels de l'opérateur dans un avenir mobilisant pleinement leurs compétences et leur savoir-faire.
Il convient de lancer très rapidement de larges plates-formes d'expérimentation, inspirées de celle de Vélizy lors du lancement du Minitel, ou de celles de la Bretagne pour le déploiement de l'annuaire électronique.
La différence avec le modèle de Vélizy ou de la Bretagne est toutefois de taille. Dans le cas de ces plates-formes, le réseau existait en majeure partie. C'étaient le réseau téléphonique et le réseau Transpac de commutation de paquets, réseaux qu'il a fallu compléter par des points d'accès vidéotex (PAVI), pour assurer les fonctions essentielles de choix et de facturation des services (service kiosque). Les offreurs de services eurent donc accès très rapidement à un large marché potentiel et investirent dans la création de nouveaux services.
En d'autres termes, ces plates-formes ne peuvent réellement déboucher que si des réseaux sont en place, c'est-à-dire si le déploiement de la fibre optique a été lancé simultanément pour offrir des débouchés aux nouveaux services.
La mise en place des plates-formes sur des réseaux en fibre optique est un autre point clé.
Dans une première phase, et compte tenu du retard pris en France dans les déploiements de réseaux en fibre pour le raccordement des abonnés, actuellement limité aux seules entreprises, les plates-formes, ne pouvant disposer de réseaux réels, devront fonctionner avec des réseaux fictifs ou simulés. Elles permettront d'intégrer des contenus de types très divers, de développer les logiciels et de valider les technologies.
Dans une deuxième phase, elles doivent être " portées " sur des réseaux réels en fibre, et ouvertes à des utilisateurs sur une large échelle. Elles serviront alors à expérimenter commercialement les services et à tester leurs marchés. Ces opérations exigent une stratégie technique particulièrement intégrée.
Il est illusoire de penser que les plates-formes puissent s'appuyer sur les réseaux existants dans leur état actuel (téléphone, Numéris, réseaux câblés). Il faut impérativement les remplacer ou les mettre à niveau, grâce à des déploiements significatifs de fibre optique, comme cela a déjà été réalisé en Allemagne.
Les contenus susceptibles d'être intégrés dans les plates-formes de phase 1 et 2 sont évidemment nombreux selon les métiers : la presse et son information écrite, les maisons d'édition et leurs produits déjà commercialisés sur des supports CD-Rom, les chaînes de télévision généralistes ou thématiques, les produits du commerce et de la distribution, tous les contenus de services (banque, assurance, entreprises de transport, information publique) et bien sûr, et ce ne sont les moindres, tous les produits à dominante culturelle, (musées, bibliothèques) ou touristique, (sites, monuments etc.).
Il est indispensable d'associer dans une même plate-forme un bouquet de produits de nature et de métiers différents. Le savoir-faire n'en sera que plus riche et plus élaboré.
Afin de disposer d'une variété de réalisations techniques, il convient également d'envisager le lancement de plusieurs plates-formes, dans un cadre ouvert, en veillant à respecter les conditions essentielles d'unicité de standard et de conception générale. La démarche suivie en Allemagne semble à cet égard constituer une bonne référence. Certaines plates-formes pourraient être déployées dans le cadre de partenariats franco-allemands.
Les logiciels sont tout aussi indispensables que les infrastructures en fibre optique pour le succès des autoroutes de l'information. Ils sont partout : au niveau de l'information pour la numériser et la stocker ; dans le réseau, comme médiateur entre l'utilisateur et les différentes bases de données, pour gérer toutes les demandes et transmettre toutes les données ; dans les terminaux et les serveurs pour rendre intelligents et simples tous les services.
La captation de la valeur ajoutée passe d'abord par le contrôle des logiciels de signalisation, d'exploitation, de navigation et de facturation.
L'un des principaux enjeux techniques, auquel se sont déjà attaqués les grands constructeurs d'informatique et de télécommunications américains, est le contrôle des logiciels d'un bout à l'autre de la chaîne de l'information jusqu'à l'utilisateur.
La créativité des SSII françaises doit être stimulée et soutenue dans ce domaine dans le cadre des plates-formes d'expérimentation.
Les fournisseurs potentiels de services nouveaux - fournisseurs de services Minitel, éditeurs de programmes multimédia ou d'audiovisuel - sont nombreux et de taille très variable. Pour que tous puissent être tentés de développer leurs services et de valoriser leur savoir-faire, les plates-formes d'expérimentation devront leur procurer les outils et matériels nécessaires, assurant ainsi une unicité de standard. Une politique d'incitation à la créativité dans le domaine des logiciels de contenu doit permettre de mobiliser largement tous ces acteurs, et de les orienter vers les nouvelles applications multimédia.
L'Europe doit pousser son avantage dans les télécommunications jusqu'au niveau du terminal de l'utilisateur, c'est-à-dire sur le terrain de l'informatique. Le vecteur de cette percée est l'ATM, technologie inventée au CNET et véritable coeur logiciel des réseaux à haut débit. Cette technique s'impose actuellement dans le monde entier pour créer des réseaux complètement ouverts capables de mettre en relation tout utilisateur avec n'importe quel service multimédia, où qu'il se trouve.
Au-delà des infrastructures publiques, l'emploi de l'ATM commence à apparaître dans les réseaux informatiques privés et locaux. La convergence des réseaux informatiques d'entreprise et des réseaux publics de télécommunications, obtenue grâce à l'ATM, est un atout pour une distribution commerciale large des services.
Cette stratégie technique est essentielle pour capter la valeur ajoutée des serveurs et permettre aux utilisateurs de sélectionner le service de leur choix.
Il paraît donc essentiel d'accélérer le déploiement de l'ATM dans les réseaux.
Des résultats très positifs ont déjà été obtenus. Un service ATM sera en effet ouvert par France Télécom à la fin de l'année 1994 pour interconnecter les réseaux locaux d'entreprise.
Mais la démarche de généralisation de l'ATM est de même nature que celle qui a permis, en même temps que la construction du réseau Transpac, une généralisation rapide de la commutation temporelle en France à la fin des années 1970. Il convient donc de donner sans plus attendre le coup d'envoi d'une politique de remplacement des centres de transit temporels d'aujourd'hui, par des centraux ATM, capables d'assurer la commutation des signaux numériques à haut débit.
Une telle démarche doit évidemment être menée en parallèle avec le déploiement des réseaux en fibre optique et celui des plates-formes.
L'engagement de France Télécom dans le déploiement des autoroutes de l'information est, on l'a vu, l'une des conditions essentielles pour réaliser les objectifs généraux correspondant aux ambitions du pays. Le maintien du monopole de France Télécom sur les infrastructures ne saurait en aucun cas être une condition à cet engagement.
Aussi, les conditions de l'évolution en cours de la réglementation des télécommunications, sur les services comme sur les infrastructures, prend-elle une importance particulière.
Susciter les investissements conduisant au déploiement massif et rapide des autoroutes de l'information nécessite une vision stratégique claire de l'évolution de l'organisation du marché et de ses conséquences pour les différents acteurs.
La part de marché occupée par les concurrents des opérateurs
principaux est faible aux États-Unis, au Japon et même au Royaume-Uni
(moins de 10 % du marché) et quasi inexistante en Allemagne et en France.
Aux États-Unis, l'évolution du système de réglementation
semble difficile à prévoir, après avoir donné les
signes d'une évolution vers une forte compétition entre les opérateurs
de télécommunications et les câblo-opérateurs. Au
Japon, l'équilibre n'est pas encore atteint. Les sociétés
de commerce ont exprimé fortement leur désir de s'implanter sur
ces marchés. Dans une culture industrielle dure mais consensuelle, on
peut penser qu'un équilibre sera trouvé rapidement, ménageant
les intérêts des uns et des autres, et conforme à des arrangements
bilatéraux négociés
avec les États-Unis.
La définition d'une nouvelle réglementation pour la France comme pour l'Europe va nécessiter une visibilité accrue sur l'évolution des différentes situations à l'étranger. Toutes celles-ci doivent être évaluées, et il faut se garder de tout dogmatisme.
Le cadre de réglementation communautaire définissant les règles de concurrence sur les infrastructures fait l'objet de la préparation d'un livre vert, à paraître prochainement. Dans un cadre encore mouvant, plusieurs modèles sont envisageables.
Celui qui a été appliqué jusqu'à présent au Royaume-Uni a consisté à organiser d'abord la concurrence sur les infrastructures interurbaines et dans les zones d'affaires (création de Mercury en 1984, concurrent de BT), puis ultérieurement la concurrence pour le raccordement des abonnés en donnant aux compagnies de câble l'autorisation de fournir le service téléphonique sur leurs réseaux.
Le modèle anglais paraît séduisant. On peut craindre toutefois qu'il soit difficile à transposer en France sans un examen attentif. Son organisation confère à l'OFTEL[48] des pouvoirs considérables. L' OFTEL définit les zones de concurrence, les possibilités d'initiatives, les droits, les interdictions. Il est contraint d'aller dans un relatif détail en ce qui concerne les règles de fonctionnement du marché. L'office de régulation est souvent amené à procéder par retouches successives et inéluctablement contradictoires, à la recherche d'un équilibre permettant aux acteurs de trouver leur souffle. Il faut souvent déplacer le "curseur", arbitrer entre le trop et le pas assez. Il faut brider BT pour permettre aux compétiteurs de parvenir à la rentabilité [49]. L'inconvénient d'un tel système est sa complexité. C'est pécher contre le marché que de vouloir l'organiser dans le moindre détail. Les marchés doivent s'organiser naturellement en faisant jouer les préférences des consommateurs, et non se décréter.
La transposition du modèle anglais à la France n'irait donc pas sans grande difficulté. Simple et claire aujourd'hui, il faut en rendre hommage à ses inspirateurs, la réglementation "à la française" pourrait très vite devenir comme certains monuments administratifs, d'une extrême opacité.
L'Allemagne est dans une situation différente. Elle a pris son temps, mais aujourd'hui il lui est nécessaire de clarifier rapidement les problèmes d'organisation du marché avant la privatisation de Deutsche Telekom.
À cet égard, les déclarations récentes de M. Wolfgang Bötsch, ministre allemand des Postes et Télécommunications sont intéressantes. "En cas de désaccord au niveau de Bruxelles, dit-il, nous devons nous demander s'il ne serait pas opportun d'abolir le monopole sur les réseaux du seul marché allemand".
Deutsche Telekom, au seuil de sa privatisation, redoute une sortie du monopole effectuée dans la précipitation et sans stratégie. Entre autres, une question fondamentale se pose : combien de concurrents à cet opérateur, un seul, deux, trois ou beaucoup plus ? Il est vrai que la valeur d'introduction sur le marché de Deutsche Telekom est fortement dépendante des conditions dans lesquelles la concurrence va être instaurée dans les prochaines années.
Par ailleurs se posent d'autres problèmes, qu'il est nécessaire de clarifier. Les futures dispositions d'organisation de la concurrence sur les infrastructures doivent être obligatoirement articulées avec les dispositions, déjà prises au plan communautaire, d'organisation de la concurrence sur les services et sur l'accès de tiers aux réseaux des opérateurs (principe et conditions d'application de l'ONP[50])
En effet si la concurrence devient effective sur les infrastructures entre deux, voire plusieurs opérateurs, les conditions d'obligation d'accès pour des tiers doivent être profondément revues et appréciées dans un nouveau contexte où le tiers disposerait, justement, du choix de son fournisseur. La complexité de la réglementation ainsi obtenue est de nature à entraîner des multitudes de plaintes sur la disponibilité et la qualité des lignes fournies par les opérateurs à des compétiteurs privés sur les services.
Quelles que soient ces difficultés, la France est confrontée à des problèmes de même nature que son voisin allemand. À l'aube d'un nécessaire et urgent engagement dans le déploiement des réseaux à haut débit, il est indispensable d'accélérer l'examen des conditions d'ouverture des infrastructures à la concurrence, et d'adaptation de l'ONP, en recherchant, par une étroite coopération avec notre grand voisin, une profonde unité de vue.
La réglementation ne doit surtout pas empêcher le lancement des réseaux à haut débit, elle doit favoriser leur déploiement massif et rapide.
L'investissement dans les infrastructures, c'est-à-dire la construction des autoroutes de l'information, est indissociable du développement des services multimédia qui devra s'opérer dans un environnement marqué par la déréglementation européenne en cours.
La consultation réalisée par la direction générale des Postes et Télécommunications du ministère de l'Industrie des Postes et Télécommunications et du Commerce extérieur et achevée en mars 1994 a permis de collecter des informations utiles sur les conditions d'évolution de la réglementation des télécommunications en France et au niveau communautaire, et en particulier sur le Service universel, les conditions d'application du principe de l'ONP, et celle de l'ouverture éventuelle à la concurrence des infrastructures.
Sans devoir remettre en cause les principes généraux de l'évolution en cours de la déréglementation des télécommunications, les autoroutes de l'information constituent un élément essentiel à prendre en compte au plan de l'application.
Ce sont des investissements lourds (environ 5 000 francs par abonné en moyenne sur une longue période, si des déploiements immédiats et importants sont lancés pour faire baisser le prix des équipements) assortis d'un risque relatif au trafic que généreront les marchés nouveaux.
Aussi l'option retenue dès le court terme pour l'organisation générale du marché est essentielle.
La difficulté pour l'autorité de réglementation est somme toute facile à exprimer. Il faut organiser à la fois la chose et son contraire inspirer l'opérateur (qui dispose des plus gros atouts) à s'engager résolument dans l'avenir en prenant des risques calculés ; développer une concurrence intelligente qui stimule le premier acteur sans le paralyser. Pari difficile, s'il en est !
Le Service universel donne, dans son acception actuelle, le droit au téléphone pour tous. Il devra être étendu aux services multimédia à haut débit accessibles à tous à la fin du déploiement des autoroutes de l'information.
La résolution du Conseil européen du 22 Juillet 1993 a posé les principes de son financement et a ouvert la voie à son élargissement.
Mais le contenu et les obligations liées au Service universel élargi ne peuvent recevoir une définition réglementaire communautaire ou nationale a priori. Trois observations méritent d'être faites à ce sujet :
En résumé, la définition d'une organisation du marché devient urgente pour préciser les règles de la concurrence sur les infrastructures, la date d'ouverture de cette concurrence, le nombre de compétiteurs, et parallèlement l'évolution des conditions d'application de l'ONP. L'avènement imminent des réseaux à large bande ne fait que renforcer l'urgence de telles dispositions. Une approche commune entre l'Allemagne et la France sur ces questions est particulièrement nécessaire, compte tenu de la similitude des situations.
Les actions à entreprendre nécessitent de nombreux moyens qu'il convient de mobiliser et d'orienter vers le développement des services multimédia.
C'est une action conjointe du secteur privé et de l'État qui permettra un développement efficace des logiciels et des services. La Puissance publique devra jouer un rôle d'entraînement, en particulier au profit des missions de Service public. Mais ce sont les entreprises, des PMI aux grands groupes, qui devront concrétiser leur savoir-faire et rapidement occuper le terrain grâce à leur réactivité et leur créativité.
Pour les y aider, la capacité d'entraînement de la Puissance publique devra être pleinement mobilisée. Elle impliquera une redéfinition des priorités budgétaires dans tous les ministères concernés. Une politique d'appropriation des potentialités des autoroutes de l'information au profit des missions de Service public doit être conduite pour :
Une démarche cohérente de développement des services et de mise à disposition des autoroutes passe par l'occupation progressive des marchés de nouveaux services sans attendre le déploiement complet des autoroutes, en développant une génération de services pré-multimédia utilisant les infrastructures existantes, comme le réseau téléphonique, Numéris, le Minitel rapide ou les réseaux câblés. Il faut donc dès aujourd'hui promouvoir des services destinés aux micro-ordinateurs à des débits plus élevés que ceux du Minitel, sur le réseau téléphonique et sur Numéris.
Parmi les réseaux existants, les réseaux câblés pourront jouer un rôle particulier. Malgré leur structure majoritairement arborescente et une circulation de l'information actuellement dans un seul sens, les réseaux câblés permettent de transporter de hauts débits d'information. En les équipant d'une voie de retour ou en utilisant à défaut la ligne téléphonique pour cette fonction, ils permettront le test de services interactifs recourant largement à l'image et de voir si de nouveaux investissements y sont justifiés.
La taille du marché français sera insuffisante pour amortir le développement de la plupart des équipements et des logiciels. Le marché européen devra être la cible. La normalisation sera essentielle pour développer des produits communs.
Le succès du système de téléphonie mobile GSM (Global System for Mobiles) en fait un modèle. Les spécifications du GSM ont été dans un premier temps arrêtées par les industriels et les opérateurs dans le cadre d'un protocole d'accord avant d'être avalisées par la normalisation européenne. En dehors de l'Europe, la norme GSM est en passe de s'imposer dans de nombreux pays.
Les actions de normalisation nécessaires aux exigences d'interfonctionnement doivent être conduites au minimum au niveau européen. La normalisation ne doit néanmoins pas être un facteur de blocage de l'initiative des entreprises lorsqu'elle n'est pas indispensable, en particulier sur les marchés de niche pour lesquels la réactivité et la capacité d'innovation des entreprises sont primordiales.
Les entreprises sont seules responsables face aux marchés. Elles doivent être libres des orientations et de la mise en oeuvre des projets de développement auxquels elles participent. Elles doivent être aptes à saisir toutes les opportunités, à prendre les initiatives nécessaires pour les exploiter rapidement selon leurs propres orientations.
Aussi revient-il aux entreprises intéressées de proposer les normes et de créer des marchés au niveau européen afin de pouvoir amortir les coûts de développement des produits sur de larges séries. Une telle démarche conduira à l'interconnexion des réseaux et à l'interopérabilité des services à l'échelle européenne.
Ces associations et ces coopérations devront se faire dans un intérêt mutuel des acteurs selon le modèle Airbus ou Arianespace. Des initiatives de niveau communautaire pourront jouer un rôle de catalyseur, à condition toutefois qu'elles n'éloignent pas les entreprises de leurs objectifs de marchés et qu'elles ne diffèrent pas leurs réalisations.
Celle-ci passe par une mobilisation durable de tous les acteurs et une prise de conscience générale des promesses de la révolution des autoroutes de l'information.
La diversité des acteurs concernés et la méconnaissance des champs à conquérir rendent indispensables une coordination et un suivi, qui doivent s'inscrire dans la durée. Sans préjuger de sa forme, qui devra rester légère, cette action placée sous l'autorité du Premier ministre devrait associer les différents ministères et les grandes catégories d'acteurs concernés (consommateurs, utilisateurs, offreurs de services, producteurs, industriels, opérateurs de télécommunications), faciliter la cohérence et garantir la continuité des principales initiatives.
Cette action devrait s'exercer dans les domaines suivants :
Dans une société d'après crise et à la recherche d'un nouveau souffle, l'apparition des autoroutes de l'information présente une grande chance. Elle doit cependant éviter le risque de devenir une affaire de spécialistes et de s'exposer par incompréhension à des phénomènes de rejet. Il faut éviter de générer une société à deux vitesses qui compromettrait les retombées bénéfiques de cette révolution.
Par ailleurs, si les Pouvoirs publics ne font pas un vaste effort pour sensibiliser les acteurs à l'importance de ce défi, il est probable que la mobilisation attendue et nécessaire n'aura pas lieu, que la société française laissera passer la chance que représentent les autoroutes de l'information pour son progrès économique et social et qu'elle sera distancée dans la compétition internationale.
C'est la raison pour laquelle il serait utile de mettre en chantier une vaste campagne d'information sur les promesses offertes par les autoroutes de l'information. Dans cette perspective pourraient être multipliés débats et rencontres avec l'ensemble des secteurs d'opinion intéressés.
Ainsi pourra se développer la prise de conscience de l'apparition d'une nouvelle société. Ainsi pourront naître et se rassembler les initiatives et les énergies nécessaires pour relever le grand défi de la société de l'information.