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Préface
L'effondrement de l'Empire
soviétique, daté symboliquement de la chute du mur de Berlin
le 9 novembre 1989, a pu paraître ouvrir pour notre monde jusque-là
figé dans l'équilibre de la terreur l'ère des certitudes.
Certitudes politiques
d'abord. La fin du danger à l'Est pouvait être confondue avec
la fin de tous les dangers - n'a-t-on pas parlé de la «
fin de l'Histoire » ? -, avec l'aube d'une ère de paix mondiale
dont les grandes puissances non communistes, États-Unis, Europe,
Japon, pouvaient immédiatement tirer, sur le plan de leur sécurité,
les « dividendes ». Et le triomphe de la démocratie
libérale à l'occidentale fournissait à la planète
entière le modèle capable d'apporter à tout Etat qui
voudrait bien s'en inspirer la solution de ses problèmes politiques
ou sociaux, quelle qu'en fût la nature ou la gravité.
Certitudes économiques
ensuite. Il était facile de confondre l'échec patent, tant
de fois annoncé et si évidemment inévitable, de l'économie
socialiste avec l'affirmation de l'irrésistible succès d'un
capitalisme libéral qui, pourtant, connaissait autant de définitions
que de régimes économiques dans les pays démocratiques
et n'avait pas démontré sa capacité à résoudre
toutes nos difficultés, dont au premier rang - nous le voyons aujourd'hui
- celle du chômage.
Ce triomphe du libéralisme
trouvait son couronnement le 15 décembre 1993 dans l'accord de portée
mondiale qui mettait un terme à l'« Uruguay Round »
du GATT, sous le signe du « free trade », de la libre circulation
des marchandises et de la libre concurrence. De ces deux notions, l'Europe
nouvelle, celle de Bruxelles, avait choisi de longue date pour elle-même
une mise en oeuvre exemplaire. Le traité de Maastricht pouvait bien
parler de politiques communes au niveau européen, qu'il s'agît
de politique industrielle ou de politique étrangère et de
défense : les partenaires européens étaient loin de
pouvoir donner à ces définitions un contenu concret qui les
satisfît tous. Et il y avait quelque justification à considérer
que l'Europe se laissait en fait guider par une définition par trop
idéale des libertés économiques, de nature à
satisfaire davantage nos partenaires que nous-mêmes.
Ce faisceau de certitudes,
si tant est qu'il ait été autre chose qu'un argument publicitaire,
ne devait pas attendre très longtemps avant d'être ébranlé
par quelques dures réalités.
Sur le plan politique,
sans même parler de Tian An Men, les suites peu engageantes de la
guerre du Golfe, la malheureuse affaire somalienne, le drame yougoslave,
montraient bien que tout n'était pas si simple, et que nous étions
encore loin d'un ordre planétaire policé fondé sur
notre idée des droits de l'homme. Et les résultats d'un certain
nombre d'élections à l'Est, sans même parler de l'apparition
en force d'un Jirinovski, montraient bien que tout danger politique n'était
pas écarté de ce côté-là.Mais surtout,
à l'équilibre de la terreur succédaient de nouvelles
menaces pesant sur l'intégrité même de nos nations
: prolifération nucléaire, intégrismes religieux,
montée de la drogue et des mafias, voire même grandes migrations
susceptibles, appuyées par quelques-unes des menaces précédentes,
de bouleverser nos organisations et nos genres de vie.
Contre toutes ces menaces,
il faudra bien se protéger, et les « dividendes de la paix
» ne resteront pas intacts... L'éradiction des maladies infectieuses
qui faisaient les malheurs de nos familles jusqu'au milieu de ce siècle
n'a pas pour autant rendu la médecine inutile, et le sida pourrait
bien avoir avantageusement remplacé la peste.
En même temps
que ce retour aux réalités politiques, un retour aux réalités
économiques n'est pas inutile. Notre Europe, élève
modèle en matière de circulation des biens et des personnes,
peut découvrir que les États-Unis se sont faits en deux siècles,
consolidés par la fin de la guerre de Sécession depuis près
de cent trente ans, et que leur organisation intérieure sait traiter
les principales difficultés comme les principaux dangers inhérents
à cette libre circulation. L'article 301 du Code du Commerce, les
règles de préférence de pavillon, le Buy American
Act et maintes dispositions semblables de préférence impériale,
les restrictions mises de tout temps à l'entrée des personnes
et des capitaux, au moins vis-à-vis de certaines activités
considérées comme stratégiques, ne sont pas une découverte
pour nous. La fermeture étanche assurée par le Japon dans
la plupart des domaines par sa culture ou ses structures, nous en avons
fait l'expérience. Enfin, paradoxalement, au sein du pays d'Europe
continentale pour lequel le libéralisme économique constitue
presque un tabou, je veux parler de l'Allemagne, nous savons bien que le
capitalisme est difficilement pénétrable aux ingérences
extérieures.
Et voilà nos
certitudes du lendemain de la chute du mur de Berlin dissoutes dans le
doute, et sources de fortes questions. Et ce sont ces questions qu'Henri
Prévot a choisi d'aborder dans cet ouvrage.
Enoncées et
examinées sans complaisance par l'auteur sous l'angle de la sécurité,
au sens le plus large du terme, elles sont la suite naturelle du terme,
elles sont la suite naturelle de ce retour aux réalités esquissé
plus haut.
Questions économiques
d'abord. Le libéralisme économique étendu à
toute la planète a-t-il un sens lorsque l'Europe est malade de son
chômage, lorsque l'Afrique se meurt, lorsque des peuples entiers
cherchent à gagner l'accès à nos niveaux de vie qu'ils
convoitent au prix de conditions sociales dramatiques, lorsque, enfin,
la moindre manipulation monétaire rend dérisoires des années
de discussion sur l'abaissement des tarifs douaniers ? Et plutôt
qu'un « free trade » généralisé, n'est-il
pas temps de songer à une organisation commerciale mondiale, dont
les termes ont été avancés du bout des lèvres
en fin de négociation du GATT, sans qu'il soit donné encore
un contenu à cette idée nouvelle ?
Une telle organisation
devrait chercher à concilier le souci de stabilité sociale
des uns avec la légitime ambition des autres, et à promouvoir
une aide véritable à ces derniers sans pour autant conduire
les premiers à un chaos que, accord du GATT ou pas, ils finiront
par ne pas accepter, quitte à se battre économiquement, voire
même à se battre tout court. Il y va peut-être de la
sécurité même de notre Europe en face de peuples qui
n'accepteront pas d'attendre éternellement les bienfaits du libéralisme
économique. L’idée d'un nouveau « plan Marshall »
a été maintes fois évoquée : elle suppose bien
autre chose qu'une libre circulation vue de façon simpliste. Elle
supposerait par exemple une organisation commune aux trois grandes puissances
économiques que sont les États-Unis, l'Europe et le Japon,
pour favoriser l'importation de produits des pays de l'Est dans des conditions
acceptables pour tous. Nous sommes loin d'une telle idée aujourd'hui.
Une image simpliste
pour illustrer ce qui précède : Bruxelles nous impose de
laisser entrer beaucoup plus librement que ne l'aurait permis l'Accord
EuropeJapon du 31 juillet 1991 des voitures japonaises en Europe : les
Russes n'auraient-ils pas davantage besoin de vendre des Lada que le Japon
des Toyota ?
Mais Henri Prévot
aborde également un problème qui lui paraît plus préoccupant
encore, et qui sous-tend sans doute tous les autres, celui de notre stabilité
politique et de notre sécurité au sens classique du terme.
La libre circulation des personnes, des marchandises et des capitaux était
il y a peu encore, physiquement limitée. Tel n'est plus le cas aujourd'hui,
avec les progrès que nous connaissons des moyens de transport et
de télécommunication. Ne faut-il pas s'interroger sur les
conséquences, qui sont loin d'être toutes bénéfiques,
de cette disparition des obstacles physiques ? Notre sécurité
n'est-elle pas menacée si, par exemple, des capitaux étrangers,
voire hostiles ou mafieux, peuvent mettre la main sur le système
nerveux ou circulatoire d'une nation ? Et c'est à juste titre que
l'auteur nous fait remarquer que, dans l'activité économique
banale, les entreprises sont loin de rechercher toujours le meilleur coût,
et donnent un prix non nul à la confiance et au partenariat. Et
pourquoi cela ? Sinon parce que, pour les entreprises comme pour les États,
la sécurité a un prix.
La sécurité
a un prix, qui peut être politique ou militaire. Les hommes de ma
génération n'ont pas cessé de regretter l'absence
de réaction à la réoccupation de la rive gauche du
Rhin par Hitler en 1936 ; puissent les Européens ne pas nourrir
semblable regret dans l'avenir, du fait de l'incapacité actuelle
de l'Europe à arrêter, face aux nouveaux dangers rappelés
plus haut, une position ferme commune, et à traiter des drames tels
que celui que symbolise aujourd'hui Sarajevo.
La sécurité
a aussi son prix économique, et l'auteur nous le montre avec beaucoup
de conviction et d'efficacité, en ne négligeant aucun des
aspects de ce prix. Le projet européen n'est pas absent de cette
démonstration, au contraire. Il est traité avec un réalisme
qui devrait tout à la fois satisfaire ceux qui sont convaincus que,
au milieu de plus de cinq milliards d'habitants d'une planète constamment
rétrécie, chacun des constituants de l'Europe, face notamment
au concurrent américain ou japonais, n'a guère de chance
hors de l'Union européenne, et satisfaire également tous
ceux qui ont voté contre Maastricht parce qu'ils considéraient
que l'Europe de Bruxelles ne traite pas, ou ne traite pas bien, les problèmes
évoqués par Henri Prévot.Bien plus qu'à la
« fin de l'Histoire », c'est à une immense mue que nous
assistons aujourd'hui, et tout particulièrement nous, peuples européens,
qui sentons bien les attributs principaux de la souveraineté glisser
entre les mains des États pris individuellement, sans pour autant
se retrouver encore dans un État fédéral, mot qu'aucun
homme politique n'ose actuellement prononcer. Et c'est avec beaucoup d'à
propos que l'auteur a choisi dans les premières pages de son texte
l'image du changement de carapace d'un crustacé pour illustrer les
risques auxquels nous avons aujourd'hui à faire face, et pour nous
préparer à entendre tout ce qu'il a à nous dire sur
la façon de répondre à ces risques-là.
Lisons donc ce qu'il
a à nous dire : nous n'en serons pas déçus.
Introduction
Un jeune malacostracé, un carcer vulgaris, un crabe
pour tout dire, vivait paisiblement au fond de l'eau. A l'abri de sa robuste
carapace et à l'aide de ses organes spécialisés, il
gérait parfaitement ses relations avec le milieu extérieur.
Et même il ignorait ce qu'est une secousse.
Mais un jour il fut pris d'une sourde inquiétude.
Un caillou était tombé sur lui. Certes ce
n'était pas la première fois ; il les voyait venir, de ses
yeux pédonculés, et rebondir sur sa carapace sans qu'il ne
sente rien ; il en riait.
Or cette fois-ci - oh, ce n'était pas grave -,
il avait senti quelque-chose.
Il court se mettre à l'abri, se cogne contre une
pierre ; et là il se fait mal. Notre jeune crabe commence à
avoir très peur : c'est tout son système de défense
qui se démolissait.
Il veut savoir exactement ce qu'il en est ; il se déplace
lentement, repère précisément où cela le blesse
et où cela tient encore ; il essaie de comprendre ; la mer serait-elle
devenue acide et dissoudrait-elle le calcaire de sa carapace ? Il relance
au maximum la sécrétion des hormones qui fixent le calcaire,
mais rien n'y fait ; le mal progresse inexorablement. Il voit passer à
proximité un drôle d'animal, une espèce de diptère
; il lance sa pince qui retombe lourdement : il s'aperçoit alors
que même son système endosquelettique, où s'accrochent
les muscles qui actionnent ses pattes et ses pinces, que son squelette
lui aussi tombe en déliquescence.
Alors, il est pris de panique, il s'agite en tous sens,
invective les dieux, Neptune et les tritons. Puis il tombe dans une profonde
dépression.
Mais soudain, sursaut de l'instinct, il se bande, s'arqueboute
; il fait sauter cette carapace ramollie, s'en dégage et pour un
moment se trouve nu, sans protection. Et il se gonfle, boit, mange autant
d'eau qu'il le peut, double de volume et de poids ; et se dépêche,
se dépêche de se construire un magnifique nouvelle armure,
un bouclier à toute épreuve. En même temps, il reconstruit
son squelette interne, où s'accrochent les muscles qui actionnent
ses pattes et ses pinces.
Telle est l'histoire véridique d'un des plus spectaculaires
phénomènes de la biologie, la mue d'un décapode.
Or le plus gros des décapodes, le macrocheira Kemfoeri
mesure 45 cm de diamètre ; son envergure atteint 4 mètres
; ce magnifique oxhyrinque habite les mers du Japon.
Disons enfin que le crabe mou est un mets apprécié
dans les restaurants de Floride, à quelques encablures de Washington.
Peut-on dire qu'il y a une autre façon, non pour
un brachioure mais pour un anoure, de doubler de volume ? Celle qu'emprunta
la grenouille de M. de la Fontaine.
Comparaison n'est pas raison ; mais notre pays traverse
une phase de sourde inquiétude ; il sent que des moyens d'agir qui
relevaient de sa "souveraineté", de son pouvoir, lui échappent,
qu'il n'est plus en mesure de concevoir et de produire seul tous les systèmes
d'armes, de maîtriser toutes les technologies dont son industrie
et son armée auront besoin ; certes ces diptères qu'une société
nationale voulait absorber (le fabricant d'avions canadien de Havilland)
n'étaient sans doute pas nécessaires à sa prospérité,
mais il est vexant, et fort inquiétant, de sentir que l'on n'a plus
les moyens de choisir ses "proies", que l'on est surveillé dans
ses moindres faits et gestes. Et que deviennent nos frontières ?
Elles ne formaient pas une carapace, bien sûr, mais une membrane
tout de même qui permettait de contrôler les échanges
avec l'extérieur et quelque fois de les filtrer ; sur la moitié
de leurs longueurs, elles disparaissent, ouvertes aux vents venus des pays
limitrophes : ces pays, dont dépend notre sécurité
sauront-ils filtrer les entrées et les sorties en tenant compte
non seulement de leurs intérêts mais des nôtres ; sauront-ils
aussi mettre suffisamment d'ordre chez eux pour ne pas exporter chez nous
leur désordre? La France aura-t-elle la liberté d'intervenir
à l'extérieur pour sa sécurité sans en référer...à
qui ? Ou devra-t-elle attendre un improbable accord...de qui ?
Pendant que nous nous interrogeons, d'autres malacostracés,
équipés d'impénétrables carapaces en matériaux
composites et d'antennes et de pinces qui font le tour de l'univers, agissent
sans vergogne et répandent le bruit de la "forteresse Europe" !
Quelle ironie ! Il a fallu donner des gages comme pour se disculper, mais
au nom de quelle morale ?
Et d'autres, dans des négociations internationales
sur le commerce ou sur les droits de trafic aérien, glissent une
pointe habile dans les parties affaiblies de notre enveloppe.
Les Etats, gages de stabilité
La situation de chaque pays, de la France en particulier,
est au fond encore plus délicate que celle d'un crabe en mue : lui
s'inquiète des moyens dont il dispose pour se mouvoir, s'adapter
à son environnement, se protéger et se nourrir ; nul n'a
jamais mis en doute que c'est bien un crabe ; nul n'a contesté son
identité. Or la condition première pour invoquer sa sécurité
est d'être sûr de son identité.
Préserver la sécurité d'une personne,
c'est l'art de préserver la bonne santé, l'existence, la
vie même de cette personne.
Or chaque personne est en permanence en relation, directe
ou non, avec d'autres personnes ; chaque personne fait ainsi partie de
groupes ; c'est pour elle une nécessité psychologique, une
nécessité vitale. Car c'est par les relations que la personne
entretient au sein de ces groupes et par les relations que les groupes
entretiennent avec l'extérieur que la personne agit, s'exprime,
bref se réalise.
Préserver la sécurité d'un groupe
organisé, c'est l'art de préserver la vie des personnes qui
le composent et aussi de préserver l'existence du groupe. On ne
peut donc parler de la sécurité d'un groupe que si l'existence
de ce groupe est réelle, s'il est doté d'une identité.
Certains éléments du groupe n'accepteront de se sacrifier
pour lui ou pour d'autres membres du groupe, c'est à dire d'y consacrer
de leur peine et jusqu'à leur vie, que si l'identité du groupe
est suffisamment forte. En retour ces sacrifices renforcent l'identité
du groupe : il y a une relation évidente, forte et essentielle,
entre sécurité et identité ; la sécurité
protège l'identité ; l'identité précède
la sécurité.
C'est si vrai que certains, constatant que l'agressivité
peut venir d'un sentiment d'insécurité, l'imputent en définitive
au besoin d'identité. Pour ceux-là il faudrait que chacun,
que chaque groupe se fonde, se dissolve ... dans quoi ? Dans une société
plus vaste, dans l'Europe, et l'Europe dans le monde, dans une économie
de marché sans frontière ?
Dans l'ensemble de ces groupes qui peuvent se croiser
et s'emboîter il y a une catégorie particulière, forgée
pour nous par des siècles d'histoire, la nation, structurée
par un Etat.
Ce qui fait l'identité d'une nation, et particulièrement
de la France, est tellement riche et profond qu'on ne peut l'exprimer en
quelques mots - il serait utile sans doute de se le rappeler plus fréquemment.
Parmi les composantes de l'identité de la France, si l'on veut bien
oublier ses "défauts", il doit y avoir un équilibre entre
le "niveau ce vie", la qualité de la vie en commun, du tissu social,
un patrimoine commun (littéraire, artistique...), un héritage
religieux et, pour beaucoup, une foi, une capacité d'accueil, d'"intégration
à la française", de générosité, la fierté
de pouvoir se distinguer et se défendre.
Cette énumération bien imparfaite n'a comme
but que de montrer que "le niveau de vie", dont on parle tant, n'est qu'un
aspect de l'"identité nationale", probablement pas l'essentiel,
comme l'histoire l'a montré et comme le suggèrent l'exemple
d'un pays comme la Pologne dont les agriculteurs se sont privés
pendant quarante ans du progrès technique pour pouvoir refuser la
collectivisation, et celui d'autres pays animés par une passion
fondamentaliste que nous comprenons mal.
Et lorsque la nation est structurée par un Etat,
il appartient à cet Etat de préserver la sécurité
des citoyens car juridiquement il a le monopole de la violence, violence
interne avec par exemple la police, le droit de lever l'impôt, et
violence externe, c'est à dire la guerre.
Le mot est lâché ; les Etats-nations seraient
donc les fauteurs de guerre. En réalité dire que l'"Etat-nation
a le monopole de la violence", c'est dire deux choses : certes les Etats-Nations
ont le droit de recourir à la violence, mais en contre-partie les
autres formes de groupe n'ont pas droit à la violence ; ainsi le
génie français a su depuis longtemps éviter que ne
se créent au sein du pays des "communautés" qui ressentiraient
le besoin d'affirmer et de défendre leur identité par la
violence.
Les Etats-nations ont été la cause de guerres
; ils peuvent aussi les contrôler et les éviter.
Ce que l'on voit aujourd'hui de par le monde le démontre
a contrario : guerres tribales, affrontements entre "seigneurs de la guerre",
entre bandes, gangs, cartels ou mafias, guerres prétendument religieuses
; au sein de grandes agglomérations comme Los Angelès, de
graves affrontements se calquent sur des "communautés" rivales ou
jalouses ; il y a aussi les collectivités qui ont le sentiment de
former une nation et qui ne sont pas reconnues comme telles par l'Etat
dont elles relèvent.
Ces désordres confirment que des nations qui ont
une identité parfaitement établie et reconnue sous forme
d'un Etat peuvent être les meilleurs gages d'un monde paisible. Elles
doivent donc être en mesure de préserver leur sécurité.
Pour cela, elles disposent des moyens de la diplomatie,
des armées et de la police ; nous n'en parlerons pas car nous considérons
ici les conditions économiques nécessaires à la sécurité
nationale, c'est à dire la sécurité de la population
et de l'Etat - dans la suite on emploiera indistinctement les expressions
de "sécurité nationale", de "sécurité du pays",
de "sécurité de l'Etat" ou encore de "sécurité
publique", expressions que l'on rencontre, avec une même signification,
dans les textes européens.
Entre vie économique et sécurité
du pays, une mutuelle dépendance et un écart qui risque de
s'élargir
Le temps n'est plus où la bougie suffisait à
remplacer l'électricité, où la charrette à
cheval, la bicyclette pouvaient remplaçer la voiture en panne de
carburant ou le téléphone défaillant. Les entreprises
se "mondialisent" et le temps n'est plus où l'Etat, en cas de crise,
pouvait prendre les commandes de la vie économique. Les entreprises
"civiles" développent et maîtrisent des techniques dont l'Etat
a besoin pour fabriquer des armes et le temps n'est plus où l'Etat
finançait un secteur de l'armement qui pouvait vivre sans guère
de relations avec le secteur "civil" ni avec les industries d'autres pays.
Nouvelles relations, nouvelles dépendances, nouvelles
vulnérabilités.
Vulnérabilité des réseaux et terrorisme
international profitant de la liberté de circulation des personnes
; liberté de circulation des capitaux et pénétration
du capital d'entreprises essentielles à la sécurité
nationale par des capitaux d'origine incertaine ; culture de la drogue
dans les pays en voie de développement ; dissémination des
techniques dangereuses et liberté de circulation des produits ;
nécessaire politique industrielle, une politique à long terme
qui sache intégrer des objectifs non économiques : de plus
en plus la sécurité nationale dépend de l'économie.
Il appartient à l'Etat, responsable de la sécurité
du pays et de la population d'en réunir les conditions économiques
; or le dynamisme économique ignore l'objectif de sécurité
et s'alimente de décisions multiples prises par des acteurs qui
oublient la dimension nationale.
Entre sécurité du pays et dynamisme économique
il y a une double et remarquable distance. Chaque acteur économique,
personne ou entreprise, qu'il produise ou qu'il consomme, cherche à
améliorer sa propre satisfaction. Certes la théorie démontre
que si certaines conditions sont réunies, cette quête individuelle
et multiple, lorsqu'elle est libre de toutes contraintes, conduit à
une situation que l'on peut qualifier d'"optimale" et qu'aucune planification
centralisée ne permet d'atteindre ; c'est le fondement théorique
du "libéralisme" ; l'exemple soviétique donne une confirmation
a contrario de son efficacité. Mais il est très frappant
que l'on fasse confiance à cette organisation de l'économie
même si l'on se trouve très loin des conditions pour lesquelles
la théorie démontre son efficacité ; or cette confiance
aveugle en la concurrence a sur la sécurité du pays des conséquences
lourdes, directes et indirectes, dont on donnera des exemples.
Et l'action de la Communauté économique
européenne, la CEE, a amplifié les effets de cette évolution.
Aujourd'hui, depuis la mise en application du traité sur l'Union
européenne, cette Communauté s'appelle la "Communauté
européenne" ; ni ce changement de dénomination ni les autres
modifications apportées au traité de Rome par le traité
sur l'Union n'ont d'incidences significatives sur les relations entre économie
et sécurité publique.
Une Communauté qui n'est pas responsable de la
sécurité des Etats
L'objectif de la Communauté est économique,
il est d'améliorer le niveau de vie des populations, cela par le
moyen du marché. Pour réaliser ce marché, à
l'initiative constante de la Commission, la Communauté stimule la
concurrence et défait les liens entre les entreprises et les Etats.
La Commission s'y emploie avec d'autant plus d'enthousiasme qu'elle y est
encouragée de multiples façons : la théorie du libéralisme
lui apporte un confort intellectuel ; de très nombreuses dispositions
du traité de Rome et de la jurisprudence de la Cour de justice de
Luxembourg lui procurent le substrat juridique et la base de son pouvoir
; enfin, l'affaiblissement des Etats qu'induit le libéralisme est
à ses yeux la voie obligée pour qu'apparaisse la nouvelle
entité supranationale qu'elle appelle de ses voeux.
Il n'est pas surprenant que cette action communautaire
ait un effet sur la sécurité des Etats et leurs intérêts
à long terme, malgré les précautions inscrites dans
le traité de Rome ; il en est ainsi par exemple lorsqu'elle s'attaque
à des secteurs qui sont liés à la sécurité
des Etats, que ce soit l'énergie - gaz, électricité,
pétrole -, les transports aériens ou maritimes, les télécommunications
ou encore les secteurs industriels qui développent les techniques
nécessaires à une défense efficace.
Comme le droit communautaire prime le droit national,
comme la sécurité du pays, directement ou indirectement,
immédiatement ou à terme peut être atteinte, une critique
radicale - c'est à dire à la racine - de l'action de la Communauté
et de ses présupposés théoriques est sans doute utile
; nous essayons d'en faire l'analyse aux plans juridique, technique, économique
et institutionnel. On y verra une grande unité de démarche,
une démarche guidée par un but qui n'est pas toujours explicité.
Cette analyse est nécessaire : pour pouvoir orienter la démarche
communautaire, il faut en voir clairement les ressorts.
D'autres formes de coopération entre les Etats
On verra aussi que la coopération entre les Etats-membres
de la Communauté ne se fait pas seulement sur le mode communautaire
; il existe déjà une Europe complexe, faite de Communauté
et de coopérations intergouvernementales ; circulation des personnes
avec les accords de Schengen, circulation des produits "proliférants",
fabrication des armes, construction aéronautique avec Airbus sont
traitées sur le mode de coopération entre Etats. Mais c'est
pour ainsi dire de façon honteuse, et la Commission s'est donné
le droit, c'est assez piquant de le remarquer dans chaque cas, de traiter
ces coopérations avec une certaine hauteur, comme une pratique désuète
qu'elle veut bien tolérer mais qu'elle pourrait faire revenir dans
le droit chemin communautaire, si elle le voulait.
Car la construction européenne n'avait pas créé
de lieu où puisse être établie la cohérence
entre les objectifs économiques de la CEE et les préoccupations
de sécurité des Etats, alors que l'intégration économique
rendra de plus en plus inopérantes les mesures que chaque Etat devra
prendre au nom de la sécurité du pays. Il ne paraît
pas suffisant de faire le constat passif de la diminution des moyens laissés
aux Etats...
Vers une Europe cohérente ?
Fort heureusement le traité de l'Union signé
à Maastricht contient des dispositions qui, si on veut les utiliser
en ce sens, peuvent combler cette grave lacune : il prévoit en effet
que c'est par une coopération intergouvernementale que les Etats
chercheront à la fois à préserver leur identité
et affirmer l'identité de l'Union sur la scène internationale,
et il donne au Conseil européen la responsabilité de cette
cohérence entre les objectifs de "développement harmonieux
des activités économiques" d'une part, la "protection des
valeurs" ou la "sécurité des Etats sous toutes ses formes"
d'autre part.
On verra enfin que le traité de l'Union donne droit
de cité à ce mode de coopération qui devrait, c'est
notre thèse, être délibérément développé
dès lors que la sécurité nationale est en jeu, de
façon directe ou non. Tout y conduit : l'analyse juridique, l'efficacité
économique, la prise en compte de l'histoire, le désir des
populations et, tout simplement, le "principe de réalité"
: notre monde est instable, donc menaçant, et les Etats existent.
Tout processus qui ferait passer les Etats par la phase d'affaiblissement
que connaît le crabe en période de mue est inacceptable.
On peut normalement estimer que les objectifs relatifs
à la sécurité du pays et à la défense
des valeurs ont le pas sur les objectifs de bien-être. Pour ceux
qui pensent ainsi, le traité de l'Union propose une voie nouvelle
pour l'approfondissement de la construction européenne. Loin d'aller
vers je ne sais quelle forme de fédéralisme, loin de donner
de nouveaux pouvoirs à la Communauté donc à la Commission,
cette voie nouvelle, faite de coopérations entre les Etats, donne
la possibilité de reconsidérer les politiques économiques
à la lumière d'objectifs qui ne sont pas purement économiques,
et permet d'engager de nouvelles coopérations, pas nécessairement
entre les Douze mais limitées, dans chaque cas, à ceux qui
le souhaitent et, de toutes façons, entre Etats qui se font confiance.
Ainsi, en recherchant comment réunir les conditions
économiques, industrielles et technologiques de la sécurité
des Etats on verra se dessiner une forme nouvelle d'"Europe" ; alors que
cette entité n'est, pour l'heure, qu'un marché objet de la
convoitise des entreprises du monde entier et, pour les déhérités,
une terre dont on rêve, ce que l'on appelle l'"Europe", en même
temps qu'elle apprendra à décider, c'est à dire à
exister vraiment, trouvera ses lettres de noblesse dans le concert international.
Ce ne sera pas une entité supranationale ; ce sera comme un "alliage"
fait d'une Communauté et d'un réseau de coopérations
différenciées entre les Etats.
Et si l'on veut que la progression de l'Union européenne
vers plus de Communauté ou vers plus de coopération internationale
se fasse en toute clarté, il faut que les conséquences de
toute avancée, conséquences proches ou lointaines, directes
ou indirectes, soient clairement annoncées et démocratiquement
acceptées.
Cette façon de progresser ne peut-elle convenir
à la fois à ceux qui aspirent à une Fédération,
tout en se rendant compte qu'il ne peut s'agir que d'une perspective lointaine,
et à ceux qui attachent le plus grand prix à la Nation, tout
en sachant qu'une coopération est nécessaire dans un monde
où les économies sont très intégrées
et mutuellement dépendantes ?
I
Quelles menaces ?
Les conditions économiques de la sécurité
nationale
La formidable menace que faisait peser l'antagonisme entre
les blocs de l'Est et de l'Ouest a disparu ; peut-être pas pour toujours,
mais aujourd'hui elle n'existe pas. C'est évidemment un gros changement.
Apparaissent peu à peu les conséquences
de deux autres modifications tout aussi importantes, modifications qui
se sont réalisées sur plusieurs décennies et dont
l'ampleur avait été cachée par cette menace majeure
:
les distances ont disparu et, par ailleurs, la sécurité
du pays dépend de plus en plus du bon fonctionnement de certaines
entreprises du secteur civil, de sorte que l'agression la plus grave n'est
sans doute plus aujourd'hui une agression militaire.
Dire que les distances ont disparu est une banalité
mais il faut s'y arrêter. Il n'y a plus de conflit localisé
: tout conflit est susceptible de s'étendre ou de faire sentir ses
effets partout dans le monde, ne serait-ce que parce que les parties en
conflit rechercheront partout les moyens de l'emporter en se dotant des
armes les plus redoutables en dépit des traités qui essaient
d'interdire la prolifération de telles armes. Les causes d'un conflit
peuvent apparaître très loin de l'endroit où le conflit
éclatera et les parties en conflit peuvent être éloignées
les
unes des autres ; la conséquence évidente en est que les
conflits se multiplieront.
Cette "disparition" des distances a une autre conséquence
encore plus profonde : dans un monde où les communications sont
malaisées, chaque acteur a une influence localement circonscrite
et il y a une convergence automatique, allant de soi, entre les objectifs
de ces acteurs et ceux du pays où ils vivent : dans un monde où
l'on circule peu, au sein d'un pays grand comme la France les acteurs "internationaux"
sont très minoritaires. Il n'est pas nécessaire de parler
du "patriotisme" des entreprises - une entreprise n'agit que dans le sens
de ses intérêts - ; statistiquement les entreprises travaillant
en France sont "françaises", c'est à dire que, généralement,
leurs banques, leurs fournisseurs, leurs clients résident en France
et sont citoyens français, de même que les personnes qui habitent
en France sont françaises. Or la facilité des communications,
la facilité avec laquelle circulent désormais les personnes,
les produits, les capitaux, les informations, tout cela est en train de
modifier complètement ce paysage ; les entreprises travaillent à
une échelle mondiale, oublient la dimension territoriale et par
là même oublient leur nationalité.
Or, c'est notre deuxième constation, il y a des
entreprises qui apportent une contribution essentielle à la sécurité
nationale, celles dont dépendent la vie de la population ou le bon
fonctionnement des armées et de l'Etat puisque ils recourent de
plus en plus au secteur civil (ce sont notamment les prestataires de services
"de base", énergie, télécommunications etc.), celles
aussi qui détiennent des savoirs techniques et le potentiel industriel
directement ou indirectement nécessaires à la fabrication
des systèmes d'armes les plus performants.
Et c'est le moment où la doctrine du libéralisme
soutient que ces nouvelles possibilités de circulation ne doivent
en rien être entravées par l'action des Etats, et que les
Etats ne doivent pas faire de discrimination entre les entreprises.
Nos pays d'Europe devraient s'interroger sérieusement
sur les conséquences qu'aura sur leur sécurité cette
nouvelle fluidité rendue possible par la technique, autorisée
par la politique et exploitée par le monde économique : la
nature de la menace change, en même temps que changent nos vulnérabilités
et les moyens de l'agression.
DES AGRESSIONS PAR LA VOIE DE L'ECONOMIE : scénarios
et scènes réelles
Une panne d'électricité
Ce jour-là un bon quart du pays se réveille
sans électricité ; le téléphone fonctionne
encore car les installations sont équipées de groupes électrogènes,
mais les lampes restent inertes ; pas de chauffage non plus : même
au fuel, un chauffage central a besoin d'électicité pour
le brûleur de la chaudière et pour la pompe qui fait circuler
l'eau dans les radiateurs ; seules les cheminées et les convecteurs
à gaz fonctionnent.
Les nouvelles ne sont pas très bonnes : des pylones
EDF ont été sabotés. Le courant ne pourra pas être
rétabli tout de suite. On s'étonne : que fait la police ?
C'est qu'il y a beaucoup de pylones en France, et un commando déterminé
peut faire des dégâts.
On se fait une raison ; des incidents de ce genre se sont
déjà produits, comme à New-York ; il suffit d'attendre
chez soi, de se couvrir chaudement, de lire à la lumière
de la bougie ou d'une lampe électrique et d'écouter son poste
de radio à piles pour avoir des nouvelles.
Il y a bien quelques trains, avec des machines diesel
; il est heureux que la SNCF n'ait pas terminé son plan de réduction
du nombre des machines. Les installations essentielles pourront tourner
au ralenti grâce à des groupes électrogènes,
comme les hôpitaux, les émetteurs radio, les installations
de distribution d'eau. Mais il est impossible de faire le plein de sa voiture
: il n'y a plus de pompes à bras dans les stations-service !
Belle aubaine offerte à toutes sortes de mouvements,
de mécontents pour faire parler d'eux ; ils ne manquent pas, ceux
qui revendiquent la responsabilité de cette action.
La bonne information ne sera pas connue du public ; elle
arrive discrètement au plus haut niveau de l'Etat ; elle est accompagnée
d'indications sur la prochaine opération, assez précises
pour être fiables, assez floues pour ne pas pouvoir être prévenues.
On comprend que ces commandos viennent d'un pays en guerre
où la France s'est engagée : bien d'autres pays de la Communauté
européenne ont préféré s'abstenir mais cela
ne nous était pas possible. Cette équipe de saboteurs professionnels
est passée par un autre pays de la Communauté ; on ne peut
pas dire que les frontières de ce pays sont des "passoires" mais
ces hommes ont su choisir le passage qui, pour eux, serait le moins difficile
: quel que soit celui qui voudra nous agresser, il a plus de chance de
trouver un passage plus aisé si la frontière est plus longue,
si les administrations qui les gardent sont différentes, n'ont pas
les mêmes habitudes, les mêmes sensibilités etc ; c'est
mathématique ! Une fois entré, la circulation est libre.
Scénario catastrophe ? Non, car seulement le quart
du pays est touché. Scénario impossible ? Très improbable
aujourd'hui certes, car on voit mal qui pourrait être l'agresseur
; mais qu'en sera-t-il dans cinq, dans dix, dans vingt ans ? Et si cela
n'est pas impossible dans dix ou vingt ans, dès aujourd'hui il faut
s'y préparer par des études, des simulations, des équipements,
par la formation du personnel.
La flotte pétrolière
Les compagnies pétrolières sont satisfaites
: elles font transporter leur pétrole à très bon compte
; la concurrence que se livrent les entreprises de transport maritime est
si vive que le coût du fret n'a jamais été aussi bas.
Et la situation est plutôt calme ; les Etats consommateurs et producteurs,
sous l'égide de l'Agence internationale de l'énergie, viennent
de faire des prévisions pour les années à venir, qui
donnent à peu près satisfaction aux uns et aux autres.
Or, voici que depuis plusieurs mois, le coût du
fret augmente. Certes après une longue période de relative
dépression, il n'est pas surprenant que plusieurs compagnies se
soient désengagées du transport et aient revendu leurs pétroliers
pour le poids de la ferraille mais la diminution de capacité n'a-t-elle
pas été excessive ? En tous cas la hausse des tarifs surprend
les experts. Ils prévoient que l'on va réarmer des bateaux
que l'on avait mis de côté dans cette période de surcapacité
; c'est effectivement ce qui se passe, mais, en même temps, d'autres
bateaux sont retirés du commerce de façon inexplicable, ce
qui maintient une tension tout à fait artificielle. On s'aperçoit
alors qu'un bon tiers de la flotte pétrolière appartient
à quelques réseaux de trafiquants de drogue qui, après
avoir accumulé des dizaines de milliards de dollars, ont décidé
d'intervenir dans les affaires mondiales par le biais de l'économie.
L'apparition de ces nouveaux partenaires sur un chaînon essentiel
à l'approvisionnement de nos pays apporte quelque changement au
sein de ce secteur stratégique.
Aujourd'hui, c'est de la pure politique fiction ; elle
est inspirée par les sommes considérables générées
par le trafic de drogue (des centaines de milliards de dollars qui s'ajoutent
chaque année au pactole déjà amassé), par la
réaction des compagnies pétrolières qui pour des raisons
de coût ne voulaient pas être obligées de conserver
une flotte de navires sous pavillon français, par les inquiétudes
des armateurs français à l'égard du financement de
certaines flottes marchandes, par les intentions que l'on prête à
la mafia d'entrer dans des secteurs économiques "nobles", industrie
du cinéma, industrie mécanique...
Le pillage technologique et la prolifération
des techniques dangereuses
Un jour de 1986, stupéfaction des Américains
: il aperçoivent soudain un sous-marin non signalé à
moins de 10 miles de leurs côtes, un sous-marin dont la signature
sonore évoque la technique japonaise ! Ils font le rapprochement
avec ce que leur a appris peu de temps auparavant un ancien représentant
de Toshiba en URSS : il s'agit d'un sous-marin soviétique, alors
même que jusqu'à ce jour leurs hélices étaient
tellement bruyantes qu'ils se faisaient entendre à 200 miles ! Les
hélices sont plus silencieuses si elles sont découpées
dans la masse, si la courbe de leur surface suit un dessin parfait, résultat
de calculs extrêmement complexes, si enfin leur poli, leur finition
sont impeccables. Seules des énormes machines-outils pilotées
par logiciels informatiques peuvent approcher cet idéal. Elles doivent
savoir traiter des blocs de 3OO tonnes, porter les outils jusque dans les
endroits à peine accessibles, les présenter enfin sous l'angle
qui les rendra le plus efficaces.
Pour garder une avance technique les pays occidentaux
étaient convenus de ne pas livrer certaines machines ni certaines
technologies au bloc communiste ; ce sont les accords dit "du COCOM". En
fait de machines-outils, seules les machines "deux axes" pouvaient être
livrées ; or les bras qui portent les outils de ces machines livrées
à l'URSS par Toshiba fin 82 début 83 ont neuf axes : la tentation
était trop forte puisque le prix offert par les soviétiques
était, bien sûr, largement rémunérateur.
Aujourd'hui le pillage technologique et la prolifération
prennent d'autres formes : lorsqu'un pays d'Afrique du Nord disposera des
missiles que l'Irak a mis au point ou s'apprête à mettre au
point, ou de missiles venant de Chine ou de Corée du Nord, ce ne
sont pas seulement les côtes de Corse qui seront accessibles, mais
la côte d'Azur, toute la vallée du Rhône et le sud-ouest
de la France ; et des entreprises de tous les pays d'Europe sont fortement
tentées de vendre les techniques nécessaires. La façon
dont l'Irak et la Lybie ont pu s'équiper d'armes chimiques et balistiques
montre à quel point la dynamique commerciale excitée par
l'appât du gain ou la volonté de survivre dans une concurrence
très dure peut conduire des entreprisess à oublier toute
règle morale.
"Aidez-moi pour que je ne vous fasse pas de mal !"
Le roi du Maroc a fait une démarche nouvelle auprès
du président de la Commission des Communautés européennes
au début de 1993. Il constate que ses paysans du Rif cultivent du
kif, plutôt du canabis, produit destiné évidemment
à la Communauté européenne. Il le regrette, tout en
demandant qu'on lui reconnaisse des circonstances atténuantes puisque
la consommation de ces produits est tolérée dans certains
pays de la Communauté. Il est prêt à s'efforcer de
convaincre ses paysans de renoncer à cette culture mais il a besoin
d'une aide européenne pour que d'autres cultures puissent être,
sinon aussi rémunératrices, du moins suffisantes pour permettre
aux paysans de vivre correctement. Le Maroc est un pays ami avec qui la
France et la Communauté coopérent depuis longtemps ; il pouvait
s'adresser ainsi à la Communauté sans qu'apparaisse la moindre
nuance de menace. Néanmoins cette démarche est très
significative des moyens à la disposition des pays d'Afrique et,
demain, de ceux d'Europe de l'Est, pour forcer l'aide européenne.
Les réseaux de satellites
La planète entière sera bientôt couverte
d'un réseau de télécommunications par satellites :
chaque utilisateur aura un combiné dans sa poche qui lui permettra,
sans passer par aucune installation terrestre, d'être en relation
avec l'un des 70 satellites qui survoleront la terre à basse altitude
pour relayer une communication entre deux points quelconques ; système
idéal là où il n'y a pas d'infrastructure terrestre,
système idéal aussi pour s'affranchir de ceux qui détiennent
une infrastructure terrestre.
En 1992 une entreprise américaine avait obtenu
pour cela une bande de fréquences, en fondant sa demande sur une
simple idée car bien des problèmes techniques ne sont toujours
pas résolus et l'étude de marché est encore très
sommaire. Elle a fait vite car sur le spectre des fréquences, il
n'y a de la place que pour trois ou quatre systèmes de ce genre.
La Communauté européenne, elle, n'a pas
pris rang ; certes on en parle mais les palinodies sur la TVHD (télévision
à haute définition) lui ont montré, ont montré
au monde entier combien il lui est difficile de prendre pour le long terme
une décision qui recueille l'accord de tous les Etats-membres. On
peut imaginer qu'un autre projet dominé par les USA avec une coopération
russe et un projet japonais s'inscrivent sans difficultés et que
le dernier créneau soit attribué à un futur projet
chinois : comment refuser ce projet à un pays d'un tel poids qui
connaît un tel développement ?
Des énormes programmes civils de ce genre permettent
de financer le développement de techniques qui seront fort utiles
à des applications militaires, et une partie des télécommunications
échapperait ainsi complètement aux pays d'Europe de sorte
que les polices européennes seraient obligées de demander
à leurs homologues américaine, russe ou japonaise de bien
vouloir surveiller pour leur compte les communications entre criminels
et de bien vouloir leur faire part de leurs découvertes... Quant
aux services de "renseignement", c'est à dire d'espionnage, il n'est
pas question, naturellement, qu'ils demandent quoi que ce soit.
Parlant de "renseignement"
"Les forces économiques influent de plus en plus
sur les décisions politiques et militaires" ; "la décennie
à venir continuera à voir croître le secteur de la
compétition économique comme branche du renseignement". C'est
W. Webster, le directeur de la CIA, qui s'exprime, le 19 septembre 1989,
devant le World Affairs Council de Los Angeles ; s'il pense ainsi, c'est
que la CIA met en oeuvre une politique conforme à cette vision des
choses ; et s'il pense ainsi, on peut être assuré que tous
les autres services de renseignement pensent de même ; il poursuit
: "nos alliés politiques et militaires sont également nos
rivaux économiques" ; "les capacités d'un rival économique
à créer, à capturer ou contrôler des marchés
dans l'avenir ont des implications en matière de sécurité
nationale" ; "la communauté du renseignement considère ces
développements d'un point de vue stratégique" ; "des gouvernements
ou des groupes dont l'intérêt est de menacer notre sécurité
nationale, utilisent de plus en plus ce système financier fluide"
; "en dépit de la glasnost et de la perestroïka, l'activité
d'espionnage de l'Union soviétique et du pacte de Varsovie n'a pas
diminué". Un peu plus tard, le 19 juin 1990, le Herald Tribune titre
: "l'agence américaine spécialiste du secret (la NSA) pourrait
se retourner vers les échanges commerciaux" et écrit : "les
milieux officiels précisent que les développements les plus
prometteurs pour l'avenir de l'agence relèvent de la guerre que
se feront les nations occidentales pour la suprématie économique
- plus que des rivalités militaires".
RISQUES-MENACES-VULNERABILITES : ils se multiplient
Il y a menace lorsqu'il y a volonté de nuire (c'est
la définition "officielle" de la menace ; avant que l'on ne perçoive
cette volonté, on parlera de "risques") ; cette volonté de
nuire naîtra parfois de la possibilité même de nuire,
c'est à dire de la vulnérabilité de celui sur qui
s'exerce la menace ; la vulnérabilité fait donc naître
un risque ; mais elle-même s'exprime par rapport aux menaces potentielles.
Ou encore : la menace naît d'une situation de risque ; elle s'exercera
sur une ou plusieurs vulnérabilités - le plus souvent sur
plusieurs ; une vulnérabilité, explicitement ou implicitement,
suppose une menace etc.
Pour sortir de ce cercle magique des mots, on peut s'appuyer
sur quelques constats.
Tout déséquilibre entre des zones ou des
groupes qui peuvent communiquer d'une façon ou d'une autre peut
causer ou révéler un risque.
Certes il y a des situations de déséquilibre
apparent qui sont très stables, tels les "empires", où une
nation puissante étend sa protection sur d'autres qui la rémunèrent
de diverses façons, financièrement ou par la révérence
qu'elles lui consentent par exemple.
Mais l'expérience historique montre que très
souvent les déséquilibres militaires sont la cause ou, à
tout le moins, la marque d'un risque car une supériorité
militaire peut susciter ou refléter une volonté de puissance
qui n'écarte pas l'idée de l'agression, et la faiblesse militaire
peut être la cause d'une crainte qui, elle-même, cherchera
une "surcompensation" par d'autres voies que les voies militaires etc.
Les déséquilibres démographiques
et économiques peuvent être à l'origine de mouvements
de personnes, ou peuvent faire naître des demandes, des pressions
économiques et politiques susceptibles d'être perçues
comme un risque, ou même une menace.
Au cours des dernières décennies, l'"équilibre
de la terreur" et la partition en "blocs" politiques n'ont pas évité
les déséquilibres militaires ou économiques existant
par ailleurs mais en ont limité les effets.
Maintenant que la viscosité naturelle et les obstacles
politiques qui gênaient ou empêchaient les échanges
ont disparu, tout déséquilibre, indépendamment des
distances et de la localisation géographique, est susceptible de
générer une crise : des pays les plus reculés on connaît
le genre de vie des pays riches, pays où il est de plus en plus
facile de se rendre ; et de France, la population peut connaître
la situation, la misère et la violence partout dans le monde. La
suppression des distances multiplie les risques et les moyens de l'agression
et notre monde apparaît aujourd'hui comme une juxtaposition d'équilibres
intrinsèquement instables que s'efforcent de maintenir les relations
internationales multiples qui forment ensemble la "collectivité
internationale" - exercice complexe et subtil qui ne sera jamais parfaitement
maîtrisé.
Un déséquilibre peut donc être la
cause d'un risque ou d'une menace ; il y en a bien d'autres : la volonté
de puissance, la volonté de se faire "reconnaître", le désir
de revanche, l'appât du gain ; et la misère, aussi : "ventre
affamé n'a pas d'oreille".
QUELLES FORMES DE RISQUES ET DE MENACES ?
Agressions violentes et agressions chroniques :
La forme d'agression qui vient d'abord à l'esprit
est l'agression violente.
Une agression militaire directe contre le territoire français
est peu probable (pourtant la Grande-Bretagne a subi récemment ce
genre d'agression, à la surprise générale, avec l'attaque
des Malouines) ; mais des agressions militaires contre des ressortissants
français à l'étranger, contre certains de nos alliés,
contre des intérêts essentiels ne sont rien moins qu'improbables.
Nos armées seront aussi impliquées dans d'autres conflits
qui nous intéressent indirectement, lorsque l'ONU a décidé
d'y envoyer des forces notamment.
La forme la plus probable d'agression violente sur notre
territoire est celle du terrorisme. Un terrorisme systématique pourrait
viser nos grands réseaux car la vie du pays, la vie de la population
dépendent du bon fonctionnement de services de base eux-mêmes
organisés en grands réseaux comme celui des télécommunications
ou de l'électricité ou les réseaux financiers, commandés
eux-mêmes par des réseaux informatiques.
Si ces réseaux n'étaient pas suffisamment
protégés, la seule menace de terrorisme serait déjà
efficace et pourrait contraindre l'action nationale.
A côté de ces situations où la sécurité
du pays peut être atteinte par une agression violente, il y a bien
des façons de porter atteinte directement à l'identité
d'une nation, par une action durable, sourde, une action qui, à
la longue, mine l'une ou l'autre des composantes de cette identité.
Les risques et menaces les plus graves
On peut aussi classer les risques et menaces d'après
leur gravité, résultat combiné de leur intensité
et de leur probabilité. Ce classement est bien sûr partiellement
subjectif mais il peut s'appuyer sur des faits. On ne parlera pas ici de
risques assez graves tels qu'un accident sur une centrale nucléaire
dans un pays de l'est, car ces risques "technologiques", qui ne peuvent
pas être utilisés par une volonté hostile, ne se transformeront
pas en "menace".
Quand on interroge les experts, ils rejoignent un sentiment
largement partagé : les formes les plus sérieuses, les plus
pernicieuses des risques et menaces correspondent à des agression
progressives, "chroniques".
Parmi les risques et menaces potentiels majeurs, sans
vouloir les hiérarchiser, il y a la drogue et le développement
des mafias, la prolifération des armes de destruction massive et
des techniques pour les produire et les projeter au loin, la dissémination
d'armements classiques et le terrorisme. Il y a aussi, autre menace chronique
et masquée, les conséquences sur notre sécurité
de la confrontation économique, jeu combiné de l'action des
entreprises et des Etats. La pression migratoire n'est pas une menace ;
elle peut être un risque.
Les menaces de prolifération d'armes de destruction
massive trouvent leur origine dans les pays de l'ancienne URSS pour les
armes classiques, dans des pays du Moyen Orient (Iran et Syrie par exemple)
et dans certains pays d'Afrique du Nord pour les armes chimiques et biologiques
; cette énumération de pays n'est certes pas exhaustive.
La polifération est plus qu'une menace ; c'est un fait dont les
conséquences imaginables sont redoutables. Nous y consacrons un
chapitre qui montre aussi comment les Etats essaient de s'en préserver.
Le développement de la drogue est une menace sur
la santé publique, sur la cohésion sociale et sur la sécurité
publique, avec la criminalité occasionnée par les besoins
d'argent irrépressibles des toxicomanes.
C'est aussi une menace qui tient aux masses financières
inimaginables, un "trésor de guerre", comme l'on dit par plaisanterie
des disponibilités financières dont jouissent certaines entreprises,
expression qui retrouverait ici sa véritable signification, qui
se chiffre au total à 1 ou 2 milliers de milliards de dollars (à
titre de comparaison la PIB française est de mille milliards de
dollars par an) ; les chefs de réseaux de trafiquants de drogue,
lorsqu'ils auront équipé leurs voitures de parechocs en nickel
et leurs salles de bains de robinets en or, lorsqu'ils auront acheté
chacun plusieurs villas, quelques avions et quelques yachts, voudront acquérir
dans le monde des affaires une puissance reconnue et auront de multiples
moyens de peser sur les Etats en utilisant les procédés et
aussi les réseaux mafieux, à moins que ce ne soient les réseaux
mafieux qui trouvent dans le trafic de drogue de nouvelles ressources financières
: la production de drogue est en elle-même un puissant moyen de pression
; ils pourront d'autre part financer des bandes armées et des guerillas,
ou bien s'offrir les services des meilleurs juristes, des meilleurs stratèges,
des meilleurs techniciens, notamment en informatique, et acheter la bienveillance
de qui pourra les introduire au coeur des installations sensibles et dans
les cercles du pouvoir. Cela pose la question, bien mal traitée
aujourd'hui, de la surveillance des mouvements de capitaux.
Il est difficile de dire l'origine de cette menace : les
lieux de production se multiplient, en Amérique latine, aux USA,
en Afrique du Nord, dans le Triangle ou le Croissant d'or en Asie centrale,
au Liban, jusqu'au coeur de l'Europe avec des productions d'amphétamines
et la culture sous serre de hashisch en Hollande ; et les chemins de transit
se diversifient à l'infini, arrivant dans nos pays depuis l'Asie
orientale par le coeur de l'Afrique noire, depuis le Moyen Orient par la
Yougoslavie, depuis l'Europe de l'Est par la Hollande etc. Ce à
quoi il faut ajouter tous les lieux de "blanchiment" des fonds que génère
ce trafic.
Il y a plusieurs formes de terrorisme
; nous n'avons connu que les plus douces, celles par lesquelles une organisation
ou un Etat veut attirer l'attention sur ses revendications ou encore ponctuer
la conclusion d'un accord. Mais si la France entrait en conflit sérieux
avec un autre pays, sous les coups d'un terrorisme qui voudrait "faire
mal" elle pourrait se rendre compte de sa vulnérabilité.
Il faut parler de l'immigration avec prudence ; aujourd'hui
c'est un fait : provoquée par la pauvreté des pays de l'Europe
de l'Est, mais surtout par le sous-développement des pays du Sud
qu'aggrave une forte croissance démographique, facilitée
par la présence même, en France, de nombreux immigrés,
l'immigration va vouloir s'amplifier, comme une réaction en chaîne
s'alimente d'elle-même. L'immigration est un risque si nous ne parvenons
pas à la contenir à un rythme qui permette l'intégration
sociale des populations immigrées ou encore, autre formulation,
si notre capacité d'intégration n'est pas à la hauteur
du rythme de l'immigration. La pression migratoire pourrait devenir, ce
qui n'est certes pas le cas aujourd'hui, une menace si un pays en tirait
parti pour forcer nos décisions. Et que dire si les pays du sud
de l'Europe, pour refouler les immigrants, devaient employer des moyens
contraires à ce qu'ils jugent bon ; en sortiraient-ils moralement
indemnes ? D'ailleurs y parviendraient-ils ? "On n'arrête pas la
mer avec les bras" disait Senghor.
En Afrique du Nord, la croissance démographique
est tellement forte et la situation économique tellement dégradée
que l'on ne trouve aucune référence historique qui permette
de concevoir l'évolution à venir : il faudrait par exemple
une croissance économique très supérieure à
celle des "dragons" et des "petits dragons" d'Asie du Sud-Est pour seulement
contenir le chômage. En cas de bouleversement politique faisant place
par exemple à l'extrémisme religieux il ne faut pas exclure
une dégradation brutale de la situation sociale et diplomatique
et de graves troubles qui pourraient en définitive se traduire par
de très fortes pressions ; ces pays ont ou auront de multiples moyens
à leur disposition, notamment celui du terrorisme.
Pénétration des stupéfiants, risques
de terrorisme, gestion de l'immigration, tout cela ne peut se faire qu'en
coopération avec les pays voisins ; c'est un des principaux enjeux
des accords de Schengen auxquels nous consacrons un chapitre.
A côté de ces menaces facilement perceptibles,
il y a d'autres formes de menace et d'agression tout aussi réelles
mais cachées.
Il y a l'agression économique, celle qui va au-delà
de la compétition économique généralement admise
; si elle aggrave un chômage insupportable, lourd de risques de déstabilisation
sociale, si elle se traduit par la disparition de centres de décisions
français ou la perte de compétences techniques et de potentiels
industriels dans des secteurs essentiels, elle porte atteinte à
la sécurité du pays. Ce qui fera la différence entre
une compétition normale et une agression économique, ce ne
sont pas des règles, ce sera la façon dont cette concurrence
sera ressentie ; le droit est malhabile à distinguer l'agression
économique de la compétition légitime ; la distinction
est plutôt d'ordre politique.
La concurrence économique que nous livrent les
pays d'Asie du Sud-Est et notamment le Japon relève de cette forme
d'agression économique : volonté farouche et systématique
de conquérir des marchés extérieurs tout en protégeant
efficacement les marchés intérieurs, recherche forcenée
d'informations pour réussir cette conquête, mobilisation de
tout le peuple pour atteindre ces objectifs.
Il y a une autre forme plus subtile de menace, comme une
érosion qui augmente notre vulnérabilité : le jeu
des acteurs économiques soumis à un impératif de concurrence
internationale peut avoir comme conséquence de rendre notre appareil
économique moins apte à répondre aux impératifs
de sécurité de la nation. C'est particulièrement vrai
des entreprises qui fournissent des services indispensables à la
vie du pays. Toute mesure de sécurité nationale a un coût,
que ce soit par exemple pour protéger ses installations contre une
agression ou, dans une politique d'achats, pour donner la préférence
à des entreprises qui sauront mettre à la disposition de
l'Etat les techniques dont il a besoin pour la sécurité du
pays. Les entreprises ne pourront supporter ce coût que si les entreprises
avec qui elles sont en concurrence ont à supporter une charge équivalente.
La question est d'actualité pour des secteurs comme les transports,
les télécommunications, l'énergie.
Pour aborder ces questions il faut s'être dégagé
de l'espèce de pression qu'exerce sur la pensée la doctrine
du "libéralisme" et retrouver cette évidence : il y a des
entreprises qui sont essentielles à la sécurité du
pays ; l'Etat doit définir une politique à leur endroit.
A mi-chemin entre l'économique et le militaire,
la nouvelle politique d'exportation d'armes des USA peut avoir un gros
effet sur notre capacité à financer les recherches dont ont
besoin les armements du futur : c'est notre indépendance militaire
qui est en jeu, celle des Etats d'Europe également, pour autant
qu'ils la souhaitent. A mi-chemin entre l'écologique et le militaire,
il y a l'opposition élevée par les pays du Pacifique contre
nos essais nucléaires ; là aussi il y va de notre indépendance
en matière d'armes nucléaires, peut-être de notre siège
permanent au Conseil de sécurité.
La situation actuelle à cet égard est peu
favorable à la France : un moratoire des essais a été
décidé par plusieurs pays, dont la France ; or les Etats-Unis
sont le seul pays qui a déjà fait suffisamment d'essais pour
être capable d'améliorer l'efficacité de ses armes
sans avoir à faire d'autres essais ; ils peuvent désormais
les remplacer par des simulations informatiques. Serons-nous capables de
faire, seuls, de "bonnes" simulations sans autre essai ? Certes nos éventuels
ennemis ne sont pas à l'ouest ; mais ce serait un très sérieux
changement que de ne pas être complètement autonome en matière
de technique nucléaire ; serions-nous tout à fait libres
de l'employer sans en référer à quiconque ? En tous
cas cela montre bien l'avantage stratégique que procurent les capacités
techniques dans des domaines qui ne sont pas spécifiquement militaires.
Ce tour du monde des risques et des menaces n'est pas
exhaustif ; il suffit à en montrer l'actualité et la diversité.
Les menaces les plus graves ne sont pas militaires mais
les interventions militaires restent certaines ; notre potentiel militaire
doit être suffisamment "crédible" pour mener ces interventions.
Il doit aussi être assez puissant pour tenir en respect des pays
qui nous agresseraient gravement ou seraient tentés de le faire,
même si c'est par le terrorisme ou d'autres voies que l'agression
militaire.
Les menaces les plus probables et les plus graves appartiennent
à la catégorie de menaces chroniques, parfois masquées.
Quelle que soit la façon dont la menace peut se
concrétiser, qu'elle soit violente ou progressive, pour l'éviter
ou l'affronter l'économie est sollicitée de multiples façons.
ECONOMIE ET TECHNOLOGIE, NECESSAIRES A LA SECURITE DU
PAYS
Contre une agression violente
Une politique de sécurité consiste à
se préparer à l'agression, mais surtout, à l'éviter.
L'agression militaire sur notre territoire est très
improbable mais elle peut être si grave qu'il est nécessaire
de s'y préparer. A côté des militaires il y a pour
y veiller toute une catégorie de personnes dont le mérite
est sans doute trop peu reconnu, sentinelles d'un désert dont tout
le monde espère qu'il restera celui des Tartares. Pour soutenir
et compléter la défense militaire il faut les ressources
de l'économie civile : si la guerre se prolonge, s'organiser pour
continuer à vivre sous l'agression, faire que l'Etat continue de
fonctionner, protéger la population, la soigner, organiser le ravitaillement
pour la nourrir en situation de pénurie. Pour tous les services
de base des plans de fonctionnement minimum ont été préparés
; pour l'alimentation, pour l'approvisionnement en carburant et en énergie,
des plans de répartition sont prêts ; dans les entreprises
du transport, du bâtiment et du génie civil ont été
dressées des listes nominatives de personnels pouvant être
réquisitionnés et mobilisés. Et l'appareil de production
devra répondre aux besoins des armées.
Si l'agression est lointaine, il faut pouvoir "projeter
des forces", matériels, personnels et ravitaillement en s'aidant
des ressources civiles ; de toutes façons répondre à
une "demande sociale" nouvelle, faire que la guerre cause aussi peu de
morts que possible : nos soldats doivent être parfaitement protégés,
la façon la plus radicale étant qu'ils soient loin de l'ennemi
; et l'ennemi lui-même ne doit pas souffrir de dommages "collatéraux".
Les armes, tirées de loin, seront d'une précision parfaite
: cela demande l'utilisation des techniques les plus sophistiquées,
qui dérivent ou se servent d'autres techniques de bases développées
de plus en plus souvent pour des usages civils.
Juste avant une agression la réaction d'un pays
menacé peut être la frappe préventive. Pour être
efficace et tolérée par l'opinion, une réaction préventive
doit être extrêmement précise et bien ajustée
ce qui suppose un renseignement de qualité. La précision
du tir, la qualité du renseignement demandent elles aussi de plus
en plus de technique très élaborée, en particulier
dans le domaine spatial et dans ceux de l'électronique, de l'optique
(vision nocturne, à travers les nuages, sous-marine et même
en sous-sol), des télécommunications et de l'informatique
(pour pouvoir traiter de très nombreuses données).
Mais si l'autre a envie de nous agresser, il est préférable
qu'il n'en ait pas la possibilité, qu'il ne dispose pas des armes
les plus meurtrières, armes chimiques, bactériologiques,
nucléaires ni des moyens de nous atteindre ; qu'il n'ait pas de
missile balistique ; que l'on empêche ses agents terroristes de pénétrer
sur notre territoire et en tout cas de s'approcher des "installations sensibles"
; qu'il ne puisse pas pénétrer dans les réseaux informatiques
; qu'il n'ait pas introduit dans les organisations essentielles à
la vie du pays des agents à sa solde, ni convaincu de travailler
pour lui certains employés de ces organisations car il est très
difficile de protéger ces réseaux contre des agressions venues
de l'intérieur, en particulier les agressions informatiques. Or
les moyens que donnent non seulement l'argent mais aussi les techniques
psychologiques sont redoutables et bien peu d'entre nous peuvent affirmer
à coup sûr être invulnérables. Ces techniques
qui vont jusqu'à réduire des personnes à l'esclavage
sont déjà bien connues des mafias et des sectes. Elles peuvent
devenir une arme de guerre ; on lui a déjà trouvé
un nom : la "psychopolémologie".
Il est encore préférable que l'autre n'ait
pas envie de nous agresser.
On essaiera de l'en dissuader, de lui montrer qu'il en
tirera moins d'avantages que d'inconvénients. Porté à
un degré extrême, surréaliste, ce processus a bien
fonctionné entre les USA et l'URSS et il faut en conserver les moyens,
quel qu'en soit le coût, car nul ne peut dire qu'il n'y aura pas
à l'avenir de grandes puissances dont la volonté d'expansion
ne pourra être contenue que par la dissuasion nucléaire qui
fait appel aux techniques de pointe dans le domaine de l'aéronautique,
de la balistique, des matériaux, de l'électronique (le guidage,
la reconnaissance d'images), l'écoute sous-marine, etc.
Il n'est pas sûr que la dissuasion soit efficace
quel que soit l'agresseur. Ajourd'hui les menaces les plus graves prennent
un autre visage. Certaines proviennent de pays qui n'ont pas du tout la
même attitude que nos civilisations européennes et occidentales
face aux perspectives de destructions humaines et matérielles ;
d'autres sont des menaces indirectes ; les unes et les autres modifient
toute la rationalité de la dissuasion. Il est probable qu'il n'y
aura pas de réponse unique ; la dissuasion devra s'adapter à
chaque situation.
Le fin du fin de la sécurité c'est que
l'autre n'ait pas l'idée de nous agresser.
C'est peut-être plus facile pour certains pays que
pour d'autres.
La formule la plus simple est d'être invisible,
de ne pas faire sentir que l'on existe : camouflage, modestie et discrétion.
Il n'y a pas que les petits pays pour adopter cette attitude. Jusqu'ici
et depuis la deuxième guerre mondiale c'est bien l'attitude de l'Allemagne
et du Japon, attitude incompatible à terme avec leur stature économique
et leur histoire. Et cela n'est pas la politique d'un pays qui, comme la
France, a sa grandeur, son histoire, ses engagements internationaux, avec
un siège de membre permanent du Conseil de sécurité
de l'ONU, des traités d'assistance avec plusieurs pays d'Afrique
etc.
On peut aussi se montrer parfaitement indésirable,
sans ressources. La "politique de la terre brûlée" entre dans
cette catégorie de politique. Quoi qu'elle fasse, la France n'y
parviendra pas : son climat, son espace, sa réputation, ses équipements,
la qualité de ses terres en font un paradis pour tellement de peuples
du monde !
Une autre façon est de faire de l'autre un ami
: c'est la façon la plus élégante. L'action diplomatique,
les échanges culturels, notamment entre les jeunes, sont les moyens
de cette politique, la reine des politiques.
On peut enfin multiplier les solidarités, les interdépendances
: c'est là qu'intervient magnifiquement le commerce. Les échanges
commerciaux, facteur de paix, comme le pensaient Montaigne et Montesquieu.
Le commerce permet de se connaître et le cas échéant
de s'apprécier, donc de se faire des amis. Le commerce peut aussi
créer des liens dont les entreprises ne peuvent plus se passer.
Si ces liens sont très nombreux et forts, s'ils portent sur des
produits, des services essentiels à la vie du pays, ce sont les
Etats qui ne peuvent plus s'en passer. S'ils sont équilibrés,
ils créent une interdépendance féconde dont les uns
et les autres bénéficieront également, une interdépendance
facteur de paix. Autrement, facteur de puissance pour l'un, de dépendance
pour l'autre, des relations déséquilibrées présentent
un risque sérieux.
Développement du commerce, multiplication des échanges
culturels, meilleure connaissance réciproque, interdépendance,
respect de chaque pays - il ne vient à l'idée d'aucune des
nations de la Communauté européenne d'en agresser une autre
ni d'ailleurs de se sentir menacée par une autre. En matière
de sécurité, c'est un magnifique succès du Marché
Commun.
Sur ce même registre très "en amont", on
s'efforcera aussi d'éviter que ne se créent des situations
qui peuvent donner à l'autre l'idée de vous agresser, et
ici l'on bute sur un des grands paradoxes en matière de sécurité
: dès lors que vous imaginez que l'autre puisse avoir l'idée
de vous agresser, cela peut induire chez vous un comportement qu'il perçoit
comme une invitation à avoir précisément l'idée
de vous agresser. Ce qui est vrai des relations entre deux animaux (faire
le mort, montrer sa faiblesse insigne ou encore multiplier les gestes d'amitié
pour écarter l'agression) est aussi vrai des nations.
Les actions diplomatiques, économiques et militaires
sont très imbriquées.
Depuis l'apparition d'une crise, c'est à dire du
moment où l'un des acteurs "a l'idée" d'une agression, action
diplomatique, action économique, action militaire seront intimement
liées tout au long du processus, avec d'incessants aller-retours.
C'est ainsi qu'apparaît une nouvelle discipline, la "gestion de crises",
qui comporte la phase de "maintien de la paix", avec les moyens de l'observation
et de la surveillance (avec des unités légèrement
armées), celle d'"imposition de la paix" ("peace making"), qui utilisera
les moyens de la présence militaire, celles de l'embargo et du blocus,
de l'"endiguement", des frappes limitées et ponctuelles, de l'intervention
- ce à quoi il faut ajouter l'aide humanitaire et l'évacuation
des populations. Là aussi l'économie est un outil : si les
embargos sont souvent utilisés et souvent peu efficaces, les promesses
d'aides sont un argument de poids pour tous les médiateurs. Inutile
de dire que nous ne maîtrisons pas encore cette nouvelle discipline,
la "gestion de crise".
Contre les agressions continues :
Les formes d'agression continue, chronique, qui peu à
peu nous affaiblissent ou créent des vulnérabilités,
sont très difficiles à contrer car chaque coup pris isolément
est bien trop petit pour justifier une "dissuasion" ou pour déclencher
une riposte ; ce n'est qu'après avoir pris conscience qu'il s'agit
d'une politique systématique dont les conséquences cumulées
peuvent être graves que la nation s'organisera pour réagir.
D'ailleurs un agresseur cherchera, avant et pendant l'agression, à
diminuer nos capacités de réaction par une action sur l'opinion,
la méthode la plus raffinée étant de convaincre l'opinion
qu'il n'y a pas d'agression, que l'on souffre de maladie de la persécution
etc.
Il faut donc être clairvoyant. Pour cela une méthode
très simple et que l'on ne pourra pas accuser de parti-pris est
de voir comment se comportent nos adversaires-compétiteurs, entendre
ce qu'ils disent, observer ce qu'ils font. Et il faut adopter une perspective
à long terme. C'est une affaire de politique, une politique dont
la composante économique est essentielle, au service d'objectifs
qui ne sont pas seulement économiques.
Si l'on voulait donner à l'expression "sécurité
du pays" une acception plus large qui prenne en considération la
place qu'aura à long terme notre pays dans le concert mondial, on
trouverait encore d'autres relations entre économie et sécurité
du pays. Les négociations du GATT donnent un exemple : pour quelques
centaines de milliers de tonnes de blé ou d'oléagineux cela
vaut-il la peine de se fâcher avec les Américains et avec
les autres Européens ? La réponse est complètement
différente selon l'idée que l'on se fait de la place de la
France et de l'Europe d'ici 10 ou 20 ans dans un monde qui risque de manquer
de nourriture. De même l'attitude des USA qui ne veulent pas ouvrir
leurs marchés de télécommunications peut être
considérée comme la marque d'un protectionnisme dépassé
ou comme une mesure de prudence pour pouvoir financer des recherches nécessaires
aux systèmes d'armes du futur.
POUR REUNIR LES CONDITIONS ECONOMIQUES DE LA SECURITE
DU PAYS
Remettre en question certains dogmes du libéralisme...
Les conditions nécessaires à la sécurité
et à la défense du pays sont tellement diverses que la politique
de sécurité ne peut être que globale, faisant appel
aux ressources de l'Etat et du pays, en particulier aux ressources technologiques
et économiques.
Ce chevauchement entre l'économie et la sécurité
donne ainsi une autre couleur à la compétition économique
et aux règles de base, concurrence et non intervention des Etats
d'une part, libre circulation d'autre part, qui sous-tendent la doctrine
du "libéralisme".
...l'orientation par le marché, la concurrence
"libre"...
Plus l'économie devient "mondiale", plus les équipements
nécessaires pour réagir à une agression dépendent
de techniques financées par la vente de produits non militaires,
et plus les Etats devront mener une action spécifique pour disposer
de ces techniques, en intervenant s'il le faut dans la vie économique.
Plus la vie de la population dépend d'indispensables
services de base, plus les armées auront recours aux entreprises
civiles pour leurs besoins logistiques, plus ces entreprises auront une
logique internationale, et plus les Etats devront veiller à ce que
ces entreprises soient à sa disposition en cas de crise.
Plus le marché européen sera "commun", plus
grandira le volume des programmes de recherche, de fabrication des systèmes
d'armes, et plus les Etats d'Europe, s'ils veulent être autonomes,
devront rechercher des accords, entre eux d'abord, avec d'autres puissances
aussi, pour que se constituent des entreprises dont ils soient sûrs
de la loyauté en toutes circonstances : l'Union ne se fera que si
les Etats savent faire naître des entreprises réellement "européennes"
dans ces secteurs essentiels à la vie et à la défense
des populations.
La concurrence, le libre marché, l'orientation
par la demande ne pourront jamais prendre en compte ces considérations
de sécurité et d'autonomie. Les USA, le Japon le savent bien,
qui plaident pour la "libre concurrence", qui font s'exercer cette concurrence
entre leurs entreprises "nationales", mais n'ouvrent certes pas leurs marchés
à l'extérieur dès lors que leur sécurité
est engagée : on s'émerveille que les USA aient ouvert leur
marché de matériel électrique ; on s'offusque qu'ils
aient fort peu ouvert leur marché de télécommunications
: ne nous rendent-ils pas le service de nous ouvrir les yeux ?
...et la liberté de circulation des personnes,
de produits, des capitaux
Plus la circulation des personnes, des produits, des capitaux
et des informations est aisée, et plus les Etats devront intervenir
pour qu'elle ne se fasse pas au détriment de la sécurité
de leur population : il faut savoir remettre en question le dogme de liberté
de circulation des produits, des capitaux et des personnes.
Ce sera une oeuvre salubre car la prolifération
des produits dangereux, le trafic de stupéfiants, la circulation
des capitaux qu'il génère épousent trop les structures,
les canaux, les pentes naturelles d'une économie que notre société
moderne est si fière d'avoir parfaitement agencée, fluidifiée,
"libérée". Ce commerce illicite saura passer par les canaux
les moins surveillés, tirant parti du développement des relations
normales et de toute "suppression des frontières". La prolifération
et le trafic de drogue ressemblent beaucoup à la "prolifération"
du coca-cola américain ou des walkmans japonais, avec une incitation
financière infiniment plus forte.
Préserver la morale des affaires.
Sous la pression de la concurrence, les résultats
financiers sont le seul critère qui vaille ; si cette concurrence
est trop forte et mal encadrée, il y a une continuité logique
qui fait glisser des ventes saines et parfaitement légitimes, aux
ventes appuyées par des démarches diplomatiques et des aides
financières d'Etat, aux ventes accompagnées d'incitations
financières d'origine privée, ce que l'on appelle la corruption
lorsque ces incitations sont illicites, aux pratiques frauduleuses de la
contrefaçon ou du pillage des informations, aux ventes accompagnées
de menaces de rétorsion (les pratiques mafieuses), aux ventes faites
par des entreprises connues mais en infraction avec des règles "molles"
(guère accompagnées de sanctions) ou des règles dures
- et là on parlera de prolifération -, au trafic de drogue
enfin.
Les moteurs, les moyens, la logique sont les mêmes.
Les frontières sont dessinées par la législation et
par la morale ; elles sont parfois brouillées.
Seuls les Etats, en accord avec leurs citoyens, pourront
dessiner ces frontières et les faire respecter ; seuls ils pourront
établir et faire respecter les "règles du jeu" qui éviteront
que les entreprises et les personnes ne soient soumises à des pressions
trop fortes. Et seule une coopération internationale peut espérer
être efficace.
Apaiser ou contrôler, par les moyens de l'économie,
des foyers de tension internationale
Il ne faut jamais omettre ce chapitre, un des plus importants
en matière de sécurité publique car des déséquilibres
économiques sans perspectives sont une des causes les plus probables
de fortes tensions. A l'égard des pays en voie de développement
les conditions économiques de notre sécurité vont
bien au-delà de la politique commerciale : il nous faudra trouver
de nouveaux modes de coopération qui fassent que ces pays forment
leurs projets et trouvent leur avenir plutôt chez eux que chez nous.
Pour défendre nos valeurs, pour réunir les
conditions de la sécurité nationale, au rebours de ce que
recherche une politique d'amélioration du niveau de vie, les Etats
se rendront compte et sauront eux-mêmes convaincre leurs populations
d'un changement complet de perspective ; il ne s'agit pas seulement de
leur développement mais de notre sécurité ; il faudra
investir dans les pays en voie de développement beaucoup plus qu'aujourdhui,
effort qui ne sera accepté que si l'on en perçoit clairement
les enjeux - comme on voudra, on appellera cela de la générosité
ou de la nécessité vitale ; peu importe : comme le dit le
proverbe "charité bien ordonnée commence par soi-même"
; pour nous-mêmes, il faudra se montrer à l'égard des
autres à la fois vigilents et charitables.
***
Selon les situations et la perception que l'on en a, les
conditions technologiques, industrielles et économiques de la sécurité
pourront apparaître très différentes au point d'être
inconciliables, suscitant entre les administrations des débats fort
animés, ce qui n'est pas très grave, suscitant dans notre
politique des retournements spectaculaires, ce qui est plus difficile à
expliquer à l'opinion et à nos alliés - ainsi vis-à-vis
de l'Irak ou du Pakistan et de sa politique nucléaire financée
partiellement par le trafic de la drogue -, suscitant entre les pays qui
forment la Communauté économique européenne des oppositions
qui les conduiraient aujourd'hui à l'impuissance s'ils voulaient
se limiter à des décisions communes.
Dans les prochains chapitres on rappellera brièvement
quelle fut la politique de la France, politique qui a perdu de son efficacité
à la suite de l'internationalisation de l'économie et de
la progression de la CEE, puis l'on s'interrogera sur les fondements et
les objectifs de la CEE, transformée en Communauté européenne,
pour constater, textes et jurisprudence à l'appui, qu'elle n'est
en rien responsable de la sécurité des Etats.
II
La politique française
Au début de 1959 le général de Gaulle
signait une ordonnance qui fondait la politique de défense du pays
: "la défense a pour objet d'assurer en tous temps, en toutes circonstances
et contre toutes les formes d'agression, la sécurité et l'intégrité
du territoire ainsi que la vie de la population. Elle pourvoit de même
au respect des alliances, traités et accords internationaux" (article
2).
Cette notion englobe donc à la fois les aspects
civils et militaires, nationaux et internationaux, les temps de paix, de
crise et de conflit ; elle équivaut à ce qu'on voit désigné
dans les textes internationaux par l'expression "sécurité
publique" ou "sécurité nationale", ou d'autres expressions
analogues.
Tout un dispositif a été mis en place, un
dispositif conceptuel, légal, administratif. Mais la politique de
défense ne s'arrête pas là. Il y a eu aussi, en particulier
pendant une vingtaine d'années, une belle convergence entre les
besoins de la défense et la politique industrielle et économique
de l'Etat.
Nous ne parlerons ici ni du dispositif militaire, ni de
la politique étrangère, deux composantes évidemment
essentielles de toute politique de sécurité nationale et
de défense, mais seulement des relations entre économie et
défense.
LE DISPOSITIF REGLEMENTAIRE ET JURIDIQUE
La défense non militaire s'exerce pendant la crise,
bien sûr, mais aussi avant la crise, en temps normal - si une crise
sérieuse intervient, on se dira alors qu'il est bien regrettable
que les préoccupations de défense aient été
si peu partagées avant la crise...
Pendant la crise il faut protéger les populations,
maintenir l'ordre public, assurer le bon fonctionnement des services de
l'Etat, la sauvegarde des installations et ressources d'intérêt
national.
Pour cela il faut que l'Etat puisse acquérir et
répartir, si besoin par voie autoritaire, tous produits et tous
services. Les moyens juridiques dont il dispose sont ceux de la "réquisition"
des biens, des services ou des personnes et la "mobilisation des personnes".
La mobilisation des personnes ne peut toucher que les
citoyens français, où qu'ils se trouvent, en France ou à
l'étranger.
Par contre, sur le territoire national toute personne,
toute entreprise, tout bien peut être réquisitionné,
qu'il soit français ou étranger. Mais cette commodité
juridique ne doit pas faire illusion car il est possible qu'en cas de difficulté
les étrangers quittent le territoire du pays, de même que
les biens étrangers, s'ils sont mobiles, ainsi des camions par exemple
; et les étrangers peuvent être moins enclins à obéir
aux réquisitions ou même, faute d'accords internationaux,
peuvent être rappelés chez eux.
Hors du territoire national seuls les navires et les avions
immatriculés en France peuvent être requis.
Il y a donc, en matière de défense, une
discrimination en fonction de la nationalité, même au sein
de la Communauté, ce qui est bien normal, puisque les responsabilités
de sécurité publique et de défense sont directement
liées au territoire et à la nationalité.
Avant la crise, la politique de défense
vise à diminuer la vulnérabilité du pays contre toute
forme d'agression, et à faire en sorte que les mesures du temps
de crise soient efficaces.
* Des plans de répartition ont été
préparés pour l'approvisionnement en produits pétroliers
(le plan Cerez) et en produits alimentaires.
* Les points et les réseaux sensibles doivent faire
l'objet de protections spéciales, protection interne à la
charge de l'exploitant, et protection externe à la charge de l'Etat.
Parmi les réseaux et points sensibles, il y a le réseau électrique
moyenne et haute tension, les centrales nucléaires, quelques grosses
installations chimiques, les principaux noeuds de télécommunication,
les gros postes de commande de la SNCF.
* Les grands prestataires de service que sont la SNCF,
France Télécom, EDF, GDF, TDF etc doivent prendre des précautions
pour des raisons de défense ; ils ne les prendraient pas spontanément
car elles vont au-delà de ce que demande un bon fonctionnement commercial
ou même un bon "service public". Ces obligations portent sur la vulnérabilité
des équipements, sur des équipements de secours, sur la formation
et la sensibilisation du personnel, sur la façon d'oeuvrer en cas
de pénurie (plan minimum, respect de priorités).
* La circulation de certaines informations, connaissances,
technologies peut affecter les "intérêts fondamentaux de la
nation"
Le nouveau code pénal a créé une
nouvelle rubrique, celles des "intérêts fondamentaux de la
nation" ; c'est une catégorie assez large dont les contours seront
précisés par la jurisprudence. On y trouve ce qui a trait
à la confidentialité, à la divulgation de certaines
informations, de certaines connaissances scientifiques, à la vente
de certaines technologies ou de certains produits. Toute atteinte aux "intérêts
fondamentaux de la nation" est un crime passible d'une peine maximum de
15 à 30 ans de détention criminelle.
Le "secret défense" est un cas particulier.
Les composantes de la défense sont maintenant tellement diverses
qu'il est impossible de dire a priori quelles sont les informations qui
présentent un caractère de secret de la défense nationale
: c'est à l'émetteur de l'information de décider si
celle-ci doit faire l'objet de mesures de protection et à quel niveau.
La réglementation actuelle fixe trois niveaux de classification
de mesures de protection : "très-secret-défense", "secret-défense"
et "confidentiel-défense". Ces mesures portent notamment sur le
transfert et le stockage de l'information. Les personnes qui reçoivent
ces informations doivent avoir une habilitation qui correspond au niveau
de classification des informations. Cette habilitation est donnée
par l'administration après une enquête des services du ministère
de l'Intérieur qui porte surtout sur les possibles vulnérabilités
des personnes en cause et qui a pour objet, tout autant que de préserver
le secret, de ne pas exposer les personnes à une pression qu'elles
auraient du mal à supporter. Seules les personnes de nationalité
française peuvent être habilitées. Les entreprises
qui ont à utiliser des informations classées doivent elles-mêmes
recevoir une habilitation. Il ne suffit pas d'être habilité
pour pouvoir recevoir une information classée ; il faut aussi avoir
"besoin d'en connaître" - si cette règle avait été
respectée, il n'y aurait pas eu d'affaire Temperville au CEA.
On voit que la protection du secret est recherchée
en associant deux sortes de moyens : une réglementation sur les
pratiques et une procédure d'habilitation de personnes, avec une
enquête individuelle qui permet de vérifier que l'on peut
faire confiance à la personne ou à l'entreprise.
La divulgation involontaire d'une information présentant
un caractère de secret de la défense nationale est un "délit"
passible d'une peine d'emprisonnement maximum de 5 à 7 ans selon
les cas. En cas d'imprudence ou de négligence la peine prévue
est de 3 ans d'emprisonnement - pour avoir oublié son porte documents
dans le métro par exemple, s'il contient des documents classifiés.
Si la divulgation est volontaire, il s'agit d'un "crime" passible d'une
peine de détention criminelle d'une durée maximum de 15 à
30 ans selon les cas lorsqu'elle est faite au profit d'une puissance ou
d'une organisation étrangère (un pays, une mafia ou un réseau
de trafiquant de drogue par exemple).
La "protection du patrimoine scientifique et technique
national" devrait sans doute faire partie des intérêts
fondamentaux de la nation. Cette notion de patrimoine scientifique et technique
national peut surprendre : le résultat de la recherche fondamentale
n'est-il pas, par nature, disponible à tous, pour le bien de l'humanité
? Quant à la recherche appliquée, n'existe-t-il pas des méthodes
pour en protéger la propriété ? Et n'appartient-il
pas à ceux qui les possèdent d'en contrôler l'usage
? Pourquoi donc l'Etat s'intéresse-t-il à cela ?
Les techniques dont a besoin l'armement, celles qu'utiliseront
les armements hostiles, sont de plus en plus développées
et mises en oeuvre dans des laboratoires et des usines civils, publics
ou privés. Il n'est pas possible de les classer tous "confidentiel-défense".
L'administration demande donc aux responsables de ces laboratoires et de
ces usines d'être très vigilents quant aux personnes qu'ils
reçoivent pour des visites ou des stages : elle leur demandera même
de refuser l'accés à certaines catégories de personnes
dont on pense qu'elles ne viennent qu'à des fins d'espionnage. De
même la cession à l'étranger de certaines techniques
doit faire l'objet d'un accord de l'administration.
Il faut bien sûr que les responsables soient eux-mêmes
convaincus de l'utilité de ces précautions, la DST et les
fonctionnaires compétents s'y emploient ; assez régulièrement
ils sont bien aidés par l'actualité.
Le pillage technologique et économique est
une réalité qui ne cesse de se confirmer : les services de
renseignements de tous les pays se sont reconvertis vers ce genre d'activité
comme l'ont confirmé des affaires récentes ; les nouvelles
SRP, sociétés de renseignement privées, se font concurrence
pour capter les meilleures informations au profit d'une entreprise ou même
d'un Etat etc.
Il serait souhaitable que les informations de ce genre
soient mieux protégées par la loi, de même que d'autres
informations économiques ; les procédures pourraient s'inspirer
de celles qui protègent le "secret-défense", en maintenant
un équilibre entre les nécessités de la sécurité
publique et la liberté du citoyen.
La "prolifération" est la vente de tout
ce qui peut être utilisé pour fabriquer des armes de destruction
massive (armes biologiques, chimiques, bactériologiques, atomiques),
et aussi les missiles par lesquels elles multiplient leur pouvoir destructeur
("prolifération balistique") : il s'agit des équipements
de productions, des produits intermédiaires, des "précurseurs",
des savoir-faire ; quelquefois il ne s'agit pas de vente, mais de cession
"amiable" ou forcée, ou encore d'une livraison par imprudence ou
naïveté. On voit dans le Journal Officiel de longues listes
de ces produits dont les exportations sont soumises à autorisation
de l'Etat.
Pour s'adapter à l'évolution des entreprises,
la jurisprudence ou le droit devra traiter de nouvelles situations que
l'internationalisation des entreprises rend très ambiguës :
comment traiter la circulation d'informations et de technologies au sein
de groupes multinationaux ?
La sécurité des systèmes d'information
se
pose aussi en termes nouveaux. Les informations transmises par voie informatique
ne peuvent plus être protégées par leur "contenant"
(une enveloppe, une armoire etc) car elles sont "dématérialisées"
; leur support, un ensemble de "bits", peut être émietté,
éparpillé sur les réseaux de transmission, puis sur
les supports informatiques ; par ailleurs l'expression et le transfert
mêmes de cette information peuvent générer des ondes
qui la dévoilent. On peut protéger certaines informations
en les transformant, par la cryptologie, en quelque-chose qui ne peut être
compris que du destinataire. On peut aussi protéger non pas telle
ou telle information en fonction de son degré de confidentialité
mais tout le système de production et de transfert. L'ensemble de
ces moyens forme la SSI, sécurité des systèmes d'information.
* Une intervention directe de l'Etat dans les échanges
commerciaux :
L'Etat peut forcer les entreprises à se protéger,
peut les contraindre dans leurs échanges scientifiques ou techniques
et, en cas de crise peut agir par la réquisition ou la répartition
: alors il se donne le droit d'intervenir directement dans la vie économique,
au mépris des règles d'une économie "libérale".
Cette irruption pose deux genres de question : est-ce bien nécessaire
? Est-ce efficace ?
Si l'Etat doit recourir aux ressources civiles, pourquoi
ne le ferait-il pas par contrat ? Pourquoi même ne pas préparer
des contrats "en blanc" qui seraient activés au moment de la crise
? Cela se pratique en effet . Mais l'on est obligé de prévoir
le cas ou de tels contrats ne pourraient pas fonctionner : s'il faut envoyer
des avions civils avec leurs équipages dans des régions où
il y a des risques, cela ne peut pas se faire par contrat ; l'Etat doit
manifester son pouvoir propre.
Quant à l'efficacité, une action dirigée
autoritairement par l'Etat ne peut se justifier que dans des cas extrêmes,
lorsque les mécanismes du marché ne fonctionnent plus, ou
lorsqu'ils créent une situation politiquement insupportable. On
pourrait imaginer qu'en cas de pénurie l'Etat paie au prix fort
les services dont il a besoin, choisisse de laisser les prix ajuster la
demande à l'offre et apporte les corrections voulues non pas en
forçant les flux de produits et de service mais en augmentant l'offre,
s'il y a des stocks stratégiques, et en aidant financièrement
les usagers prioritaires.
Au début d'une crise, c'est bien ainsi qu'il procèdera.
Au moment de la crise du Golfe par exemple, lorsque l'on a craint une pénurie
de pétrole, les prix ont augmenté de 20 ou 30 % à
la pompe. L'Etat a décidé une ponction dans les stocks stratégiques,
ce qui a eu un effet réel sur les prix, très sensibles dans
ces circonstances aux volumes offerts. En même temps l'Etat s'apprêtait
à mettre en oeuvre le plan de répartition. Il l'aurait fait
s'il avait ressenti que les prix devenaient insupportables, notion qualitative
et dont il est seul juge car le fait qu'un prix est supportable ou non
est purement psychologique ; cela dépend de l'augmentation du prix
plutôt que de son niveau absolu, de l'impression que peut avoir la
population que cette augmentation bénéficie aux compagnies
pétrolières ou à certains intermédiaires, de
l'aide éventuellement reçue par certains utilisateurs (agriculteurs,
chauffeurs de taxi etc). Même si la gestion de la crise peut être
"rationnellement" plus efficace en s'aidant du marché, l'Etat pourra
donc choisir la voie de la réquisition et de la répartition.
Dans les pays du Nord de la Communauté européenne, qui sont
de culture plus commerçante, la hausse de prix sera beaucoup mieux
acceptée que chez nous et le recours aux mesures autoritaires sans
doute plus tardif.
L'emploi de méthodes autoritaires en cas de crise
est en quelque sorte le signe de l'échec des mesures de prévention
et de protection. Elles ne suffisent pas. La politique de "défense"
ou de sécurité de l'Etat commence bien plus en amont, par
la politique étrangère - dont nous ne parlons pas - et aussi
par une politique économique qui donne au pays les moyens de sa
puissance.
UNE ACTION COHERENTE SUR L'ECONOMIE
"Les mesures économiques de défense et celles
visant, sur le plan le plus général, à un meilleur
rendement des potentiels nationaux doivent se compléter et s'appuyer
réciproquement. Les premières sont rendues possibles par
les secondes qu'elles assurent en retour d'une meilleure sécurité".
Voilà ce que l'on peut lire dans la directive générale
du Premier ministre du 29 septembre 1959.
La politique de défense comportait une indépendance
totale en matière d'armement, armement classique - chars, missiles,
canons, navires, munitions etc. - et armement nucléaire - avec ses
trois composantes, les missiles terrestres, les bombardiers et les sous-marins
stratégiques.
Cette volonté d'indépendance a eu sur la
politique industrielle de la France un effet extrêmement profond
et fécond.
Le Centre d'énergie atomique a certes été
créé avant la décision de se doter d'une arme nucléaire
; mais la synergie entre arme nucléaire, propulsion nucléaire
de sous-marins stratégiques et fabrication de centrales électriques
nucléaires est évidente ; elle nous a permis d'acquérir
une relative indépendance énergétique (le pétrole
ne représente qu'un tiers environ de nos consommations d'énergie),
ce qui est une autre composante de la sécurité. Pour emporter
la bombe atomique, il fallait des lanceurs. Il y a peu de différence
entre un lanceur balistique et une fusée spatiale. La France a été
à l'origine du programme spatial européen, dont on voit maintenant
bien d'autres applications et dans le domaine civil (pour l'agriculture,
l'étude de la terre, les télécommunications) et dans
des secteurs en relation avec la sécurité du pays, pour les
télécommunications encore, pour le guidage des missiles,
mais aussi pour la surveillance et le renseignement, nécessaires
par exemple à la prévention des crises.
Pour porter la bombe atomique mais aussi des armes classiques,
les armées avaient besoin des avions les plus performants, en vitesse,
maniabilité, équipés des dernières ressources
de l'électronique et de l'optronique ; là aussi l'effet d'entraînement
sur l'aéronautique civile et sur l'électronique professionnelle
est patent.
Il fallait aussi des ordinateurs puissants. Les USA avaient
refusé la vente d'un supercalculateur Cray ; c'est l'origine du
lancement du "plan calcul". Alors que tous les autres développements
civils et militaires se sont traduits par de brillantes réussites,
le résultats du "plan calcul", qui voulait susciter une industrie
informatique nationale, sont pour le moins controversés.
Ces résultats contrastés invitent à
s'arrêter un instant sur ce que d'autres appellent le "modèle
français de politique industrielle" pour en voir les vertus et les
limites.
Le "modèle français" de politique industrielle
A-t-on le droit d'en parler ?
Il paraîtrait que la France n'a rien à dire
sur le sujet : sa tradition colbertiste, les échecs cuisants de
sa politique industrielle la discréditent à jamais de sorte
qu'il suffit qu'elle pose une question sur l'efficacité d'un marché
libre et concurrentiel pour que les oreilles se ferment et que des sourires
entendus s'échangent.
L'appareil industriel de la France a sans doute été
parfois gêné par les interventions réglementaires et
financières de l'Etat, comme le contrôle des prix. Quant au
"jeu de meccano", c'est à dire le rapprochement autoritaire d'entreprises,
ou la répartition des départements d'une entreprise entre
plusieurs autres, il a été rarement couronné de succès
: l'Etat et ses services ne peuvent pas avoir une connaissance assez fine
des entreprises et de leurs ressorts pour être sûrs d'agir
à bon escient.
Certes la politique industrielle de la France a connu
des échecs : informatique, machine-outil, construction navale ;
y en a-t-il beaucoup d'autres ?
On cite parfois la politique textile qui n'a pas empêché
le déclin de l'emploi, mais il ne faut pas se méprendre :
l'action de l'Etat à l'égard de ce secteur a visé
à ralentir une évolution, pour des raisons sociales, tout
en alertant les entreprises sur la nécessité de se moderniser
sans cesse en intégrant un progrès technique extrêmement
rapide ; et la méthode adoptée il y déjà vingt
ans, des accords négociés, ne peut-elle être aujourd'hui
considérée comme une politique d'avant-garde ?
L'industrie française est en général
moins forte que celle de deux autres pays, l'Allemagne et le Japon - mais,
en proportion de son PIB ou en performance, elle est aussi forte ou plus
que celle de tous les autres pays. La France a su arrêter ses mines
de charbon plus vite que l'Allemagne et dans de meilleures conditions que
la Grande-Bretagne et redresser, après des années de politique
erronée, sa sidérurgie. Et dans bien des secteurs, la politique
"colbertiste" a conduit au succès.
La construction aéronautique et spatiale, le matériel
ferroviaire, les centrales nucléaires, les industries des télécommunications,
l'électronique professionnelle, les industries de l'armement, l'industrie
pétrolière - dans tous ces secteurs, l'implication de l'Etat
a été déterminante.
Certes tout cela s'est fait avec de gros financements
publics et l'on peut se demander quels résultats auraient été
obtenus si ces financements avaient été employés différemment.
Il reste que les services rendus, en coûts et qualité, supportent
fort bien la comparaison avec ce que l'on voit dans d'autres pays ; en
témoignent les exportations : avions, télécommunication,
radars, emport de satellites, TGV ; là où nous n'exportons
pas, n'est-ce pas que les marchés, aux USA, au Japon, dans certains
pays de la C.E.E., ne sont pas parfaitement ouverts ?
Pourquoi l'action de l'Etat a-t-elle été
efficace ?
La première raison est une vision stratégique
qui fut à l'origine de programmes guidés par un objectif
à long terme ; souvent, cet objectif concernait la sécurité
de la France : arme nucléaire, indépendance énergétique.
Les industries, les services qui ont participé
à cette politique industrielle étaient tous portés
par ce même objectif, par la même volonté. Il y avait
une fierté, une complicité entre tous, personnels et responsables
des grands prestataires de service et des entreprises industrielles, entre
responsables des entreprises et responsables de l'administration, souvent
issus des mêmes écoles.
Et lorsque l'action a été efficace, on constate
que les mêmes conditions ont été généralement
réunies. Le fait le plus marquant est que l'Etat a été
acheteur, et plus précisément, qu'il n'y a eu qu'une administration
cliente (le cas de l'informatique montre malheureusement que cette condition
est sans doute déterminante).
C'est une formulation simplifiée car ce n'est pas
toujours l'Etat qui a été client ; mais lorsque ce n'était
pas lui, c'était une grande entreprise nationale, la SNCF, EDF etc,
une entreprise qui était assurée de son marché, puisqu'elle
exploitait un monopole et qui pouvait mener une action à long terme
guidée par le service public. Les entreprises de transport maritime
forment le contrexemple : soumises à une concurrence très
forte, elles ne pouvaient pas rémunérer les chantiers navals
à la hauteur de leurs dépenses.
Dans le compte d'exploitation d'une entreprise la ligne
la plus dotée n'est pas celle des crédits d'impôts,
des emprunts bonifiés, des subventions ; c'est celle des ventes
! Et la différence est grande. Ce n'est pas seulement une question
financière : alors que l'administration qui subventionne un investissement
n'attend qu'une chose de l'entreprise, la réalisation de l'investissement,
le client, lui, veut un produit parfait, ce qui met en jeu tout le fonctionnement
de son fournisseur.
Lorsqu'une entreprise a un gros client, elle sait l'écouter
; et lorsque ce client est compétent, il peut faire beaucoup pour
la santé et la qualité de son ou de ses fournisseurs : fixer
des caractéristiques du produit à un haut niveau, participer
à la recherche, à la mise au point des produits. Lorsque
l'Etat ou les entreprises nationales ont eu plusieurs fournisseurs qu'ils
ont su mettre en concurrence, ce fut une concurrence modulée, intelligente,
"non destructrice".
Il n'y aurait pas Alcatel sans la Direction générale
des Télécommunications, GEC-Alsthom, ses TGV et ses centrales
nucléaires sans la SNCF et EDF etc.
Mais il convient de parler de ces réussites au
passé : le contexte a tellement changé qu'une politique purement
nationale, même si elle n'est pas dépourvue de moyens, est
insuffisante. Qu'a fait la CEE, que fera la Communauté européenne
en la matière ? Y a-t-il même une coopération entre
les Etats et quelle forme prend-elle ?
III
L'objectif de la Communauté européenne
est-il économique ou politique ?
Jusqu'à aujourd'hui, avant la mise en oeuvre du
traité sur l'Union européenne, la construction européenne
repose sur une ambiguïté qui lui a permis de progresser mais
qui a déjà créé un malaise dont témoignent
les résultats des référendums de 1992 au Danemark
et en France et qui risque désormais de lui nuire. L'objectif affiché
de la Communauté économique européenne, CEE, c'est
à dire le développement harmonieux des activités économiques
par le moyen du marché, est un objectif économique, mais
il a des implications politiques profondes sur lesquelles les Etats se
sont parfois prononcés, auxquelles dans la pratique quotidienne
ils ont consenti le plus souvent par abstention.
Depuis la signature du traité de Maastricht en
décembre 1991, il y a eu en France une prise de conscience qui se
traduit par une plus grande attention des élus aux progrès
de la construction européenne.
Un objectif économique : le "développement
harmonieux"...
"La Communauté a pour mission par l'établissement
d'un marché commun et par le rapprochement progressif des politiques
économiques des Etats-membres, de promouvoir un développement
harmonieux des activités économiques dans l'ensemble de la
Communauté, une expansion continue et équilibrée,
une stabilité accrue, un relèvement accéléré
du niveau de vie et des relations plus étroites entre les Etats
qu'elle unit" (article 2 du traité de Rome).
Même si dans l'esprit de ceux qui sont à
l'origine du traité de Rome il y avait l'intention d'aller plus
loin, l'objectif de la "Communauté économique européenne"
est économique, comme l'indique son nom. L'article qui le décrit
ne parle que de niveau de vie, de développement, bref de bien-être.
Qui pourrait n'être pas d'accord sur de tels objectifs ? Rien de
plus facile apparemment pour unir et faire travailler ensemble.
Mais l'union peut-elle être profonde sur de telles
bases ? Pourquoi ne pas avoir parlé d'union politique, d'union dans
l'effort, dans la négociation et s'il le faut dans l'opposition
à d'autres pays ?
Ce ne sont pas les tentatives d'union ou de rapprochement
dans ce sens qui ont manqué depuis la fin de la guerre, sans même
parler de l'OTAN.
Dès 1948 un traité aussi ambitieux dans
sa formulation que vague dans son contenu avait été signé,
le 17 mars à Bruxelles, entre la France, la Grande Bretagne et les
pays du Benelux ; il portait sur une collaboration en matière économique,
sociale et culturelle et en cas de légitime défense. Un peu
plus tard, devant la montée en puissance et en hostilité
de l'URSS, les Américains délarent qu'ils veulent "des Allemands
en uniforme" avant la fin de 1951. Pour répondre à cette
exigence, le gouvernement français de M. Pleven conçoit le
projet d'une Communauté européenne de défense, la
CED : il s'agissait à la fois de créer une force contre le
communisme, d'éviter que les Allemands ne créent une armée
autonome, et de faire un pas supplémentaire vers la construction
européenne. Logiquement mais imprudemment, le projet du gouvernement
ne se bornait pas à une coopération militaire limitée
mais allait carrément jusqu'à l'union politique. Ce projet
a suscité l'opposition des nationalistes qui constataient que sans
armée il ne peut pas y avoir d'Etat, de ceux qui, si peu de temps
après la guerre, ne pouvaient pas faire suffisamment confiance à
l'Allemagne, et enfin des pacifistes. Il fut repoussé par le Parlement
en septembre 1954.
Cet échec montrait l'impossibilité de créer
une Europe fédéraliste à qui les Etats auraient confié
de façon irréversible leur principale mission, celle de la
défense. Mais un courant européen existait.
Il s'exprima d'une part dans le traité de Paris,
le 23 octobre 1954, qui a modifié le traité de Bruxelles
pour en faire l'Union de l'Europe Occidentale, l'UEO, avec la France, l'Allemagne,
les pays du Benelux, la Grande-Bretagne et l'Italie, et d'autre part à
Messine en juin 1955, dans la relance de négociations pour la création
d'un marché commun généralisé, bien au-delà
de ce qui avait déjà été convenu pour le charbon
et l'acier avec la CECA. Le traité instituant la Communauté
économique européenne fut signé à Rome en mars
1957, en même temps que le traité instituant la Communauté
européenne de l'énergie atomique.
Les débats sur la CED avaient été
dramatiques ; ils avaient durement divisé à peu près
tous les partis ; la question de la nation avait été posée.
Les deux traités de l'UEO et de la CEE en portent les stigmates.
Le premier est purement intergouvernemental, il ne crée lui-même
aucune structure administrative ou "exécutive" commune, les décisions
sont prises à l'unanimité, sauf à convenir d'une autre
modalité. Il institue un Conseil qui devra créer "tous organismes
subsidiaires qui pourraient être jugés utiles". Seule fut
créée l'Agence pour le contrôle de l'armement explicitement
prévue ; elle a cessé de fonctionner au fur et à mesure
que l'Allemagne retrouva la possibilité de se doter librement d'armements.
Les pays d'Europe ont confié leur défense à l'OTAN
(la France a quitté l'organisation militaire intégrée
de l'OTAN mais est restée dans l'alliance militaire), de sorte que
l'UEO est restée une coquille vide jusqu'au début des années
90.
Quant au traité de Rome, il se garde soigneusement
d'aborder les questions qui relèvent de la souveraineté des
Etats, en particulier ce qu'il appelle l'"ordre public", la "sécurité
publique", ou la "défense", ou encore les "intérêts
essentiels de la sécurité" des Etats. Chaque fois que l'une
ou l'autre est en cause, les Etats peuvent prendre des dipositions nationales
qui s'écartent des règles du marché commun.
Donc l'objectif du marché commun porte sur le "développement
harmonieux des activités économiques" et n'a rien à
voir avec la sécurité des Etats. Cela a été
confirmé par l'Acte Unique Européen qui, en février
1986, a élargi les compétences de la CEE et facilité
le mode de prise de décision. On peut déjà voir une
source de difficultés : la défense et la sécurité
publique vont à l'encontre des objectifs de la Communauté
puisqu'aucune mesure relative à la défense ou à la
sécurité ne peut contribuer à l'augmentation du niveau
de vie ; si tel était le cas elle serait en effet mise en oeuvre
spontanément et l'on ne penserait même pas à en parler
comme d'une mesure de défense ou de sécurité.
...par le moyen du marché et de la concurrence
L'article 2 du traité de Rome ne se borne pas à
dire le but ; il dit aussi les moyens : "par l'établissement d'un
marché commun et par le rapprochement des politiques économiques
des Etats membres". On peut même remarquer que l'énoncé
des moyens précède celui des buts : il ne s'agit sans doute
pas seulement d'une commodité de style ; la réalisation du
marché passe avant tout.
Parmi autres choses, ce "marché commun" sera fait
d'un "régime assurant que la concurrence ne sera pas faussée"
et d'"un espace sans frontières intérieures dans lequel (est
assurée) la libre circulation des marchandises, des personnes, des
services et des capitaux". Dans le traité lui-même et dans
tous les textes émanant de la Communauté, la référence
à la concurrence est constante ; quant à la liberté
de circulation, les textes de la Commission en parlent comme des "quatre
libertés fondamentales". Comme dans tout texte fondateur on peut
trouver dans le texte du traité de Rome plusieurs interprétations
parfois contradictoires : ailleurs il est dit que la coopération
entre entreprises et que les monopoles et "droits spéciaux" sont
possibles dans certains cas. Mais la Commission et la jurisprudence de
la Cour de Justice ont choisi une lecture qui privilègie la concurrence
et les quatre libertés "fondamentales" de circulation. On verra
plus loin quels peuvent en être les effets sur la sécurité
des Etats.
Une volonté politique efficace et fructueuse
Il a fallu au départ une impulsion politique très
forte pour faire la Communauté Economique Européenne ; le
démantèlement des droits de douanes et des contingents internes,
l'harmonisation du tarif douanier furent des entreprises lourdes, réussies
et fructueuses. La Politique agricole commune est une vraie politique avec
un objectif à long terme, des moyens, une solidarité, l'expression
d'une volonté commune face à l'extérieur et l'implication
politique permanente des Etats. Au début des années 80 il
ne se passait plus grand chose ; la CEE a été relancée
avec l'Acte Unique Européen qui n'a pas changé le projet
du traité de Rome, mais a fixé une date, le 1er janvier 1993,
pour la réalisation du "marché intérieur", une des
deux composantes du "marché commun", et élargi la pratique
du vote à la majorité qualifiée. Malgré son
apparence d'objectif purement économique la réalisation du
marché intérieur est bien une oeuvre politique qui aura des
conséquences non seulement sur la vie des entreprises mais sur la
vie des gens et sur le rôle des Etats.
En l'absence de moyens financiers...
En 1993 le budget de la Communauté économique
européenne est de 70 milliards d'écus dont la moitié
pour la politique agricole commune, en y incluant le fonds d'orientation
FEOGA, 30% pour les autres "fonds structurels", c'est à dire pour
l'aménagement du territoire, les aides "régionales" qui vont
aux entreprises implantées dans certaines régions, et pour
l'aide à l'emploi ou à la formation, 6 % pour les actions
extérieures et 4 % pour la recherche.
Si l'on ôte les frais internes et les réserves,
soit 7%, on voit quels moyens financiers restent pour les autres politiques
: moins de 3% du budget.
Il y a aussi les crédits de coopération
avec les pays en voie de développement qui figurent dans un budget
annexe.
... une construction juridique
La Communauté et particulièrement l'organe
qui l'anime, la Commission, devaient s'affirmer face aux Etats, autres
institutions publiques, qui disposent, eux, du pouvoir politique car ils
émanent de la seule source de pouvoir que reconnaissent nos démocraties,
l'élection par les citoyens.
Lorsqu'elle n'a pas de moyens financiers, que reste-t-il
à une institution publique dotée d'une responsabilité
et qui ressent le besoin vital de s'affirmer ? Le discours et le moyen
du droit.
La Commission s'est bien essayée au discours, mais
elle en a très vite rencontré les limites - ce qui ne peut
étonner puisque le discours n'est efficace que s'il vient d'une
autorité politique.
La Commission de Bruxelles a donc utilisé systématiquement
l'instrument du droit et elle a trouvé dans la Cour de Justice un
bon allié. C'est ainsi que la Communauté est devenue une
construction juridique. Cet instrument du droit fut utilisé aussi
loin que le permet le texte du traité et même au-delà
de ce que pouvait laisser entendre une première lecture : ce fut
une surprise pour les députés français d'apprendre
que le droit communautaire prend le pas sur les lois françaises
même les lois postérieures aux textes communautaires - le
plus petit des réglements de la Commission est plus fort qu'une
loi votée par le Parlement et le gouvernement ne doit pas appliquer
un loi qui le contredirait - ; ce fut une surprise d'apprendre qu'est condamnable
non seulement une mesure qui affecte les échanges mais une mesure
qui est de nature à les affecter "directement ou indirectement,
actuellement ou potentiellement" ; ce fut une surprise d'apprendre que
dès lors qu'un domaine de compétence est réservé
par le traité à la Communauté, avant même qu'aucune
décision n'ait été prise, les négociations
avec les pays tiers doivent être menées par la Commission
et non par les Etats puisque le résultat des négociations
peuvent affecter d'une façon ou d'une autre les échanges
internes.
La Cour fut toujours conduite par le souci de l'"effet
utile", c'est à dire par le souci de rendre efficace ou de ne pas
rendre inefficace l'action de la Communauté dans les domaines qui
sont de son ressort, quitte à "inventer" des dispositions qui n'avaient
pas été prévues par le traité, ce qui étend
de proche en proche ses prérogatives. Et lorsqu'une affaire a été
traitée par la Communauté, elle devient de sa compétence
de façon irréversible : la combinaison de ces effets, effet
d'"extension" et "effet de cliquet", donne des résultats impressionnants.
Disant cela, il ne s'agit pas de critiquer la Cour ni
la Commission.
Elles ont lu le premier considérant du traité
de Rome qui dit que les Etats sont "déterminés à établir
les fondements d'une union sans cesse plus étroite entre les peuples
européens". Chaque fois qu'elles bridaient l'action d'un Etat, qu'elles
coupaient une relation entre un Etat et une entreprise, elles avaient conscience
de faire une oeuvre nécessaire à l'émergence d'une
Union et en même temps elles étaient en résonnance
avec les thèses du libéralisme, vertus de la concurrence
et "moins d'Etat", qui dans les quinze dernières années se
sont largement imposées.
Et il ne faut jamais oublier que, sauf dans quelques domaines
où la Commission a pouvoir de décision, c'est le Conseil
qui prend les décisions et que le Conseil est formé des représentants
des Etats.
Quels sont les moyens d'agir de la Commission ?
Là où la Communauté est compétente,
la Commission a un pouvoir d'initiative sans limite et exclusif puisqu'elle
est la seule à pouvoir faire des propositions au Conseil ; ce pouvoir
d'initiative a trouvé une efficacité accrue depuis que l'Acte
Unique européen a fixé la date du 1er janvier 1993 pour la
réalisation du marché intérieur et qu'il a disposé
que toutes les directives tendant à réaliser ce marché
seront décidées par le conseil à la majorité
qualifiée.
La Commission a le pouvoir de contrôler que les
Etats appliquent le traité et de faire à leur encontre auprès
de la Cour de Justice des "recours en manquement" ; elle s'attachera en
particulier à supprimer tout obstacle aux échanges entre
Etats membres, à supprimer les monopoles et droits spéciaux,
à surveiller et limiter les aides publiques apportées par
les Etats aux entreprises y compris les prises de participation d'un Etat
dans une entreprise publique. Ce pouvoir de la Commission est de très
grande portée ; on verra comment elle en use dans des secteurs en
relation directe avec la sécurité publique.
Elle instruit des dossiers individuels d'entreprises pour
autoriser ou refuser toute opération de "concentration" d'entreprises,
au dessus d'un certain seuil (elle les a le plus souvent acceptées).
De façon générale elle décide elle-même
les sanctions imposées aux entreprises qui méconnaissent
les règles du traité. Elle choisit librement la suite qu'elle
donne à ses observations jusqu'à saisir la Cour de justice
de Luxembourg.
Là où elle dispose d'un budget, elle peut
accorder des subventions, ce qui lui donne une parcelle de pouvoir. A l'égard
des entreprises non agricoles cela se limite aux aides à la recherche,
à un stade assez "en amont", qu'elle appelle "précompétitif"
: il s'agit de recherches dont les entreprises acceptent de partager les
résultats assez ouvertement.
Vis à vis de l'extérieur, elle représente
la Communauté et les Etats dans les négociations commerciales
avec les pays tiers, sur mandat du Conseil. C'est elle par ailleurs qui
engage des procédures de défense à l'égard
d'importations - qui se limitent en fait à des procédures
anti-dumping engagées souvent trop tard alors que le traité
n'interdit pas d'autres mesures comme les droits de douane et les limitations
quantitatives.
Comment agit la Commission ?
Le monopole de l'initiative donne à la Commission
un pouvoir considérable dont elle sait user avec habileté.
Elle a par exemple la possibilité de faire des communications, de
rédiger des "livres verts", premiers linéaments d'une politique
car sur un sujet sensible, elle ne présentera pas d'emblée
une proposition de décision. Elle peut faire faire des études
dans tous domaines sans en référer à quiconque. Elle
peut faire des recommandations aux Etats.
Lorsqu'il s'agit d'élargir le domaine de compétence
de la Communauté, elle saura se montrer accommodante et très
respectueuse du désir des Etats ; elle proposera parfois de ne rien
changer à la pratique actuelle ; une chose, pourtant aura changé,
essentielle ; un transfert de compétence des Etats vers la Communauté.
Pour tout cela elle dispose donc d'une base juridique
forte, de quelques rares moyens financiers, de la force d'analyse et de
propositions de son personnel et de tous les experts qu'elle met à
son service. Elle dispose aussi du pouvoir que donne la durée :
elle sait retirer un dossier et attendre pour le présenter à
nouveau que les circonstances lui soient favorables. Lorsqu'elle sent une
difficulté, elle n'essaiera pas de la forcer ; elle proposera seulement
des périodes transitoires, des périodes d'adaptation ; dès
lors que les Etats commencent à discuter de la durée de ces
périodes, la Commission sait qu'elle l'a emporté. Et elle
dispose bien souvent de l'arme dissuasive qu'est la saisine de la Cour
de Justice.
Une certaine incapacité à construire
Le droit permet de fixer un cadre à l'action des
personnes sans faire de différence entre elles ; la puissance publique
peut ainsi rendre plus facile l'action des personnes et des entreprises
et la Commission a beaucoup fait en ce sens.
Le droit peut obliger ou interdire, mais il ne cherche
pas à obtenir l'adhésion. Par le droit, la puissance publique
ne pourra donc pas être l'architecte d'un projet, d'une coopération
entre des entreprises qu'elle aura choisies.
Il faut pour cela la capacité de négocier,
de convaincre.
Les Etats tirent cette capacité de leur légitimité
démocratique et de leurs moyens financiers. La question n'est pas
icide savoir s'ils en font ou non un bon usage ni quelle efficacité
conservent ces moyens avec l'internationalisation de l'économie.
Il suffit de constater que la Commission n'a guère cette capacité
de construire. Elle l'a montré dans le secteur des composants électroniques,
où les tentatives de rapprochement qu'elle a entreprises ont échoué,
et avec l'affaire de la télévision à haute définition
où, pour emporter l'adhésion unanime qui lui était
nécessaire, elle a dû réduire considérablement
son projet - qui se limite aujourd'hui à la promotion, sans aucune
obligation, d'un format d'image de télévision (le 16/9) et
ne porte plus ni sur la norme ni sur aucun programme industriel (il est
habituel de considérer aujourd'hui que le projet initial de la Commission,
qui avait à l'époque reçu une très large approbation,
était "mauvais" - sic transit...).
Avec les Etats, connivence, compétition et lutte
de pouvoir
Les relations entre la Commission et les Etats sont traversées
de multiples courants : sur chacun des dossiers, non seulement tous les
Etats ne partagent pas le même avis, mais encore les différents
services de la Commission et des Etats sont eux-mêmes divisés
et tâchent de faire progresser leur point de vue en nouant des alliances
de circonstance. Là où elle n'a pas elle-même un pouvoir
de décision, la Commission tient compte de l'opinion des Etats,
telle qu'elle la perçoit ; elle essaiera de formuler une proposition
qui puisse recevoir un consensus, une position moyenne donc. Lorsqu'un
Etat, la France par exemple, s'oppose à la Commission, ce peut donc
être le signe qu'il est en désaccord avec un grand nombre
d'autres Etats.
S'il faut éviter de faire de la Commission un "bouc
émissaire", il faut aussi constater quelques tendances de fond,
d'ailleurs tout à fait compréhensibles. La première
est la tendance qu'a la Commission à élargir son domaine.
Une autre tendance bien naturelle est que les Etats, leurs administrations
et leurs élus, freinent une évolution qui leur enlève
des moyens d'action.
Mais il s'agit désormais de bien autre chose que
d'une classique compétition entre administrations : les domaines
abordés par la Communauté sont maintenant en relation avec
la sécurité publique (circulation des produits à usage
civil et militaire, services de base...) alors qu'en matière de
sécurité publique et de défense, les textes et la
jurisprudence affirment la responsabilité de l'Etat - comme on le
verra dans le chapitre qui suit. C'est une responsabilité essentielle
de l'Etat, une des trois ou quatre qui le fondent ; il est normal que l'on
emploie à son sujet des mots un peu solennels comme celui de "souveraineté".
La Commission de son côté minimise systématiquement
les effets sur la sécurité publique de la politique qu'elle
défend et soupçonne les Etats, notamment la France, de prendre
prétexte de la sécurité publique pour conserver leur
emprise sur l'économie.
En définitive il s'agit d'une lutte où chacun
emploie les moyens à sa disposition : le droit, la guerre des tranchées,
l'effet de surprise, le lobbying, les arguments techniques, la "guerre
psychologique", l'utilisation de l'information, la recherche d'alliances,
l'appui de l'opinion publique, la patience, le "sens du terrain" etc.
La Commission a un gros atout : elle ne peut pas perdre
un terrain acquis à la cause communautaire. Si elle a l'impression
parfois de ne pas réussir, c'est en comparant ce qu'elle obtient
à ce qu'elle avait espéré, ce n'est jamais en comparant
ce qu'elle possède aujourd'hui à ce qu'elle possédait
auparavant puisque le "respect des acquis communautaires" fait partie des
principales règles du jeu. Cette constatation doit être nuancée
par la mise en oeuvre du "principe de subsidiarité" qui limite les
compétences communautaires à ce qui est réalisé
plus efficacement par la Communauté que par les Etats. Mais elle
reste fondamentalement vraie : les compétences confiées à
la Communauté ne peuvent pas être reprises par les Etats.
Dans cette lutte entre les Etats et la Commission, les
Etats doivent donc se montrer très sourcilleux, vétilleux
: ils doivent imaginer les conséquences proches ou lointaines, réelles
ou virtuelles, de tout transfert de responsabilité vers la Communauté.
Et c'est là qu'intervient un aspect de la "guerre psychologique"
: la Commission saura proposer des modifications raisonnables, des mesures
utiles ; un Etat pourra-t-il, sans paraître mesquin ou soupçonneux,
s'y opposer au nom d'un scénario improbable et lointain ? Comment
refuser une amélioration immédiatement tangible pour respecter
une responsabilité qui n'aura peut-être jamais à s'exercer
?
Les exemples des transports, de l'énergie, des
télécommunications et ceux de la circulation des personnes
et des produits montrent comment procède la Commission pour élargir
le jeu du marché et le champ communautaire dans des secteurs qui
affectent la sécurité publique ; ils montrent aussi que les
Etats disposent de moyens pour préserver la sécurité
publique et que la Commission sait parfois se rendre à leurs arguments.
On verra également le décalage entre le côté
trivial de l'action quotidienne d'une part, la nature des enjeux d'autre
part car en arrière-plan, c'est le mode de construction européenne
qui est en cause, et peut-être aussi la place que les pays d'Europe
voient pour eux-mêmes dans le concert mondial.
Plutôt que d'attendre les prochaines initiatives
de la Commission pour réagir ensuite à ces initiatives au
nom de la sécurité publique, les Etats n'auraient-il pas
intérêt à faire plus souvent des propositions eux-mêmes,
puisque la sécurité publique est de leur responsabilité
IV
La sécurité publique et la défense,
une responsabilité des Etats
Dans la suite, les mots et expressions "sécurité",
"sécurité publique", "sécurité de la nation",
"sécurité de l'Etat" auront la même signification,
qui englobe aussi la "défense" ; la France donne à "défense"
un sens assez large, alors que la signification britannique se limite aux
aspects militaires.
Comme la sécurité publique ne fait pas partie
des objectifs de la Communauté économique européenne,
il est bien naturel que l'on trouve dans le traité des articles
qui donnent aux Etats la possibilité de prendre des mesures relatives
à la sécurité publique, même si elles s'écartent
des règles générales du traité.
Il y a un débat permanent sur la possiblité
de recourir à ces articles, avec parfois comme une forme d'autocensure
des Etats. Ce débat a été porté à deux
reprises à la Cour de Justice ; dans les deux cas, elle a donné
droit aux Etats, créant une jurisprudence qui donne corps à
la notion de "conditions économiques ou industrielles de la sécurité".
Nous sommes sur le terrain juridique, cher à la
Commission ; il est probable que si un Etat déclarait haut et fort
que telle ou telle mesure s'impose à lui pour des raisons touchant
à ses intérêts essentiels et qu'il n'est pas question
qu'il ne la prenne pas, l'affaire serait traitée sur un mode politique
et non pas juridique ; c'est ainsi que fut "non réglé" le
différend qui s'est terminé par le faux "compromis de Luxembourg"
; et c'est ainsi que la France a traité le volet agricole des négociations
du GATT. Mais il est normalement préférable de pouvoir s'appuyer
sur les textes.
LES TEXTES
Dans le traité de la Communauté européenne,
il y a deux sortes d'articles : ceux qui s'adressent au temps de crise
et ceux qui s'adressent au temps normal car il faut bien en temps normal
prendre des mesures qui nous permettent d'éviter la crise ou de
mieux y résister.
Pour le temps de crise:
En cas de crise intérieure ou extérieure
les Etats ont le pouvoir de prendre des mesures autonomes, même si
ces mesures faussent les conditions de la concurrence. Il leur est seulement
demandé de se concerter avec les autres Etats pour éviter
autant que possible que le fonctionnement du marché commun ne soit
affecté. A ce stade la Commission n'intervient pas ; c'est une affaire
de coopération entre les Etats. Ce n'est que si elle estime que
les conditions de la concurrence sont faussées qu'elle étudie
avec l'Etat en cause si les mesures prises unilatéralement peuvent
être adaptées ; si elle y voit un abus elle peut intervenir
auprès de la Cour, de même que tout Etat membre.
Pour le temps normal
"Aucun Etat membre n'est tenu de fournir des renseignements
dont il estimerait la divulgation contraire aux intérêts essentiels
de sa sécurité" (art 223 a).
Un Etat peut aussi "prendre les mesures qu'il estime nécessaires
à la protection des intérêts essentiels de sa sécurité
et qui se rapportent à la production ou au commerce d'armes, de
munitions et de matériel de guerre" ; mais ces mesures ne peuvent
altérer les conditions de la concurrence dans le marché commun
que s'il s'agit de produits destinés à des fins spécifiquement
militaires (article 223 b). Nous reviendrons plus loin sur la fabrication
et la vente des matériels d'armement.
D'une façon très générale
un Etat peut prendre des mesures justifiées par des raisons d'ordre
public ou de sécurité publique pour réglementer la
circulation des produits ou des capitaux, le droit de créer une
entreprise ou de proposer ses services, même si c'est à l'encontre
du traité de Rome (articles 36, 56, 66).
Selon l'Acte Unique Européen signé en 1986,
des directives de la Communauté décidées à
la majorité qualifiée peuvent forcer les Etats à modifier
leurs législations ou réglementations ; un Etat pourrait
donc se trouver contraint de mettre en oeuvre des dispositions qui lui
paraissent diminuer la sécurité publique ou porter atteinte
à l'ordre public ; dans ce cas il a la possibilité de prendre
des mesures correctives (article 100 A.4).
On pourrait donc estimer que l'Etat a toutes les possibilités
dont il a besoin ; à moins que l'on ne s'inquiète du rôle
d'arbitre donné à la Commission et à la Cour, puisque
les mesures prises par les Etats ne doivent pas aller au-delà de
l'objectif de sécurité recherché ; n'est-ce pas pour
elles un moyen de s'immiscer dans ce qui relève de la souveraineté
des Etats ?
Où l'on parle - enfin ! - des conditions économiques,
industrielles, technologiques nécessaires à la sécurité
des Etats.
Avant de voir deux cas de jurisprudence, faisons un tour
du côté de l'article 30 de l'Acte Unique Européen (l'AUE)
; cet article 30 forme à lui seul le titre III de l'AUE, qui traite
de coopération politique entre les Etats, alors que les autres articles,
pour l'essentiel, modifient le traité de Rome. Il se trouve dans
cet article 30, au point 6, deux phrases merveilleusement rédigées
:
"Les Hautes Parties Contractantes (...) sont disposées
à coordonner davantage leurs positions sur les aspects (...) économiques
de leur sécurité". Et : "Les Hautes Parties Contractantes
sont résolues à préserver les conditions technologiques
et industrielles nécessaires à leur sécurité.
Elles oeuvrent à cet effet tant sur le plan national que, là
où ce sera indiqué, dans le cadre des institutions et organes
compétents".
Il s'agit de constatations ("les Etats sont résolus...")
et de déclarations d'intention ("sont disposées..."). Même
si ce n'est pas du droit positif, ces constatations et ces intentions,
formulées dans un texte qui veut faire avec les dispositions communautaires
un "acte unique", ne sauraient être incompatibles avec le droit communautaire.
Sans créer du droit, elles éclairent donc le droit communautaire.
La Cour de Justice est en effet très respectueuse
des responsabilités des Etats en matière de sécurité
publique comme le montrent deux arrêts qui portent sur deux aspects
essentiels, les services de base et la libre circulation de produits dangereux
pour la sécurité du pays.
DEUX CAS DE JURISPRUDENCE
La sécurité d'approvisionnement en produits
pétroliers, l'arrêt Campus-oil
En 1981, les quatre compagnies pétrolières,
quatre "majors", qui se partageaient la seule petite raffinerie d'Irlande
ont informé le gouvernement qu'elles arrêteraient bientôt
l'exploitation de la raffinerie : les coûts de fonctionnement étaient
tels qu'elles préféraient reporter la production sur d'autres
raffineries notamment en Grande Bretagne. Le gouvernement irlandais, fort
mécontent, décida
1 de nationaliser la raffinerie,
2 d'obliger tous ceux qui distribuaient des produits raffinés
sur le territoire de la république à acheter à la
raffinerie nationale 35 % des quantités qu'ils distribuaient,
3 de les obliger à payer ces produits au prix fort,
un prix qui permette à la raffinerie d'équilibrer ses comptes.
On peut remercier le gouvernement irlandais de ce coup
de sang.
En effet ces décisions ont été contestées
en justice, ce qui nous permet d'avoir un des plus beaux arrêts de
la Cour de Justice de Luxembourg, complet, bien argumenté, un arrêt
qui fait droit, avec sagesse et largesse, à la notion de sécurité
publique. Cet arrêt montre aussi comment traiter les relations entre
les aspects économiques, qui relèvent de la Communauté,
et les aspects non économiques, qui relèvent des Etats.
Naturellement ce ne sont pas les majors qui ont intenté
une action contre cette décision, mais des petits distributeurs,
Campus-oil et d'autres, qui ont bénéficié de l'appui
de la Commission, outrée de cet accroc aux règles sacro-saintes
du libre-échange. Comme c'est la règle, la High Court d'Irlande
a demandé à la Cour de Luxembourg ce qu'elle en pensait :
peut-on recourir à la notion d'"ordre public" ou de "sécurité
publique" pour autoriser des mesures qui contreviennent radicalement aux
règles du marché commun ? Obliger un opérateur privé
à acheter à une entreprise nationale à un prix fixé
par l'Etat, diable !
La Cour constate que "les produits pétroliers sont
fondamentaux pour l'existence d'un Etat dès lors que le fonctionnement
non seulement de son économie mais surtout de ses institutions et
de ses services publics essentiels et même la survie de sa population
en dépendent". "Une interruption de l'approvisionnement peut dès
lors gravement affecter la sécurité publique de l'Etat".
L'avocat général donne de la "sécurité
publique" des éclairages intéressants : elle est attachée
au "bien-être de l'Etat, afin de garantir le fonctionnement des services
essentiels et l'approvisionnement" ; "elle ne se limite pas à la
sécurité militaire extérieure", ni à "la sécurité
intérieure au sens de la défense du droit et de l'ordre"
; elle tend à préserver la "stabilité et de cohésion
de la vie d'un Etat moderne".
On peut donc invoquer un de ces articles du traité
de Rome qui donnent la possibilité aux Etats de prendre des mesures
pour leur sécurité, ici l'article 36. La Cour nous dit qu'une
mesure prise au titre de cet article peut contrevenir aux règles
du Marché Commun. Fort heureusement sinon la portée de cet
article qui "vise à sauvegarder des intérêts de nature
non économique" aurait été complètement annihilée.
Cela ne soumet pas la matière, ici les produits
pétroliers, à la compétence exclusive des Etats ;
disant cela, la Cour constate que la matière n'est pas non plus
de la compétence exclusive de la Communauté ; compétence
partagée donc, l'approvisionnement étant du ressort de l'Etat
en ce qu'"il dépasse les considérations de nature purement
économique" ; ce qui, a contrario, limite effectivement les compétences
communautaires au "purement économique".
Tout aussi intéressant : ce n'est pas parce que
la Communauté a déjà pris des mesures qui avaient
comme objet ou qui pouvaient avoir comme effet d'améliorer la sécurité
d'approvisionnement qu'un Etat se trouve privé de la possibilité
de prendre des mesures autonomes. Or la Communauté avait déjà
pris une batterie de mesures dont la Commission a magnifié les effets,
mais qui pour la Cour étaient davantage des déclarations
d'intentions, révocables précisément dans les circonstances
où elles auraient été le plus utiles.
Et encore : pour répondre à un besoin de
sécurité publique, la Cour fait une différence essentielle
entre les contrats à long terme entre l'Etat et les pays fournisseurs
et les contrats passés avec des entreprises commerciales. Et l'Etat
est fondé, naturellement, à prendre en temps normal, "dès
à présent", des mesures permanentes dont l'utilité
ne se ferait sentir qu'en temps de crise.
La Cour a admis que le coût de ces mesures de précaution,
car toute mesure de sécurité à un coût sinon
on n'en parlerait même pas, soit pris en charge non par l'Etat mais
par les consommateurs. On peut estimer que l'Etat aurait atteint le même
niveau de sécurité en perturbant beaucoup moins le fonctionnement
du marché s'il avait laissé les prix s'établir au
niveau du marché et s'il avait pris en charge le déficit
d'exploitation : il n'aurait alors eu à intervenir qu'auprès
d'un acteur économique et il n'aurait fixé ni prix ni quotas
minimaux. La Cour a laissé l'Etat libre des moyens.
Cet arrêt Campus-Oil donne donc une base très
large et très satisfaisante pour recourir à tous les articles
du traité de Rome qui se réfèrent à la notion
de sécurité publique.
Il dit aussi qu'il faut y recourir avec sagesse et ce
qu'il dit est de bon sens.
L'invocation de la "sécurité publique" ne
doit jamais être un prétexte qui cache un motif purement économique.
Il faut que les mesures servent effectivement le but recherché,
et il faut que ces mesures soient juste suffisantes pour atteindre le but
recherché - ce que les juristes traduisent en parlant de principes
de "causalité" et de "proportionnalité".
Cette expression de "principe de proportionnalité"
pourrait induire en erreur ceux qui ne sont pas juristes, dans la mesure
où elle évoque un équilibre entre l'amélioration
de sécurité d'une part, les perturbations apportées
au
marché d'autre part ; or il n'en est rien ; la Cour dit exactement
qu'il faut éviter des entraves aux importations "disproportionnées"
par rapport aux objectifs recherchés, et explique immédiatement
que ces entraves ne doivent "donc" pas porter atteinte "plus qu'il n'est
indispensable aux échanges communautaires" ; il serait sans doute
plus clair de parler de principe de "juste suffisance"...
Il y a d'autres enseignements à tirer de cet arrêt.
* Lorsque les considérations de marché et
de concurrence d'une part, des considérations de sécurité
des Etats d'autre part sont en jeu, la sécurité des Etats
prime ; cela va de soi pour tout esprit non averti. Est-ce le fait d'une
espèce d'intoxication propagée par l'air du temps ? Cela
semble parfois perdu de vue.
* Lorsqu'il y a divergence sur une même matière
entre des considérations économiques qui relèvent
de la Communauté et des considérations de sécurité
publique qui relèvent de la plus haute responsabilité des
Etats - on peut parler de sa souveraineté - il faut un arbitrage
; un tel arbitrage relève de l'Etat et de lui seulement. S'il était
fait par un autre que l'Etat, ce serait insupportable car il revêt
une dimension politique qui n'appartient qu'aux Etats.
D'ailleurs la Cour, bien qu'elle y ait été
invitée par la Commission, a eu la prudence de ne pas s'engager
sur ce terrain ; elle a seulement vérifié qu'il y avait bien
une amélioration de la sécurité d'approvisionnement
; elle ne l'a pas mesurée ; encore moins l'a-t-elle comparée
au "poids" des perturbations apportées au fonctionnement du marché.
Et un observateur ingénu peut légitimement estimer, dans
le cas Campus Oil, que l'augmentation de sécurité, si elle
existe, est en l'occurence bien mince : peut-on vraiment penser que l'Irlande
aurait durement manqué de produits raffinés ? La Cour s'est
visiblement refusé de se poser la question ; elle a seulement constaté
que les mesures prises par l'Irlande diminuaient effectivement cette probabilité.
La circulation des produits sensibles : l'arrêt
Richardt
En mai 1985 un camion qui allait vers Roissy change de
destination car le vol sur Moscou qui devait emporter sa cargaison a été
annulé ; il se dirige vers l'aéroport de Luxembourg. Sa cargaison,
préparée par M. Richardt, est précieuse et redoutable
: trois tonnes d'appareils destinés à la gravure de circuits
intégrés par source ionique, une étape clé
dans la fabrication de puces pour un atelier de production de mémoires
à bulles, ces composants électroniques ultraminiaturisés,
résistants aux chocs et aux explosions nucléaires, que l'on
retrouvera dans le cerveau des systèmes d'armement comme les lance-roquettes
multiples, les satellites etc. Ces équipements avaient été
achetés aux USA et étaient accompagnés des documents
requis pour un transit à destination de Moscou, documents qui avaient
été émis par erreur puisque ce matériel fait
partie des listes de produits dits COCOM dont l'exportation vers l'URSS
était interdite - une instruction judiciaire a d'ailleurs été
engagée à ce sujet.
Les douaniers luxembourgeois arrêtent le camion,
constatent qu'il s'agit d'un matériel COCOM, ne tiennent pas compte
des documents en question et confisquent le matériel. M. Richardt,
un virtuose du transfert technologique à hauts risques, un expert
de la réglementation et de ses points faibles, un homme qui aime
jouer au grand jour pour se faufiler dans les moindres failles, est tombé
sur un os. Il contre-attaque devant les tribunaux qui demandent à
la Cour son avis.
Là aussi l'arrêt de la Cour est plein d'enseignements.
Il apporte des précisions sur la façon de
considérer les "produits duaux", ces produits qui peuvent avoir
une utilisation civile et une utilisation militaire.
Il se trouve que la Commission et les trois Etats qui
avaient interrogé la Cour étaient bien d'accord : le Luxembourg
était fondé à interdire le transit de ce produit qui
présentait un risque pour sa sécurité ; la Cour l'a
confirmé.
Elle a certes rappelé que les considérations
de sécurité publique ne donnent pas aux Etats une compétence
exclusive sur ces produits, mais, comme pour l'arrêt Campus-Oil,
elle a constaté que l'Etat pouvait contrevenir aux règles
communautaires et a seulement rappelé son principe mal nommé
de "proportionnalité" en demandant d'appliquer une peine qui soit
juste suffisante pour atteindre le but recherché : le refoulement
en France lui paraît suffisant, sauf si l'on pouvait faire état
d'une mauvaise foi telle qu'une confiscation est nécessaire pour
que la même situation ne se représente pas.
Elle a aussi signifié que l'existence de papiers
en règle dans un pays n'interdit pas à un autre pays de ne
pas en tenir compte ; cette indication est utile car, pour surveiller la
circulation de produits, de personnes, de capitaux présentant un
risque pour la sécurité publique, les doubles contrôles
ne sont pas vains.
Deux arrêts qui couvrent une bonne partie du
champ commun à l'économie et à la sécurité
des Etats
Les considérants de l'arrêt Campus Oil s'appliquent
fort bien à tous les services de base dont ont besoin l'économie
et l'Etat, et à tout ce qui est nécessaire à la protection,
à la santé et à l'alimentation des populations.
Les considérants de l'arrêt Richard ont une
double portée :
* ils traitent de produits qui ont un "double usage",
c'est à dire qui ont une face tournée vers l'économie
de marché et une face tournée vers la sécurité
nationale : il n'y a pas que les produits "proliférants", c'est
à dire les produits qui entrent dans la fabrication d'armes de destruction
massive ; il y a aussi les ressources duales, comme l'espace aérien
ou le spectre des fréquences et, dans une perspective plus large,
tous les produits et techniques dont la France doit pouvoir disposer pour
assurer sa sécurité car ils sont nécessaires à
la fabrication d'armement.
* ils traitent de la circulation de ces produits qui ont
un effet sur la sécurité du pays ; or une bonne partie des
questions qu'il faudra apprendre à traiter correctement entre économie
et sécurité des Etats relève des dangers créés
par la libre circulation des produits, des personnes, des capitaux, des
informations.
Ainsi on peut dire que le premier arrêt traite de
la libre concurrence entre entreprises et de la liberté d'établissement
et de commerce et que le second traite de la liberté de circulation;
ensemble ils marquent des limites aux deux règles de base du "libéralisme",
aux deux composantes du "marché".
Deux arrêts dont la portée semble indisposer
la Commission
La Commission semble encore penser que là où
la Communauté a pris des mesures allant dans le sens de la sécurité,
les Etats ont du même coup perdu la possibilité de prendre
des mesures nationales, et que, depuis l'instauration du marché
intérieur, les Etats ne peuvent rien faire de façon autonome
sur la circulation à l'intérieur du marché commun
; elle semble bien tentée également d'interpréter
le principe mal nommé "de proportionnalité" dans son sens
littéral et de comparer l'amélioration de sécurité
aux "perturbations" du marché, se plaçant ou plaçant
la Cour en responsable de cet arbitrage entre économie et sécurité.
Or ces arrêts confirment les possibilités
données aux Etats en matière de sécurité publique
: il n'y a pas de matière qui soit de la responsabilité exclusive
de la Communauté. Chaque fois que la sécurité des
Etats est en jeu, même lorsque la matière est économique
la responsabilité est partagée, l'impératif de sécurité
prime et les décisions sont nationales.
Pour concilier les responsabilités des Etats et
la nécessité de "vivre ensemble", nécessité
confirmée chaque jour davantage par l'intégration de la vie
économique, ne pourrait-on imaginer que les Etats décident
de concevoir de façon concertée et de mettre en oeuvre conjointement
des mesures nationales, à douze si possible, sinon à quelques-uns
seulement ?
Cette coopération ne se ferait pas sur le mode
communautaire, avec prééminence de la Commission et décision
à la majorité qualifiée, mais sur un mode qui respecte
la responsabilité des Etats et qui n'interdirait pas aux Etats de
prendre des mesures autonomes pour compléter, si besoin, les mesures
communes.
V
La concurrence contre la sécurité publique
Le cas des services de base
La sécurité du pays et la vie des populations
dépendent de la disponibilité et du bon fonctionnement des
services de base, en situation normale et en situation de crise. Il s'agit
en particulier des transports, des télécommunications, de
l'énergie (pétrole, gaz et électricité) ; il
y a d'autres services de base comme les moyens de paiement, l'information
du public et les moyens de communication ; mais nous n'en parlerons pas
ici.
Ces services de base sont restés longtemps à
l'écart de l'action de la Communauté. La Commission a commencé
de s'y intéresser systématiquement après la signature
de l'Acte unique européen qui lui permettait de faire prendre des
décisions à la majorité qualifiée et qui avait
créé cette échéance un peu mythique du 1er
janvier 1993 pour la réalisation d'un marché intérieur
unique.
On verra comment progresse la construction communautaire
en regardant l'action de la Commission sur ces secteurs, essentiels à
la vie du pays.
Si en général la décision revient
au Conseil, c'est à dire à l'ensemble des Etats, sur les
services de base la Commission a souvent pu jouer de son pouvoir propre
pour remettre en cause monopoles et droits spéciaux, et pour lutter
contre toute forme d'organisation du marché. Les Etats peuvent intervenir
en argumentant avec la Commission conformément aux procédures
du Traité ou en se situant sur un autre registre, "sur un plan politique",
hors procédure en quelque sorte. La Commission les écoutera
si les Etats font eux-mêmes un pas dans la direction qu'elle souhaite,
débat intense dont l'enjeu est de poids : orientation de la Communauté
et partage du pouvoir entre la Commission et les Etats.
En 1992 la pression de la Commission pour une "libéralisation"
de ces services de base se faisait très forte. La situation a-t-elle
changé depuis ? Les Etats, notamment la France, ont montré
à la fois leur résistance et leur "bonne volonté".
C'est au vu des résultats des discussions qui se sont engagées
que l'on pourra apprécier si la Commission a vraiment évolué.
Peut-être s'apercevra-t-on que l'automne de 1992, avec le référendum
français et la présidence britannique aura vu un tournant,
et que le 1er janvier 1993 aura marqué une double étape,
celle d'un marché intérieur heureusement réalisé
dans les limites des exigences de la sécurité publique, et
la prise de conscience des graves insuffisances du "libéralisme".
En tous cas, il est assez instructif de confronter la
démarche de la Commision et les enjeux de son action sur la sécurité
des Etats.
Les arguments et les méthodes de la Commission
Ses raisons sont nombreuses : elle n'affichera jamais
d'objectif politique ; elle arguera le plus souvent de l'efficacité
économique, soit par des considérations générales,
soit en s'appuyant sur des arguments techniques ; mais elle n'en a pas
réellement besoin : même si rien ne permet de prédire
une plus grande efficacité, elle fera des propositions en s'appuyant
seulement sur des arguments juridiques. Dans tous les cas, elle fera un
grand usage du principe de "non retour", se contentant de progressions
millimétriques, imperceptibles : chaque progression est irréversible.
La marine marchande
Le cas de la marine marchande est exemplaire de ce que
donne l'argument de l'efficacité économique.
La concurrence règne sur le transport maritime
; les tarifs de fret sont de plus en plus bas ; les droits spéciaux
accordés par les Etats et les "conférences maritimes", c'est
à dire des consortiums entre transporteurs, sont traqués
par la Commission et bannis par la Cour de Justice. Cela, à n'en
pas douter, va doublement dans le sens de la mission de la Communauté,
"le relèvement accéléré du niveau de vie" :
relèvement du niveau de vie en effet, grâce à la diminution
du coût du transport qui doit en principe bénéficier
au consommateur ; à un rythme "accéléré" qui
plus est, à en croire le rythme de décroissance de notre
flotte qui a le mauvais esprit de coûter plus cher que d'autres qui
emploient des marins payés infiniment moins que les marins français
: la capacité des bateaux sous pavillon français ou sous
pavillon d'un Etat membre de la CEE a diminué de moitié en
quinze ans.
Pourtant cela crée comme un malaise - lorsque le
consommateur heureux devient chômeur, ou doit cotiser pour indemniser
un grand nombre de chômeurs.
Le transport aérien dans la tourmente
La situation est évidemment différente mais
le résultat, pour la France, pourrait être le même.
A la fin des années 70, l'introduction de la concurrence
dans le transport aérien américain fut comme un coup de tonnerre
annonciateur de grandes perturbations : des compagnies aussi renommées
que "la Panam", Eastern, Braniff ont disparu, d'autres sont sous le régime
qui protège les entreprises en banqueroute ; trois dominent, American,
Delta et United Airlines.
Trois ou quatre compagnies pour l'ensemble du marché
américain ; notre paysage européen en paraît d'autant
plus morcellé. Les entreprises européennes n'étaient
pas soumises à la concurrence tant que les monopoles nationaux demeuraient,
mais peu à peu, depuis la signature de l'Acte Unique Européen,
les possibilités que la convention de Chicago avait données
aux Etats et qui leur permettaient de contrôler les entreprises se
réduisent systématiquement, selon un plan qui est pratiquement
achevé.
Les droits de trafic au sein de la Communauté,
les licences d'exploitation des compagnies ne relèvent plus du libre
arbitre des Etats et leur échapperont complètement en 1997
; les licences de pilotes, les certicats de navigabilité des appareils
seront encore attribués par les Etats mais sur la base de normes
communes et sans discrimination possible en fonction de la nationalité.
Il reste peu de chose aux Etats : la négociation des droits de trafic
avec les pays tiers et la possibilité d'accorder ces droits aux
entreprises de leur choix : c'est à la fois un outil de politique
économique et une composante des relations extérieures du
pays. On se doute que la Commission veut changer cela. Elle a proposé
une directive en ce sens. Où est l'intérêt des pays
? Confier à la Communauté les négociations avec les
pays tiers, c'est probablement renforcer notre position de négociation,
et c'est abandonner un moyen propre d'action, le dernier lien légal
ou réglementaire entre un Etat et "sa" ou "ses" compagnies de transport
aérien (sauf à conserver des entreprises à capitaux
publics) - fable du chien et du loup. Plusieurs Etats-membres, même
s'ils s'affichent partisans d'une intégration européenne
poussée, la Hollande, l'Allemagne, ont déjà contracté
individuellement, de même que la Grande-Bretagne, avec les USA, heureux
de pouvoir là aussi "diviser pour régner" et pénétrer
sur l'ensemble du marché par quelques "fenêtres" : ouvrir
le marché intérieur sans avoir au préalable défini
une politique commune de relation avec les pays tiers serait parfaitement
incohérent.
Le contrôle de l'espace aérien échappera-t-il
aux Etats ?
Pour améliorer la navigation aérienne l'agence
Eurocontrol fut créée en 1960 par une convention internationale
; elle comporte à la fin de 1993 quinze Etats dont neuf de la Communauté
européenne ; la candidature des trois pays de la Communauté
qui n'en font pas encore partie, l'Italie, l'Espagne et le Danemark, a
déjà été acceptée. Les décisions
au sein d'Eurocontrol sont prises à l'unanimité : chaque
Etat ayant ainsi un droit de veto peut faire prendre en compte ses impératifs
de sécurité et de défense.
Pour lutter contre la congestion de l'espace aérien,
le programme de "gestion des flux" (CFMU) sera parachevé en 1994
: le but de CFMU est que les plans de vol puissent tenir compte les uns
des autres pour utiliser au mieux les capacités de l'espace aérien.
Dans une première étape, Eurocontrol a pu ramener le nombre
de cellules de gestion de 20 à 5. En 1994 un système unique,
depuis Bruxelles, imposera à chaque centre de contrôle les
heures de décollage et les routes des avions. Le contrôle
proprement dit, c'est à dire la guidage des avions "en temps réel",
reste de la responsabilité de chaque pays.
Les ministres des transport demandent à Eurocontrol
d'aller plus loin. Il s'agit maintenant de parvenir à un système
de contrôle "intégré". Qu'est-ce à dire ?
Pour les uns, notamment la France, il s'agit de rapprocher
suffisamment les systèmes nationaux de façon qu'ils puissent
parfaitement travailler ensemble au point que l'utilisateur aura l'impression
qu'il n'y a qu'un système, mais en laissant à chaque Etat,
s'il le souhaite, la possibilité de reprendre le contrôle
de la circulation aérienne au-dessus de son territoire. Pour les
autres il s'agit d'une intégration beaucoup plus poussée
allant jusqu'à un système unique. Il y a une forte pression
pour un système unique, pression des acteurs économiques,
pression du Parlement européen qui se veut le défenseur inconditionnel
des "citoyens" - tout ce qui pourrait diminuer l'attente en aéroport,
surtout au départ de vacances, doit être encouragé
- et qui voit d'un oeil a priori favorable tout nouvel organisme européen
supraétatique.
La Commission des Communautés n'est pas inactive.
Avec l'accord initial de plusieurs pays, dont la France, elle a proposé
et fait adopter une directive pour pouvoir rendre obligatoires certaines
normes techniques relatives au matériel et aux logiciels. Or pour
prendre des décisions et les faire appliquer, le dispositif de la
Communauté est beaucoup plus puissant que celui d'Eurocontrol, puisque
les décisions y seront prises à la majorité, que leur
application sera vérifiée par la Commission et que les écarts
seront sanctionnés par la Commission avec, si besoin, l'appui de
la Cour de justice.
La première version du projet de directive que
la Commission avait rédigé revenait à "court circuiter"
le processus de décision d'Eurocontrol qui permet à chaque
Etat de faire valoir ses impératifs de sécurité nationale.
Il a fallu une étude de texte méticuleuse pour limiter la
portée de cette directive aux normes déjà adoptées
par Eurocontrol. Et l'on se demande toujours quel usage la Commission fera
de ce nouveau cadre juridique, car ici elle a "progressé immobile",
pour ainsi dire : elle a modifié le paysage juridique sans remettre
en question le paysage technique. Elle a ainsi acquis une compétence
juridique réelle mais masquée, dans l'ombre des décisions
prises ailleurs par les Etats ; mais elle saura "démasquer" cette
compétence le moment venu, si les Etats ne s'y opposent pas explicitement.
Car à ses yeux, tout cela semble bien naturel ;
il convient de faciliter la vie des acteurs économiques ; si un
système unifié est plus efficace, le devoir de la Commission
est de proposer des mesures qui en accélèrent la réalisation.
Si les arguments techniques ou économiques ne suffisent
pas à convaincre, la Commission rappellera aux Etats les possibilités
que lui donne le droit, comme une épée de Damoclès.
Les télécommunications
En 1990 une directive du Conseil de la CEE ouvre à
la concurrence certains secteurs des télécommunications,
les téléphones mobiles, les "services à valeur ajoutée",
c'est à dire toute relation entre deux acteurs économiques
qui ne se limite pas au transport brut de la voix ou de données.
Il était précisé clair et net que la possession et
l'exploitation du réseau de base pouvaient être légitimement
considérées comme "un monopole naturel" et que le monopole
sur le téléphone pouvait être considéré
comme une condition nécessaire pour que l'opérateur puisse
répondre à des obligations de "service universel" ; bref
qu'on n'y toucherait pas.
La "libéralisation" s'est faite correctement sur
les secteurs prévus. Au début de 1992, grosse émotion
: on s'aperçoit que la Commission prépare une communication
qui proposerait la "libéralisation" du téléphone et
qui laisserait entendre que même les réseaux pourraient être
ouverts à la concurrence. Elle menaçait de décider
elle-même de la suppression de monopoles et droits spéciaux,
possibilité qui fut opportunément rappelée entretemps
par un arrêt de la Cour de justice sur une affaire mineure.
Après plusieurs péripéties les Etats
obtiennent la création d'un groupe à haut niveau pour examiner
tous les aspects de la question. Cela se conclut provisoirement par une
résolution adoptée par le Conseil le 16 juin 1993 : tous
les services de télécommunications y compris le téléphone
seront ouverts à la concurrence avant le début de 1998 ;
une réflexion sera engagée au sujet des infrastructures en
1994. La concurrence devra s'exercer dans des conditions qui permettront
aux télécommunications de remplir leur rôle de service
public, appelé en termes européens "service universel". Tous
les pays ont donné leur accord ; les seules discussions ont été
le fait de pays qui ne s'estimaient pas assez forts pour supporter la concurrence
; ils ont obtenu un délai supplémentaire.
La résolution du Conseil reprend pour l'essentiel
ce que la Commission voulait imposer mais il y a eu un changement, sur
un plan politique, car la Commission renonce à user de ses moyens
propres de lutte contre les monopoles : ce sont les Etats qui ont décidé.
Le changement sera réel dans les faits si les Etats mettent l'accent
sur des objectifs qui, dans le projet initial de la Commission, passaient
au second plan et surtout s'ils prennent en considération d'autres
impératifs, comme la sécurité publique, que la résolution
du Conseil n'aborde nullement car ils ne sont pas de la responsabilité
communautaire.
La Commission reste active ; elle prépare des directives
pour la mise en oeuvre des résolutions du Conseil et saura rappeler
l'existence de ses pouvoirs propres si d'aventure les Etats ne respectaient
pas le calendrier fixé.
Lorsqu'il n'y a aucun argument d'efficacité, la
Commission s'appuiera uniquement sur les textes.
Sur le gaz et de l'électricité, la Commission
intervient uniquement "par principe
S'il est un secteur où l'industrie française
s'est montrée particulièrement efficace, c'est bien celui
du gaz et de l'électricité. Grâce à un programme
d'investissement systématique, l'électricité en France
est vendue moins cher que dans les autres pays de la Communauté
européenne. Par sa puissance le Gaz de France peut négocier
des contrats d'approvisionnement avantageux ; l'exemple contraire d'un
contrat par lequel la France a délibérément accepté
des conditions très favorables à l'Algérie, en 1981,
montre que les contrats commerciaux, lorsqu'ils portent sur de gros volumes
et sur des produits essentiels à la vie du pays, peuvent avoir une
signification de politique étrangère.
En France, le régime du gaz et de l'électricité
est bardé de monopoles, monopoles d'importation et d'exportation,
monopoles de production, de transport et de distribution ; et, peu ou prou,
à l'exception notable de la Grande-Bretagne, la situation se retrouve
dans les autres pays, qu'elle soit fondée sur des textes ou seulement
"de fait".
Beau terrain de manoeuvre pour la Commission. Faute d'arguments
d'efficacité technique ou économique, elle se placera strictement,
méthodiquement sur le terrain du droit.
Elle a mis longtemps à s'y intéresser concrètement
; comme elle savait que ce sont là sujets sensibles, elle attendait
pour s'y attaquer d'avoir réglé le cas des produits moins
délicats et de se sentir suffisamment solide. L'échéance
du 1er janvier 1993 l'a stimulée.
Elle avait déjà fait adopter deux directives
par le Conseil en 1990 et 1991 pour amener les gestionnaires de réseaux
de gaz et d'électricité à accepter le transit sur
leurs réseaux, mesure utile qui n'a pas soulevé de difficulté.
D'autre part elle faisait progresser l'idée que les comptes des
entreprises doivent faire apparaître distinctement le coût
de la production et celui du transport, première étape pour
pouvoir ensuite demander des explications sur les prix.
Elle avait essayé de faire adopter par le Conseil
une directive selon laquelle tout acheteur important aurait pu contracter
avec le fournisseur de son choix, du même pays ou d'un autre Etat-membre,
et demander au gestionnaire du réseau, réseau de gaz ou d'électricité,
de lui transporter la fourniture de gaz ou d'électricité
correspondante : il aurait ainsi "accès au réseau". Si cette
directive était passée, c'eût été du
même coup supprimer tous les monopoles. Mais le commissaire chargé
de l'énergie n'a trouvé pour approuver son initiative que
la Grande-Bretagne et un ou deux "petits pays" pour reprendre l'expression
habituelle, assez fâcheuse d'ailleurs. Il fut invité à
modifier son projet, forme élégante de rejet, au moins provisoire.
Car la Commission est tenace ; elle choisit maintenant
un terrain où elle peut prendre des mesures elle-même sans
passer par le Conseil : elle vise donc les monopoles en commençant
par ceux qui font l'objet d'une loi, et non les monopoles de fait. Comme
il est fréquent, la France, qui opére à livre ouvert,
se trouve en première ligne.
La joute juridique a donc commencé au début
de 1991.
Chacun a montré ses armes, a voulu impressionner
l'autre pour éviter si possible l'affrontement.
A la fin de 1992, la Commission a envoyé à
la France et à quelques autres Etats un "avis motivé", dernière
étape avant la saisine de la Cour. Elle rappelle que le marché
intérieur est fait d'un espace sans frontières où
est assurée la liberté de circulation des marchandises.
La France avait fait remarquer que la circulation n'est
pas entravée, à preuve le volume des échanges internationaux
sans cesse croissant. C'est vrai, mais au plan juridique cela ne tient
pas puisque la Cour a depuis longtemps décidé qu'est interdite
toute mesure qui affecte "directement ou indirectement, actuellement ou
potentiellement" les échanges. Et pour appuyer cela la Commission
cite les difficultés rencontrées par une entreprise qui possède
un barrage sur le versant italien des Alpes et qui n'a pas pu livrer librement
son électricité à l'ENEL, l'équivalent italien
d'EDF. On croit rêver : d'une part l'EDF qui fait des embarras à
cette entreprise et d'autre part la Commission qui s'appuie sur cet exemple
de portée dérisoire pour prétendre mettre à
bas tout le système de production et de distribution d'électricité
français ! "De minimis curat jus", sans doute, si on ose dire, et
contrairement au pouvoir politique. De toutes façons, il suffit
qu'une réglementation "soit susceptible" d'entraver les échanges
pour être contraire au traité de Rome. La Commission n'avait
même pas besoin de trouver un exemple. Elle peut sereinement continuer
son argumentation.
Les autres "rounds d'observation" portent sur la notion
de "marchandise", sur la discrimination en fonction de la nationalité
et sur la protection du consommateur.
Jusque là le camp français est plutôt
"poussé dans les cordes". Qu'en est-il de ses deux ultimes recours,
la notion de "sécurité publique" et celle de "service d'intérêt
général" ? Emportée par son élan victorieux,
la Commission continue sur le même rythme et balaie les arguments
français avec une certaine désinvolture.
La Commission concède que l'approvisionnement en
gaz est une des conditions de la sécurité publique. Mais
elle ne le reconnaît pas pour l'électricité, au motif
qu'il ne s'agit pas d'une énergie primaire, motif qui ne résiste
pas deux secondes à l'examen : y a-t-il un réseau plus indispensable
à la vie de la population, au fonctionnement du pays que le réseau
électrique ? Et pourtant cela figure dans une lettre importante,
un avis motivé signé du Commissaire compétent.
De toutes façons dans l'un ou l'autre cas, la Commission
"ne voit pas" comment la sécurité d'approvisionnement serait
affectée.
La Commission ne s'attaque qu'aux monopoles d'importation
et d'exportation et non à ceux de production ou de transport. Mais
cela ne doit pas tromper : dès la première sollicitation
la cour de justice ne tarderait pas à remarquer que la suppression
de ces monopoles ne peut avoir d'"effet utile" que si les autres sont supprimés
: que voudrait dire un droit d'exporter sans celui d'avoir accès
au transport ? Encore un exemple de manoeuvre cachée.
Comme pour les télécommunications la réponse
française, en 1993, s'est portée sur le terrain "politique"
: le ministre, nouveau, a rencontré le commissaire compétent,
lui-même nouveau, pour convenir que la Commission ne poursuivrait
pas ses démarches contentieuses et que la France modifierait sa
législation sur la gaz et l'électricité pour ouvrir
ces secteurs à une certaine forme de concurrence. La sécurité
d'approvisionnement sera le socle de la nouvelle législation, ce
qui conduira à s'écarter des règles d'un marché
ouvert et concurrentiel. Quelle sera la réponse de la Commission
? Sera-t-elle tentée d'user à nouveau de ses pouvoirs propres
ou sera-t-elle sensible, plus qu'auparavant, aux nécessités
de la sécurité publique ?
Une politique manquée : la directive sur les marchés
publics, dans ces secteurs des services de base.
Ce sont les marchés publics qui donnent aux Etats
les moyens les plus forts d'agir sur l'économie, et on a vu qu'en
France l'Etat a su en faire un bon usage dans bien des secteurs qui sont
aujourd'hui des fleurons industriels. Dans un premier temps, la Commission
avait fait approuver une directive sur les marchés publics ; mais
il avait été décidé d'en exclure les services
de base.
Cela ne pouvait pas toujours durer ; une directive a créé
un droit spécial pour les marchés publics dans ces secteurs
; dans le langage communautaire, il s'agit de la "directive secteurs exclus".
C'aurait pu être l'occasion de définir une
vraie politique européenne, c'est à dire une politique qui
fasse une différence entre ce qui fait partie de la Communauté
et ce qui n'en fait pas partie. Les décisions prises par la Communauté
sont bien discrètes - ce qui n'empêche pas les Américains
de prendre prétexte des quelques traces d'une politique européenne
pour nous accuser de politique protectionniste !
Selon le droit communautaire un Etat, une collectivité
publique ou un opérateur européen de grand service public
peut rejeter une offre où la part des produits originaire d'un pays
tiers est supérieure à 50 %. Ce qui signifie que les Etats
ou les entreprises ne seront pas obligés de rejeter une offre qui
a moins de 50 % de contenu européen. Et entre deux offres équivalentes,
une préférence communautaire sera donnée dans la limite
d'une différence de coût de 3%. Quiconque a travaillé
sur des marchés publics sait bien que l'on pourra toujours tourner
cela en disant que les offres présentent une différence de
qualité qui justifie largement un écart de prix de 3%.
De toutes façons encore faudrait-il que les Etats
appliquent cette minime "préférence communautaire" : on s'est
rendu compte de façon assez inattendue, au printemps de 1993, que
l'Allemagne n'en avait pas l'intention, lorsque, agissant isolément,
elle a obtenu des USA qu'ils n'appliquent pas à son égard
les mesures de rétorsion portant sur les importations de matériels
de télécommunications qu'ils destinaient aux autres pays
de la Communauté européenne.
On voit bien la difficulté d'une politique "européenne"
: elle suppose que tous les Etats soient d'accord.
Dans le paysage communautaire "idéal", quelles
conséquences sur la sécurité des pays ?
Toutes ces avancées communautaires et toutes ces
tentatives de la Commission permettent de dresser un paysage communautaire
"idéal".
On ne s'attardera pas ici sur le fait que dans ce paysage
idéal "il n'y a plus de frontières", que la circulation des
produits, des personnes, des capitaux et des services est complètement
"libérée" au sein de la Communauté, car nous y reviendrons
plus loin.
Restons dans le domaine des services de base.
Les transports maritimes
Si la situation des transports maritimes continue d'évoluer
dans le même sens, tout est bien : les consommateurs communautaires
bénéficient pleinement de la baisse de coût obtenue
grâce au travail très peu rémunéré de
matelots philippins ou camerounais privés de congés payés
et de protection sociale sur des navires immatriculés dans quelque
paradis fiscal et financés par des fonds d'origine incertaine (voir
le rapport annuel pour 1992 du Conseil de la Marine Marchande).
La France doit supprimer toutes les procédures
plus ou moins discrètes par lesquelles elle conservait un minimum
d'armement sous pavillon français et la flotte française
s'est encore réduite.
Pourtant en cas de crise, il faudra pouvoir réquisitionner
les navires dont les armées auront besoin pour transporter troupes
et matériels et les navires spécialisés qui transportent
des produits essentiels à la vie du pays, surtout le pétrole,
bien sûr, et bientôt le gaz. Or elle ne pourra réquisitionner
hors de ses eaux territoriales que des navires français et des personnels
français ; de la même façon elle ne peut protéger
que des navires français, c'est à dire qu'elle ne peut couler
ou abattre un navire ou un avion menaçant que si le navire menacé
arbore la pavillon français. Même sans considération
de droit, peut-on avoir la même confiance, pour des transports de
troupe ou de matériels sensibles par exemple, en un navire et un
équipage français ou en un navire et un équipage étrangers
? Or pour avoir au moment de la crise des navires sous pavillon français
et des personnels français, il faut qu'ils existent en temps normal.
Il est vain de penser les "rapatrier" peu avant la crise, car cela suppose
l'accord de tous, du propriétaire et de l'"Etat de pavillon". Il
est vain de conserver "sous cocon" des navires prêts à l'emploi
; les Américains s'y sont essayés : les navires, bien entretenus
fonctionnaient correctement, mais on n'a pas réussi à reconstituer
les équipages... Il est vain de penser recourir "au marché".
En période de crise, quand les équipages risqueront leur
vie, suffira-t-il de leur demander d'aller chercher leur cargaison dans
une zone dangereuse pour qu'ils obéissent, même si on les
paye grassement ? Même si des contrats ont été signés,
ces contrats ne seront pas valables, ils auront tout d'un contrat léonin
: on ne peut pas refuser de prévoir des situations où la
réquisition est nécessaire.
Là comme ailleurs, si l'on veut pouvoir réagir
rapidement, l'économie doit être prête à affronter
la crise.
L'action de la Communauté ne va certes pas priver
les Etats des moyens juridiques de réquisitionner des navires ;
c'est hors de question, naturellement ; mais elle risque d'enlever à
ces moyens toute efficacité : il n'y aura plus de navires ni de
personnels à réquisitionner.
Des mesures nationales contestées
En droit les Etats peuvent prendre individuellement des
précautions pour ne pas en arriver là.
La France a décidé d'obliger les raffineurs
de pétrole opérant sur son territoire à contrôler
une capacité minimum sous pavillon français. Quel tollé
! Toute la profession a réagi avec un bel ensemble et réussit
même à convaincre une bonne partie de l'administration : cette
obligation unilatérale allait créer sur le raffinage français
une charge insupportable qui en compromettrait gravement la compétitivité.
Calculs faits, le surcoût s'élève à moins de
deux dixièmes de centime par litre. Cela n'a pas empêché
un raffineur de déposer une plainte auprès de la Commission
et la Commission de demander des explications au gouvernement français.
Mesures nationales et concurrence internationale
Cet épisode pétrolier est très instructif
: la "globalisation" de l'économie est tellement entrée dans
les esprits que toute discrimination est perçue comme inacceptable,
même si sa portée réelle est imperceptible ; c'est
une affaire de principe, de morale presque. Les "discriminations" naturelles
sont multiples, ne serait-ce que l'éloignement ou la difficulté
d'accés de certaines régions, dont l'effet sur les coûts
est sans commune mesure avec celui de l'obligation de pavillon ; mais toute
intervention d'un Etat sur une catégorie d'entreprise ou sur un
secteur économique est refusée par principe.
Or pour assumer leur responsabilité de sécurité
publique les Etats nationaux sont bien obligés d'établir
des discriminations en fonction de la nationalité.
Pour éviter les perturbations de concurrence, le
plus simple serait que les pays conviennent de soumettre leurs entreprises
aux mêmes obligations ; il y a très peu d'exemples de telles
conventions internationales ; le plus remarquable est celui des stocks
de sécurité de produits pétroliers, obligation décidée
au sein de l'Agence internationale de l'énergie. La solidarité
ne va guère plus loin : en cas de crise, la gestion des stocks restera
nationale car l'AIE n'est pas parvenue à jeter les bases d'une solidarité
dans la pénurie.
Les transports aériens
Dans ce secteur, comme pour à peu près tous
les services de base, les effets d'échelle donnent l'avantage aux
compagnies "jumbos" ; l'ouverture des marchés risque donc de mettre
nos entreprises européennes dans une situation critique. Il en est
une qui est en bien meilleure posture que les autres, British Airways.
Sa gestion fut certainement efficace ; en même temps on doit constater
qu'elle n'a en rien facilité la naissance et la consolidation d'une
industrie européenne de fabrication aéronautique puisqu'elle
n'a acheté aucun avion Airbus.
Les entreprises des pays de la Communauté européenne
vont être fortement incitées à grossir, par croissance
interne, par acquisition d'entreprises ou par rapprochements et fusions.
British Airways par exemple a pris des participations dans quatre entreprises
en un an, dont le contrôle de la compagnie régionale française
TAT et des participations minoritaires dans la compagnie Qantas en Australie
et dans US Air.
Du fait de la "libéralisation" du transport au
sein de la Communauté européenne, les compagnies nationales
de transport aérien - à peu près chaque pays a la
sienne - risquent de peu à peu d'oublier leur nationalité.
Il est tout à fait envisageable et peut-être souhaitable à
certains égards qu'Air-France fusionne dans les années qui
viennent avec la compagnie d'un autre pays de la Communauté et forme
une compagnie européenne basée par exemple en Hollande, pays
où la fiscalité des entreprises est particulièrement
favorable. Comme la concurrence aura réduit à peu de chose
les marges d'autofinancement, les avions de cet "Air-Europe" seront loués
à une entreprise à capitaux Taïwanais par exemple (Taïwan
dispose de réserves de capitaux considérables) ou Pakistanais
(dans ce cas, qui pourra dire l'origine réelle des capitaux ?) ;
ils seront immatriculés dans un pays de la Communauté où
les formalités sont beaucoup plus rapides et un peu moins tatillonnes
; le personnel sera de nationalité variée. Avec un tel scénario,
les aéroports français ne seraient desservis que par des
avions qui ne seraient pas français, qui appartiendraient à
des entreprises étrangères et dont les équipages seraient
étrangers.
Une fiction sans doute pour aujourd'hui. Mais il n'existe
pas d'Air Aquitaine pour desservir Bordeaux, Agen ou Biarritz, ni d'Air
Rhône-Alpes ; or toute la politique de la Communauté européenne
est de faire que l'activité économique ne connaisse plus
de frontières intérieures.
La "libéralisation" de ce secteur se fera sans
doute de façon plus raisonnée que celle du transport maritime
et il y aura une différence entre les opérateurs "communautaires"
et les autres, mais la Commission dans ses propositions ne peut pas prendre
en compte la nationalité des opérateurs, alors que les Etats,
pour préparer et mettre en oeuvre les mesures nécessaires
à la sécurité nationale, sont obligés de faire
une différence. Il leur faut donc définir une capacité
minimale de transport aérien "français" à conserver
pour répondre aux besoins des armées ou aux autres besoins
de l'Etat, comme pour aller rechercher des compatriotes en difficulté
dans un autre pays ou pour apporter un secours dans des zones en crise.
Le contrôle de l'espace aérien :
D'un point de vue technique, on peut soutenir qu'il y
a au sein du Marché Commun trop de centres de contrôle de
la navigation aérienne : les USA en ont beaucoup moins pour gérer
un trafic largement supérieur à celui qui parcourt l'espace
aérien des Etats de la Communauté européenne.
Les textes qui fondent la Communauté donnent sans
conteste à la Communauté la possibilité de prendre
des décisions en ce domaine, condition d'un "développement
harmonieux des activités économiques". La Commission fait
donc, et c'est normal, des propositions et la Cour de Justice peut être
saisie par toute entreprise mécontente.
Une anecdote montre l'étendue des possibilités
offertes par le traité de Rome et le droit dérivé
aux tenants de l'"ultralibéralisme".
Une entreprise allemande s'est tournée vers la
Cour : elle refuse de payer les redevances sous le motif que les activités
d'Eurocontrol seraient contraires aux dispositions de l'article du traité
de Rome qui interdit les "abus de position dominante".
La mission de contrôle est-elle une activité
économique ? Si oui Eurocontrol est une entreprise au sens du traité
de Rome et doit être soumise à la concurrence.
Imaginer que le contrôle aérien puisse être
mis à l'encan, voilà jusqu'où peuvent aller les extrémistes
du libéralisme - à moins que ce ne soient des juristes facétieux
qui trouvent ainsi le moyen de retarder le versement des cotisations des
entreprises qui les emploient.
Dans son mémoire à la Cour, la France a
fait remarquer après une étude approfondie que dans le cas
de la circulation aérienne la prestation de service est indissociablement
liée à une fonction de police relevant de la responsabilité
de l'Etat. Ce qui est certain en tous cas, c'est que cette affaire un peu
loufoque aura procuré à des hommes de loi une occupation
rémunérée et fait perdre beaucoup de temps.
Plus sérieusement, revenons à ce système
intégré de contrôle de la navigation aérienne.
Que se passera-t-il s'il faut faire survoler le territoire
d'un Etat par des avions chargés de bombes et si des fonctionnaires
de cet organisme supranational refusent d'en assurer la navigation ? Cela
s'est vu en France au moment de la guerre du Golfe ; il y avait une autorité
politique en mesure de réagir. Que se passera-t-il si le personnel
se met en grève ; qui pourra imposer un service minimum, voire réquisitionner
le personnel ? Au dessus du territoire français, il peut y avoir
des vols militaires ou décidés par le gouvernement qui demandent
une priorité ou une discrétion totales ; comment être
sûr que ces vols seront possibles, que cette priorité, que
cette confidentialité seront respectées ? De la même
façon il peut y avoir des vols qui traversent l'espace aérien
de plusieurs pays et qui demandent une confidentialité totale ;
comment être sûr que seuls ceux qui "ont à en connaître"
en seront informés et que ceux-là sont tous de confiance
? Comment être sûr que les informations seront données
ponctuellement et rigoureusement aux autorités militaires nationales
pour qu'elles remplissent leur mission de surveillance de l'espace ?
Comme l'espace aérien est une ressource "duale",
à usage civil et militaire, commercial et gouvernemental, tant que
l'Etat n'aura pas explicitement confié la gestion de l'espace aérien
à une autre entité qui ne peut être que politique,
cette tâche de gestion ne peut être confiée à
un organisme international que si l'Etat conserve la possibilité
juridique et technique de reprendre le contrôle de la navigation
en toute liberté et sans rendre compte à personne, soit sur
un axe et pour une période déterminés soit, en cas
de crise grave, pour l'ensemble de la circulation aérienne ; et
les vols internationaux devront pouvoir être assurés sous
la responsabilité directe des seuls Etats concernés.
Il faut sans cesse l'expliquer et le confirmer aux services
techniques d'Eurocontrol, animés par leur volonté d'efficacité
technique.
Le système de gestion des flux qui se met en place
au début de 1994 laisse aux Etats des espaces libres dans lesquels
ils pourront programmer des vols sans donner d'information à Eurocontrol
mais la question reste ouverte en ce qui concerne le contrôle à
proprement parler. La lecture du programme de travail d'Eurocontrol montre
les glissements de termes : système "intégré" puis
"commun", puis "unifié", puis "unique". Il n'est pas facile de prévoir
les conséquences indirectes des mesures techniques proposées,
qui, à terme, empêcheraient les Etats de reprendre la maîtrise
de la navigation aérienne au dessus de leur territoire.
Il ne faut pas être soupçonneux ; mais en
matière de sécurité, il faut savoir jusqu'où
faire confiance et à qui, étant donné que le besoin
de sécurité jouera précisément en des circonstances
qui peuvent voir disparaître bien des motifs de confiance mutuelle.
En cas de crise, seuls les Etats peuvent se faire confiance - pour la simple
raison qu'ils ont une très large palette d'intérêts
communs et de moyens de rétorsion.
Les télécommunications
Dans le paysage communautaire "idéal" tel que le
laissent deviner les propositions de la Commission tous les opérateurs
de télécommunications sont en concurrence, pour les communications
internes ou internationales, pour le téléphone, le transport
de données ou les services à valeur ajoutée, quel
que soit le support de la communication, réseau filaire, fibre optique,
satellites, réseaux hertziens. Certes les Etats peuvent imposer
des règles au titre de la sécurité publique mais sans
faire de discrimination entre les entreprises "européennes", sachant
qu'une entreprise est "européenne" dès lors qu'elle a son
siège dans un Etat-membre. Et les pressions sont fortes, au sein
de la Communauté, pour ouvrir le marché aux entreprises étrangères,
le seul "verrou" posé étant la règle de réciprocité.
La concurrence ne peut pas prendre en compte spontanément
des objectifs "non marchands" comme les préoccupations de sécurité
ou de défense. Les hypothèses implicites à la base
de ce paysage communautaire "idéal" sont
* qu'il est possible d'énoncer toutes les règles
de sécurité pour les inscrire dans des réglements,
des autorisations ou des cahiers des charges,
* qu'il est possible d'en vérifier la bonne application,
* et, si tous les opérateurs n'y sont pas soumis,
qu'il est possible d'en évaluer le coût pour rétablir
une concurrence équitable en taxant d'une façon ou d'une
autre les opérateurs exemptés.
Accidents et agressions
Dans un marché concurrentiel une entreprise commerciale
prendra spontanément certaines dispositions pour se prémunir
contre des difficultés, contre des accidents ou des pannes et assurer
un bon service.
La Communauté européenne ajoutera certaines
obligations : quiconque accède au réseau devra respecter
"l'intégrité de ce dernier, la sécurité de
son fonctionnement, l'interopérabilité et la protection des
données". Elle appelle cela les "exigences essentielles" - la Commission
aime bien les expressions un peu grandiloquentes : il y avait déjà
les "libertés fondamentales"...de circulation des produits, des
capitaux etc.
Cela ne suffira pas à réunir toutes les
conditions de la sécurité publique.
Il faudra se garder non seulement d'accident aléatoire
ou de malveillance isolée, mais aussi des agressions systématiques
:
* des agressions qui empêchent le réseau
de fonctionner : il faudra configurer le réseau en évitant
qu'il y ait des points trop névralgiques, protéger physiquement
et surveiller les points sensibles, se prémunir contre l'agression
électronique comme le brouillage et contre les agressions sur le
système de gestion informatique, se doter d'une suffisante redondance,
veiller à ce que le personnel d'exploitation soit sûr à
tous les niveaux pour éviter les agressions internes et éviter
toute fuite d'information qui pourrait faciliter une agression externe.
* le piratage d'informations, les informations
qui transitent sur le réseau et les informations qui sont générées
par le réseau : "qui appelle qui ? Combien de fois, combien de temps
?" par exemple car ce genre d'agression, qui peut être parfaitement
insensible et indolore, est déjà et sera de plus en plus
prisé dans l'ambiance de lutte commerciale et économique
intense que nous connaissons ; les sociétés de renseignements
privées, les organisations criminelles, les services spécialisés
des Etats s'y emploieront avec zèle.
Il faut aussi pouvoir participer aux missions de l'ordre
public (garder la mémoire des appels passés sur plusieurs
années pour permettre des enquêtes sur les attentats, donner
à l'Etat les moyens de mener en temps réel les enquêtes
contre la criminalité organisée, par exemple) et savoir gérer
la pénurie (en inscrivant dans les logiciels des autocommutateurs
ce qui permettra en cas de pénurie de réserver l'accès
à des utilisateurs prioritaires). Les services de télécommunications
doivent aussi assurer une desserte infaillible des centres de décision
du gouvernement et des organismes vitaux ; pour les cas graves, il faut
qu'il y ait suffisamment de personnes "mobilisables", c'est à dire
de nationalité française etc.
Tout cela est demandé à France Télécom
qui y répond (pas encore complètement) sans barguigner.
Il faut une approche internationale
Soumise à la concurrence, France Télécom
fera remarquer que tout cela a un coût. Tant qu'elle conservera une
position dominante sur le marché, elle pourra aisément reporter
ce coût sur l'ensemble de ses prestations, mais viendra un moment
où elle se montrera très réticente si ses concurrents
ne sont pas assujettis aux mêmes obligations. Il faudra donc imposer
tout ou partie de ces contraintes sur tout opérateur dès
lors qu'il prend une certaine place sur le marché, pour équilibrer
la concurrence sur le marché français en temps normal et
pour qu'il soit également en mesure d'apporter son concours en temps
de crise.
Il faudra aller plus loin car la concurrence est internationale
: toute différence entre Etats membres sur les obligations de défense
et de sécurité publique se fera sentir dans les résultats
des entreprises et risque d'être perçue comme insupportable
; l'épisode de l'obligation de pavillon imposée aux pétroliers
est instructive.
Il y une autre raison : un pays plus vulnérable
aux attentats ou aux autres formes d'agression serait plus accessible aux
pressions, ce qui ne peut être indifférent aux autres Etats-membres
tellement les économies sont intégrées au sein du
Marché Commun. Dans l'hypothèse que s'exerce une pression
extérieure pour que soit autorisée l'entrée d'une
certaine catégorie d'immigrés, par exemple, il est préférable
que tous les réseaux de base, notamment les télécommunications,
de tous les Etats signataires de la convention de Schengen soient également
protégés contre les agressions.
Il serait donc préférable de faire en sorte
que les obligations de sécurité soient à peu près
équilibrées d'un pays à l'autre.
Où le sens du service public et de l'intérêt
national est en jeu
Chez France Télécom, qui était naguère
un service de l'administration d'Etat, le souci de l'intérêt
général, le sens du bien commun, le respect des obligations
de défense font partie de la substance même de l'entreprise.
Un réseau comme celui des télécommunications
est certes vulnérable à des agressions extérieures
; il est cent fois plus vulnérable à des agressions venant
de l'intérieur, et cela d'autant plus qu'il utilise davantage l'informatique.
Il est facile de se rendre compte du mal que pourrait faire à la
société un agent d'entreprise de télécommunication
: piratage d'informations, protection de réseaux criminels en gênant
les opérations légales de maintien de l'ordre, au pire sabotage
d'une partie du réseau etc. Même dans une entreprise pétrie
du sens du service public, comme dans toute collectivité humaine,
il y a des "brebis galeuses", mais elles sont plus rares et, ce qui est
le plus important, leur action est immédiatement contrée
par leurs collègues. L'esprit qui règne dans la "maison"
est sa principale armure. Or il est certain qu'une mise en concurrence
change l'esprit.
Certes, cela ne se fera pas du jour au lendemain car la
culture de ces entreprises nationales est très forte mais il est
essentiel de conserver un équilibre pour que la concurrence, certainement
utile en ceci qu'elle peut donner des indications sur les besoins du marché
et qu'elle permet d'y répondre plus vite, ne devienne pas la seule
"motivation" et ne crée pas de contrainte trop impérieuse
- ce par quoi le "libéralisme" se pervertit et pervertit.
Conserver l'esprit de service public et la fidélité
aux besoins du pays restera certainement la priorité de France Télécom.
Comment être sûr qu'un tel état d'esprit animera tous
les autres opérateurs de télécommunications s'ils
sont soumis à une concurrence trop intense ? Cela peut-il s'inscrire
dans une réglementation ou une licence ? L'Etat pourra-t-il refuser
à une entreprise le droit d'opérer en France s'il ne sait
pas précisément qui contrôle effectivement l'entreprise
?
Dès lors que la compétition économique
se fait si vive et utilise tous les moyens du renseignement et particulièrement
ceux des télécommunications sans même qu'il soit possible
de s'en rendre compte, ne faudrait-il pas limiter l'accès au marché
français à des entreprises en qui l'Etat puisse avoir confiance
? Ce qui soulève une question nouvelle que l'on aborde dans un autre
chapitre : comment l'Etat peut-il être en mesure de faire confiance
à une entreprise, qu'elle soit française ou non ?
La question se pose non seulement pour l'entreprise de
télécommunication elle-même mais aussi pour ses fournisseurs,
sociétés de service informatique qui réalisent des
logiciels d'application ou en assurent la maintenance et fournisseurs de
matériels ; les uns et les autres peuvent causer des vulnérabilités
parfaitement indécelables.
Un gros risque de vulnérabilité industrielle
:
Ce serait une autre conséquence indirecte et profonde
d'une "libéralisation" mal conçue.
La situation du grand opérateur national de service
de télécommunication est en train de doublement changer car
il acquiert son autonomie par rapport à l'Etat et il est, et sera
de plus en plus, soumis à la concurrence. Il pourrait donc être
amené de plus en plus à se procurer ses équipements
sans tenir compte de la nationalité ni de la politique générale
de ses fournisseurs.
Or Alcatel, première entreprise de télécommunication
au monde, est l'enfant d'une politique globale et cohérente qui
a en même temps mis le téléphone en France au meilleur
niveau international, créé un potentiel de recherche et de
développement de grande qualité et suscité une industrie
très performante. Au-delà d'Alcatel, c'est tout le secteur
de l'équipement de télécommunication qui en a bénéficié
; d'ailleurs France Télécom (la DGT avant elle) a toujours
eu une politique de "double fournisseur" pour maintenir une certaine concurrence,
au moins virtuelle ; l'autre grand fournisseur est Matra-Ericson.
Bien sûr l'industrie d'équipement des télécommunications
est majeure et n'a plus besoin que l'Etat parraine une coopération
privilégiée avec ses grands clients. Mais la question n'est
pas là : il faudrait que les marchés publics des autres pays
soient ouverts de la même façon que s'ouvrira le marché
français.
Les marchés européens sont en train de s'ouvrir
et c'est au niveau européen que se posera la question d'un rapport
fructueux entre producteurs et utilisateurs ; c'est un niveau assez vaste
pour que coexistent au moins deux fournisseurs par famille de produits,
ce qui permettra de bénéficier de l'efficace stimulation
de la concurrence.
Mais ouvrir le marché européen sans réciprocité
serait une naïveté coupable. Il ne s'agit pas de se contenter
d'une réciprocité juridique, mais d'une réciprocité
réelle, non pas de comparer les législations, mais les ventes
effectives. La sécurité du pays est engagée, car l'équipement
des télécommunications est un secteur industriel dont a absolument
besoin tout pays qui veut disposer de systèmes d'armes performants
: les frais de recherche et de développement sont tels que ce ne
sont pas les crédits de recherche qui pourront les financer ; il
n'y a pour cela que le cash-flow d'entreprises industrielles de taille
mondiale. La prospérité de nos entreprises de télécommunication
est une composante de la sécurité nationale.
AT&T et les Japonais sauront se jouer des réglementations
communautaires, comme fournisseurs, en faisant des offres où la
part des produits originaires des pays tiers sera inférieure à
50 %, et en devenant eux-mêmes opérateurs de télécommunications
- alors rien ne les obligera à rejeter une offre qui a moins de
50 % de contenu européen. Déjà AT&T s'est introduit
en Italie, en Espagne, aux Pays-Bas et en Allemagne (sur la téléphonie
mobile) ; ses filiales ou entreprises associées pourront fort bien
proposer des produits incorporant 55 % de tout-venant européen et
45% de technologies de pointe développées et réalisées
ailleurs.
Pressés par la concurrence, les entreprises de
télécommunication seront fortement incitées à
choisir le moins cher. Tout le monde admire les résultats de British
Telecom ; comme elle n'avait pas de monopole, ses prix étaient libres
; la présence d'une concurrence ne l'a pas empêchée
d'abuser de sa position dominante pour faire de fantastiques bénéfices
(un tiers de son chiffre d'affaires), au point que le gouvernement britannique,
tout "libéral" qu'il est, a dû la forcer à diminuer
ses prix (ce qui montre bien l'insuffisance de la concurrence). Et malgré
l'ampleur de ses bénéfices B.T. ne s'est pas fait une obligation
de se servir auprès d'entreprises britanniques ni même européennes,
comme British Airways ne s'est pas sentie tenue d'acheter des Airbus...
D'ailleurs B.T. a un accord exclusif avec Northern Télécom,
qui a un pied à terre en Grande-Bretagne (STC) ; peut-être
a-t-elle eu raison mais l'industrie britannique des matériels de
télécommunication a fondu. Et les consommateurs britanniques
ont alimenté un pactole à la disposition de British Télécom
pour conquérir les marchés européens...
Pour chaque communication de 1 F passée en France,
il y a 2 centimes qui servent à financer une recherche utile à
la défense ; ces deux centimes iront-ils à Alcatel ou Siemens,
ou iront-ils via British Telecom ou une filiale d'AT&T au Canadien
Northern Telecom, à un Japonais ou à l'américain AT&T
?
Dans une concurrence réelle un opérateur
sera d'autant plus pressé de choisir le moins cher qu'il sera concurrencé
par des opérateurs non communautaires : au GATT, les USA font le
forcing pour que les services de télécommunication soient
un secteur ouvert. Comme il y a une forte solidarité entre certains
opérateurs et constructeurs d'équipement, au point que parfois
c'est la même entreprise, AT&T, il est facile de voir la suite
du film : l'opérateur s'appuiera sur le fournisseur et réciproquement.
On a vu qu'AT&T est prêt ; le gouvernement américain l'appuie
au GATT, mais comme il est dèjà en Europe, il n'en a sans
doute même pas besoin.
Tout cela serait une bonne stimulation si la situation
était équilibrée. Pour l'équipement des usagers,
le marché américain s'est effectivement ouvert à l'étranger
après le démantèlement d'AT&T ; les Japonais ont
su en profiter, non les Européens. Pour les équipements du
réseau, alors même que sur les marchés-tiers les industries
européennes prennent les 2/3 des commandes, ce qui montre la qualité
de leur offre, elles ne vendent presque pas au Japon et leurs ventes aux
USA diminuent : le Buy American Act donne une préférence
américaine dans la limite d'un surcoût de 6 à 10 %,
ce qui est "complété" par des clauses préférentielles
au niveau des Etats et de provinces.
L'attitude des USA clarifie la chose : prétextant
une grave distorsion de la concurrence au sein dela Communauté européenne
(une préférence de 3%), ils menacent de fermer leur marché
aux entreprises européennes. Après tout, ils aident peut-être
la Communauté à prendre conscience d'elle-même et ils
leur montrent à tous, Commission et Etats membres que ces secteurs
industriels, par les techniques qu'ils mettent au point et qu'ils utilisent,
sont essentiels à la sécurité des pays, bref que l'économie
est au service de la politique. Des négociations avec les USA ou
le Japon ne devraient sans doute pas se borner à parler de "marchés
ouverts et concurrentiels" mais devraient aborder d'emblée les implications
stratégiques et parler de coopération et de disponibilité
des technologies.
Le gaz et l'électricité
On a du mal à percevoir le paysage idéal,
aux yeux de la Commission. Faut-il établir la concurrence dans le
secteur de l'électricité ?
Si on veut le faire pour la production et la distribution,
tout en conservant un monopole pour le réseau de transport, on risque
d'être obligé d'imaginer des dispositifs très compliqués
et de gestion lourde, comme le système britannique : le transporteur
conclut toutes les demies-heures un contrat pour la demie-heure suivante
avec les producteurs d'électricité et avec les distributeurs
; les coûts de transaction (tous les coûts de négociation
et de gestion de ces myriades de microcontrats) dépassent sans doute
les avantages présumés de la concurrence. Sans oublier qu'une
concurrence gênerait ou empêcherait les coopérations
qui se sont depuis longtemps nouées entre les producteurs d'électricité.
Quant au gaz, les investissements de production et de
transport de gaz sont très lourds ; c'est une caractéristique
fondamentale. Un producteur de gaz ne s'engage que sur des contrats fermes
et de longue durée ; sur les volumes, la souplesse inscrite dans
les contrats est très limitée, parfois nulle, en tous cas
inférieure à 10% dans l'année. Quant aux délais,
ils vont jusqu'à 30 ans. Et les producteurs demandent aux acheteurs,
si gros soient-ils, de se grouper : ainsi la Norvège a contracté
pour 30 ans avec un consortium pour un volume de 20 milliards de m3 par
an, pour un montant global qui sera donc de l'ordre de 300 milliards de
francs (un m3 est acheté 0,5 F environ) ; Gaz de France participe
à ce consortium pour 40 %, ce qui correspond à 20 % de ses
achats totaux. Les prix font l'objet d'âpres discussions où
le poids des acheteurs joue un rôle considérable.
Que ce soit pour le gaz ou pour l'électricité,
la suppression des monopoles causerait des modifications tellement radicales
qu'il est probable qu'elles auraient des conséquences sur la sécurité
d'approvisionnement.
La France - est-ce parce que la situation actuelle ne
donne pas satisfaction au consommateur, est-ce sous la pression de certaines
entreprises, est-ce par conviction que la stimulation apportée par
la concurrence est, ici aussi, bénéfique, ou encore est-ce
pour alléger la pression de la Commission ? - a entrepris d'ouvrir
le secteur du gaz et de l'électricité à une certaine
forme de concurrence, très prudente.
Cela suffira-t-il à la Commission ? Si elle souhaite
aller plus loin, encore faudrait-il savoir où l'on veut en venir.
Il ne faut plus accepter un processus juridique qui entretient une progression
à l'aveugle. Il faudrait demander à la Commission de dessiner
son paysage idéal, d'un point de vue économique. Ce n'est
qu'alors que les Etats pourront, seuls ou en concertation, faire des scénarios
pour apprécier si les conditions nécessaires à leur
sécurité sont bien réunies. Ils pourront étudier
divers contextes de politique intérieure ou de relations diplomatiques,
imaginer des agressions ou des situations de crise, soit interne soit externe,
prévoir comment ils réagiront, apprécier la gêne
imposée à l'économie et à la population, et
décider si cette gêne leur paraît supportable ou non.
On s'apercevra alors que l'acceptation par la population
des centrales nucléaires, qui donnent à la France, outre
un avantage économique, une bonne sécurité d'approvisionnement,
est le résultat d'un équilibre de nature politique qu'il
aurait été plus difficile d'atteindre si EDF n'avait pas
été une entreprise nationale. Il apparaîtra évidemment
que les négociations avec les fournisseurs de gaz sont des négociations
de politique étrangère : et le contrat avec l'URSS et le
contrat avec l'Algérie le démontrent. Peut-on laisser ce
genre de négociations à des acteurs privés ?
****
Mais au fond cette frénésie de concurrence
est-elle bien raisonnable ?
VI
Ne pas être esclave du "libéralisme"
En France les conditions économiques de la sécurité
ont été réunies grâce à une politique
qui est aujourd'hui contrebattue par la Communauté, tout particulièrement
par la Commission bien sûr, au nom de principes qui paraissent inscrits
dans le marbre : concurrence, détachement des relations entre l'Etat
et les entreprises, libre circulation.
Il y a une espèce de pression intellectuelle qui
suscite souvent un sentiment de malaise lorsque les vertus de la concurrence
"libre et ouverte" sont mises en question. Il n'est sans doute pas inutile
de se rafraîchir aux sources théoriques du "libéralisme",
pour s'apercevoir qu'il en est fait un très mauvais usage : ce que
la théorie recommande si certaines conditions sont réunies,
le libéralisme l'applique même quand ces conditions ne sont
pas du tout réunies ; ce que la théorie recommande lorsque
d'autres conditions sont réunies, le libéralisme ne l'applique
pas lorsque ces conditions sont effectivement réunies.
En fait le libéralisme systématique retient
surtout de la théorie la séparation de l'économie
et des Etats : faire une confiance aveugle à la concurrence et au
pilotage par le marché, restreindre le rôle de l'Etat à
l'établissement d'une concurrence. C'est généralement
plutôt efficace ; c'est parfois franchement inefficace, notamment
dans le cas des services de base, dont le bon fonctionnement est une des
conditions nécessaires à la sécurité des Etats
et de la population.
Cela ne veut pas dire qu'il faille jeter la concurrence
"avec l'eau du bain" ; elle a souvent du bon mais il faudra savoir la justifier
dans chaque situation sans considérer que ses vertus sont démontrées
une fois pour toutes.
Lorsque la théorie démontre l'efficacité
d'une économie de concurrence
La théorie, une théorie très élégante,
montre que si certaines conditions sont réunies la libre concurrence
conduit à une situation optimale. Ces conditions sont l'"atomicité",
c'est à dire que chaque acteur, producteur ou consommateur, est
petit face au marché, et l'information parfaite, non seulement sur
ce qui se passe à chaque instant, en particulier sur les conséquences
indirectes de chaque transaction commerciale, mais aussi sur ce qui va
se passer dans tout l'avenir qui a une influence sur les transactions présentes.
Or on est parfois très loin de ces hypothèses.
Coût marginal, prix de vente et taille des unités
de production
Dans les coûts de fabrication, on distingue les
coûts fixes, c'est à dire les dépenses qu'il faut faire
avant de commencer à produire (la construction de l'usine, l'achat
de machines...), et les coût variables, faits des dépenses
qui dépendent de la quantité produite (matières premières,
énergie...).
La théorie économique utilise la notion
de "coût marginal", c'est à dire ce qu'il faudrait dépenser
en plus pour produire une unité de plus ; elle affine cette notion
en parlant de "coût marginal à court terme", lorsqu'il n'y
a pas besoin d'acheter de nouvelles machines, de "coût marginal à
moyen terme" lorsqu'il faut acheter une machine (on divise alors le coût
de la machine par le nombre d'unités supplémentaires produites),
de "coût marginal à long terme" lorsqu'il faut construire
une nouvelle usine. On utilisera la notion de coût marginal à
court terme tant qu'il existe une capacité de production disponible,
sinon celles de coût marginal à moyen ou à long terme.
En général, mais pas toujours, le coût
marginal à court terme est croissant en fonction du volume produit
: il faudra surpayer les heures supplémentaires, les machines s'useront
plus vite etc. Il en est de même des coûts marginaux à
moyen et long terme : à partir d'un certain volume de production,
les frais de structure augmentent plus vite que la production.
Le gestionnaire limitera la taille de son unité
de production de façon que le coût marginal ne soit pas supérieur
au prix de vente.
Les conclusions optimistes de la théorie
Dans la réalité il arrive en général
que les conditions d'atomicité et d'information parfaite sont plus
ou moins réunies ; les prix qui s'établissent sur le marché
sont un excellent indicateur pour orienter la production vers ce qui est
désiré par les consommateurs.
Alors la théorie classique démontre que
si on laisse les acteurs jouer librement, chacun essayant de rendre maximum
son bénéfice, prix et volumes s'établissent à
un niveau qui rend "maximum" l'"utilité sociale" du secteur économique,
si on définit ainsi ce "maximum" : il est impossible d'augmenter
la satisfaction de l'un des acteurs, producteurs ou consommateurs, sans
diminuer au moins celle d'un autre.
Un marché où règne la concurrence
est donc en général efficace.
La théorie démontre aussi que, dans ce cas,
chacun vend à son coût marginal et que ce coût marginal
est égal à son coût moyen, c'est à dire que
les producteurs, en voulant tous maximiser leurs bénéfices,
font un bénéfice nul, pour le plus grand bien de la société
dans son ensemble.
Ce rappel est évidemment très simplifié
; les travaux des économistes sont innombrables pour enrichir ce
"modèle de base", pour tenir compte du progrès technique,
du mouvement des affaires qui fait que chaque situation est une situation
de déséquilibre, de l'innovation, des viscosités qui
freinent les échanges etc. Mais la théorie classique ou néo-classique,
théorie qui se veut globalement explicative, demeure la principale
théorie de référence, notamment pour la Communauté
européenne - hors la politique agricole commune naturellement.
La politique industrielle de la Communauté
Dans le traité qui fonde la Communauté,
l'expression de "politique industrielle" n'apparaît qu'avec le traité
de Maastricht, en des termes qui en font une politique impotente (toute
décision ne peut être prise qu'à l'unanimité),
alors que la "politique agricole" est depuis l'origine une des pièces
maîtresses de la construction européenne. Or il est évident
que l'Etat a une action sur l'industrie, c'est à dire que l'action
qu'il mène a un impact sur l'industrie.
Sans même parler des achats publics, des aides directes
aux entreprises et de l'action d'un secteur nationalisé, la fiscalité
sur le revenu des actions ou sur les bénéfices des entreprises,
les impôts indirects, la façon d'amortir les dépenses
d'investissement, les salaires minimum, la répartition des charges
sur les salaires, les infrastructures de transport, de télécommunication,
les règles sur la concurrence et les ententes, l'orientation de
la recherche publique et les aides à la recherche privée,
le soutien des exportations, le contrôle de certaines importations,
les réglementations sur la protection des travailleurs, des utilisateurs,
de l'environnement, la liberté ou le contrôle des prises de
participation dans le capital des entreprises, le niveau des intérêts,
les ponctions de l'Etat sur l'épargne disponible pour financer son
déficit, et jusqu'au mode d'enseignenemt des jeunes - on a du mal
à établir la liste de toutes les décisions publiques
qui ont un effet, direct ou indirect, sur l'industrie.
Politique "horizontale" ou politique "sectorielle"
?
Le débat sur la politique industrielle se résume
en cette question.
Les tenants d'une politique "sectorielle" estiment que
l'action de l'Etat peut être différenciée selon le
secteur d'activité (il peut prendre des mesures qui s'adressent
au secteur textile, d'autres à la sidérurgie, d'autres à
la construction aéronautique), et que ces mesures spécifiques
peuvent être très différentes d'un secteur à
l'autre, et même, au sein de chaque secteur, porter sur telle ou
telle entreprise.
Une politique "horizontale" est une politique qui estime
que le rôle de l'Etat n'est pas de faire de discrimination entre
les secteurs industriels ni entre les entreprises ni entre les produits
; elle doit s'adresser également à toutes les activités
économiques.
Détacher l'Etat des entreprises
Il y a de fortes justifications pour une politique "horizontale".
Ceux qui l'adoptent estiment que seul "le marché" peut orienter
correctement l'activité des entreprises. Derrière ce mot,
le "marché", il y a des millions de centres de décision,
il y a une myriade de relations, chacune de ces relations ayant son histoire,
son affectivité, relations de clients à fournisseurs, de
banquiers à emprunteurs, relations de coopération, relations
au sein de chaque entreprise entre un service de production et un bureau
d'études, entre un "vendeur" et un technicien, entre actionnaires
et dirigeants, il y a la personnalité de chacun et notamment des
dirigeants et des actionnaires. Il y a le grouillement de la vie avec ses
décisions mûrement réfléchies et ses coups de
coeur apparemment irrationnels, initiatives qui devront leur réussite
à l'enthousiasme d'une personne ou d'une équipe.
Et la liberté d'entreprendre, de nouer des relations,
de contracter permet à chaque initiative de s'exprimer, à
chaque talent de fructifier et donne des résultats qu'aucune action
administrative ne saurait atteindre.
Le rôle de l'administration doit se limiter à
créer un cadre favorable au jeu du marché, réunir
les conditions qui évitent les débordements et les blocages.
Et toute action spécifique selon le secteur d'activité ou
a fortiori selon les entreprises risque de générer des relations
personnelles entre fonctionnaires et responsables d'entreprises, source
de toutes sortes de dérapages - c'est une préoccupation à
laquelle les Allemands sont particulièrement sensibles. Un examen
rétrospectif et critique de certains aspects de la politique française
le confirme : par exemple, avec le recul, comment justifier les masses
financières considérables consacrées à la construction
navale ou à la sidérurgie dans les années 60 et 70
sans que l'efficacité des entreprises, en contrepartie, n'ait été
suffisamment améliorée ? Une politique sectorielle suscite
la création de lobbies qui seront d'autant plus actifs et opiniâtres
que leur justification, c'est à dire leur survie, est en jeu : ils
risquent de consacrer tout leur effort à obtenir une aide ou une
intervention publiques plutôt qu'à l'amélioration de
l'efficacité de leur secteur industriel.
Cette politique industrielle "horizontale" a donc été
adoptée avec conviction par la Commission qui l'a exprimée
dans un document dont le titre marie l'eau et le feu : "La politique industrielle
dans un environnement ouvert et concurrentiel" - "La politique" : le choix
de l'article défini montre bien que dans l'esprit de la Commission,
il n'y en pas d'autre que celle qu'elle propose ; et ce texte a été
adopté à l'unanimité par le Conseil en octobre 1990.
Les succès de la politique industrielle communautaire
Fidèle à sa logique "libérale", la
Communauté s'est efforcée de se rapprocher des conditions
de la concurrence parfaite.
Si l'évolution technique rend de plus en plus grande
la taille optimale des entreprises, pour que les entreprises soient plus
nombreuses sur un marché il suffit d'agrandir le marché ;
c'est une des principales justifications théoriques de la création
du marché intérieur.
Là où l'information donnée par le
marché est insuffisante, l'action de la Communauté tend à
y suppléer en facilitant l'information des entreprises moyennes
et petites, par la création d'observatoires par exemple, et aussi
en forçant les entreprises à prendre en compte des considérations
non marchandes comme la protection des travailleurs, le respect de l'environnement
etc.
Les difficultés de la situation actuelle ne doivent
surtout pas cacher les succès de la politique industrielle communautaire
; on risquerait d'abandonner les instruments et les méthodes qui
y ont conduit.
La création d'un marché commun est pratiquement
faite ; c'est un très beau résultat, acquis de haute lutte
par la Commission à l'encontre de bien des administrations nationales.
Il a fallu harmoniser les normes, rapprocher les fiscalités
et supprimer des procédures douanières et fiscales, sévèrement
limiter les aides publiques, traquer les monopoles et droits spéciaux
accordés par les Etats, ouvrir les marchés publics, supprimer
toute préférence nationale, supprimer tout contrôle
aux frontières - on reviendra sur ce point dans un autre chapitre
-, bref effacer des textes et des pratiques toute discrimination en fonction
de la nationalité, c'est à dire remplacer dans les textes
et les esprits le mot "français" par l'expression "ressortissant
d'un Etat membre".
Le succès peut aussi s'apprécier d'un point
de vue politique : multiplication des échanges entre entreprises
de la CEE, entre fournisseurs et clients, entre employés de nationalités
différentes ; certains verront un avantage à la diminution
des liens entre les Etats et les entreprises "nationales", préalable
nécessaire à l'effacement des Etats au profit d'une entité
supranationale.
Si le marché est assez vaste pour laisser de la
place à plusieurs entreprises d'une taille suffisante pour être
efficaces, il bénéficiera des effets heureux que peut avoir
la concurrence ; mais on n'aurait garde d'oublier que lorsque la concurrence
intéresse un petit nombre d'entreprises, la théorie classique
n'affirme absolument pas que cette concurrence est efficace.
La Commission a aussi mené une belle action pour
engager les entreprises à coopérer sur des programmes de
recherche ; mais elle a été trop prisonnière de sa
doctrine de concurrence et n'acceptait pas que la coopération aille
au-delà du domaine "précompétitif" - ce qui, au demeurant
est un pléonasme - domaine limité à la recherche générique,
sans idée précise du marché visé ; naturellement
cette frontière est assez arbitraire ; elle tend à glisser
vers l'aval. On se souvient avoir entendu un des responsables de la politique
de recherche constater avec tristesse que tous les efforts de rapprochement
qu'il avait faits étaient soigneusement démolis par la direction
chargée de la concurrence.
Cette action de la Commission a donc certainement porté
des fruits ; mais dans bien des situations l'information reste très
imparfaite et les marchés et les techniques sont tels que la façon
la plus efficace de répondre aux besoins est le monopole ou l'oligopole.
Alors les deux conditions, "atomicité" et "information parfaite",
ne sont pas réunies.
C'est particulièrement vrai des secteurs qui intéressent
la
sécurité nationale : des services de base comme l'électricité,
le gaz, les télécommunications, les chemins de fer, bref
de tout ce qui fonctionne grâce à une infrastructure en réseau
; et des secteurs industriels producteurs ou utilisateurs de techniques
"génériques", des techniques importantes pour la fabrication
d'armement.
Les limites de l'efficacité de la concurrence
Lorsque l'information n'est pas parfaite
On suppose que chaque acteur a une bonne information sur
les prix offerts par le marché, on suppose aussi que chaque acteur
est bien informé sur l'avenir, qu'il prend ses décisions
en connaissance de cause. Ce n'est jamais vrai ; c'est d'autant moins vrai
que les investissements sont plus lourds, qu'il ne seront "amortis" que
sur une durée plus longue.
Un marché très concurrentiel risque de conduire
les entreprises à privilégier le court terme. Alors l'information
sur les besoins à long terme a beau exister, elle n'est pas efficace,
occultée par la pression du moment. Le transport aérien aux
USA en donne une belle illustration.
Autre difficulté : lorsque les investissements
sont utilisés pour plusieurs produits différents, quel coût
de production retenir pour calculer le prix de vente de chacun de ces produits
? Doit-il incorporer des dépenses de recherche et développement
? Comment les répartir entre les produits ? Il n'y a aucune raison
pour que la réponse donnée par l'entreprise corresponde à
l'intérêt général - les "libéraux" répondront
que l'entreprise est néanmoins la mieux placée pour donner
une réponse. C'est possible, mais la théorie, quant à
elle, ne se prononce pas.
Il est une autre forme d'information que la concurrence
aura du mal à prendre en compte : c'est l'utilité sociale
de la production chaque fois qu'elle ne se traduit pas dans les prix. On
a vu comment la Communauté a commencé à introduire
dans sa "politique industrielle" certaines considérations "non marchandes"
en obligeant les entreprises à en tenir compte. Elle ne pourra prendre
aucune décision relative à la sécurité du pays,
puisque cela n'est pas de sa responsabilité : pourquoi donc, par
exemple, une entreprise refuserait-elle de vendre à la Lybie des
installations de production de toxiques de guerre ?
Lorsque la théorie recommande monopole ou oligopole...
En général la taille d'une unité
de production est petite par rapport à un marché. Mais il
arrive que le coût marginal reste très inférieur au
prix de vente même lorsque les volumes de production sont très
gros, comparés à la taille du marché. L'hypothèse
d'"atomicité" n'est pas applicable.
Dans le coût du transport de gaz par exemple presque
tout est "coût fixe" c'est à dire indépendant de la
quantité transportée : naturellement il faudra dépenser
en investissement davantage pour transporter des quantités plus
importantes mais une fois les tuyaux posés, les dépenses
au jour le jour (y compris les charges d'emprunts) sont presque indépendantes
des quantités transportées. Il en est de même en général
pour les activités qui utilisent une infrastucture en réseau.
La taille de l'unité de gestion dépendra
du critère de gestion retenu.
On pourra décider de ne pas dépasser un
certain volume de production ou de maximiser un ratio ou un autre, comme
le rapport entre les bénéfices et le capital investi, ce
qui peut limiter la taille de l'unité. Il est plus probable que
la taille de l'unité grandira jusqu'à saturer le marché,
ne laissant la place à aucun autre producteur sur ce marché.
Le gestionnaire est alors libre de fixer ses prix - dans une certaine mesure
seulement puisque peuvent apparaître des produits de substitution.
Spontanément il cherchera sans doute à rendre maximum son
bénéfice, ce qui peut avoir comme effet de réduire
le marché.
...elle recommande aussi subventions publiques...
La théorie "néo-classique" complète
la théorie classique et traite de ces situations de "monopoles naturels".
Pour rendre maximum l'"utilité sociale" de cette production, elle
recommande de fixer un prix de vente égal à son coût
marginal - à court ou à moyen terme selon les cas. Ce qui
veut dire que les résultats seront déficitaires, donc que
les entreprises devront recevoir des subventions publiques qui équilibrent
leurs comptes, pour le plus grand bien de la société en général
!
Ainsi, pour le bien général, à peu
près tous les services publics devraient être monopolistiques
et déficitaires. C'est peut-être paradoxal, mais c'est bien
la conclusion de la théorie classique qui, par ailleurs, sert de
justificatif à la thèse libérale. Un "libéral"
ne saurait l'accepter.
On préfère donc en général
s'écarter de cet "optimum" ; pour que les entreprises soient autonomes,
on leur demandera d'équilibrer leurs comptes ; mais on leur demandera
aussi de fixer des prix qui reflètent les coûts marginaux,
de façon à ne pas orienter la demande vers des produits qui
coûtent trop cher. EDF a été précurseur en la
matière, avec ses tarifs différenciés ; avec quelques
décennies de décalage, la SNCF s'engage également
dans cette voie.
...et réglementation publique.
Mais il faut se rappeler que chaque fois qu'il y a un
monopole ou un oligopole, qu'il soit de fait ou de droit, la conduite spontanée
des entreprises ne conduit pas à un optimum : elles chercheront
à maximiser leurs bénéfices ; si elles sont seules
ou si, peu nombreuses sur le marché, elles s'entendent entre elles,
la concurrence n'apportera pas les correctifs utiles du point de vue de
la collectivité. A l'inverse, si elles se font une concurrence sans
frein, rien ne dit qu'elles factureront leurs différents produits
en fonction du prix de revient et elles risquent de s'empêcher mutuellement
d'investir pour préparer l'avenir - ce qui écartera aussi
de l'optimum.
Ainsi, dans les grands services de base, la théorie
économique que le libéralisme utilise comme fondement, recommande
des monopoles ou des oligopoles et une intervention de l'Etat,
sinon pour apporter une subvention d'équilibre,
du moins pour que les tarifs se réfèrent aux prix de revient
- dans la mesure où cette notion à un sens - et pour que
les entreprises ne profitent pas de la situation pour faire des bénéfices
excessifs,
pour que les entreprises préparent l'avenir, ce
qu'une concurrence trop vive les empêchera de faire correctement,
pour faire prendre en compte des préoccupations
"non marchandes" qui ne se reflètent pas spontanément dans
les prix, en particulier les notions d'intérêt général,
et de sécurité publique : cela conduira à écarter
les prix de vente des prix de revient.
L'équilibre entre la concurrence et la réglementation
ne sera jamais parfait ; il évoluera selon le poids respectif des
groupes de pression, entreprises qui fournissent les services ou les produits
et entreprises consommatrices, consommateurs privés, pouvoirs publics
nationaux ou locaux, eux-même consommateurs et régulateurs,
pouvoir judiciaire etc. L'étude de la politique américaine
est très instructive ; elle sera certainement riche d'enseignements
pour la politique communautaire. En tous cas il est certain qu'il est impossible
en la matière de faire preuve de dogmatisme : tout y est incertain
et contestable.
Un "marché ouvert" ?
Pourquoi mettre en concurrence matelots malouins et
matelots malais ?
Tout ce que l'on a dit de la théorie, que l'on
soit en situation de concurrence parfaite ou en situation d'oligopole ou
de monopole, est le résultat d'un mode de raisonnement assez classique
qui cherche à rendre une grandeur maximum alors que l'on est soumis
à des contraintes : maximiser la satisfaction des entreprises et
des consommateurs alors que la capacité de travail et de financement
est limitée ; c'est une "optimisation sous contraintes".
Il n'est pas surprenant que l'on ait intérêt
à faire travailler les matelots malais lorsque nous sommes en situation
de plein emploi, si tous les Malouins sont occupés soit comme matelots,
soit pour produire des puces électroniques ou autre chose. La liberté
du commerce, la libre circulation des marchandises et des services permettent
une allocation optimale de cette ressource limitée qu'est la capacité
de travail.
Mais lorsque le chômage dépasse le seuil
incompressible que l'on appelle chômage structurel, ce raisonnement
ne s'applique évidemment pas.
Toutes les bases théoriques du libéralisme
s'évanouissent !
Naturellement cette remarque s'applique aussi aux ouvrières
textiles des vallées des Vosges concurrencées par des Indiens
ou aux analystes programmeurs désormais concurrencés par
le "télétravail" des ingénieurs roumains ou vietnamiens.
Cela ne veut pas dire qu'il faille se replier sur du protectionnisme
; cela veut dire que, en période de sous-emploi, la liberté
des échanges doit être justifiée par autre-chose que
par la théorie économique.
Vers une autre forme de "Marché Commun" ?
Ainsi donc, la Commission se sert de la théorie
néo-classique pour justifier sa politique (introduction systématique
de la concurrence, suppression des liens entre l'Etat et les entreprises,
ouverture du marché communautaire), en oubliant que les conditions
d'emploi de cette théorie ne sont pas toujours réunies.
En voyant le bien mauvais usage que l'on a fait de cette
théorie économique, on peut rêver d'un "marché
commun" assez différent de celui qui a été créé.
Certes les "acquis communautaires" doivent être
respectés ; mais, la mode du "libéralisme" faiblissant, il
sera plus facile de s'apercevoir de l'existence, dans le traité
de Rome, de deux articles excellents et jusqu'ici à peu près
ignorés : l'un qui autorise la coopération entre les entreprises,
l'autre qui autorise les monopoles et droits spéciaux dans le cas
des services d'intérêt économique général
; ces deux articles traitent précisément des situations dans
lesquelles la théorie économique classique se garde bien
de recommander la concurrence.
Où la coopération est autorisée
par le traité de Rome
La coopération peut apporter des bienfaits qu'interdit
la concurrence.
Dans le cas des télécommunications comme
dans le cas du gaz et de l'électricité rien ne prouve que
la concurrence conduise à l'optimum. La Commission en a bien pris
conscience - quand on parle de "la" Commission, on évoque les textes
qu'elle produit et surtout les décisions qu'elle prend ou qu'elle
fait prendre en oubliant qu'elle est traversée de tendances, de
courants extrêmement divers et parfois conflictuels qui expliquent
le caractère ondoyant de certains textes.
Ainsi, sur les télécommunications, après
une importante directive sur l'"ouverture des réseaux" en 1990,
la Commission a produit un remarquable document : "lignes directrices concernant
l'application des règles de concurrence de la Communauté
au secteur des télécommunications". "Etant donné le
contexte concurrentiel dans le secteur des télécommunications,
les opérateurs de télécommunication devraient être
autorisés et encouragés à établir les mécanismes
de coopération nécessaires de façon à créer
ou à garantir une interconnexion totale..." nous dit la préface
; certes il y a des formes de "collusions indésirables", mais "de
nombreux accords de coopération peuvent obtenir une dérogation
aux règles de concurrence, notamment lorsqu'ils contribuent à
promouvoir le progrès technique ou économique, tout en réservant
aux utilisateurs une partie équitable du profit qui en résulte".
Ce texte reprend mot à mot une partie de l'article
85.3 du traité de Rome qui autorise "tout accord ou catégorie
d'accord", "toute décision ou catégorie de décisions
d'associations d'entreprises" et "toute pratique concertée" "qui
contribuent à améliorer la produciton ou la distribution
des produits(...) tout en réservant aux utilisateurs une partie
équitable du profit qui en résulte".
Cet article est plein de ressource ; il aurait pu, il
pourra être invoqué pour toute production ou toute distribution
qui présente un effet d'échelle. Au sein de la Commission
la concurrence n'a pas manqué de thuriféraires ; mais il
a manqué le héraut de la coopération.
Monopole et compétition et coopération :
ne serait-ce pas le triangle magique : bénéficier de l'effet
d'échelle et éviter les dépenses redondantes, être
stimulé par la compétition et tirer les bénéfices
d'un travail en commun ?
Dans le cas de l'électricité, des télécommunications,
de la SNCF, n'en est-il pas ainsi ? En l'absence d'une concurrence commerciale
au sein de chacun de ces secteurs, il existe une autre forme de stimulation
: la comparaison avec les résultats des autres compagnies. On aurait
tort de minimiser l'efficacité de cette forme de "concurrence",
une concurrence "non destructrice" qui, elle, permet la coopération.
Cette coopération-stimulation permet sans doute tout autant de progrès
techniques que la concurrence.
Où l'on parle de "services d'intérêt
économique général"
La notion d'intérêt général
apparaît aussi dans le traité de Rome (article 90.2) : "les
entreprises chargées de la gestion de services d'intérêt
économique général (...) sont soumises aux règles
du présent traité, notamment aux règles de concurrence,
dans les limites où l'application de ces règles ne fait pas
échec à l'accomplissement en droit ou en fait de la mission
particulière qui leur a été impartie". Ce traité
de Rome est vraiment fort bien rédigé...
Des exceptions peuvent donc être justifiées
portant sur toutes les règles du traité (cf le mot "notamment",
qui n'est pas restrictif), et ces exceptions sont justifiées par
les conséquences "en droit ou en fait" qu'aurait l'application du
traité sur l'accomplissement de la mission. Ce paragraphe se termine
ainsi "le développement des échanges ne doit pas être
affecté dans une mesure contraire à l'intérêt
de la Communauté."
La Commission n'aime pas du tout cette disposition. Dans
l'"avis motivé" qu'elle a adressé à la France au sujet
des monopoles dans le secteur du gaz et de l'électricité,
il apparaît que, lorsqu'elle lit "intérêt de la Communauté"
elle ne voit que les "quatre libertés" qu'elle appelle "fondamentales",
dont la liberté de circulation des marchandises ; interprétation
incorrecte qui reviendrait à vider de contenu tout ce que le traité
dit de l'"intérêt général" en l'occultant derrière
cette vision étroite de l'"intérêt de la Communauté"
- on ne peut pas penser que les "pères fondateurs" aient pris des
dispositions qui ne doivent pas pouvoir être appliquées :
le texte est suffisamment clair.
La Commission trouvera-t-elle le héraut de l'"intérêt
général" ?
La France a récemment déposé auprès
de la Commission un memorandum sur la notion de service d'intérêt
public européen ; peut-être cette démarche conduira-t-elle
la Communauté à se doter d'une "charte des services publics"
qui mettra l'accent sur tous les aspects "non marchands", et sur les limites
d'une politique de la concurrence.
*******
Recherchant la plus grande efficacité économique,
on peut parler du rôle de la puissance publique et des limites d'une
politique de concurrence sans se sentir coupable de je ne sais quel péché
de dirigisme, de protectionnisme, de nationalisme. Il s'agit plutôt
de faire preuve de discernement, de donner du poids à l'intérêt
général, et aussi de se rendre compte que cela passe par
des décisions politiques pour une action à long terme.
A fortiori, dès lors que la sécurité
publique, que l'identité des Etats ou de l'Union européenne
sont en jeu dans un contexte de vive compétition internationale,
l'économie est une matière de politique étrangère.
VII
L'économie, une matière de politique étrangère
Il est assez habituel, aujourd'hui, de dire que l'Etat
n'a pas à intervenir sur la compétition entre les entreprises
; que son rôle n'est pas d'aider telle ou telle entreprise, tel ou
tel secteur d'activité, ni d'intervenir directement sur les échanges,
intérieurs ou extérieurs. La compétition entre les
pays doit prendre une nouvelle forme : c'est le pays lui-même qu'il
faut rendre "compétitif" en réunissant les conditions qui
rendent plus efficaces les entreprises qui y travaillent, de façon
à y attirer les meilleures entreprises et les meilleurs emplois.
Ce raisonnement, nouvel avatar du libéralisme,
a certes du bon ; mais il oublie trois choses.
* Plus la circulation des produits, des personnes, des
capitaux, des données est techniquement aisée, plus l'Etat
devra veiller à ce qu'elle ne s'exerce pas au détriment de
la sécurité.
* Une compétition "libre" entre pays ne peut conduire
vers une situation meilleure que si ses effets sont partout socialement
tolérables et si tous les pays "jouent le même jeu". Or il
est clair que les Etats interviennent directement sur le commerce extérieur.
On peut le nier, à des fins tactiques ; quoi que veuillent en penser
nos partenaires de la Communauté européenne, on ne peut pas
l'ignorer.
* Il existe des techniques et des services tellement essentiels
à la sécurité du pays que l'Etat doit pouvoir faire
confiance aux entreprises qui les délivrent sur leur territoire.
Cette notion de "confiance" est centrale dans la vie des entreprises qui
font évidemment une discrimination entre les entreprises ou les
personnes en qui elles peuvent avoir confiance et les autres ; or la théorie
du libéralisme en refuse l'usage à l'Etat lorsque cela apparaît
le plus nécessaire.
Des "libertés" dangereuses
Il est assez évident que la liberté de circulation
des produits et des personnes est grosse de dangers qu'il appartient aux
Etats de parer. Crime international, trafic de drogue, trafic d'armes,
commerce illicite de produits à usages civils et militaires, y compris
par exemple les précurseurs de toxiques de guerre et les équipements
balistiques, circulation de terroristes - nul ne conteste le danger, et
les Etats savent bien qu'ils doivent contrôler la circulation des
personnes et des produits et que leurs contrôles ne seront efficaces
que s'ils coopèrent. On verra plus loin comment les Etats y travaillent
ensemble et combien les instances communautaires ont du mal à accepter
que ces nécessités retardent l'ouverture des frontières
entre les Etats-membres.
La liberté de circulation des capitaux peut affecter
de différentes façons la sécurité publique
et tous les Etats-membres de la Communauté n'en ont apparemment
pas pris toute la mesure.
La lutte contre le blanchiment des capitaux issus du trafic
de la drogue est balbutiante et inopérante ; des sommes énormes
générées par ce trafic, quelle est la proportion dont
on retrouve la trace ? A peine quelques pourcents. Et l'on ne peut guère
se montrer optimiste tellement la chose est compliquée.
La liberté de circulation des capitaux est aussi
un moyen qui rend possibles des pressions sur les monnaies, tellement fortes
qu'aucun Etat ne peut y résister, des pressions qui peuvent fort
bien d'ailleurs être excitées au delà de la réalité
économique par ceux qui sauront manipuler l'information. Les Etats
accepteront-ils longtemps, au prétexte qu'elle serait inévitable,
cette situation de faiblesse qu'ils ont eux-mêmes créée
?
La CEE s'est fait un devoir de supprimer tout obstacle
aux mouvements de capitaux entre les Etats membres, et notamment aux prises
de participation. La France, prudente, se donne le droit, en cas de prise
de participation dans une entreprise française de capitaux "européens",
de vérifier l'origine première de ces capitaux car elle se
refuse à considérer que le pays le plus laxiste de la Communauté
européenne soit en mesure, sans aucune coopération avec les
autres pays, d'"européaniser" des capitaux d'origine incertaine,
les affranchissant ainsi de tout contrôle ultérieur. Mais,
pratiquement, elle ne peut le faire que pour des prises de participation
qui dépassent un certain volume. Il y a là, au sein de la
Communauté européenne, une faiblesse qui sera très
difficile à corriger.
La circulation et l'utilisation des informations se développe
aussi à la mesure de la nouvelle puissance des systèmes qui
les traitent, dont la capacité triple tous les deux ans. Cela pose
en des termes nouveaux la question de la protection de la confidentialité.
Les Etats développés ont une réglementation nationale
et des procédures pour protéger la confidentialité
de certaines catégories d'information qui touchent à la sécurité
du pays ; il s'agit aussi bien du plan des centrales nucléaires,
des caractéristiques d'un système d'armes, de technologies
de pointe (on parle alors parfois de "patrimoine scientifique et technique"),
des clés d'accès aux fichiers de gestion d'un système
de télécommunication etc.
Pour dessiner le périmètre de ces informations
à protéger et pour prendre des mesures efficaces, les Etats
devront tenir compte et de l'influence croissante de l'économie
sur la sécurité publique et de la mondialisation de l'économie.
Il faudra sans doute élargir la portée des accords bilatéraux
déjà signés pour la gestion de certaines informations
confidentielles ou passer d'autres accords ; et il ne sera pas facile de
convaincre des entreprises "mondialisées" de gérer certaines
informations en fonction de l'intérêt national du pays où
elles oeuvrent. L'Etat peut-il donc faire confiance à une entreprise
? "Confiance", "confidentialité", deux mots qui ont la même
racine ; on y reviendra.
*
A vrai dire, ce n'est pas un paradoxe que de constater
que l'intervention des Etats est d'autant plus nécessaire que la
circulation est techniquement plus facile. Nous nous trouvons sans doute
à un moment où, grisées par ces nouvelles possibilités
techniques, la société et les entreprises veulent en user
pleinement, et où l'on commence juste à se rendre compte
des risques nouveaux que ces facilités génèrent. Nous
sommes sans doute dans une phase de liberté de circulation maximale.
Lorsqu'elles auront été remplacées par des contrôles
de police ou de douane, on se rendra compte bientôt que les entraves
que la nature opposait à la circulation des personnes, des produits,
des capitaux et des informations, aujourd'hui surmontées, n'avaient
pas que des inconvénients...
La compétition entre les pays
Comme il n'y aurait plus d'entreprises "nationales"...
Depuis que la concurrence internationale se fait plus
pressante sur les entreprises, l'Etat, notamment en France, est intervenu
sur l'économie de différentes façons.
En schématisant, on peut se rappeler qu'il fut
un temps où sa politique était de choisir les entreprises
qui devaient bénéficier de sa sollicitude, qu'il s'agisse
de leur accorder des prêts bonifiés, d'un montant parfois
considérable, ou de les encourager fortement à se rapprocher
d'une autre entreprise, ou encore de les nationaliser, et dans ce cas de
les doter plus ou moins en capital.
Une autre forme de politique était la politique
sectorielle par exemple le textile-habillement, l'informatique, la filière-bois
: des mesures étaient décidées pour l'ensemble des
entreprises de ces secteurs : mesures financières, mesures sur le
commerce extérieur, sur les charges sociales etc.
On a vu que ce genre d'intervention publique a connu d'excellents
résultats et des résultats incertains. On a vu aussi que
la Communauté européenne s'en méfie ; ce qui a conduit
à une autre forme d'intervention qui s'adresse à toutes les
entreprises quel que soit leur secteur d'activité. Cela ne veut
pas dire que les précédents modes d'intervention sont supprimés
; mais l'accent est peu à peu passé des mesures "ponctuelles"
ou sectorielles à des mesures plus générales, portant
sur toute l'industrie.
Toute aide accordée à une entreprise par
l'Etat repose sur l'hypothèse qu'il y a une certaine correspondance
entre les intérêts de cette entreprise et ceux de la collectivité
nationale. Mais les études abondent qui montrent que la logique
des entreprises, qu'elles soient françaises ou non, devient de plus
en plus internationale et que bien peu de chose échappe à
cette mondialisation.
Chaque fois qu'on limite ou qu'on taxe l'importation d'un
produit fini, soit-disant pour protéger la production "française",
on court le risque de pénaliser une entreprise industrielle française
qui importe elle-même ces produits pour faire des bénéfices
sans lesquels elle ne pourrait pas continuer son activité en France
; si ces produits contingentés ou chargés de droits d'importation
entrent dans la fabrication d'autres produits, c'est cette fabrication
qui sera pénalisée par rapport à ses concurrents etc.
Tout cela est parfaitement vrai.
Et pourquoi, dit-on aussi, se priver de l'apport financier
d'entreprises ou de banques étrangères, pourquoi se priver
de leurs compétences techniques, de leur capacité à
créer de l'activité et des emplois ? Il paraît que
les studios américains rachetés par des entreprises japonaises,
ce qui, à l'époque avait fait grand bruit, sont très
heureux de ce changement car leur nouvel actionnaire se montre beaucoup
plus généreux ; on peut soutenir que les USA n'ont rien perdu
de leur richesse mais que, au contraire ces nouveaux capitaux permettent
que le patrimoine américain s'enrichisse, puisque la vraie richesse
des studios, c'est la compétence des gens qui y travaillent. Les
entreprises industrielles américaines rachetées par des capitaux
japonais se félicitent des progrès que leur nouvel actionnaire
leur a permis de faire - pourtant certaines, pour améliorer leurs
performances, plutôt que de se faire racheter, préfèrent
louer pour quelques années la compétence en management des
Japonais.
Comme l'intérêt des entreprises, qu'elles
soient "françaises" ou non, qu'elles travaillent plus ou moins sur
le territoire national, n'a aucune raison de coïncider avec l'intérêt
du pays, ce n'est plus l'industrie française, c'est le pays lui-même
qu'il faut rendre compétitif.
On retrouve cela notamment dans les travaux du Plan, dans
les propositions de la Commission de la CEE et dans bien d'autres réflexions
comme celles de Robert Reich - dans "L'économie mondialisée",
Dunod - , secrétaire au travail du gouvernement de Bill Clinton,
auparavant président de l'"équipe de transition" pour les
affaires économiques. Il semble y avoir un large consensus.
... il resterait une compétition entre pays
Si les pays sont en concurrence, il s'agit de rendre le
nôtre "compétitif". Qu'est-ce que le pays, de ce point de
vue ?
Revenant aux notions de base, un pays est d'abord un territoire,
une population et une culture. Une culture ? Le GATT et les Américains
voudraient nous convaincre que ce n'est pas une des composantes de l'identité
nationale, que c'est un produit économique qu'il faut donc soumettre
à une concurrence "libre".
La population qui forme le pays est celle qui vit durablement
sur le territoire - c'est une hypothèse implicite à ce genre
de réflexion, hypothèse qui a sa force : au fond, dans la
plupart des cas, c'est bien le territoire qui est l'élément
de base d'un pays, l'élément constant.
L'Etat s'attachera donc à ce que la population
et le territoire soient "performants", du point de vue économique.
Il y bien sûr plusieurs façons d'être performants, car
c'est la relation "qualité-prix" qui compte. Une politique ambitieuse
se donnera comme objectif d'atteindre une qualité qui justifie que
soient bien rémunérés et le territoire et les employés.
La qualité du territoire sera améliorée
par ses équipements, équipements de transports, de télécommunications
par exemple : le traité de l'Union européenne a confié
à la Communauté européenne la nouvelle mission de
développer les "réseaux européens" ; dans le programme
de B. Clinton, il y le projet de l'"autoroute des données", un réseau
de télécommunication de très haute capacité
etc.
La qualité de la population sera améliorée
par l'enseignement et la formation, et par le développement de la
recherche, peut-être aussi par le sens du travail, l'esprit civique.
Il y a également la qualité des équipements
urbains, la valorisation du patrimoine culturel et tout ce qui améliore
la qualité de la vie, donc sans doute, la qualité du travail.
Le pays qui sera le plus efficace attirera les emplois
les mieux rémunérés, les activités de qualité
: recherche, tâches "à haute valeur ajoutée", fonctions
de direction... Il pourra donc se montrer plus exigeant sur le respect
de l'environnement, sur les obligations sociales à respecter etc.
Sinon, le pays devra accepter un fort niveau de chômage
ou bien des emplois très peu rémunérés, puisque
selon la théorie libérale il est toujours possible de diminuer
le chômage en abaissant les salaires. C'est bien ainsi que les choses
se passent au sud des USA où les personnels d'entreprises textiles
ne pourront empêcher que leur usine ne traverse le Rio Grande qu'en
acceptant une baisse drastique de leurs salaires. Et c'est bien ce que
veulent dire tous ceux qui proclament, comme récemment le président
de Philips ou maint éditorialiste, que nos pays vivent "au-dessus
de leurs moyens", que les salaires doivent baisser pour éviter les
"délocalisations".
Le rôle de l'Etat serait donc de rendre aussi attractif
que possible son pays, puis de laisser jouer la logique des entreprises
; c'est la concurrence entre les entreprises qui réglera les salaires,
qui orientera vers les pays les plus "compétitifs", les plus attractifs,
les entreprises qui offrent les meilleures rémunérations,
les plus belles activités.
Certes l'Etat doit fixer des règles de bonne conduite
sur tous les aspects "non marchands", ceux qui ne se traduisent pas dans
les prix (il faut des règles de protection de l'environnement, de
protection des travailleurs et des utilisateurs etc), mais selon cette
théorie il devra se borner à vérifier que ces règles
sont respectées et s'interdire de sélectionner les entreprises,
en particulier de les sélectionner en fonction de leur nationalité,
puisque, on le redit, cette notion n'a plus de sens. Il doit aussi bien
sûr, s'interdire toute limitation de mouvement de capitaux, de circulation
de produits ou de service au travers des frontières. La théorie
le commande ; mais désormais, il n'est plus nécessaire de
se référer à la théorie : l'économie
est tellement imbriquée que ce genre de limitation est en fait impossible.
Un pays qui voudrait limiter quelques flux devrait en limiter un très
grand nombre, ce qui se traduirait par une diminution catastrophique d'efficacité
donc de pouvoir d'achat - et là, on donne l'exemple de l'Albanie
de Hojda.
Une concurrence "libre" et "ouverte" entre pays devra
être instaurée et préservée par des accords
internationaux qui en particulier limiteront les aides directes aux entreprises,
y compris les aides à la recherche, et ouvriront les marchés
pubics.
On voit donc l'évolution : lorsque les mouvements
d'information, de personnes, de produits étaient malcommodes, l'activité
des entreprises restait en grande partie au sein du pays (pas toute l'activité
certes mais, sinon les ventes, du moins la production et le réemploi
des bénéfices etc) ; les intérêts des entreprises
étaient donc en général conformes aux intérêts
du pays. En aidant une entreprises à supporter la concurrence internationale,
l'Etat aidait le pays. Maintenant le champ de l'entreprise, c'est à
dire le monde, et celui de l'Etat, c'est à dire le pays, sont disjoints
; en aidant une entreprise ou un secteur économique, l'Etat risque
de faire "n'importe quoi" ; la seule façon qu'il lui reste d'être
utile au pays est d'améliorer et de valoriser ce qui restera en
tout état de cause un élément qui le constitue : son
territoire, sa culture et sa population.
Comme la théorie libérale qui fonde la concurrence
et la liberté d'entreprendre, cette perception d'une concurrence
entre pays est féconde et il faut l'exploiter au maximum : collectivement
la France doit être un pays où l'on aime travailler et où
l'on travaille efficacement, plus efficacement qu'ailleurs. En France doivent
se multiplier les initiatives des entreprises en réponse à
la demande qui s'exprime partout dans le monde, en particulier dans les
pays qui ont besoin de s'équiper. Mais en même temps, il faut
se rendre compte que cela n'est pas suffisant pour préserver la
sécurité et l'identité nationales, en dépit
du discours des "libéralistes".
Il y a peu, on justifiait le "libéralisme" par
une théorie économique, invoquée indûment ;
aujourd'hui, on prétend ajouter comme justification son caractère
soi-disant inévitable.
"Soit-disant" car les considérations techniques
ou économiques, aussi importantes soient-elles, ne sont pas décisives
: d'autres considérations peuvent l'emporter, de façon contrôlée
ou non.
Un risque grave de dislocation sociale
Quels que soient les efforts que fera un pays comme la
France pour former ceux qui le peuplent, il y aura des personnes, en grand
nombre, qui ne seront pas en mesure d'avoir les compétences nécessaires
pour pouvoir vivre décemment dans une économie où
règne librement la concurrence ; que dire, quelle perspective offrir
aux 30 % d'élèves de 6ème qui sont incapables, par
la lecture, d'acquérir des connaissances ou de comprendre l'énoncé
d'un problème ? D'ailleurs quelle que soit la qualification acquise,
on pourra trouver dans le monde des personnes qui seront très heureuses
de faire le travail avec une rémunération très inférieure
à ce qui est pratiqué chez nous.
Les entreprises s'en rendent compte de plus en plus ;
les progrès des télécommunications permettent de faire
saisir à des milliers de kilomètres les données comptables
ou de gestion qui seront ensuite rapatriées sur les ordinateurs
des compagnies, eux-mêmes répartis tout autour du monde ;
les ingénieurs logiciels indiens sont réputés pour
leurs compétences etc. Même les emplois de service, ceux que
l'on pourrait croire protégés "naturellement" de la concurrence
étrangère, peuvent être remplacés par des équipements
qui auront eux-mêmes été fabriqués quelque part
sur des plans conçus ailleurs.
Certes les pays se déclarent d'accord pour mener
une politique qui améliore leur "compétitivité", pour
retenir le principe de la liberté du commerce et celui de la liberté
de circulation des produits, des services et des capitaux, et pour éviter
les gros problèmes sociaux en négociant des accords temporaires
de limitation des importations. Mais ces discours et ces négociations
sauront-ils éviter des situations socialement insupportables ?
Certes on peut constater que les salaires japonais ont
augmenté, que ceux de Corée suivent le même chemin,
de même que ceux de Malaisie ; mais il y a toujours un pays pour
prendre le relais des bas salaires, Indonésie, Vietnam puis, peut-être,
Afrique.
La théorie économique est bien incapable
de nous dire, même en situation stabilisée quelle serait l'éventail
de rémunérations "libres", compte tenu de l'écart
normal entre les compétences, l'éducation, la formation,
le caractère des employés. A fortiori est-elle incapable
de dire quel serait cet écart dans la situation réelle de
perpétuel déséquilibre évolutif que nous connaissons.
On voit s'installer en France une situation sociale insupportable
qu'il est bien tentant d'imputer à la liberté de la concurrence.
Pourtant la relation entre la concurrence libre et le chômage, si
elle existe, n'est pas évidente.
Notre commerce extérieur est bénéficiaire
diront les uns ; certes répondra-t-on mais qu'en est-il du "contenu
en travail" des produits importés et exportés ? De toutes
façons, le solde du commerce extérieur, exprimé en
nombre d'emplois, qu'il soit positif ou négatif, est très
largement inférieur au chômage. La question n'est pas là.
Peut-être la pression qu'exerce sur les prix cette concurrence extérieure
conduit-elle les entreprises à contenir et même à diminuer
les salaires et à rechercher la productivité la plus forte
; double conséquence sur l'emploi, directement, par la productivité,
et indirectement, en diminuant le pouvoir d'achat.
Mais les conséquences sociales les plus graves
sont peut-être ailleurs.
Les USA nous montrent ce qu'est une société
"duale" où les riches se retrouvent dans les mêmes quartiers,
parfois barricadés derrière des murs gigantesques surveillés
par force appareillage électronique et par des gardes privés
devenus depuis peu aussi nombreux que les policiers d'Etat. Les révoltes
de Los Angelès ont attiré l'attention sur l'état des
banlieues. R. Reich fait également remarquer que la dégradation
des équipements et services publics pénalise surtout les
populations pauvres, ce qui accroît encore l'écart avec les
riches puisque ceux-là peuvent financer les études de leurs
enfants, le soin de leur santé etc.
Chômage, dislocation sociale, ce sont peut-être
les menaces les plus graves sur notre société, une sorte
de "péché capital" source d'autres maux. Certains sociologues
voient dans l'histoire des banlieues depuis la Libération trois
générations de jeunes. La première se demandait quel
avenir elle aurait dans notre société ; la seconde se demandait
si elle aurait un avenir. Dans la troisième génération,
on voit des enfants dont les parents n'ont jamais eu d'activité
professionnelle régulière et qui vivent de travail au noir,
de recel ou de petits trafics de drogue ; quelle notion du bien et du mal
peuvent avoir ces enfants ? Peuvent-ils seulement espérer avoir
une place et un rôle dans la société lorsqu'ils seront
adultes ? Ne vont-ils pas se créer leur rôle, hors de la légalité
?
Pour l'honneur de la raison, rappelons-nous que la théorie
économique n'a jamais prétendu que, dans les conditions réelles,
la concurrence libre conduirait vers un optimum, puisque les conditions
qu'elle suppose pour cela sont très loin d'être réunies.
Pourtant les grands principes du libéralisme sont
ceux du GATT ; ils dictent les discours des grandes puissances politiques
ou économiques ; sous l'impulsion de la Commission et avec l'approbation
de plusieurs Etats membres, notamment l'Allemagne et la Grande-Bretagne,
la Communauté européenne s'est jusqu'ici employée
à les mettre en oeuvre avec un enthousiasme assez remarquable. Il
suffit de donner deux exemples.
La faiblesse de l'action de la Communauté
La construction automobile
Conformément au principe d'un environnement ouvert
et concurrentiel ce secteur industriel sera complètement exposé
au monde extérieur dans six ans : cette décision de la Communauté
est certainement de nature à "catalyser" et à "accélérer
l'ajustement structurel" pour reprendre la phraséologie de la Commission.
Un répit a été donné aux constructeurs ; ils
ont compris le message et ils s'ajustent, par la suppression de centaines
de milliers d'emplois (500 000 emplois en 7 ans) : une course effrénée
à la productivité - il faudrait doubler la productivité
européenne de l'assemblage pour être au niveau qu'ont les
Japonais aujourd'hui. Pourquoi pas ? Pourquoi refuser un "défi"
- mot qui revient souvent dans les textes européens ? Si l'on peut
produire autant en travaillant moins, où est le dommage ? La communication
faite par la Commission au Conseil en mai 1992 est pleine d'un dynamisme
de bon aloi : tous en ordre de bataille, constructeurs, coopérez
entre vous et avec vos sous-traitants ; dépensez encore plus en
recherche et en équipements de production, installez un bon climat
social, formez mieux vos personnels ! Les conseils donnés par la
Commission à l'industrie ne manquent pas. Elle promet d'être
moins regardante sur les ententes, disons les alliances et les rapprochements
; pour la recherche, la Commission n'augmentera pas le volume de ses aides,
mais elle les concentrera sur un petit nombre de projets.
Et cette communication de 20 pages consacre moins d'une
page sur l'"accés aux pays tiers" ; elle rappelle qu'elle "attache
une importance particulière au fonctionnement dans des conditions
satisfaisantes des échanges internationaux pour ce secteur" ; elle
cite le dumping, les obstacles non tarifaires et conclut ce point ainsi
: "La Commission poursuit cet objectif notamment dans le cadre des discussions
multilatérales en cours au sein du GATT".
Les Japonais ont trouvé un autre équilibre
tout à fait différent.
Le marché japonais est fermé pour un ensemble
de raisons que tout le monde connaît (relations entre les groupes
industriels et bancaires, normes, procédures d'importations, propension
des consommateurs à acheter japonais, intégration des producteurs
et des distributeurs, spécificité culturelle forte...) et
ce ne sont pas les démarches de la Communauté européenne
au GATT qui y changeront quoi que ce soit.
Le marché européen est ouvert ; mieux, il
s'est d'abord formé, supprimant les frontières internes et
même les "obstacles non tarifaires" qui pouvaient gêner les
échanges d'un pays à l'autre, ce qui est bien ; puis il s'est
ouvert. Et la Commission dit et redit que c'est un atout pour la production
européenne face à la concurrence des produits importés
; c'est une plaisanterie ! Si le marché est ouvert, en quoi la fixation
de règles et de normes communes, même si elles sont ambitieuses,
peuvent-elles favoriser la production européenne puisque la CEE
n'a jamais été capable d'imposer une norme qui donne un avantage
à ses industries et que nos grands compétiteurs connaissent
les projets de règles et de normes aussi tôt que les industriels
européens et sont souvent capables d'y répondre plus vite
?
On peut être a priori favorable à l'ouverture
du marché intérieur de la Communauté mais on ne peut
pas faire semblant de ne pas voir que les industriels qui bénéficient
de la protection d'un marché fermé auront l'avantage sur
ceux qui sont complètement exposés à la concurrence.
La seule façon de réagir est soit de faire
comme les Japonais - on entend cela quelquefois, c'est illusoire - soit,
puisque la Communauté européenne est incapable de recréer
cet ensemble de viscosités qui empêchent les importations,
d'afficher clairement un plafond d'importation - un plafond durable. Il
ne s'agit pas seulement de négocier le volume d'importation chaque
année ; toutes ces discussions sur les chiffres de la consommation,
même si elles sont suivies d'un accord sur une réduction du
volume d'importation, salué à chaque fois comme une victoire
des négociateurs européens, ne sont que manoeuvres de diversion
; la réalité est que la Communauté a donné
son accord, avec légèreté, pour que son marché
soit ouvert aux Japonais en 1999 ; ces joueurs à long terme que
sont les Japonais savent où est leur intérêt stratégique.
La marine marchande
Le commissaire chargé du marché intérieur
a réuni un groupe de réflexion sur la "filière mer"
; il en est sorti à la fin de 1991 le texte d'une communication
intitulée "nouveaux défis aux industries maritimes".
Compte tenu des enjeux, la Communauté se doit de
"réagir activement" - redondance freudienne ? -. Après avoir
fait le tour des raisons pour lesquelles il faut s'intéresser à
la mer (ses ressources, parmi lesquelles la pêche, son rôle
sur l'environnement et la nécessité de la protéger
des pollutions, la mondialisation de l'économie, la contribution
du secteur maritime à l'emploi, son rôle dans le commerce
interne et externe de la CEE), il énonce "les nouveaux défis
communautaires" en mettant judicieusement l'accent sur l'interdépendance
entre les composantes de l'économie maritime.
Puis il dénonce les séquelles d'une concurrence
déloyale...au sein de la CEE, entre les Etats-membres ! Si la part
de la flotte communautaire dans le transport maritime mondial est passée
de 30 % en 1975 à 15 % en 1990, c'est que le concurrence intra-communautaire
souffre de "pratiques tarifaires déloyales", de restrictions à
la liberté du commerce, et d'aides publiques. La Commission n'a
cessé de le dénoncer.
Il faut donc agir, avec "une nouvelle approche maritime".
La Commission propose d'unifier le marché intérieur
en harmonisant les normes et les règles techniques, de mettre l'accent
sur la sécurité de la navigation, du travail et de l'environnement,
de développer le transport maritime pour désengorger les
routes et autoroutes, de former mieux les équipages et les ingénieurs
de construction navale, et d'exercer un "contrôle rigoureux des aides
d'Etat" pour ne pas perturber la concurrence intra-communautaire.
Les chantiers navals japonais construisent 40 % des navires
en chantier dans le monde et ces navires iront d'abord aux armateurs japonais
puisque chantiers navals et transporteurs sont étroitement liés,
soit qu'ils font partie des mêmes groupes, soit qu'ils sont les uns
et les autres financés par les mêmes banques, soit que les
compagnies bénéficient de crédits superbonifiés
à condition qu'elles achètent des bateaux construits au Japon,
le montant de ces crédits couvrant 70 % du coût des navires.
Dira-t-on que le Japon est fait d'îles et qu'il
dépend de façon vitale du transport maritime ? L'Europe est
une presqu'île et 90% de son commerce extérieur et même
une partie notable, un tiers, de son commerce interne se font par mer.
Les USA, eux aussi, ont une politique qui privilégie
leur industrie nationale : le Jones Act réserve aux navires sous
bannière étoilée et construits et entretenus dans
un chantier naval américain les activités de pêche
dans les eaux territoriales et tout le transport d'un port américain
à un autre port américain ; les réparations sur un
bateau américain faites dans un chantier naval étranger sont
soumises à une taxe de 50 % ; par ailleurs le transport des produits
financés par une aide du gouvernement est réservé,
pour les trois quarts, à un bateau américain. Après
la guerre du Golfe les USA étudient une relance de la construction
navale, après s'être rendu compte qu'ils avaient dû
recourir, à hauteur de 20 %, à des navires sous pavillon
étranger, alors même qu'ils avaient disposé de sept
mois pour transporter leurs forces.
Face à cela, face à la concurrence des flottes
de complaisance la position de la Commission est ferme : "il faut mettre
fin à cette situation" ; la Communauté "s'y efforce".
On a là un condensé de la politique communautaire.
On pratique le "free trade" et on réclame le "fair trade" ; on s'interdit
une intervention communautaire, on interdit aux Etats d'intervenir et l'on
"s'efforce" de convaincre les autres pays, notamment les USA et le Japon
de faire de même.
Certes il y les procédures anti-dumping ; mais
on a déjà dit combien il est difficile de démontrer
qu'un prix de vente sur les marchés extérieurs est inférieur
au prix pratiqué sur le marché intérieur. Comme il
faut aussi démontrer le dommage, les procédures ne peuvent
commencer que lorsque le mal est fait : même si elles étaient
rapides, ce qui n'est certes pas le cas, il serait déjà trop
tard car dans le monde industriel, lorsque le mal est apparent, c'est à
dire lorsque les marchés ont été perdus, l'origine
du mal est déjà lointaine : il sera long et difficile de
corriger la situation.
La Communauté semble commencer à prendre
conscience de la faiblesse dont elle s'est elle-même accablée
et dont elle semblait vouloir faire une vertu ; à l'initiative de
la France, elle étudie un renforcement de son dispositif de défense
commerciale ; mais les résistances sont fortes, venant de pays qui
ont dans le libre échange une confiance excessive, et qui redoutent
avant tout que la Communauté européenne ne "donne un signal"
qui sera évidemment couvert par nos partenaires commerciaux du qualificatif
ressenti comme injurieux de "protectionniste".
Pour que les prix se maintiennent à un niveau qui
corresponde à l'équilibre socio-économique de nos
pays, et pour éviter les risques de déchirure sociale, il
faut d'abord que chacun et que chaque entreprise "se battent", et les Allemands
nous donnent certainement un bon exemple. Mais les "lois du marché"
ne seront pas suffisantes ; les Etats devront prendre des mesures directes
sur le commerce extérieur.
Pour réunir les autres conditions de la sécurité
publique, il faudra aussi une intervention directe des Etats sur certaines
entreprises.
Pourquoi il faut quelques entreprises "nationales" ou
"européennes" - définition.
L'Etat a la responsabilité de la sécurité
du pays et ne peut s'en décharger sur aucune autre instance. Pour
remplir son rôle, il doit pouvoir recourir aux ressources des entreprises.
Il dispose pour cela des moyens juridiques de la réquisition
: il peut réquisitionner tout ce qui est sur le territoire français,
quelle que soit la nationalité. Hors du territoire, il ne pourra
réquisitionner que des entreprises ou des personnes françaises.
Mais l'existence de ces moyens juridiques ne suffit pas
: il y a des entreprises avec lesquelles l'Etat doit pouvoir entretenir
des relations sûres, confiantes et durables. Ce sont les entreprises
qui rendent des services essentiels à la vie du pays, et les entreprises
qui disposent ou sont en mesure de disposer de compétences, de connaissances,
d'informations, de technologies, de produits nécessaires à
la sécurité ou à la défense du pays, pour le
temps normal comme pour le temps de crise.
Parmi ces entreprises, il n'y a pas que celles qui fabriquent
des armements ; il y a aussi les entreprises de télécommunication,
celles de production d'électricité, des entreprises de service
informatique, d'autres qui développent des techniques nécessaires
à l'armement (fabrication de certains matériaux, optique,
mécanique très fine), mais aussi techniques de base comme
la fabrication de composants etc. D'autres entreprises rendent des services
ou délivrent des "produits" tout aussi essentiels au pays, mais
d'une autre façon, les entreprises culturelles, celles qui produisent
et diffusent des images ; là aussi, il n'y a aucune raison pour
que l'Etat se prive des moyens qui préservent une place pour ces
entreprises qui contribueront à renforcer l'identité nationale.
S'il est certain qu'il y a des entreprises essentielles
à la vie du pays, il reste à en dresser la liste, ou au moins
à établir les critères qui permettent de leur donner
cette qualification. Il faudra le faire avec assez de rigueur pour que
le résultat ne soit pas contesté : il ne s'agit pas de protectionnisme
; il ne s'agit pas de conserver un volume d'emploi ; il faut faire attention
de ne pas protéger une entreprise aux dépens de son dynamisme
: d'ailleurs cette "confiance" n'interdit pas toute concurrence et certaines
de ces entreprises essentielles pourront être à capitaux étrangers
ou avoir des centres de production à l'étranger. Il s'agit
de la sécurité du pays.
Il ne suffit pas de constater que les entreprises sont
de plus en plus ouvertes sur le monde, qu'elles prennent la forme de réseaux
planétaires ignorant les frontières et les intérêts
nationaux ; comme cela est vrai, l'Etat doit être encore davantage
présent auprès de ces entreprises essentielles pour faire
coïncider leurs intérêts et l'intérêt national.
Il ne suffit pas de créer un espace géographique
"compétitif" pour qu'apparaissent ou se développent ces entreprises
avec qui l'Etat doit pouvoir entretenir ce genre de relation, car l'espace
compétitif, s'il attire l'emploi, un emploi de qualité, ce
qui est bien, attire indistinctement toutes sortes d'entreprises, qu'elles
soient liées aux intérêts du pays, à ceux d'autres
pays, à ceux d'autres organisations, ou à aucun autre intérêt
que le leur propre.
On peut dire que l'espace géographique compétitif
attire les "établissements" des sociétés, mais qu'il
est incapable d'attirer leur "coeur" ou leur "esprit", comme on voudra.
Les deux registres sont complètement différents : le premier
est celui du travail, de la production, de la compétition économique
; le second est celui de la volonté, de la relation entre personnes
dotées de grands pouvoirs, responsables de grandes entreprises et
responsables d'Etats.
Les responsables de grandes entreprises recommandent à
leurs filiales à l'étranger de se montrer "bons citoyens"
; elles ne se borneront pas à respecter la législation, ce
qu'elles feront d'ailleurs scrupuleusement en général ; elles
s'arrangeront pour payer suffisamment d'impôts et le feront savoir
(alors qu'au sein d'un groupe les comptes d'une entreprise peuvent faire
apparaître n'importe quel bénéfice), elles "sponsoriseront"
assez de manifestations sportives ou culturelles, elles se conformeront
aux coutumes du lieu en ce qui concerne les marchés publics etc.
En même temps ces filiales obéiront aux consignes des quartiers
généraux de la maison mère lorsqu'ils auront décidé,
conformément aux instructions reçues de leur gouvernement,
de suspendre la vente de tel ou tel produit, ou de ne pas accepter telle
ou telle candidature d'une personne jugée indésirable.
Les USA dressent des listes noires de clients interdits
qui sont soigneusement respectées par toutes les entreprises américaines
et leurs filiales de tous pays, d'autant plus qu'un écart priverait
la société de la licence générale d'exportation
dont elle bénéficie. Il y a aussi des listes de pays à
qui les USA refusent que soient vendus des produits qui incorporent certains
composants d'origine américaine, même si ces produits sont
fabriqués et vendus par une société qui n'est pas
américaine. Il arrive que cela crée de sérieux conflits
d'intérêt, soit politique soit commercial. Ainsi en 1982,
après que l'état de siège fut déclaré
en Pologne, les USA ont décrété sur certains produits
un embargo à l'encontre de l'URSS ; cet embargo a été
appliqué par toutes les entreprises américaines concernées,
où que soient leurs lieux de production, leurs centres de recherche
et même leurs quartiers généraux et leurs centres de
décisions, et sans considération de la position politique
ou des intérêts économiques des pays impliqués
; les USA ont demandé également qu'il soit respecté
par les clients, même étrangers, de ces entreprises.
Tous les services de renseignements, ceux des USA, de
Russie, des pays de la Communauté européenne également
se sont reconvertis vers le renseignement économique ; à
quels services une entreprise donnera-t-elle, spontanément ou à
la demande, certaines informations sur elle-même, sur ses clients
ou ses fournisseurs ?
C'est ainsi que l'on se rend compte de la vraie nationalité
de l'entreprise : c'est celle de l'Etat qui se fera obéir, en cas
de crise ou en temps normal, même à l'encontre des autres
Etats.
Ce pourrait être une définition de la nationalité
de l'entreprise ; on n'arrivera pas à traduire parfaitement cela
en termes juridiques : on invoquera la nationalité des actionnaires
(mais lorsque un actionnaire "français" est une entreprise, elle
peut fort bien être filiale d'une entreprise étrangère
ou possédée par des actionnaires étrangers), la localisation
du siège social, des usines, des centres de recherche, l'origine
de la "valeur ajoutée"; on parlera de contrôle effectif de
la société etc ; mais il arrivera que ces critères
ne soient pas suffisants.
Il faudra d'autres moyens de s'assurer de la "nationalité"
des entreprises, c'est à dire à la fois de leur fidélité
aux intérêts de l'Etat et de leur prospérité
car il faut aussi faire en sorte que ces entreprises, essentielles à
la vie du pays, prospèrent tout en restant "nationales". Pour conserver
et développer une entreprise nationale, les moyens directs sont
le contrôle du capital, le choix ou l'agrément des personnes
qui la dirigent, les marchés publics, les droits spéciaux,
les monopoles et les subventions de recherche ; de façon indirecte
mais très efficace, l'Etat peut réserver le marché
national non à ces entreprises mais à leurs clientes, qui,
en contrepartie de la protection de leur marché, ont l'obligation
de se fournir totalement ou partiellement auprès de ces entreprises.
Il y a aussi l'appui diplomatique pour obtenir des marchés à
l'étranger.
Il n'est pas exclu a priori que la filiale française
d'une entreprise étrangère puisse être considérée
comme "nationale" : on en voit, c'est peu fréquent, qui participent
à la formation de la force de frappe nucléaire française.
Et il n'est certes pas exclu que ces entreprises soient en concurrence.
Une fois déterminées les entreprises essentielles
à la sécurité du pays, l'Etat devrait afficher clairement
sa volonté politique de faire en sorte que les entreprises soient
"nationales". L'on verrait mal qu'il en soit dissuadé au nom d'une
théorie dont on abuse, ou au nom d'une prétendue fatalité
technique ou économique.
Ce n'est pas très original.
Toutes les entreprises privées choisissent librement
leurs fournisseurs sur une base de relation de confiance ; elles sont encore
plus attentives lorsqu'elles recherchent un partenariat durable, et les
nouvelles réflexions économiques mettent l'accent sur l'efficacité
de ces relations de confiance qui n'ont plus qu'un lointain rapport avec
une vision primaire de l'économie de marché (où chacun
choisit en fonction seulement du prix).
Et l'on voudrait priver les Etats de cette possibilité,
au coeur de leur responsabilité !
La France a beaucoup utilisé le moyen du monopole
et du capital, avec les entreprises nationalisées ; ce faisant elle
démultipliait les moyens de l'Etat puisque ces entreprises étendaient
la portée des "marchés publics".
Des dispositions existent dans le droit américain
; par exemple les entreprises de certains secteurs (fabrication d'armement,
bien sûr, mais aussi banque, assurance, télécommunication,
etc) ne peuvent pas être dirigées par des étrangers,
et une grosse majorité du capital doit être détenue
par des ressortissants américains ; à l'occasion des marché
publics une préférence nationale est donnée à
hauteur, selon les cas, de 6 ou 60% des prix offerts voire plus dans les
secteurs proches de l'armement.
En Allemagne et au Japon cette cohérence entre
l'intérêt du pays et celui des entreprises qui contribuent
à la sécurité du pays est obtenue par un tissu de
relations entre personnes et entre entreprises nationales : ce qui est
bon pour l'une d'entre elles est bon pour les autres, donc en définitive
pour le pays - Pirelli s'est rendu compte récemment qu'il est impossible
de prendre le contrôle d'une entreprise allemande (Continental en
l'occurence) contre l'avis des autres actionnaires, même si l'on
a acquis la majorité du capital.
Dans tous ces pays, il y a aussi comme un "club" ou des
"clubs" de responsables qui permettent une certaine cohésion, moyen
qui vient compléter les précédents. En France la création
d'"actionnaires de référence" pour les entreprises qui seront
privatisées tend à perpétuer - pour combien de temps
? - cette cohérence entre les objectifs des sociétés
et les besoins de l'Etat. Cela sera-t-il certainement suffisant ?
On voit donc des moyens qui relèvent plutôt
de l'influence commune, du souci commun, de l'attention réciproque,
et des moyens beaucoup plus directs.
Tous les pays, indépendamment de leur discours
sur le "libéralisme", prennent ce genre de précaution, appuyée
ou non sur des textes. Les relations commerciales ne seraient-elles pas
plus claires si les exigences de chacun étaient ainsi justifiées
?
La France ne pourra pas être autonome dans tous
les secteurs ni sur toutes les techniques nécessaires à sa
sécurité ; la dimension de la nation d'une part, l'ampleur
des programmes ou la taille des entreprises en relation avec sa sécurité
d'autre part ne coïncident pas. L'"Europe" pourra-t-elle apporter
une réponse ?
Construire des entreprises "européennes"
Au sein de la Communauté, c'est une espèce
de sujet tabou : peut-être a-t-on fait dans le passé un usage
excessif de cette notion de sécurité nationale mais cela
ne supprime aucunement la nécessité, pour l'Etat, de conserver
des entreprises en qui il puisse avoir toute confiance ; doit-on accepter
le discours qui aujourd'hui domine la vie communautaire si cela devait
priver l'Etat des moyens dont il a besoin ?
Naturellement, il sera bien préférable de
rechercher des coopérations entre entreprises "nationales" de plusieurs
Etats membres de l'Union européenne, nos plus proches alliés
; si ces coopérations s'écartent des règles de la
Communauté, elles doivent rester possibles et seront alors avalisées
et confortées par des conventions entre les gouvernements.
C'est ainsi que l'on procède déjà
pour la fabrication d'armement et la fabrication d'avions, comme on le
verra plus loin. On pourrait citer aussi l'industrie spatiale et la procédure
d'aide à la recherche et au développement, Eureka.
On pourra alors parler d'entreprise "européenne",
en donnant à ce sens un sens dérivé de celui que nous
proposons pour entreprise "nationale" : sera "européenne" une entreprise
qui obéira certainement aux demandes d'Etats membres de l'Union
européenne, en temps normal ou en temps de crise, même si
c'est à l'encontre d'autres Etats ou d'autres puissances, ces Etats
de l'Union européenne ayant eux-mêmes passé entre eux
des conventions et faisant en sorte, avec les moyens qui sont les leurs,
que l'entreprise européenne soit bénéficiaire.
L'entreprise "européenne" peut être une entreprise
"nationale" d'un pays dès lors que ce pays s'est engagé auprès
des autres Etats membres ou de quelques-uns seulement d'entre eux à
ce que cette entreprise réponde à leurs impératifs
de sécurité. L'entreprise "européenne" peut aussi
être le résultat du rapprochement de plusieurs entreprises
"nationales" ; ce sera un GIE, une filiale commune, une société
internationale ou ce sera seulement un programme industriel mené
en commun ; cet aspect juridique n'a au fond pas d'importance.
Sur un secteur jugé essentiel à la sécurité
du pays, plusieurs "entreprises européennes" peuvent fort bien être
en concurrence. Il n'y a nulle contradiction entre sécurité
du pays et concurrence ; c'est la concurrence "ouverte" qui peut nuire
à la sécurité. D'ailleurs plus nombreux seront les
pays qui auront passé ce genre d'accord, plus il sera facile de
faire jouer la concurrence entre des entreprises en qui tous les Etats
concernés pourront avoir confiance.
Dans les secteurs essentiels à la vie du pays,
des accords entre entreprises liées d'une façon ou d'une
autre à des Etats qui auront passé des accords entre eux,
c'est un montage complexe sans doute, et qui n'est certes pas prévu
par le traité de Rome ; mais y a-t-il une autre méthode pour
que l'Europe puisse commencer à exister face à des pays,
les Etats-Unis ou le Japon, où le champ d'action économique
coïncide avec le champ d'action politique ?
Les relations commerciales avec l'extérieur, une
composante de la politique étrangère et de sécurité.
En simplifiant, on peut distinguer plusieurs types de
partenaires commerciaux.
Avec un grand nombre de pays n'appartenant pas à
la Communauté, le commerce extérieur ne présente pas
de difficultés particulières.
Des pays à bas prix de revient concurrencent sévèrement
les productions de notre pays. Le contrôle des importations peut
se justifier pour des raisons tenant à la cohésion sociale
du pays ; il s'agira de passer un accord avec les pays exportateurs, à
l'image de l'accord multifibre, toujours considéré comme
provisoire ; ne préfigure-t-il pas au contraire un certain mode
de relations commerciales stables ?
Un grand économiste, Maurice Allais, prix Nobel,
un des pères de la théorie néo-classique, consterné
par l'usage que le "libéralisme" fait de la théorie qu'il
invoque, recommande d'instituer des quotas d'importation sur les produits
ou services en provenance des pays à bas prix et, pour éviter
que les importateurs qui obtiennent une part de ces quotas ne bénéficient
d'une "rente", propose de mettre ces quotas aux enchères. Et pourquoi
le produit de ces enchères n'alimenterait-il pas un fonds d'aide
aux pays en voie de développement ? D'autres proposent de maintenir
ou de rétablir des droits de douane ajustables. Chaque méthode
a ses avantages ; la première revient à confier aux mécanismes
de marché le soin de fixer les droits de douane.
Les pays de la Communauté européenne souffrent
d'une grande faiblesse, comparés aux USA ou au Japon par exemple
: pour que des limitations d'importations soient effectives, il faut que
tous en soient d'accord, et qu'ils fassent à leurs frontières
les contrôles efficaces, sauf à remettre en cause un des fondements
du traité de Rome - si la cohésion sociale est en jeu, la
France y sera évidemment contrainte, hypothèse qu'il ne faut
pas exclure si l'on veut l'éviter, c'est à dire si l'on veut
réellement convaincre tous les autres Etats-membres.
Pour la plus grande part, la puissance économique,
technologique et industrielle de notre pays et des pays d'Europe et leur
capacité à produire les armes nécessaires à
leur sécurité dépendront de l'équilibre de
leurs relations avec le Japon et les Etats-Unis.
Une trilatérale à deux côtés
?
Il est habituel, parlant des puissances industrielles,
de parler de trois pôles - les USA, le Japon et son aire d'influence,
et la Communauté européenne - en établissant une certaine
symétrie ; or cette symétrie est parfaitement illusoire ;
pire : elle est pernicieuse dans la mesure où elle cache l'aboulie
de la Communauté européenne ; c'est lui faire bien d'honneur
que de faire semblant de croire qu'elle a la capacité de vouloir
: "tout flatteur...".
Le Japon et son aire d'influence :
Avec le Japon il faut comprendre toute la zone d'intérêt
qu'il est susceptible de former autour de lui. Dans cette zone, l'équilibre
social et culturel est tel que les pays peuvent tirer parti de l'ouverture
de nos frontières sans pour autant, en droit ou en fait peu importe,
ouvrir leur marché. L'action de ces pays risque d'avoir un effet
sur l'emploi dans notre pays mais l'effet le plus lourd de conséquences
est sans doute qu'ils accumulent sur des techniques nécessaires
à l'armement une compétence technique et industrielle et
les moyens financiers de l'accroître encore, à une rythme
largement supérieur à ce que nous pourrons réaliser.
Dans les négociations multilatérales du
GATT, le silence du Japon est assourdissant : il contemple les discussions
sur l'agriculture, lui qui subventionne massivement (et à bon droit,
pourquoi pas ?) ses cultivateurs de riz ; il assiste aux efforts des Etats-Unis
qui veulent pénétrer sans limite le marché européen
"des images", lui qui a pris de grosses participations dans d'importants
studios américains ; il opine à toute demande de réduction
des droits de douane, lui dont le marché est impénétrable
pour de tout autres raisons.
C'est par une négociation directe avec lui que
la pénétration au sein de la Communauté européenne
de ses produits, de ses capitaux et de ses entreprises sera contrôlée.
Il n'y a aucune raison de se référer au concept de marché
ouvert ou concurrentiel : les différences structurelles entre nos
sociétés sont trop grandes et le marché est incapable
de convenablement traiter du cas des techniques stratégiques. Comme
avec les pays à bas salaires, encore davantage peut-être,
chaque pays de la Communauté est d'autant plus vulnérable
qu'il sait que les autres pays ont intérêt à être
moins rigoureux dans l'application des mesures de limitation décidées
ensemble : le premier qui passera les limites gagnera beaucoup, ce que
les Britanniques ont compris depuis longtemps. Cette incertitude n'aide
pas la Communauté européenne à se montrer ferme dans
les négociations ; l'expérience le confirme.
Or la négociation avec le Japon sera dure : priver
le Japon de ses marchés extérieurs, c'est le priver d'oxygène
; comment réagira-t-il ? Montrera-t-il la force que lui donnent
les moyens financiers considérables accumulés grâce
à ses excédents commerciaux ? Peut-être la recherche
de nouveaux débouchés lui inspirera-t-elle une nouvelle politique
étrangère tournée vers des pays en phase de réel
développement, d'abord ceux d'Asie puis ceux d'Amérique latine,
ou vers de pays à la recherche d'un début de développement
comme ceux d'Afrique, à qui il apporte dèjà une aide
importante, la seconde, après l'aide française. La compétition
avec le Japon prendrait alors une nouvelle forme.
Les Etats-Unis
Leur culture, certes différente de la nôtre,
n'en est pas trop éloignée. Le pouvoir des USA, économique
et politique plus encore, est considérable et leur volonté
de leadership est affirmée, indéniable et tout à fait
normale. C'est par la négociation que seront délimitées
les zones d'intérêt national que chacun veut préserver.
La Communauté européenne est mal armée
pour cela puisque tous les Etats membres n'ont pas la même perception
de leurs intérêts fondamentaux et des moyens de les préserver.
Ainsi en est-il par exemple de l'agriculture ou encore de l'avalanche d'images
"made in USA" qui se déversent sur nos écrans. En matière
de sécurité publique, elle est d'autant plus mal armée
que, par nature, cela n'entre pas dans ses objectifs.
Les coopérations entre Etats-membres comme Airbus
et l'Europe spatiale sont elles-mêmes la cible directe de l'action
dissolvante des Etats-Unis : pour coopérer à la conception
de l'avion de la future génération par exemple, ils ont refusé
que les pays d'Europe se présentent groupés dans Airbus ;
ils proposent une négociation séparée avec chaque
pays - "diviser pour régner". Cela permettra de vérifier
la cohésion des Etats de la Communauté sur ces projets.
Car c'est par la négociation entre Etats que seront
actées les coopérations entre entreprises dans les secteurs
considérés comme essentiels ; de la même façon
des coopérations seront recherchées avec le Japon sur des
sujets stratégiques, confirmés par des accords entre Etats.
Construire le troisième côté de
la "trilatérale"
Les pays de l'Union Européenne ont résolu
d'"affirmer son identité sur la scène internationale" (article
B du traité sur l'Union Européenne) ; c'est bien reconnaître,
a contrario, que ce n'est pas encore fait.
L'Union européenne peut devenir une réalité
en termes stratégiques, c'est à dire dans une lutte de pouvoir
et d'influence, lutte inévitable mais qui restera pacifique. Il
est probable que c'est une condition nécessaire pour que la France
elle-même, et les autres pays de l'Union, continuent d'exister réellement
dans le monde.
Les objectifs de cette lutte sont d'éviter une
explosion sociale et de garder la maîtrise d'une part suffisante
des techniques essentielles - ensemble, les Etats de l'Union européenne
sont de taille à les maîtriser toutes. Les moyens de cette
lutte sont d'abord tout ce qui peut améliorer la "compétitivité"
du pays, bien sûr ; ce sont aussi des négociations pour parvenir
à des accords de coopération technique et industrielle et
des négociations pour obtenir non seulement l'ouverture d'autres
marchés mais aussi des limitations d'exportations ; à défaut
ce sont les droits de douane et les contingents.
Les premiers partenaires de la France sont les Etats membres
de l'Union européenne. Comme les Etats sont seuls à pouvoir
être responsables de la sécurité de leurs pays, l'Union
deviendra une réalité grâce à la coopération
entre les Etats, une coopération "intergouvernementale" qui pourra,
s'il le faut, s'écarter des règles communautaires.
Ce n'est pas une pétition de principe : les réalisations
"européennes" qui touchent au plus près la sécurité
des Etats sont le fruit de coopérations entre Etats et non de la
Communauté : régler la circulation des personnes avec les
accords de Schengen, négocier les limitations dans la circulation
des produits pour lutter contre la prolifération, fabriquer des
armes, développer un secteur industriel support de technologies
essentielles comme l'aéronautique - c'est l'objet des quatre chapitres
qui suivent.
VIII
Les accords de SchengenLiberté de circulation des
personnes et sécurité publique
Alors même que la Communauté décidait
que la circulation des personnes serait libre, quelques Etats ont décidé
de travailler ensemble pour fixer les règles de cette circulation
libre, grosse de risques sérieux pour la sécurité
publique : criminalité, terrorisme, drogue, immigration clandestine.
Les accords de Schengen sont ainsi au coeur des relations
entre l'économie, qui relève de la Communauté, et
la sécurité publique, qui relève des Etats. Il montrent
comment cette "interface" peut être traitée, les difficultés
et les risques que cela soulève et comment les résoudre.
On peut sans doute y voir un prototype pour la future
construction de l'Union Européenne.
**************
Le 9 septembre 1985 les Etats signent l'Acte Unique européen,
l'AUE. Cet AUE apporte au traité de la Communauté Economique
européenne un nouvel article, l'article 8A dont tout le monde connaît,
sinon le numéro, du moins la teneur : "La Communauté arrête
les mesures destinées à établir progressivement le
marché intérieur au cours d'une période expirant le
31 décembre 1992(...). Le marché intérieur comporte
un espace sans frontières intérieures dans lequel la libre
circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux
est assurée selon les dispositions du présent traité"
- les personnes dont parle cet article sont les ressortissants des Etats-membres.
Alors même que les Etats de la CEE négocient
l'AUE, en juillet 1984 désireuses de "relancer l'Europe" la France
et l'Allemagne signent l'accord de Sarrebrck pour régler la circulation
entre les deux pays non seulement des ressortissants des Etats-membres
mais des étrangers à la Communauté. Cet accord est
étendu aux pays du Benelux ; c'est l'accord de Schengen signé
le 14 juin 1985.
La Communauté économique européenne
voit d'abord dans une personne un acteur économique et social ;
les Etats, parce-qu'ils ont dans leurs responsabilités le maintien
de la sécurité publique et de l'ordre public, sont bien obligés
de voir dans chaque personne un possible fauteur de trouble ; et comme
il est pratiquement très difficile d'assurer la liberté de
circulation pour les Européens tout en contrôlant au passage
des frontières les étrangers, il vaut mieux s'entendre sur
les conditions d'accés des étrangers ce qui implique les
relations diplomatiques avec les pays tiers. Circulation des travailleurs
communautaires d'une part, maintien de la sécurité et relations
avec les pays tiers d'autre part, deux genres de préoccupations,
deux dynamiques s'entrechoquent.
Fallait-il au nom des traités, de la compétence
et des missions de la Communauté, c'est à dire "le développement
harmonieux" et la création du marché commun, s'engager dans
une démarche communautaire, demander à la Commission de rechercher
un accord à 12, quitte à ce qu'elle propose au Conseil, si
elle n'y parvient pas, des décisions à prendre à la
majorité qualifiée ? Fallait-il au nom de la sécurité
des Etats et des relations étrangères "oublier" cette disposition
de l'article 8A ? Fallait-il distinguer le cas des Européens et
ceux des étrangers ?
Compte tenu des conséquences très lourdes
qu'amenait avec elle cette simple mention : "la libre circulation des personnes",
certains Etats, sans renier l'objectif, ont donc voulu qu'il soit traité
non pas sur le mode communautaire mais par une coopération entre
Etats.
La Commission, gardienne très vigilante et dynamique
des prérogatives de la Communauté, aurait pu tenter de s'y
opposer. Elle a préféré considérer cette procédure
comme un banc d'essai. Elle a demandé que la convention d'application
respecte autant que possible le marché commun et la politique de
la Communauté, notamment le principe de non-discrimination entre
les ressortissants des Etats-membres.
Il est habituel de dire que la mise en application des
accords de Schengen a pris beaucoup de retard ; c'est vrai de la suppression
des contrôles à la frontière ; c'est inexact dans la
mesure où la coopération entre les Etats qui souhaitent participer
à l'"espace Schengen" s'est traduite dans les faits dès 1991.
Le contenu de la Convention d'application des accords
de Schengen :
Il ne suffisait pas de convenir que le passage entre les
frontières serait libre ; la convention d'application des accords
de Schengen, mise au point par les pays du Benelux, l'Allemagne, et la
France et signée par eux le 19 juin 1990, traite de
* la suppression des frontières intérieures
et la circulation des personnes,
* la police et la sécurité,
* le système d'information Schengen SIS,
* le transport et la circulation des marchandises,
* la protection des données à caractère
personnel,
* le comité exécutif.
Chacun de ces titres touche des points essentiels qui
sont tous traités avec beaucoup de soin, sauf la circulation des
marchandises, thème qui fait l'objet d'autres mesures (cf ci-dessous
chapitre 9).
Les visas de séjour et le droit d'asile
Il y a deux catégories de séjour : les séjours
de courte durée, moins de trois mois, et les séjours de longue
durée.
Il n'y a pas grand chose dans la convention sur les visas
à longue durée, ou titres de séjour ; il est seulement
indiqué que chaque demande de visa est instruite par l' Etat d'accueil
selon sa propre législation et sa propre politique. Un visa de longue
durée n'est valable que sur un pays ; certes un étranger
pourra faire librement des courts séjours dans un autre des pays
signataires des accords mais ne pourra pas s'y installer sans un nouveau
visa.
Les personnes dont l'entrée a été
autorisée pour une courte durée, quel que soit le pays Schengen
qui a accordé l'autorisation, peuvent circuler dans tout l'espace
Schengen.
La politique de visas de courte durée est concertée
: elle suppose une liste commune de pays "à visa", c'est à
dire de pays dont les ressortissants doivent êre munis d'un visa
pour pouvoir entrer dans un des pays signataires des accords de Schengen
; la mise au point de cette liste a été laborieuse. Cela
n'interdit pas qu'un pays signataire ait une liste de pays "à visa"
plus longue que la liste commune.
La convention d'application de Schengen énonce
des règles très précises pour définir quel
pays traitera les demandes de droit d'asile : le pays qui traite la demande
n'est pas nécessairement le pays où l'étranger veut
s'installer. Cette disposition anticipait évidemment le moment où
les pays auront harmonisé leurs politiques sur l'exercice du droit
d'asile ; en attendant, pour réduire l'incohérence, il était
précisé que l'Etat où l'étranger veut s'installer
peut instruire, s'il le veut, la demande de visa. C'est cette situation
assez ambiguë qui a été à l'origine de débats
entre le gouvernement et le Conseil constitutionnel.
La convention d'application n'était pas incompatible
avec la Constitution puisque la France peut toujours instruire une demande
d'asile sur son territoire. Mais les facilités de circulation entre
pays signataires risquent d'avoir comme effet que se multiplient les demandes
d'asile. Pour l'éviter, il faut pouvoir tirer parti des possibilités
que se sont données les signataires de la convention, c'est à
dire confier à un autre pays les demandes de visa de séjour
en France ; cela a paru possible à la fin de 1993 car, depuis la
signature de la Convention, les Etats avaient progressé dans l'harmonisation
de leur politique à l'égard du droit d'asile.
Il s'agit certainement d'une délégation
de souveraineté sur un sujet assez important pour demander une modification
de la Constitution, mais c'est une délégation auprès
d'un autre Etat par un traité multilatéral, et non auprès
d'une instance supranationale et cette délégation n'est pas
irréversible.
Le système d'information Schengen, SIS :
Le SIS, qui a pour objet de "préserver l'ordre
et la sécurité publics, y compris la sécurité
de l'Etat" est un élément essentiel des accords de Schengen,
un outil indispensable pour la coopération entre les services des
pays signataires. .
Le SIS est fait de systèmes nationaux et d'un fichier
commun formé d'extraits des fichiers nationaux. Chaque fichier national
est à l'usage exclusif des autorités du pays concerné
alors que le fichier commun peut être interrogé par les autorités
compétentes de tous les pays signataires. Les informations pouvant
figurer sur les fichiers nationaux sont limitativement énumérées
; chaque Etat détermine lui-même les informations de son fichier
qu'il souhaite inscrire dans le fichier commun.
Le SIS sera principalement utilisé pour instruire
les demandes d'admission (c'est à dire signaler les personnes qui
ne doivent pas être admises), pour signaler et retrouver les personnes
qui doivent être arrêtées ou extradées, pour
trouver le lieu de séjour de personnes appelées à
témoigner ou à comparaître dans des affaires pénales,
pour retrouver des personnes disparues ou devant faire l'objet d'une surveillance
discrète.
Le SIS comportera aussi des données sur les objets
volés, notamment les voitures, les armes, les billets de banques
et les documents d'identité.
Ce système d'information a été étudié
soigneusement par la Commission nationale informatique et liberté,
la CNIL, qui lui a donné son agrément. La protection des
données de caractère individuel est devenue une condition
impérative pour pouvoir adhérer effectivement au système
- c'est d'ailleurs un des motifs qui retardent la mise en vigueur de ces
accords en Italie, pays qui ne s'apprête pas encore à se doter
d'une loi sur les informations de caractère personnel.
Des clauses de sauvegarde :
Elles permettent aux Etats de prendre des mesures nationales,
pour des motifs de sécurité publique : établir des
visas hors de la liste commune ou même rétablir les contrôles
sur les frontières intérieures.
Les aspects institutionnels
Un comité exécutif
Formé d'un représentant de chaque pays signataire,
le comité exécutif est responsable du bon fonctionnement
de la convention et peut la modifier. Ses décisions sont prises
à l'unanimité.
Dans la déclaration qui accompagne la signature
de la convention, les ministres et secrétaires d'Etat "compte tenu
des risques en matière de sécurité et d'immigration
soulignent la nécessité de mettre en place un contrôle
efficace aux frontières extérieures". Ce fut le premier travail
du comité exécutif.
L'entrée en vigueur de la Convention
Au plan juridique, il y a plusieurs étapes : la
signature, c'est à dire l'"adhésion", doit être ratifiée
ou approuvée par chaque pays signataire selon ses procédures
propres et les instruments de la ratification doivent être déposés.
La convention ne peut entrer en vigueur que deux mois après le dépôt
des derniers instruments de ratification. Les cinq pays d'origine ont ratifié
leurs adhésions mutuelles ; la France, les Pays-Bas et l'Allemagne
ont déposé les instruments de ratification le 30 juillet
1993 et ont déclaré que leur objectif politique est la suppression
des contrôles sur leurs frontières communes le 1er décembre
1993. Mais ces contrôles ne seront effectivement supprimés
qu'après que les Etats auront constaté que les contrôles
aux frontières extérieures fonctionnent correctement et font
l'objet d'une coopération effective.
Les domaines de coopération sont les suivants :
* contrôles aux frontières extérieures
et, pour guider l'action des douaniers et de la police des frontières
de tous les pays signataires, un manuel commun,
* modalités de délivrance du visa uniforme
et instruction consulaire commune,
* traitement concerté des demandes d'asile,
* réalisation du système d'information Schengen
et adaptation des dispositions nationales en matière de protection
des données à caractère personnel,
* respect des dispositions de la convention en matière
de stupéfiants,
* régime de la circulation des personnes dans les
aéroports.
Pour vérifier le sérieux des contrôles,
les Etats signataires ont constitué une équipe faite d'un
fonctionnaire de chaque pays - le fonctionnaire français est le
directeur de la police de l'air et des frontières - ; cette équipe
se rend dans tous les endroits sensibles.
Il avait été dit et répété
par les responsables politiques que les frontières seraient ouvertes
dès le 1er janvier 1993. Mais peu à peu il a fallu se rendre
à l'évidence ; les responsables ont sagement fait droit aux
réalités, sauvegardant par là-même l'ambition
politique : le meilleur moyen de "tuer" les accords de Schengen aurait
été d'ouvrir prématurément les frontières.
L'ouverture de la convention à d'autres signataires
:
Tous les pays de la Communauté européenne
peuvent demander de participer à cette convention ; cela se fait
en deux étapes : d'abord la demande, qui est une démarche
du gouvernement, puis la ratification de la demande par le Parlement du
pays demandeur. Un demande d'adhésion doit être approuvée
par chacun des cinq Etats fondateurs, en deux étapes également.
L'Italie, très vite, puis l'Espagne et le Portugal
ont fait une demande d'adhésion, demande acceptée par les
cinq pays fondateurs. La Grèce a fait également une demande
et, dans un premier temps, a obtenu un statut d'observateur. Il y a donc
aujourd'hui neuf Etats engagés dans le "processus Schengen".
Le Portugal et l'Espagne ont ratifié leur adhésion.
Et ces adhésions nouvelles ne sont pas encore approuvées
par les Etats signataires : la France n'a approuvé que l'adhésion
de l'Italie ; le Parlement français est invité à la
fin de 1993 à approuver l'adhésion de l'Espagne et du Portugal.
Renforcer la sécurité publique
Il faut se garder de comparer une situation nouvelle réelle
à une situation ancienne théorique : aujourd'hui, tous les
contrôles sur les frontières nationales sont en théorie
possibles, mais ils sont bien loin d'être systématiques.
Chaque fois que seront supprimés un obstacle, un
contrôle, une formalité, c'est une aide que l'on donne à
tous les trafiquants, les criminels ou les terroristes ; pour chacune des
tentatives d'entrée par "effraction", la faiblesse de l'ensemble
de nos frontières est la faiblesse de son point le plus faible,
ce point le plus faible n'étant pas nécessairement le même
selon qu'il s'agit de drogue ou de terrorisme ou simplement d'immigration
clandestine, ou selon l'origine de la personne qui veut passer.
Pourtant il est légitime de penser que l'harmonisation
des mesures nationales et la coopération entre les pays ont déjà
conduit à une amélioration de la sécurité.
Les séjours de courte durée et les politiques
d'immigration
Les politiques d'immigration sont en cours d'harmonisation.
C'est tout à fait nécessaire car les Allemands reçoivent
un flux d'immigrés qui double chaque année depuis trois ans,
et chaque jour autant de demandes que la France en un an. Aujourd'hui,
il y a en Allemagne plus d'un million de personnes qui attendent un statut
de réfugié, sans compter les clandestins, et hors d'Allemagne
700 000 personnes qui peuvent faire valoir une origine allemande. Dorénavant,
ce n'est plus une question purement allemande : tous les autres pays signataires
sont concernés.
Et tous les pays souhaitent limiter l'immigration.
La liste des pays "à visa" telle qu'elle est actuellement
en discussion est plus courte que la liste française ; mais elle
est plus longue que les listes espagnole et italienne où ne figuraient
pas les pays du Maghreb. Les procédures seront harmonisées
et concertées. Les services des pays signataires qui instruisent
les demandes d'admission sont déjà en relation permanente,
se prêtent assistance, échangent des informations ; ils échangeront
des fonctionnaires pour mieux se connaître et pour s'assurer que
les procédures sont mises en oeuvre partout avec une égale
efficacité.
D'un point de vue politique, on peut d'ailleurs penser
que chaque pays signataire pourra avoir, plus facilement que s'il était
isolé, une position très ferme vis-à-vis des pays
d'émigration, arrêtant une politique d'immigration restrictive
et menant une lutte serrée contre l'immigration clandestine. D'ailleurs
c'est ensemble que les "pays Schengen" ont négocié et conclu
avec un pays d'émigration, la Pologne, des accords de "réadmission"
par lesquels ces pays s'obligent à réaccueillir les personnes
venant de chez eux et refusées par les "pays Schengen".
La liste des personnes indésirables
Il faut aussi pouvoir interdire l'entrée de l'espace
Schengen aux personnes indésirables et il est évident que
si un pays considère une personne comme indésirable, cette
personne ne doit pouvoir entrer dans aucun des pays de l'espace Schengen.
C'est une des données de base de ces accords. Le principe en est
acquis ; chaque Etat s'oblige à refuser l'entrée à
toute personne signalée par un autre Etat comme pouvant compromettre
l'ordre public, la sécurité nationale ou les relations internationales
de l'un des pays signataires.
C'est à la fois essentiel et très significatif.
Chaque pays accepte a priori de refuser l'entrée d'une personne
qu'un autre pays refuse ; chaque Etat s'oblige à éloigner
tout étranger jugé indésirable par un autre Etat,
et cela même si cet étranger s'est introduit dans l'espace
Schengen en entrant par un troisème Etat. C'est plus qu'une entraide
; c'est l'affirmation, vis à vis de l'extérieur, d'une forte
solidarité et d'une position commune. Et cette solidarité
conduit logiquement à une position commune plus restrictive que
la position de chaque Etat pris individuellement.
Les contrôles près des frontières
ne seront pas supprimés
Seront supprimés les contrôles systématiques
à la frontière même ; il y aura des contrôles
par sondage à proximité des frontières. Et le texte
de la convention n'interdit pas de prendre des mesures pour "prévenir
la cession, la fourniture et la remise" de stupéfiants.
La coopération policière
Elle ne date pas des accords de Schengen ; déjà
un groupe TREVI de hauts fonctionnaires des douze pays de la Communauté
y travaillait. Mais il fallait s'entendre sur des dispositions nouvelles
tenant au fait que le contrôle aux frontières sera supprimé.
La convention renvoie à des conventions bilatérales ; cette
combinaison de dispositions communes et de protocoles bilatéraux
est un trait original de la convention de Schengen qui montre le pragmatisme
des négociateurs.
Le problème du trafic de stupéfiants
La suppression des contrôles aux frontières
intérieures va encourager le trafic de stupéfiants. C'est
un des principaux sujets de péoccupations des sénateurs de
la commission de contrôle qui s'est réunie avant que le Sénat
ne se prononce sur la convention d'application des accords. Comme le remarque
le rapport, la convention de Schengen "n'est pas claire" sur le sujet.
C'est le moins que l'on puisse dire : les premiers mots du chapitre qui
en traite sont en effet : "Les parties contractantes créent un groupe
de travail chargé d'examiner les problèmes communs"...
Ces problèmes viennent notamment de ce que deux
pays signataires, les Pays-Bas et l'Espagne (qui a signé, depuis,
ces accords) considèrent que la consommation de drogues "douces",
le cannabis, le haschisch, la marijuana est sinon légale, du moins
libre. Libre ici : il n'y a donc aucun problème pour en introduire
dans ces pays ; prohibée ailleurs : c'est la promesse de bénéfices
considérables ; suppression des contrôles aux frontières
intérieures, y compris sur les bagages à main : il est d'autant
moins difficile de passer d'un lieu d'abondance à un lieu de pénurie
rémunératrice : bref tout est réuni pour inciter les
trafiquants du monde entier à s'intéresser encore davantage
à cet énorme marché.
Même les drogues "dures" ne peuvent que bénéficier
de cette ouverture des frontières, qui créera comme un appel
d'air vicié : on sait bien que les ports de Naples (l'Italie a signé,
depuis, ces accords) et de Rotterdam sont parmi les moins surveillés
; leur hinterland s'étend désormais à l'ensemble des
pays signataires.
Il y a aussi les amphétamines, dont les Pays-Bas
sont le principal producteur, rejoints par la Pologne.
C'est effectivement un point dès aujourd'hui très
sensible, mais on ne peut peut pas formellement l'imputer aux accords de
Schengen, puisque ces accords n'ont pas encore conduit à la suppression
des contrôles aux frontières.
Il est dit que les Etats où les contrôles
ne sont pas à la hauteur de ceux des autres Etats les renforceront
de façon à ne pas gêner la lutte contre les stupéfiants
dans ces Etats - les Espagnols ont bien conscience de cette nouvelle responsabilité
et ont modifié leur législation pour la rapprocher des nôtres,
l'Italie a certainement été stimulée par les autres
signataires des accords de Schengen pour se lancer, avec leur aide, dans
une lutte contre la mafia. Mais les Hollandais sont persuadés que
leur politique est la bonne et les Pays-Bas sont en passe de devenir le
principal point d'entrée de stupéfiants en Europe.
Faudra-t-il mettre un cordon sanitaire autour de ce pays
pour surveiller la circulation des personnes, possibilité qui est
prévue dans les accords de Schengen mais qui soulèverait
de difficiles questions ? A moins que les Pays-Bas, comme ils en manifestent
l'intention depuis la fin de 1993, ne mènent une lutte décidée
contre l'exportation de ces produits (mais comment réprimer l'exportation
de ce dont on autorise la consommation ? Comment croire que ce sera une
priorité de la police néerlandaise ?) ; à moins que
ce ne soit la position des autres pays qui change. Au delà des accords
de Schengen, car la question est bien plus vaste, c'est la facilité
de circulation des personnes et des produits qui conduit certains à
s'interroger sur la légalisation de certaines drogues : faut-il
continuer de poser une interdiction si l'on n'est vraiment pas capable
de la faire respecter ? C'est une pierre d'achoppement qui montre évidemment
le conflit entre la liberté de circulation et l'autonomie de décision
des pays.
Une responsabilité mutuelle
Cette convention crée chez chacun de nouveaux devoirs
de solidarité. On peut prévoir qu'elle jouera correctement
en général, mais il y a une sérieuse incertitude sur
les stupéfiants.
Cette convention crée aussi de nouveaux droits,
chaque pays ayant le droit de vérifier l'efficacité des contrôles
pratiqués par les autres.
Au sein du dispositif français, le processus Schengen
a déjà eu un heureux effet puisque désormais la coopération
entre la douane et la police sera systématique ; l'une et l'autre
par exemple auront droit d'accés au fichier français et au
fichier central du système d'information.
Les enseignements des accords de Schengen pour la construction
européenne
Quelques pays qui se font confiance ont décidé
de partager leurs responsabilités en matière de sécurité
; ils ont conscience que la sécurité de tous est engagée
par la qualité des mesures, des procédures, des contrôles
qu'ils mettront en oeuvre.
Ils sont au nombre de cinq, les fondateurs de la CEE sauf
l'Italie.
Ils ont préparé et signé une convention
en veillant à ne pas être en contradiction avec le traité
de Rome et sans être sous la juridiction de la Cour de Justice de
Luxembourg, point auquel la France attache une grande importance ; les
autres Etats de la Communauté européenne peuvent y adhérer
quand ils veulent mais sans pouvoir la modifier, et leur adhésion
doit être approuvée par chacun des Etats "fondateurs".
Cela donne une place éminente au "contrôle
démocratique" ; le Parlement a regretté de ne pas avoir été
associé à la préparation des accords ; certes, mais
il a été amené à les ratifier et surtout il
aura à se prononcer sur l'adhésion de tout nouveau pays.
Que l'on compare avec ce qui lui aurait été demandé
si la circulation des personnes avait été réglée
par des dispositions communautaires ! La coopération intergouvernementale,
aujourd'hui, est beaucoup plus respectueuse du contrôle démocratique
que les procédures communautaires.
Pour mettre au point cette convention les administrations
de ces pays ont travaillé ensemble sans recours à une administration
supranationale. Les structures communes sont réduites au minimum
: le "support technique du SIS" et un secrétariat commun.
Les décisions ont été prises à
l'unanimité, ce qui est nécessaire si l'on veut que d'un
point de vue juridique il n'y ait pas de transfert de souveraineté.
L'expérience a montré que cette unanimité nécessaire
n'a pas empêché de progresser car, pour rédiger la
convention, ils n'étaient qu'un petit nombre.
Chaque point de ce processus est fondamentalement différent
du processus communautaire : le Conseil aurait demandé à
la Commission de préparer un texte ; elle l'aurait élaboré
avec l'aide des pays, mais c'est elle qui en aurait eu la responsabilité,
qui l'aurait présenté au Conseil et l'aurait fait approuver
à la majorité qualifiée pour le rendre applicable
d'emblée à tous les pays - avec éventuellement des
périodes de transition. S'il l'estimait nécessaire pour des
motifs de sécurité publique, chaque Etat aurait certes pu
prendre des mesures propres ; mais ces mesures auraient pu défigurer
le système communautaire et ne pas être mutuellement compatibles.
De plus ces mesures nationales, peu efficaces car non coordonnées,
auraient été soumises à l'appréciation de la
Cour de justice de Luxembourg.
La position de la Commission et du Parlement européen
Les accords de Schengen et leur convention d'application
ont donc été élaborés hors de la Communauté
sur un sujet qui figure dans le traité de Rome, Art 8A. Après
avoir dû accepter ce processus, la Commission, voyant que les délais
ne seraient pas tenus, croit nécessaire de hausser la voix en rappelant
les objectifs du traité : alors que les Etats veulent compenser
la suppression des contrôles aux frontières par un renforcement
des contrôles sur les frontières extérieures, la Commission
les tance en disant, au milieu de 1992 qu' "il fallait certes travailler
pour que ces dernières mesures soient prêtes au 1er janvier
1993, mais sans remettre en cause le caractère impératif
de cette date" , ou encore que si la liberté de circulation des
personnes n'était pas assurée au 1er janvier 1993, cela ne
manquerait pas d'apparaître comme "un grave échec" pour l'Europe.
Elle montrait ainsi à quel point elle fait passer
la "suppression des frontières" avant la sécurité
publique, d'autant qu'elle a brandi la menace d'une action contentieuse,
arguant que l'article 8A est "d'application directe", ce qui lui donnerait
le droit de recourir à la Cour de Justice pour non respect du traité
- la réaction des douze Etats face à cette prétention
fut véhémente.
C'était avant les turbulences de l'automne 1992.
En novembre le ton avait changé : le commissaire chargé du
Marché intérieur constatait benoîtement qu'il n'est
pas bien gêné lorsqu'il franchit une frontière ; au
1er janvier 1993, il suffira de continuer de procéder comme l'on
fait déjà.
Qu'en sera-t-il une fois le traité de Maastricht
ratifié ? La Commission acceptera-t-elle que les relations entre
les Etats de la Communauté soient différentes selon qu'ils
participent ou non au dispositif Schengen ? Même si elle l'acceptait,
le Parlement la rappellerait "à ses devoirs" : pendant l'été
de 1993, il menace de lui intenter une action en carence ! Pour calmer
le jeu, les Etats font l'éloge du rôle éminent qu'a
joué la Commission dans l'élaboration et la mise en oeuvre
de cette convention et promettent pour l'ouverture des frontières
une date en 1993, non plus le 1er janvier, mais le 1er décembre
- date reportée, depuis, au début de 1994. Pourtant la mise
en oeuvre du traité de Maastricht pourrait mettre ce traité
à l'abri des convoitises communautaires, puisqu'il relèvera
directement du "troisième pilier" de l'Union européenne,
une coopération entre gouvernements sur les affaires judiciaires
et intérieures (voir ci-dessous le chapitre 12).
La Grande Bretagne est une île, l'Irlande également
; elles n'envisagent pas d'adhérer à l'accord de Schengen.
Le Danemark non plus qui verrait dans l'adhésion à cet accord
une perte de souveraineté. La Grèce est reliée à
l'espace Schengen non par terre aujourd'hui, mais par mer et par air ;
elle-même est formée d'une multitude d'îles difficiles
à contrôler : dès lors qu'un yatch aura déposé
quelques touristes dangereux dans une crique déserte, la police
grecque aurait seule la responsabilité de les empêcher de
circuler librement dans l'ensemble des pays Schengen, car une fois partis
de Grèce sans être signalés, par qui pourraient-ils
être inquiétés ? Ce sont les pays déjà
adhérents qui se montrent circonspects devant la perspective d'adhésion
de la Grèce, sans lui faire injure.
Il se peut qu'un jour tous les Etats auront signé
la convention de Schengen ou ce qui en tiendra lieu ; mais aujourd'hui,
ce jour est proprement imprévisible.
Cet exemple de la convention de Schengen le montre bien
: ce n'est pas parce que la liberté de circulation des travailleurs
paraît devoir aller de soi dans un marché commun, que toute
autre considération doive être oubliée. Et qu'on le
veuille ou non, lorsque la sécurité des Etats est en jeu,
même lorsqu'il s'agit d'un objectif inscrit dans le traité
de Rome, la coopération entre les Etats doit prendre une forme différente
de celle qui a été instituée par le traité
de Rome : il est impossible de mettre douze Etats - combien dans quelques
années - d'accord le même jour sur des points qui les touchent
au coeur.
N'en serait-il pas ainsi même dans le domaine économique,
lorsque les intérêts essentiels des Etats sont en cause ?
IX
La libre circulation des produits
et la lutte contre la prolifération
L'exemple presque parfait donné par l'Irak
Il y avait eu les tentatives de la Lybie ; l'Irak a montré
presqu'à la perfection les risques de la prolifération atomique,
chimique et balistique (c'est à dire la prolifération des
missiles). L'histoire dira peut-être s'il a péché par
précipitation en envahissant le Koweit un an trop tôt, un
an avant de disposer de la force nucléaire et de maîtriser
l'envoi de toxiques de guerre par missiles, ou s'il est tombé dans
un piège tendu par les Américains qui, pour avoir une bonne
raison d'intervenir avant cette échéance, lui auraient laissé
croire que la voie vers le Koweit lui était libre.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas inutile de se rappeler
les voies et moyens par lesquels il a pu constituer ce potentiel chimique,
nucléaire et balistique. On se réfère surtout à
des enquêtes faites par le journal Der Spiegel qui ont porté
en particulier sur des entreprises allemandes. Il est naturel que l'Irak
se soit tourné de préférence vers ce pays avec lequel
ses centres de recherches et ses entreprises avaient noué des contacts
anciens ; d'autres entreprises d'autres pays ont été impliquées,
et depuis, tous les grands pays de la Communauté européenne,
tout particulièrement l'Allemagne, ont pris des dispositions plus
sérieuses pour éviter la prolifération ; mais la pression
des entreprises restera forte et les risques sont toujours devant nous,
d'autant plus que plusieurs pays non européens détenteurs
de ces techniques n'ont pas le même souci d'en éviter la prolifération.
Il y a plusieurs années déjà l'Irak
aurait bien voulu se doter d'une station terrestre d'images satellitaires
; pour être en mesure de mieux définir sa politique agricole
disait-il. Or on sait que les images données par les satellites,
des images "numérisées" que l'on peut mettre sur disquettes
d'ordinateurs, permettent aux missiles de se guider de façon très
précise : il leur suffit de comparer en permanence le terrain qu'ils
survolent à l'image qu'on leur en a donnée. L'Irak ne demandait
pas une bonne définition ; pourquoi lui refuser cet équipement
? Les sentinelles de l'administration ont montré que les Irakiens
sont bien assez instruits pour être capables quelques années
plus tard d'atteindre une précision qui aurait fait de cet équipement
une arme redoutable.
Comme le révèle Der Spiegel (18 novembre
1991), les inspecteurs de l'ONU ont découvert de multiples facettes
de la technique de pointe allemande sur les missiles irakiens et les rampes
de lancement : machines de traction, plate-formes porte-chars, et pour
les missiles eux-mêmes pièces d'acier à très
hautes caractéristiques, machines à souder, presses hydrauliques,
fours à vide, gyroscopes pour l'autoguidage des missiles ; pour
le système de propulsion, réservoirs de propergol liquides,
turbopompes d'alimentation de haute précision et bancs d'essai de
ces turbopompes, pièces de décolletage utilisées comme
injecteurs, installations de fabrication de combustibles. Au total une
quinzaine de sociétés parmi lesquelles les plus grands noms.
L'une d'entre elles, lorsque le dossier est devenu un peu trop chaud, s'est
cachée derrière une entreprise conseil créée
pour l'occasion en Suisse par l'ingénieur chef du projet et grosse
de la centaine d'ingénieurs qu'il a emmenés avec lui.
Cette affaire de missiles prend une tonalité sinistre
quand on voit tous les efforts qu'ont faits les Irakiens pour pouvoir les
équiper de charges chimiques, et quand on voit que ces efforts ont
bénéficié du soutien d'une trentaine d'entreprises
allemandes : le complexe de Samarra fabriquait ces produits chimiques de
guerre, prétendument des pesticides ; un ingénieur allemand
s'est étonné pourtant que les essais d'efficacité
portent sur des animaux tels que des chiens, et que les dosages devaient
les faire mourir en quelques secondes.
Pour disposer de l'arme nucléaire, l'Irak était
parvenu à se procurer les équipements et les produits soit
en infraction des règles sur la non-prolifération, comme
les aciers maraging, ces aciers à très hautes caractéristiques
qui permettent de faire des centrifugeuses qui tournent à 60 000
tours/minute, en déclarant qu'il en avait besoin pour des laiteries
- et il a trouvé un industriel pour faire semblant d'y croire -,
soit en utilisant des techniques que tout le monde croyait abandonnées,
mais qu'il a réussi à perfectionner de façon remarquable
(les calutrons).
Cela pouvait-il être empêché, les entreprises
étaient-elles au courant ? Pour certaines cela ne fait pas de doute
puisque les caractéristiques techniques demandées ne correspondaient
à aucun usage civil ; pour d'autres on pouvait, si on voulait, "ne
pas savoir", ainsi pour les camions surbaissés qui pouvaient servir
de rampes de lancement mais pouvaient aussi servir à autre chose
; peu importe qu'ils fussent tous de couleur sable et munis de supports
hydrauliques.
L'Etat lui-même ne devait-il pas être au courant
?
Il a mis bien longtemps, plusieurs années, à
ouvrir en 1987 une enquête sur cette coopération dans le domaine
des armes chimiques ; plusieurs personnes ont été poursuivies,
mais le gouvernement devait reconnaître il y a peu qu'il n'avait
pas trouvé de preuve. Un député de l'opposition lui
demande si tout cela ne prouve pas l'impuissance de l'Etat dès lors
qu'il est confronté aux intérêts des entreprises, question
qui déborde largement le cas de l'Allemagne.
Cette question des rapports entre les intérêts
de l'entreprise et la sécurité s'était déjà
posée avec l'URSS, elle se pose et se posera avec une acuité
encore plus vive aujourd'hui et dans les années à venir,
avec de nombreux pays qui se dotent de ces armes : l'histoire, on le sait
bien, aime bégayer ; et l'expérience peut éclairer.
Des risques nouveaux assez considérables
Les ventes d'armes nucléaires ou classiques
Il y a bien sûr les 45 000 têtes nucléaires
en stock dans l'ancienne URSS ; la plus grande partie est vouée
à la destruction puisque "seulement" 10 000 sont "déployées",
c'est à dire installées sur des missiles et que les traités
réduisent ce chiffre à 6000 pour 1999 (START 1) ou même
deux fois moins avec START 2 qui n'est pas encore ratifié. Ce stock
est assez impressionnant. Certes pour les responsables russes, ukrainiens,
kasakhs ou belarusses qui ne sont pas en mesure de payer le personnel dont
ils ont la charge, la tentation doit être grande de vendre quelques
missiles payables en devises, mais selon les spécialistes il ne
semble pas que ces stocks doivent susciter d'inquiétude car la surveillance
des armes nucléaires, malgré toutes les difficultés
rencontrées dans ces pays, reste sérieuse.
Cette tentation de vendre pour se procurer des devises
portera plutôt sur les armes classiques. Ceux qui veulent absolument
se procurer des armes sauront comment procéder pour estomper les
préventions : peut-être ne s'adresseront-ils pas directement
aux Russes, mais utiliseront-ils l'entremise d'un pays avec qui la Russie
souhaite engager de nouveaux rapports commerciaux et politiques.
La fuite des compétences "nucléaires"
Les milliers de chercheurs et d'ingénieurs sont-ils
une réelle menace de "prolifération" nucléaire ? Si
l'on essaie de se mettre à leur place, on peut deviner qu'ils hésiteront
beaucoup à quitter leur pays pour aller dans un pays, par exemple,
du Moyen Orient ; seraient-ils sûrs de revenir, de retrouver leur
famille ? Tant qu'ils gardent l'espoir soit d'être employés
dans leur pays, grâce au financement des pays occidentaux, soit d'émigrer
dans un pays occidental, ils ne cèderont pas aux invites grassement
rémunérées de ces pays-là. Mais, là
aussi, il y a bien des situations intermédiaires : on peut être
invité à travailler dans un pays avec lequel on a quelque
affinité, et tout homme a un point sensible par où il peut
être convaincu. Cette forme de "prolifération" est très
probable.
Il n'y a pas que les Etats pour s'intéresser aux
spécialistes russes : certains ont été approchés
par des émissaires des réseaux colombiens de trafiquants.
Ce risque nouveau ne fait pas disparaître ceux qui
existaient avant le changement de régime en URSS : même pour
réaliser une arme nucléaire, il est possible d'employer des
techniques et des produits dont les pays développés ne pensent
plus limiter le commerce, considérant qu'ils sont largement dépassés.
La prolifération chimique
Là aussi l'Irak montre la réalité
du risque. Il est d'autant plus virulent que des toxiques de guerre peuvent
être fabriqués, assez aisément, à partir de
produits chimiques de grande consommation ; on les appelle "précurseurs
chimiques" (sous-entendu : de toxiques), mais ce sont des produits de base
courants : le cyanure de sodium sert à faire des bains de galvanoplastie
(dépôt d'une fine couche de métal) et peut servir de
précurseur au tabun, un des neurotoxiques les plus redoutables ;
le fluorure de sodium, qui est la façon la plus simple de transporter
le fluor, un corps que l'on retrouve très souvent ne serait-ce que
comme additif dans l'eau potable pour lutter contre les caries, est un
précurseur du sarin, l'autre neurotoxique le plus répandu
; la triéthanolamine qui se retrouve par exemple dans les schampoings
sert à faire une des variétés d'ypérite, un
autre toxique bien connu, et se vend par milliers de tonnes ; le phosgène,
un autre toxique puissant, est lui-même assez facile à faire
et c'est un des grands intermédiaires de synthèse, pour faire
les mousses de polyuréthane par exemple.
La prolifération biologique
C'est un autre risque très actuel : le pays ou
l'organisation criminelle qui enverrait un terroriste lâcher dans
les couloirs du métro un sac de poussières faites de certain
virus et menacerait de recommencer, aurait quelque influence sur les décisions
de l'Etat. Ce serait pour un pays une folie de commanditer un tel attentat,
qui serait considéré comme un crime contre l'humanité
et dont les effets sont incontrôlables ; on a vu dans l'histoire
des actes de folie et des crimes contre l'humanité.
Ces armes acquièrent tout leur pouvoir de terreur
si elles peuvent être projetées au loin ; c'est pourquoi on
parle de "prolifération balistique".
La"prolifération balistique"
Les Irakiens ont utilisé des missiles dont la portée
était de 300 kilomètres (les SCUD) ; ils avaient mis au point
les Al Hussein, des missiles de 650 km de portée, plus que la distance
entre les côtes d'Afrique et la Corse ; en phase de développement
ils ont un missile de 900 km de portée, le Al Abbas, qui mettrait
la vallée de la Garonne et celle du Rhône à la portée
des côtes d'Afrique ; dès la levée des contrôles
de l'ONU, les travaux de mise au point sur ces missiles seraient immédiatement
repris. Les Chinois possèdent des missiles de cette portée.
Un autre moyen d'acheminer ces armes jusque sur leur cible
est tout simplement de les transporter avec soi, ou dans sa voiture ou
en camion. L'ouverture des frontières, au sein du marché
intérieur pour les marchandises, au sein de l'espace Schengen pour
les personnes crée une situation nouvelle.
Lutter contre la prolifération
Pour réaliser une arme et le missile qui la transportera,
il faut réunir tout un faisceau de compétences, de techniques,
de produits. En théorie pour lutter contre la dissémination
il suffirait d'empêcher la fourniture d'un composant absolument nécessaire
à la fabrication de ces armes ; mais cela ne suffira pas en réalité,
car l'invention des techniciens permettra de tourner la difficulté
par des techniques de remplacement, et de toutes façons, on ne sera
jamais absolument sûr d'empêcher la livraison d'un produit
ou d'une technique.
Il faut donc multiplier les embarras, les chicanes.
Il n'est pas possible d'empêcher la livraison de
tout ce qui entre dans la fabrication de ces armes et des missiles, puisque
la plupart des composants ont des usages "civils" tout à fait utiles,
et que cela entraînerait des contrôles monstrueux. Parmi les
produits, les techniques, les équipements de production et les composants
de ces équipements qui sont nécessaires à la fabrication
des armes et des missiles, pour choisir lesquels seront prohibés
ou surveillés, il faut parvenir à un compromis entre la gêne
apportée au développement économique, la confiance
que l'on accorde aux pays destinataires, l'efficacité des mesures
de contrôle.
"Si ce n'est pas nous qui livrons, ce sera un autre pays,
et nous aurons perdu sur deux tableaux : au plan économique et au
plan politique !". Avec de tels arguments, imparables, la prolifération
a de beaux jours devant elle. Sauf si un produit n'est fabriqué
que dans un seul pays, ce qui est très rare, des mesures ne peuvent
être efficaces que si elles sont prises sur une base internationale.
Plusieurs accords internationaux
Le COCOM
Auparavant le monde occidental avait un adversaire désigné,
incontestable ; il ne fallait pas faciliter son développement technique
car
on savait qu'il en profiterait pour renforcer son armement. Dès
1948 les Etats-Unis, s'appuyant sur le Plan Marshall - ce qui est encore
un exemple des possibilités que donne la puissance économique
pour préserver sa sécurité -, les Etats-Unis donc
demandaient aux pays bénéficiaires de prohiber toutes les
exportations vers le bloc communiste qui seraient susceptibles d'augmenter
leur potentiel militaire. En 1949-1950 les pays membres de l'Alliance Atlantique
à cette époque ont décidé de créer un
comité confidentiel, le "Comité de coordination pour le contrôle
multilatéral des échanges Est-Ouest", le COCOM. Depuis se
sont joints à ce groupe le Japon et l'Australie et les nouveaux
membres de l'Alliance, sauf l'Islande.
Trois listes ont été dressées, une
pour les matériels de guerre, une pour l'énergie nucléaire
et la troisième pour les "technologies duales", ces produits et
ces savoir-faire que l'on peut utiliser pour un double usage, civil et
militaire : il s'agit de techniques de pointe notamment dans les domaines
des matériaux, de la microélectronique, de l'optronique,
de l'informatique, des machines-outils ; chaque produit est assorti d'un
critère qualitatif car seuls les produits les plus performants,
ceux qui peuvent diminuer l'avance technique de l'occident, sont prohibés.
Les dix-sept pays partie à l'accord se sont engagés
mutuellement à contrôler les exportations de ces produits
et savoir-faire et à n'accorder de dérogation qu'avec l'accord
unanime des membres du COCOM.
Il était facile d'étendre l'interdiction
de livraison à l'ensemble des pays qui ne faisaient pas partie de
l'OCDE (monde occidental et Japon). De façon implicite les pays
d'Afrique, du Moyen Orient, d'Amérique de sud étaient visés.
Mais le bloc de l'est s'étant dissous, la nécessité
du COCOM devient moins évidente. Déjà au fur et à
mesure des progrès techniques en URSS et en Chine, il devenait injustifiable
de conserver intégralement la liste des 400 produits et technologies
"duals" du COCOM dont la plupart portait sur des techniques que ces pays
maîtrisaient bien ; l'évolution politique en Europe renforce
encore l'idée que cette "liste COCOM" doit être réduite
à un "noyau dur" succinct.
Cette liste perdra alors son efficacité à
l'égard des pays du Sud ; faut-il désormais établir
une liste "COCOM-Sud" ? Est-ce politiquement possible ?
Le traité de non prolifération nucléaire
Il fut signé sous les auspices de l'ONU et de l'AIEA
(Agence internationale de l'énergie atomique). Allant plus loin,
quelques pays, les USA, l'URSS, la Grande-Bretagne, la France - qui alors
n'avait pas signé l'accord de non-prolifération -, le Canada
et le Japon ont créé en 1978 le club des fournisseurs de
technologies nucléaires, le club de Londres. Ils sont aujourd'hui
vingt-sept. Ce club a lui aussi dressé une liste de produits que
chaque pays s'oblige à mettre sous un contrôle national et
à placer ensuite sous le contrôle de l'AIEA.
Contre la prolifération de missiles
A la demande des USA, en 1987 les principaux pays industrialisés
ont créé une liste MTCR (missile technology control regime)
pour les équipements balistiques. Il s'agissait d'abord d'interdire
la diffusion de la technique des missiles nucléaires.
Pour traiter des produits chimiques et biologiques
Depuis 1984 une vingtaine de pays (24 aujourd'hui) forment
le "groupe australien" car ils ont commencé à se réunir
dans l'ambassade d'Australie à Paris. Ils ont convenu d'échanger
des informations sur la production et les mouvements de toxiques de guerre
et leurs précurseurs ; puis ils ont arrêté une liste
d'interdiction d'une cinquantaine de produits, y compris des équipements
nécessaires à leur production.
Parallèlement, il y a une dizaine d'années,
le comité de désarmement de l'ONU a proposé qu'un
accord formel interdise la production des toxiques de guerre. Cette initiative
est restée longtemps sans suite concrète : les pays en voie
de développement, qui y voyaient une atteinte à leur droit
d'affirmer leur identité par le pouvoir des armes, ont fait prendre
aux négociations un retard considérable. Suite à une
initiative Mitterand-Bush, la Conférence de Paris en janvier 1989
relance les négociations et un traité, approuvé en
novembre 1992 par l'Assemblée générale de l'ONU, est
ouvert à la signature à Paris en janvier 1993. Ce retard
aura permis à l'Irak et sans doute à plusieurs autres pays
de s'équiper.
Quant aux principes, ce "traité de Paris" est intéressant.
Il apporte en particulier une innovation très significative : les
inspections "par défi", c'est à dire des contrôles
inopinés dans les usines par des brigades internationales. Mais
le traité ne prévoit que des contrôles à la
production et non sur les transferts ; les contrôles seront qualitatifs
seulement et non pas quantitatifs. Ne va-t-il pas trop loin en interdisant
l'usage d'armes qui affaiblissent temporairement sans tuer ? De toutes
façons sa portée ne sera effective que lorsque les stocks
existants auront été détruits : dix ans au maximum
selon le traité ; sans doute davantage pour détruire, sur
financement des pays occidentaux, les 35 000 tonnes de toxiques produits
et accumulés par l'ancienne URSS !
La réglementation française qui a toujours
été en avance sur les accords internationaux a elle-même
mis longtemps à s'élaborer : les experts avaient signalé
sa nécessité dès 1984 ; en 1985 seuls quatre produits
ont été surveillés comme matériel de guerre,
nombre porté à cinq en 1989. Il a fallu attendre 1990 pour
avoir enfin une liste consistante, portant non seulement sur les produits
finis mais les précurseurs et les équipements qui permettent
de produire les toxiques.
Un problème pendant, celui des "technologies
duales", hors balistique, nucléaire, chimique et biologique.
Aujourd'hui, il manque un accord international pour les
technologies duales qui étaient couvertes par la longue liste COCOM
et qui ne relèvent d'aucun des accords sur les produits chimiques,
nucléaires ou balistiques : ce n'est pas la liste "noyau dur" du
COCOM qui permettra de limiter les risques de prolifération.
En France certaines administrations ont préparé
une liste de technologies duales dont il serait prudent de contrôler
les exportations dans les pays qui ne maîtrisent pas ces techniques
de production. Cette liste est longue : d'ailleurs pour être pertinente,
elle doit détailler soigneusement de quoi il s'agit et non pas indiquer
des catégories trop larges. On devine les réactions : ce
serait recréer un bloc "nord" contre un bloc "sud" ; ce serait même
gêner le développement de pays qui cherchent à s'industrialiser.
On peut pourtant se demander si ce ne serait pas un service à rendre
à ces pays que de faire en sorte qu'il ne voient ni la possibilité
ni l'intérêt de se procurer des techniques et des produits
onéreux et parfaitement inutiles à leur développement.
Et au nom de quelle règle morale un pays serait-il obligé
de vendre quelque chose qui lui appartient ? Serait-ce la "morale" du libéralisme
; mais quels sont les fondements de cette "morale" ?
Comment fixer une liste de pays ?
Peut-on afficher dans des textes officiels une "liste
noire" de pays ? La question relève tout à la fois de la
technique, de la vie économique et de la diplomatie. Les Américains
le font, mais ce serait contraire à une longue tradition de la diplomatie
française. La solution sera peut-être de définir d'abord
des critères "objectifs" pour distinguer les pays à qui l'on
pourra vendre ces produits et ceux à qui l'on ne pourra pas les
vendre ; il semble que l'on se bornera à afficher une liste de pays
avec lesquels le commerce sera libre, une liste "blanche" en quelque sorte
sans dire si les pays qui n'en font pas partie sont à classer en
liste "grise" ou en liste "noire".
Un conflit de compétence entre les Etats-membres
de la Communauté européenne et la Commission.
Comment la responsabilité des Etats a été
progressivement reconnue par la Commission.
Entre les Etats-membres la circulation des produits, de
tous les produits, est en principe libre ; et un "marché unique"
ne peut pas accepter que les Etats aient à l'égard des pays-tiers
des attitudes différentes. Tout cela relève des compétences
directes de la Commission. C'était sa position initiale, oublieuse
du fait que dès lors que la sécurité des pays est
en jeu, les règles du marché commun s'effacent derrière
ce que les Etats jugent nécessaire ; la jurisprudence intervenue
fort opportunément à la fin de 1991 avec l'arrêt Richardt
le rappelle nettement. On a là un bel exemple de la nécessité
d'articuler les compétences de la Communauté et celles des
Etats agissant de concert.
Janvier 1992 : l'échéance du 1er janvier
1993 approche ; il faut régler la cas de tous les produits qui font
encore l'objet de contrôles aux frontières entre les Etats
membres : il y avait plusieurs catégories de biens "civils" (produits
culturels, stupéfiants, végétaux pour un contrôle
sanitaire...) et des produits directement liés à la sécurité
publique, armes et biens à double usage, civils et militaires.
Des fonctionnaires de la Commission s'étaient rendus
dans tous les pays de la CEE pour voir comment étaient surveillés
les mouvements et surtout les exportations de ces produits liés
à la sécurité publique. Ils avaient fait un constat
objectif des différences de traitement et ne minimisaient pas l'importance
du sujet pour la sécurité des Etats.
Mais l'objectif de libre circulation des produits et l'affirmation
de la responsabilité de la Communauté étaient premiers
:
"Les contrôles à l'exportation de biens et
technologies à double usage sont soumis au traité CEE ;
ces biens et technologies doivent pouvoir circuler aussi
librement entre les Etats membres qu'à l'intérieur de chacun
d'eux ;
les moyens utilisés pour atteindre l'objectif recherché
ne doivent pas être contraires aux dispositions du traité",
voilà ce qu'écrit la Commission.
Plus loin il est dit que, si les Etats travaillent à
l'établissement d'une liste commune de biens et technologies à
double usage, "cette liste devrait être adoptée au niveau
de la Communauté", de même la liste des destinations, et celle
des critères communs pour la délivrance d'autorisation d'exportation.
Au printemps la Commission reconnaît que l'établissement
de la liste des produits et de celle des pays, directement liées
à la sécurité et à la politique étrangère
des Etats, est du ressort des Etats.
Puis, pendant l'été et l'automne, au fur
et à mesure que l'échéance approche et que chaque
administration connaît mieux la nature et l'efficacité des
contrôles des autres pays, il apparaît que des contrôles
sérieux doivent demeurer même pour la circulation entre Etats-membres
et qu'il est impossible de respecter l'échéance ; il faut
une période transitoire. La Commission avait proposé un texte
fixant à cette période transitoire une durée limite
impérative de un an, pour forcer les Etats à mettre au point
des dispositifs efficaces - elle n'a pas dit qu'il s'agissait d'un "défi
à relever", comme pour la construction automobile après avoir
ouvert les frontières à la production japonaise, mais c'était
l'esprit. Les Etats n'ont pas voulu relever ce défi-là et
les versions ultérieures du projet de réglement ont vu la
Commission successivement proposer que la date limite soit fixée
par elle-même, puis par le Conseil à la majorité qualifiée
; comme cette décision touche directement la sécurité
publique la France veut qu'elle soit prise par le Conseil à l'unanimité.
La Commission a dû également accepter des clauses de sauvegarde
qui autoriseraient les Etats à restaurer des contrôles à
leurs frontières nationales en cas de nécessité pour
leur sécurité.
Mais une autre question de fond a été posée
en novembre, quelques semaines avant la date du 1er janvier 1993 : pouvait-on
confier à un texte communautaire le fonctionnement de la procédure
à l'intérieur de la Communauté, même si ce texte
dérogeait beaucoup aux règles du marché commun, tout
en préservant la responsabilité des Etats sur la définition
d'une liste de produits et de pays ? Pouvait-on distinguer les aspects
internes et externes à la Communauté du contrôle de
la prolifération chimique, atomique, biologique et balistique ?
La jurisprudence de la Cour est constante en effet : si
une affaire est traitée par la Communauté "en interne", suivant
sa règle de l'"effet utile" elle conclut que la Communauté
doit en avoir aussi la responsabilité au plan externe ; cela sera
d'autant plus renforcé que le règlement du conseil prévoit
de se référer à un article qui donne explicitement
à la Commission la charge de négocier les accords commerciaux
avec l'extérieur (l'article 113). La Commission, pour trouver un
accord sur ce réglement, a même proposé qu'il y soit
écrit qu'elle renonçait aux prérogatives que lui donnent
le traité et la jurisprudence, ce à quoi les juristes ont
répondu qu'elle n'en avait pas le droit, que quiconque, le Parlement
en particulier, pourrait alors lui intenter un procés en "carence".
Pour l'heure, faute d'un accord sur le réglement
qui devait fonder les nouvelles procédures communautaires, on constate
donc que les Etats, au titre de la sécurité publique et selon
l'article 36 du traité de Rome, ont le droit de prendre des mesures
autonomes qui s'écartent des règles communautaires. Par souci
d'efficacité et pour rester dans l'esprit du marché commun,
ils conviennent d'harmoniser les listes de produits et leurs procédures
de contrôle et ils organisent entre eux une coopération douanière
et policière.
C'est satisfaisant dans la mesure où l'on a évité
de donner de nouvelles compétences à la Commission sans le
vouloir, par un simple entraînement juridique ; ce n'est pas satisfaisant
quant à l'efficacité des contrôles car il vaut mieux
édicter des dispositions communes que tous les Etats s'obligent
à respecter.
La mise en oeuvre du traité de l'Union européenne
pourrait offrir la solution à ce dilemme : mener une action commune
qui ne soit pas communautaire, une action qui respecte les responsabilités
de l'Etat en matière de sécurité et de politique étrangère.
Ou bien les Douze Etats peuvent se mettre d'accord et
peuvent se faire confiance ; alors l'ensemble de la question, circulation
intérieure et négociation avec les pays tiers, serait réglé
par une "action commune" de la politique étrangère et de
sécurité commune, la PESC. Ou bien tous les Etats ne peuvent
pas se faire la même confiance ; alors la circulation des produits
sensibles serait réglée par des accords multilatéraux
entre ceux qui se font confiance, et l'on irait vers un "accord Schengen
des produits sensibles".
Tant qu'une autorité politique n'aura pas émergé
de la construction européenne et n'aura pas reçu clairement
délégation des Etats pour les questions de sécurité,
les Etats continueront sans contestation possible de la part des institutions
communautaires de négocier les accords de lutte contre la prolifération
et garderont la possibilité de contrôler leurs propres frontières.
Contre la prolifération, le "politique" doit l'emporter
sur l'"économique":
Il y a beaucoup d'alliances objectives pour faciliter
la diffusion de ces produits et de ces techniques de mort : les Etats qui
veulent s'en doter trouvent des complices dans les économies des
pays qui en disposent. Pour s'y opposer efficacement il faut une volonté
politique forte, et il faut faire partager cette volonté par un
grand nombre de pays. Il y aura des moments marquants, comme la signature
d'un traité international, et il y a le travail quotidien d'une
escouade de sentinelles, la surveillance permanente, l'instruction de chaque
dossier : cette action continue doit être supportée par une
volonté politique qui ne se dément pas pour s'opposer aux
menées de tous les acteurs économiques intéressés
et à la volonté politique de l'Etat acheteur. Il faut un
consensus entre les entreprises, l'administration, l'opinion publique et
les responsables politiques ; il appartient à l'Etat de faire naître
ce consensus, d'établir les règles et de les faire respecter.
Le secteur de l'armement se trouve dans le même
genre de situation.
X
Industries de l'armement
Quelle politique "européenne" ?
Mirages, Rafales, sous-marins nucléaires lanceurs
de missiles stratégiques, chars Leclerc, autant de "grands programmes"
abondamment médiatisés pour démontrer le dynamisme
d'une industrie puissante, purement française, qui garde l'image
d'une activité largement exportatrice, à la pointe de la
technique. En contre-point la guerre du Golfe a montré que la France
ne pouvait pas envoyer plus de 15 000 soldats de métier équipés,
que certains avions étaient aveugles la nuit, ne savaient pas se
repérer dans le désert et devaient être souvent ravitaillés
en carburant au point qu'il fallait un ravitailleur pour deux avions. Les
limites de nos capacités étaient visiblement atteintes.
Et les programmes de fabrication d'armement coûtent
de plus en plus cher ; les USA ont décidé d'exporter davantage,
aidés par leur démonstration éclatante d'efficacité
militaire en Irak ; les Russes de leur côté font à
leurs clients des propositions de prix imbattables.
Et les missions confiées aux armées sont
de plus en plus variées. Il y a toujours la dissuasion "du faible
au fort", celle que peut exercer un pays à l'égard d'un pays
beaucoup plus fortement armé ; pour la France, ce genre de dissuasion
peut redevenir d'actualité. Face à d'autres pays qui peuvent
se montrer très agressifs, se rajoute une mission inédite
pour les armées françaises, la dissuasion "du fort au faible".
Une autre mission existait déjà mais prend une ampleur nouvelle
: la "projection des forces", pour se battre ou pour empêcher que
l'on se batte.
Et les budgets diminuent ! Peut-être les investissements
ne diminueront-ils pas, mais ils ne suffiront certainement pas à
couvrir l'ensemble des besoins. Comment desserrer la contrainte ?
Mutatis mutandis, la contrainte budgétaire est
la même pour les autres pays d'Europe producteurs d'armement, les
Anglais et les Allemands d'abord, dont l'industrie d'armement a à
peu près le même chiffre d'affaires que la nôtre, puis
l'Italie et l'Espagne.
Tout le monde parle de "coopération" ; sous quelle
forme ?
L'industrie de l'armement en France
Est-ce une force, est-ce une faiblesse ? En tous cas c'est
un trait tout à fait caractéristique : la France est à
peu de chose près autonome en matière d'armement - même
si chacun sait que nous importons des USA les célèbres AWACS
porte-radar -. Il n'y a que les USA et l'ancienne URSS pour être
à ce point autonomes ; la Chine l'est également, mais ne
dispose pas du même degré de technologie. Aucune puissance
"moyenne" comparable à la France ne maîtrise l'ensemble des
techniques et ne possède tous les outils industriels nécessaires
à la fabrication d'armement. La Grande-Bretagne mérite une
mention spéciale puisqu'elle est autonome en armement classique,
mais elle doit acheter ses missiles aux USA.
Le symbole de cette indépendance est naturellement
l'arme nucléaire dans ses trois composantes ; depuis 1960 ce fut
un effort déterminé, constant, systématique ; il a
orienté non seulement la politique de l'industrie de l'armement
mais de tous les secteurs civils connexes : aéronautique, spatial,
électronique de défense, matériaux (carbone-carbone
etc) et a contribué à la réussite d'autres secteurs
"civils", comme la production d'électricité d'origine nucléaire.
Les rejetons de cette politique d'autonomie splendide sont aujourd'hui
le char Leclerc, le porte-avions Charles de Gaulle et le Rafale - grands
programmes dont chacun connaît le nom mais qui ne représentent
au total qu'un tiers de l'ensemble des dépenses d'équipement
en armement classique.
L'autre caractéristique, partagée avec la
Grande-Bretagne, est que la France est à la fois une puissance nucléaire
reconnue, et qu'elle a un rôle, reconnu également, sur l'ensemble
du globe : elle y a des intérêts directs comme les DOM ou
les TOM sans compter les sources d'approvisionnement en énergie,
elle y a de nombreuses alliances et elle répond presque toujours
"présent" lorsque l'ONU décide une opération où
que ce soit.
L'industrie de l'armement en France occupait au début
de 1993 plus de 400 000 personnes, chiffre qui se sera réduit de
15 à 20 % en deux ou trois ans ; son chiffre d'affaires est voisin
de 100 milliards de francs, dont une trentaine de milliards à l'exportation
- chiffre qui peut beaucoup varier d'une année à l'autre.
Les dépenses d'investissement des armées
s'élèvent à 100 milliards de francs par an, dont 50
d'achat de matériel et 30 pour la recherche et le développement,
parmi lesquels il y a 6 milliards pour la recherche (soit 7 ou 8% du total
de la recherche publique française). Sur les 100 milliards du budget
d'investissement, il y a encore 23 milliards pour la force nucléaire,
dépenses que n'ont pas à supporter d'autres pays comme l'Allemagne.
Dans l'appareil de production, il faut distinguer les
arsenaux de l'Etat, notamment de construction navale, une société
nationale dédiée intégralement à la fabrication
d'armement et qui garde l'héritage des ateliers nationaux, GIAT-Industries,
et les entreprises, à capitaux publics ou privés, qui partagent
leurs activités entre le secteur civil et le secteur militaire.
C'est de celles-là que l'on parle d'ailleurs le plus souvent : les
plus importantes travaillent dans l'aéronautique et le spatial (Aérospatiale
pour les satellites, les hélicoptères, Dassault pour les
avions, Matra pour les satellites, SNECMA pour les moteurs), les missiles
(Aérospatiale, Matra) et l'électronique (Thomson-CSF).
Dans les autres pays de la Communauté :
La Grande Bretagne a un chiffre d'affaires dans l'armement
à peu près égal à celui de la France ; plus
encore qu'en France l'armement joue un rôle moteur dans les activités
technologiques : 55 % dans l'industrie aérospatiale et 20 % dans
l'électronique. La structure industrielle a été marquée
par la privatisation de la plupart des entreprises nationales et par une
forte concentration autour de British Aerospace pour l'aéronautique
et GEC pour l'électronique.
En Allemagne le chiffre d'affaire de l'industrie de l'armement,
les 3/4 de celui de la France, est marqué par la croissance très
vive de l'aéronautique, supérieure à 10 %, trois fois
plus rapide qu'en France. Cette industrie se trouve pour l'essentiel concentrée
dans un groupe très puissant : DASA, appartenant au groupe Daimler,
compte pour près de la moitié des achats d'armement de l'Allemagne.
Parmi les autres pays, seules l'Italie et l'Espagne ont
quelque capacité, surtout l'Italie, en deux entreprises publiques.
L'une et l'autre recherchent des coopérations.
En comparaison avec les USA
Les budgets consacrés par les Etats d'Europe de
l'Ouest pour leur défense sont au total inférieurs à
la moitié du budget de défense américain, alors que
l'activité économique de la Communauté européenne
est du même ordre de grandeur que celle des USA. Cela se traduit
évidemment sur les dépenses d'équipement qui, elles
aussi, sont au total inférieures à la moitié des dépenses
d'équipement américaines. Comme le marché européen
est morcelé face au marché américain, la taille moyenne
des firmes qui produisent des armes est en Europe environ trois fois plus
petite qu'aux USA.
En matière de recherche et de développement,
les dépenses publiques en Europe sont sensiblement inférieures
aux dépenses américaines. Mais, selon le Centre d'études
stratégiques et internationales de l'université de York,
l'industrie européenne apparaît tout à fait à
la hauteur de l'industrie américaine, sauf en électronique
en général - à l'exception de secteurs comme les systèmes
acoustiques, les communications du champ de bataille, où l'Europe
est très compétente.
Au sujet des exportations d'armes
L'équilibre de ce secteur d'activité, pour
la France tout particulièrement et pour la Grande Bretagne, repose
sur les exportations : l'enjeu des exportations va loin ; il ne s'agit
pas seulement de conserver des emplois (100 000 environ pour la France)
ni de maintenir le rythme de production au-delà de nos besoins du
temps de paix de façon à pouvoir répondre immédiatement
à une augmentation de ces besoins en temps de crise. Vendre davantage,
c'est amortir les frais fixes et en particulier les dépenses de
recherche et de développement ; l'exportation nous est donc nécessaire
pour compléter le financement de ces dépenses de recherche
et de développement, c'est à dire qu'à terme c'est
la qualité de nos armes qui est en jeu. Les colonnes de journaux
sont pleines des difficultés causées par les contraintes
budgétaires ; or les dépenses d'investissement des Armées
n'ont guère diminué (stabilisées en francs courants,
elles diminuent en volume depuis quelques années au rythme de l'inflation,
soit 2 à 3 % par an) ; mais les exportations, depuis quelques années
se sont effondrées, passant, pour la France de 60 à 30 milliards
de francs par an de 1984 à 1992. Et les perspectives ne sont pas
de les voir revenir à leur niveau antérieur. Les Américains,
dont le budget militaire diminue beaucoup plus que les budgets européens,
ont complètement changé de politique et se sont lancés
dans une politique d'exportation agressive, en particulier dans les zones
où la France exportait le plus, les pays pétroliers du Moyen
Orient. Les conséquences de cette politique peuvent être très
sérieuses sur le potentiel industriel et technique européen.
Sans oublier les exportations des anciens pays de l'URSS, affolés
par leurs besoins financiers.
Et cela alors même que l'on sait bien que l'instabilité
de notre monde s'aggrave...
Le surarmement nucléaire va peut-être se
résoudre par une destruction pacifique des armes, financée
par ceux qui ont gagné cette guerre heureusement demeurée
virtuelle ; mais on ne verra pas toujours un tel scénario : pour
les armes non nucléaires, malgré tous les cénacles
où l'on parle de non prolifération, va-t-on vers une sorte
d'équilibre dynamique où le surarmement sera corrigé
de temps en temps par des guerres brèves et intenses où des
tapis de bombes détruiront les stocks excédentaires ?
Ce n'est pas improbable, mais la politique de la France
et des autres pays de l'Europe ne peut pas prendre un tel scénario
comme hypothèse de base.
Budgets en diminution, exportations en baisse, coûts
des programmes en ascension rapide...
Pourquoi les armes coûtent-elles de plus en plus
cher ?
Il y a une première réponse, mais elle ne
suffit pas : les capacités de production ne sont pas utilisées
à plein, du fait de l'espacement des programmes et du raccourcissement
des séries.
En fait les armes coûtent cher non pas en raison
de facteurs quantitatifs, mais en raison de leur qualité, de leurs
capacités opérationnelles : si un avion coûte plus
cher, ce n'est pas parce qu'il doit transporter davantage de bombes ou
de matériel, c'est parce qu'on estime qu'il doit être furtif,
plus rapide, plus précis, voler en tous temps etc.
Le progrès technique fait qu'il est possible de
faire des appareils de plus en plus chers, appareils défensifs ou
offensifs. Dans le char Leclerc par exemple, l'électronique coûte
autant que le char nu ; la concurrence pousse à offrir la meilleure
qualité et le coût a augmenté pendant la réalisation
pour tenir compte "en temps réel" des progrès techniques.
Quelle concurrence ? Il y a d'abord naturellement la concurrence
entre le glaive et le bouclier : chaque trouvaille défensive appelle
une riposte offensive et inversement : les avions furtifs de la guerre
du Golfe, dont l'efficacité tenait en partie à ce que leurs
performances n'étaient pas connues, ne sont-ils pas, sur certains
théâtres, déjà dépassés ? Et il
y a la concurrence sur les marchés d'exportation : l'histoire montre
que dans l'arbitrage entre dépense et performance opérationnelle,
bien des chefs d'Etat choisissent la performance, même si elle va
largement au-delà de leurs besoins militaires : besoin de prestige,
attisé bien sûr par les vendeurs d'armement. Depuis les poignards
somptueusement décorés et ornés de diamants jusqu'à
nos modernes "smart weapons" ou même "brilliant pebbles", l'arme
est le fruit fascinant de l'alliance de l'esprit, de l'intelligence et
de la cruauté - industrie de pointe, pointe de la dague ou pointe
de diamant.
"smart weapon" : armes extrêmement précises
"brilliant pebbles" : satellites tueurs de missiles
Il y a une autre raison : comme les performances techniques,
notamment la possibilité de tirer à distance et la précision
extrême de ces tirs, permettent de limiter le nombre de morts, dans
ses propres rangs et dans la population civile du pays adversaire, monte
une demande sociale de guerre "sans morts" : il faudra des armes toujours
mieux guidées et plus sûres ; il faudra savoir anticiper le
coup de l'adversaire, ce qui suppose une information parfaite etc.
Et toutes ces raisons, qu'elles soient soutenues par l'opinion,
par les responsables politiques de pays producteurs ou acheteurs d'armes,
par les industriels d'armement, toutes ces raisons se confortent mutuellement
de sorte qu'il est très difficile de remettre en cause cette croissance
exponentielle des coûts.
On constate que le coût d'un grand programme augmente
comme la Production intérieure brute, la PIB, c'est à dire
comme le coût de la vie augmenté de la croissance économique
; cette constatation a peut-être plus d'utilité qu'un moyen
mnémotechnique, car elle invite à considérer qu'un
pays est prêt à consacrer un certain pourcentage de sa PIB
à l'armement et considère qu'il a globalement besoin d'une
certaine quantité à peu près stable de chasseurs,
de bombardiers, de frégates etc ; le coût s'adapterait alors
en conséquence.
Faut-il vraiment fabriquer des armes ?
Certes un Etat peut décider de se mettre sous l'ombrelle
protectrice d'un autre ; c'est une première forme de "coopération"
; plutôt une mise sous tutelle ; ce ne fut pas le choix de la France.
Il est possible aussi de renoncer à toute industrie militaire et
d'essayer d'acheter ses armes à d'autres pays ; c'est rester sous
la dépendance de ce pays ou de ces pays.
La réflexion à long terme doit aller plus
loin. Il y a bien des matériels très onéreux dont
on aurait besoin dans l'hypothèse de graves conflits que l'on peut
imaginer mais dont on ne voit pas aujourd'hui la vraisemblance. Si l'on
ne faisait rien pour se préparer à ce genre de conflit, nous
serions pris au dépourvu puisqu'il faut de 10 à 15 ans entre
la décision initiale et la mise en service d'un nouvel équipement
; faut-il pour autant produire des équipements sans en avoir l'usage
?
Ce dont on a besoin en réalité, c'est d'être
sûr de pouvoir produire et employer ces matériels en cas de
besoin ; et il faut surtout, car c'est cela qui compte, que nos adversaires
et nos alliés virtuels soient convaincus de cette double capacité.
Il ne sera certainement pas facile de définir les conditions à
réunir pour atteindre au moindre coût cette crédibilité,
mais c'est un "jeu" passionnant : jusqu'où pousser la définition
du produit et la maîtrise technique, comment préparer l'appareil
industriel, en s'aidant des techniques de production flexible pour modifier
rapidement l'usage des machines et des ateliers, quels composants fabriquer
d'avance, comment entraîner le personnel de production, et aussi
ceux qui auront à utiliser ces matériels, en se servant des
techniques de simulation qui acquièrent avec les nouvelles possibilités
informatiques un réalisme époustouflant ? On n'ira pas jusqu'à
dire que l'on pourra se passer de la fabrication de ces appareils, mais
il sera sans doute possible dans certains cas d'en limiter les séries
initiales à un nombre très restreint d'exemplaires.
Dans cette optique, plus qu'une industrie spécifique
de l'armement, c'est le potentiel industriel du pays qui est sollicité.
La notion de mobilisation industrielle, qui ne manque pas d'évoquer
les deux guerres de 14 et de 40 et qui paraît bien obsolète,
retrouvera une actualité et une modernité que ne lui refuseront
ni les Américains ni les Japonais - qui sont probablement en mesure
de fabriquer une bombe atomique en peu de temps et dont les compétences
technologiques peuvent laisser prévoir une certaine supériorité,
surtout s'ils font l'économie de toutes ces dépenses vulgaires
: produire des armes dont on ne se sert pas.
De toutes façons il y a bien des armes dont il
faut pouvoir disposer sans délais, dans les conflits qui ne cessent
pas de se multiplier de par le monde et qui nous concernent plus ou moins
directement.
Pourquoi une coopération entre Etats, et entre
industriels ?
La France fut presque autonome. Mais aujourd'hui, pour
un pays comme elle, une coopération internationale est de plus en
plus souvent nécessaire pour produire des armes, pour des raisons
budgétaires et pour la raison que l'économie industrielle
est elle-même internationale et qu'il serait très difficile
de trouver dans ce pays toutes les techniques, tous les composants nécessaires.
Cette coopération continuera de se faire sur un
mode intergouvernemental tant que les Etats n'auront pas décidé
de transférer ce qui fait leur raison d'être à une
autre entité dont on ne peut prévoir aujourd'hui l'émergence.
Un coût élevé ne justifie pas automatiquement
une coopération.
Certes cela permet de répartir le travail en fonction
des compétences de chacun, ce qui peut conduire à des économies
d'ensemble - mais plusieurs tentatives de coopération ont échoué
car chacun, pour améliorer ses compétences, voulait précisément
produire ce sur quoi il était moins compétent. C'est surtout
dans la mesure où l'augmentation du coût est imputable non
à la production elle-même mais à la recherche et au
développement, dans la mesure donc où il s'agit de coûts
fixes, que les entreprises ou les pays qui pourront amortir ces coûts
sur des séries plus longues auront l'avantage : la coopération
est alors nécessaire.
On aurait garde d'oublier qu'une coopération suscite
elle-même des coûts qui peuvent être lourds ; mais là
aussi ce sont des coûts fixes, ces dépenses d'"apprentissage"
en quelque sorte : les équipes doivent apprendre à se connaître
à tous les échelons, les systèmes d'information doivent
être rendus compatibles, les rythmes, les planifications, les exigences
opérationnelles doivent se rapprocher, les politiques s'harmoniser,
les structures industrielles s'adapter (c'est à dire savoir se transformer
et supprimer certaines branches). Comme ce sont des coûts fixes,
il vaut mieux pouvoir les "amortir" sur plusieurs coopérations :
les impératifs industriels pèseront lourd sur le choix des
coopérations.
Chaque pays producteur a d'abord convaincu ses entreprises
nationales de coopérer jusqu'à consolider cette coopération
par des participations croisées, par des partages de marchés
ou par des fusions. En France le dernier exemple en date est le rapprochement,
résultat d'un long travail mené en souplesse, entre Dassault
et Aérospatiale. C'est bien sûr la première forme de
coopération, au sein d'un même pays.
Les USA procèdent de même ; mais jusqu'à
aujourd'hui tout au moins la taille de leur marché et le coût
des programmes leur laissaient la possibilité d'avoir au moins deux
fournisseurs pour chaque type de produit de façon à garder
la possibilité d'une concurrence.
Pour les pays européens, cette forme de coopération
au sein du même pays ne suffit plus.
Les différents modes de coopération internationale
La coopération par programme
C'est la forme la plus simple.
Pour la France, l'histoire de ce genre de coopération
internationale est déjà longue, et marquée de plus
de tentatives que d'achèvements ; une tentative qui n'aboutit pas,
cela n'est pas grave si l'on sait arrêter les discussions et les
travaux assez tôt pour ne pas perdre trop de temps ; de toutes façons
toutes ces tentatives sont fécondes : comme la coopération
est nécessaire, elles enseignent comment procéder.
Ainsi le programme de frégate antiaérienne
franco-britannique émerge après de nombreux échecs
dont le plus marquant fut celui du projet de nouvelle frégate OTAN
: cette frégate devait répondre aux besoins de huit pays,
les USA, le Canada et les six marines européenne les plus importantes.
La leçon est claire : le projet commun ne peut être conçu
que par un petit nombre de pays, deux ou trois, pas plus ; puis le projet
peut être ouvert à d'autres pays qui l'acceptent tel qu'il
est...et partagent les frais de recherche.
En mars 1990 le First Sea Lord et le chef d'état-major
de la marine signent un accord de principe, concrétisé le
1er mars 1991 par la définition d'un "besoin d'Etat-major" commun,
et en octobre 1991 par la décision prise par les ministres d'entreprendre
une étude de faisabilité commune qui débouchera sur
une expression précise des caractéristiques (capacités,
performances, coûts et délais). Cette coopération doit
se coupler à d'autres engagées avec d'autres pays sur le
système d'armes aérien. Il faudra ensuite répartir
le travail entre les industriels, des deux pays d'origine et peut-être
d'autres pays, ce qui met en jeu de gros intérêts ; mais quoi
qu'il en advienne, le travail déjà mené en commun
n'aura pas été perdu : pour ceux qui produiront cette nouvelle
frégate, les séries sont assurées.
Un autre exemple qui conduit au même enseignement
est celui des missiles d'auto-défense mer-air : un premier projet
à quatre, Grande-Bretagne, France, Allemagne et Danemark, ne pouvait
déboucher ; un deuxième qui ne réunissait que deux
pays, la France et la Grande-Gretagne achoppait également. La France
se lançait alors dans un programme national conçu pour être
ouvert à d'autres ; l'Italie, qui avait des besoins analogues s'y
est associée. Le programme est placé sous l'autorité
d'un comité directeur fait des deux ministères compétents,
le financement est paritaire et un groupement d'intérêt économique
a été constitué, le GIE Eurosam avec Aérospatiale,
Thomson et Alenia.
La France mène seule le projet Rafale - qui coûtera
155 milliards de francs. La raison officielle en est que les besoins stratégiques
de la France ne sont pas ceux des autres pays d'Europe ; il nous faut un
avion plus léger, d'une portée moins grande. En fait il y
avait l'espoir que d'autres pays se joindraient à nous et un certain
scepticisme sur les chances d'une coopération réunissant
un trop grand nombre de pays (cinq si la France y avait participé)
; l'histoire récente montre que ce scepticisme était sinon
fondé, du moins légitime mais il est clair que l'avion suivant
sera fait en coopération ; le succès et les performances
du Rafale et de l'EFA serviront à chacun de référence.
Il peut y avoir des coopérations à trois
ou quatre qui réussissent (le Tornado avec Grande Bretagne, Allemagne
et Italie) ou s'engagent bien : ainsi de l'hélicoptère de
transport mi-lourd, le NH90 qui réunit quatre pays au sein d'une
agence de l'OTAN après des études de besoins menées
à quatre dans le cadre de l'OTAN. Qu'en sera-t-il du projet Euroflag
d'avion très gros transporteur ?
Des structures ad hoc
Il faut un minimum de structure entre les Etats pour exprimer
la volonté des maîtres d'ouvrage; c'est un comité de
programme.
Après la définition de besoins communs et
le choix des industriels, il est possible de désigner parmi eux
un maître d'oeuvre et des sous-traitants ; il est plus commode que
les principaux industriels se groupent en une structure ad hoc, un consortium
ou un Groupement d'intérêt économique, GIE, créé
pour la circonstance, qui sera le maître d'oeuvre.
Des alliances ou des structures durables
Ayant appris à travailler ensemble à l'occasion
d'un programme mené en commun, les entreprises trouvent avantage
à prolonger leur coopération. Elles répondront ensemble
aux besoins exprimés par les Etats puis l'initiative changera de
camp : les entreprises proposeront elles-mêmes des projets. Ces alliances
durables se concrétiseront dans la création de GIE ou de
filiales communes sur un "métier", sur un type de produit : ainsi
la création de la société Eurocopter qui a repris
les divisions Hélicoptères de Aérospatiale et Deutsche
Aerospace, ou Euromissile avec les mêmes entreprises. Le projet Eurodynamics,
pour faire des missiles, entre BAe et Thomson-CSF ne s'est pas concrétisé
mais le rapprochement des moyens de recherche "radar avancés" de
GEC-Marconi et Thomson-CSF semble mieux engagé. Matra également
multiplie les liens de coopération.
Une responsabilité de l'Etat et une coopération
entre Etats
L'industrie de l'armement a cette caractéristique
fondamentale qu'elle donne à l'Etat la possibilité d'exercer
son premier devoir, protéger les citoyens, et d'user du droit qu'il
ne partage qu'avec les autres Etats, la violence. Le commerce des armes
devrait être un monopole absolu des Etats, un moyen de leurs dialogues.
Il en est bien ainsi en France où, en quelque sorte,
le droit de vendre est délégué aux entreprises sous
haute surveillance : le seul acheteur en France est l'Etat et une entreprise
n'a pas le droit de commencer même une prospection sans en avoir
reçu l'autorisation. Il y a des pressions pour s'affranchir de cette
autorisation ; elles ne sont pas recevables.
Les premiers linéaments d'une politique européenne
?
L'actualité résonne régulièrement
de l'"émulation" entre une politique européenne où
les Etats membres de la Communauté européenne prendraient
des positions communes, et l'OTAN, où les relations entre ces pays
européens sont dissoutes dans un ensemble plus vaste dominé
par les USA. Une solidarité existe et a fait ses preuves, la France
y gardant un statut spécifique qui lui ménage une autonomie
plus grande. Une solidarité nouvelle émergera-t-elle ?
Sans qu'elle ait été explicitée,
une politique européenne a déjà commencé à
se mettre en place : la somme des coopérations entre pays européens,
l'habitude de se réunir entre directeurs de l'armement, entre Etats-majors
(une réunion par mois, par exemple, entre les Etats-majors de l'armée
de terre français et allemand), tout cela permet aux administrations,
aux entreprises non seulement de se connaître mais de mener à
bien des réalisations communes. Il n'y a pas d'administration commune,
pas de textes contraignants ni de procédures d'arbitrage mais de
façon pragmatique, les relations entre Etats, entre entreprises,
entre Etats et entreprises trouvent leur équilibre.
Cela ne va pas sans difficultés : des engagements
pris mutuellement par les Etats doivent être revus, font l'objet
de négociations où un drone Brevel peut être échangé
contre un hélicoptère Tigre ou un missile ANS, où
sont mêlées les considérations de budget, les difficultés
d'emploi dans les entreprises, les perspectives de forces communes ou d'intervention
conjointe sur tel ou tel théâtre d'opération, les perspectives
d'exportation etc.
En fait toutes ces difficultés viennent de ce que
les Etats ne sont pas encore parvenus à formuler une stratégie
générale commune pour la défense de nos territoires,
une conception commune du rôle qu'ils veulent jouer dans le monde,
la définition d'intérêts communs à défendre.
C'est ainsi que tout ce qui se fait dans le domaine de l'armement donne
comme une certaine impression de désordre. Mais il est un fait que
la coopération progresse et l'on constatera que cette démarche
est en définitive plus féconde que si l'on avait attendu
un accord stratégique préalable - ce qui ne dispense pas
de le rechercher, notamment dans le cadre de la Politique étrangère
et de sécurité commmune (la PESC) du traité de Maastricht,
dont on parle plus loin.
Une structure d'accueil : l'UEO
Les Etats membres de la Communauté européenne
ont décidé d'éviter toute décision spectaculaire
; ils se sont bornés à décider que leurs réunions,
leurs groupes de travail, leurs "comités de programme", c'est à
dire les groupes adhoc qui suivent chacun des programmes de coopération,
seraient hébergés dans une même structure, l'UEO, Union
de l'Europe occidentale, une structure datant du traité de Paris
et qui jusqu'en 1990 était en attente d'emploi, et ils ont déplacé
le siège de l'UEO de Londres à Bruxelles.
Aujourd'hui cela ne va pas au-delà.
Les programmes, et les débuts d'une stratégie
commune
Chaque programme garde son autonomie, mais les fonctionnaires
qui les pilotent vivront dans les mêmes lieux ; là aussi,
progressivement il se dégagera une pratique commune qui pourra plus
tard se traduire par des règles de procédures qui formeront
les premiers constituants d'une "agence de l'armement", mot magique pour
les uns, repoussoir pour les autres. Une vision plus large de l'ensemble
des coopérations permettra par exemple de se dégager d'une
application stricte de la règle qui veut que les entreprises de
chaque pays aient une part de l'activité générée
par le contrat égale à la contribution financière
apportée par son pays, règle qui contraint maint programme
et qui est tout à fait incompatible avec la recherche du mieux disant
et l'ouverture des achats : on préfèrera que le "juste retour"
se vérifie non pas par programme mais, globalement, sur plusieurs
années et sur plusieurs programmes.
Peu à peu émergent de grandes lignes, se
dégagent des perspectives de coopérations privilégiées
: missiles avec l'Allemagne, nucléaire avec la Grande-Bretagne,
malgré la décision récente de la Grande-Bretagne de
ne pas s'engager dans un programme de missile préstratégique
air-sol ; apparaissent des enjeux majeurs : décider si l'industrie
aéronautique pourra être indépendante ou sera vassale
des USA et quelle sera l'action européenne, encore molle, sur l'espace
; affirmer l'autonomie de l'Europe en matière de missile, secteur
clé, etc ; il faudra aussi faire un choix entre le "bouclier", un
système de protection contre les missiles à l'image du GPALS
américain, ou la "lance" qui sera faite de missiles de croisière
capables d'atteindre les bases de lancement de ces missiles adverses ;
à moins qu'une coopération forte permette de se doter des
deux.
Un forum
Pour éclairer la politique de chaque pays, à
côté des réunions bilatérales, les ministres
ont un lieu où se rencontrer, le GEIP : ce groupement européen
indépendant de programmes, formé par les pays européens
de l'OTAN a été créé en 1976 pour promouvoir
la coopération européenne dans le domaine des équipements
militaires. En 1984 il s'est pour la première fois réuni
au niveau ministériel. En 1986 le GEIP prend position pour la création
d'un marché de l'équipement de défense en Europe plus
ouvert et plus concurrentiel, un effort de recherche commune et le soutien
aux pays dont l'industrie de défense est en développement.
Le GEIP a décidé de s'installer au sein de l'UEO.
La recherche
Le GEIP avait été à l'origine du
programme EUCLID, un ensemble de procédures établi pour choisir
et financer des programmes de recherche d'intérêt commun à
plusieurs pays. La mise au point a été fort longue car il
a fallu définir des centres d'intérêt commun, faciliter
une coopération sans qu'aucun centre de recherche ne se sente lésé,
et surtout régler les questions de propriété industrielle.
L'avantage attendu n'est sans doute pas une intensification de l'effort
de recherche, déjà considérable, mais une forte incitation
à travailler avec les chercheurs d'un autre pays. On peut espérer
que de telles coopérations, commencées très tôt,
rendront plus aisées les coopérations qui utiliseront les
résultats de ces recherches. Désormais EUCLID est un programme
de l'UEO.
Les exportations
Le GEIP ou l'UEO pourra également convenir sinon
d'une politique d'exportation, ce qui paraît trop ambitieux, du moins
de procédures pour étudier les demandes d'exportations présentées
par les entreprises qui participent à des programmes menés
en coopération. Sans obliger les Etats, il pourra aussi proposer
des indicateurs ou des critères pour apprécier les opportunités
d'exportations ; mais on se rend bien compte que chaque pays voudra rester
libre de sa politique d'exportation, dans la limite des engagement bilatéraux
pris à l'occasion d'une coopération.
Les achats
Il appartiendra aussi au GEIP ou à l'UEO de définir
une politique d'achat. C'est la pièce maîtresse de toute politique
industrielle : c'est par les achats que tous les Etats ont structuré
leur industrie d'armement ; les ministres y parviendront-ils au plan européen
? Sans doute se mettront-ils d'accord, au moins dans un premier temps,
pour ménager les champions nationaux de chacun, le jeu étant
compliqué par le désir de ceux qui n'en ont pas encore et
veulent s'en doter, ou au contraire par la politique de ceux qui préfèrent
se fournir aux Etats-Unis... Sans doute veilleront-ils à ce que
ne se créent pas des groupes industriels, soit formels, soit informels,
si forts qu'ils dictent non seulement le choix des fournisseurs mais aussi
les choix stratégiques. La logique industrielle est si forte que
les Etats devront montrer une détermination et une cohésion
à la mesure des marchés qu'ils vont ouvrir conjointement.
Les coopérations hors Communauté
La politique d'achat est aussi un puissant levier de politique
étrangère, ou en tout cas, qu'on le veuille ou non, une composante
inévitable. Convient-il de coopérer avec le Japon, selon
quelles modalités ? Les Etats de la Communauté européenne
s'engageront-ils à définir une position commune ou chacun
essaiera-t-il de trouver les meilleures conditions ?
La question des relations avec les USA ne manquera pas
de se poser. En se montrant très actifs sur certains marchés,
ils pénalisent objectivement la production européenne ; les
pays d'Europe ne sont-ils pas en droit de compenser cela par une politique
d'achat qui donne une préférence à la production européenne
? Ce serait simplement procéder de la même façon que
les USA eux-mêmes qui par le Buy American Act se donnent le droit
de mettre sur les produits intéressant la défense des droits
de douane atteignant 100 % ou tout simplement de refuser certaines prises
de participation, comme s'en est rendu compte Thomson-CSF, qui voulait
prendre un participation dans LTV, fabricant de missiles - cela dit, ce
refus aidera peut-être l'Europe à structurer sa propre industrie
des missiles et, de façon plus générale à se
rendre compte combien les Américains sont conscients de leurs intérêts
nationaux en matière d'armement ; car aujourd'hui trop nombreux
sont les pays de la Communauté européenne qui se satisfont
de la situation actuelle qui fait des USA, et de très loin, le principal
fournisseur d'armement en Europe pour les ventes transfrontières.
Voilà donc comment progressera, plus ou poins rapidement,
la construction européenne en matière de fabrication d'armement
: des Etats qui travaillent ensemble sans passer par l'appareil communautaire,
Commission, Parlement, Cour de Justice, sans faire appel systématiquement
à la concurrence, en finançant largement la recherche et
en tenant un grand compte des aspects à long terme, de leurs intérêts
stratégiques et de leurs relations avec les pays tiers.
Avec les compétences communautaires, une frontière
contestée
Tout cela a le don d'irriter plus d'un commissaire et
plus d'un parlementaire européen. Ils ont plusieurs motifs : peut-être
estiment-ils que ces pratiques ne sont pas efficaces ; peut-être
veulent-ils sincèrement prendre une part à la lutte contre
la prolifération, peut-être voient-ils dans ce secteur une
terrain d'action à conquérir, un terrain qui, au-delà
de l'action industrielle ouvre sur les terres excitantes de la défense
et de la politique étrangère.
Il ne s'agit pas d'un conflit classique, et qui serait
de peu d'intérêt, de compétence administrative ; au
fond c'est là aussi le rôle des Etats, c'est le profil de
la construction communautaire qui sont en question. Les démarches
de la Commission montrent à la fois sa méthode et ses moyens
pour élargir le champ communautaire.
Le Traité de Rome comporte (on l'a vu) un article
qui dit que "tout Etat membre peut prendre les mesures qu'il estime nécessaires
à la protection des intérêts essentiels de sa sécurité
et qui se rapportent à la production et au commerce d'armes, de
munitions et de matériel de guerre", ce qui permet aux Etats, soit
seuls soit en coopération bi ou multilatérale, de mener une
politique différente de celle de la Communauté européenne.
Mais ce paragraphe se poursuit ainsi : "ces mesures ne doivent pas altérer
les conditions de la concurrence dans le marché commun en ce qui
concerne les produits non destinés à des fins spécifiquement
militaires".
Ce "non destinés à des fins spécifiquement
militaires" laisse entrevoir à la Commission toutes sortes de merveilles.
Dès lors qu'un produit peut aussi être utilisé
à des fins non militaires, dès lors qu'un équipement
de production servira à faire des produits militaires mais aussi
des produits civils, la Commission pourra aller vérifier que les
conditions de la concurrence ne sont pas "altérées". Allant
plus loin : dès lors qu'une entreprise qui produit des armes produit
aussi autre chose, qui peut dire si le marché passé au titre
de l'armement ne profitera pas de façon directe ou non, réelle
ou potentielle à la production de biens civils ? La Commission peut
alors considérer qu'elle a le droit de demander l'usage qui aura
été fait de ce qu'elle voudra considérer comme une
aide. Or toutes les entreprises qui produisent des armes produisent aussi
des biens civils, ce qui est excellent pour la diffusion des techniques
d'un secteur à l'autre.
La Commission avait clairement manifesté son intérêt
en 1991, pendant la négociation du futur traité de Maastricht
: articles dans la presse, relations officieuses et sans mandat avec l'OTAN,
études sur l'industrie de l'armement et propositions d'action, "attaques
de biais" en proposant des aides aux entreprises qui devaient diminuer
leurs effectifs, et même une action sous le chef du réglement
sur les concentrations : la Commission a exigé que le rachat de
Pilkington, entreprise britannique d'optronique par Thomson lui soit notifié
; on est resté sur un quiproquo : après avoir hésité,
la France a donné un minimum d'informations mais à titre
officieux ; la Commission a voulu y voir une réponse en bonne et
due forme à sa demande de notification et n'a pas donné suite.
Cette action de lobbying institutionnel était appuyée
par le Parlement de la Communauté européenne qui s'est saisi
de la question dès 1989, a examiné un rapport en septembre
1991, quelques mois avant la signature du traité de Maastricht,
puis au début de 1992. Il propose un marché commun de l'armement
pour mettre les entreprises en concurrence et les forcer à diminuer
leurs coûts ; il propose aussi une politique d'achat commune pour
allonger les séries, de sorte que les pays d'Europe ne seront plus
obligés d'exporter pour couvrir les dépenses de recherche
et de développement, et une politique commune d'exportation, politique
très restrictive pour ne pas créer ou alimenter de nouveaux
risques de guerre.
Tout cela paraît de prime abord raisonnable mais
ignore les réalités industrielles et surtout politiques de
la question : aucun pays disposant d'un pouvoir central fort ne confiera
jamais la fabrication d'armement aux "lois du marché", pour ne pas
prendre le risque d'être soumis à des pressions ou à
un embargo, et une politique européenne suppose que les Etats rapprochent
leurs politiques d'achat respectives, elles-mêmes reflets de leurs
politiques de défense.
La pression semblait s'être relâchée
; mais la Commission sait fort bien attendre les échéances
et présenter ou représenter ses projets jusqu'à ce
que les circonstances leur soient favorables ; alors l'affaire est décidée
sans retour, puisque le respect des "acquis communautaires" donne à
toute décision du Conseil qui élargit le domaine communautaire
le sceau de l'éternité. Qu'en sera-t-il donc après
la ratification du traité de Maastricht ?
Déjà une récente réponse à
une question du Parlement européen montre que la Commission en effet
n'a rien perdu de ses ambitions : elle annonce des initiatives sur les
exportations d'armes, c'est à dire en fait non seulement sur la
politique industrielle, mais aussi sur les relations entre les pays membres
et sur leurs relations avec les pays tiers, pays acheteurs et autres pays
exportateurs.
Tout cela n'est pas raisonnable : qui donc autre que l'Etat
français pouvait décider de vendre ou de ne pas vendre de
Mirage à Taïwan ? La France pourrait-elle imaginer que les
Hollandais ou les Britanniques ou n'importe lequel des autres Etats de
la Communauté européenne aient leur mot à dire ? Qui
donc autre que la France en subit les contre-coups de la part de la Chine
?
Ce qui est destiné à des fins spécifiquement
militaires a trouvé un abri sans doute sûr dans l'UEO. Il
serait bon que les Etats, quoi qu'en pense la Commission, décident
d'étendre les compétences de l'UEO à tous les aspects
militaires des productions et des techniques "duales", c'est à dire
à usage civil et militaire.
Plus largement, une autre question intéressante
peut se poser : si les Etats estiment qu'il est bon que les matériels
d'armement soient traités ainsi, en prenant en compte les intérêts
politiques de chacun des Etats de la Communauté européenne
face au reste du monde, en sachant prendre du champ par rapport aux règles
de la concurrence et du marché commun, ne seraient-ils pas fondés
à avoir la même attitude à l'égard des produits
ou des techniques civils, dont la maîtrise est nécessaire
ou sera à terme nécessaire directement ou indirectement à
la fabrication des armements ?
D'ailleurs, n'est-ce pas ainsi que les Etats ont agi avec
Airbus ?
XI
Airbus et la construction aéronautique
coopération vs concurrence
Les succès d’Airbus
L'histoire d'Airbus, même retracée rapidement
donne une bonne idée de la façon dont peut se construire
une coopération dont le succès est patent : en vingt ans,
Airbus a vendu plus de 900 appareils à 89 utilisateurs dans le monde
entier ; il en livre aujourd'hui 160 à 180 par an et son chiffre
d'affaires e |