31 mars 2004
La
recherche en gestion doit échapper aux standards americains
par Michel
Berry
Les affaires se mondialisant, et l’anglais devenant
la langue du « village mondial », la recherche en gestion française devra-t-elle
se fondre dans les standards américains ? Les écoles de commerce, y compris
les plus prestigieuses, en hiérarchisant les revues où les enseignants sont
invités à publier, déclassent par principe les revues françaises et surclassent,
aussi par principe, les revues américaines. Le Centre national de la recherche
scientifique (CNRS) est tenté de faire de même. Bref, il faudrait parler,
écrire, voire penser américain, pour être à la page. Cette position est facile
à argumenter, mais elle débouche sur une conception paresseuse de la recherche.
Tout d’abord, si un électron est régi par les mêmes
lois à New York, Tokyo ou Paris, on n’y pose pas et n’y résout pas les problèmes
de gestion de la même manière. Les finances de marché sont par nature plus
internationales que la gestion des ressources humaines, la stratégie ne s'entend
pas de la même façon en France et au japon, les questions d'autorité se posent
en des termes très différents d'un point à l'autre, etc. Au lieu de se fondre
dans la même pensée, il est plus fécond pour les chercheurs d'apprendre à
dialoguer sur les façons différentes dont les mêmes questions sont traitées
dans des pays différents. Et ce sera utile pour les acteurs sans cesse confrontés
à des étrangers dont ils ont du mal à comprendre les codes.
D'autre part, la recherche se nourrit de contextes
particuliers. Dans tel pays, la recherche est socialement valorisée ou non;
telle institution attire ou repousse les talents; les chercheurs sont isolés
ou pris dans des collectifs; les praticiens S'intéressent ou non à la recherche
; l'esprit critique se porte bien ou n'est pas toléré, etc. Chaque contexte
est donc plus ou moins favorable à un type particulier de recherche. Encore
faut-il qu'un haut niveau d'exigence soit cultivé localement Une revue exigeante,
en phase avec une tradition, est souvent un moyen essentiel d'émergence d'une
pensée. C'est ainsi qu'on a parlé en histoire d’Ecole des Annales ou que des revues comme Sociologie du travail ou
Actes de la recherche en sciences sociales ont été les vecteurs d’un
style de recherche original.
Le contexte français est plus propice que l'américain
aux recherches donnant une importance centrale à l'observation, l'expérimentation
et à l'esprit critique. En effet, les travaux de terrain demandent une durée
peu compatible avec l'exigence de publication qui règne aux Etats-Unis, d'autant
que ces recherches sur le terrain sont classées outre-Atlantique comme de
la « qualitative research », difficile
à valoriser. En outre, l'ouverture de terrains aux chercheurs, problématique
dans tous les pays, a été facilitée par le système français des grandes écoles
et par la volonté des pouvoirs publics d'ouvrir la recherche publique au
monde socioécononomique (création des bourses Cifre -convention industrielle
de formation par la recherche- par exemple). De même, des recherches patientes
et proches du terrain peuvent plus facilement prospérer dans les pays scandinaves
qu'aux EtatsUnis. Voilà les atouts européens dont il faut tirer parti.
INCITATIONS
En revanche, il est difficile
de se mesurer aux Américains selon leurs standards. En France, on ne jouit
pas des mêmes facilités en termes de bibliothèques et de banques de données,
dont le rôle est essentiel, vu le poids des rites américains de citations.
Mais, surtout, il n'y a pas les mêmes incitations économiques. Aux Etats‑Unis,
toute publication dans une revue cotée permet de renégocier son salaire. Une
publication, c'est donc aussi de l’argent, et l’argent est bien plus constitutif
de l’identité sociale outre-Atlantique qu'en France. Cela explique un paradoxe
: les chercheurs reconnaissent que leurs articles sont souvent ennuyeux, compte
tenu des conventions auxquelles ils doivent se plier, mais le système d’incitation
leur donne de l’énergie pour les produire.
A l’université française ou au CNRS, il n'y a rien
à négocier du côté des salaires, et la relation entre publications et carrière
est pour le moins floue. Comme incitation, il ne reste que le plaisir ou la
gloire, très aléatoire. Il n'y a donc pas la même énergie pour se conformer
aux rites des revues américaines. Les écoles de commerce françaises mettent,
certes, en place des incitations financières et s'équipent en bibliothèques
et banques de données poux faciliter les lectures et citations qui conviennent.
Mais, à vrai dire, il vaut mieux pour un jeune aller aux Etats-Unis, ou à
l'institut européen d'administration des affaires (Insead), s'il veut exceller
dans le « mainstream ».
Voilà, alors, un scénario catastrophe.
En dévalorisant les revues de « terroir », on dévalorise par contrecoup les
traditions dont elles sont les vecteurs. Progressivement, ces recherches n'attirent
plus les jeunes talents, les anciens se démotivent les exigences se relâchent
et la production se délite. A quoi bon alors faire des recherches en France
si on est ambitieux? Cette menace pèse d'ailleurs dans tous les pays européens,
où la tendance va à la soumission aux standards américains.
Ce scénario peut être évité si l’on sait valoriser
et aider à faire connaître à l'étranger les travaux menés chez nous. Il convient
alors de distinguer la production d'idées de leur diffusion. La production
suppose de tenir en considération les dispositifs qui poussent à l'excellence,
et on ne produit jamais mieux que dans sa langue et selon son génie propre.
La diffusion suppose, elle, de. trouver les meilleurs vecteurs pour atteindre
les publics avec lesquels on veut interagir. L’anglais étant la langue la
plus utilisée, il est le vecteur de la diffusion la plus large. Mais considérer
que les revues et les langues les plus diffusées sont celles qui poussent
le plus à la qualité de la pensée procède d’une tragique confusion entre élaboration
et diffusion des idées. Et constitue un risque majeur de perte de substance
et d'identité pour les recherches françaises.
Michel Berry est directeur
de recherche au CNRS et responsable de l'Ecole de Paris du management.