Déclaration du Professeur Gérard Bissainthe
Au sujet de l'occupation d'Haïti par des troupes étrangères
Vendedi 12 mars 2004
Comme le bruit courait que Gérard Latortue ou Hérard Abraham allait être désigné comme Premier Ministre, ma première réaction fut de rédiger en vue de la publier sur l'Internet une note en ces termes:
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Une question de Gérard Bissainthe
Qui sera le prochain Pierre Laval haïtien?
Fin du suspense
aujourd'hui dimanche 7 mars ou demain lundi 8 mars, paraît-il.
On va savoir qui va évoluer sur la piste
de ce "bonsoua danm" crépusculaire qui s'éternise.
Gérard Bissainthe
bissaint@bellsouth.net
gerarbis@att.net
7 mars 2004
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Puis je me suis dit que Gérard Latortue et Hérard Abraham sont des amis de longue date: Gérard depuis près d'un demi-siècle et Hérard depuis bien dix-huit ans maintenant. Il me sembla qu'avant de rendre publique une condamnation aussi cinglante d'une acceptation éventuelle de ce poste par l'un d'eux, je devais au nom de l'amitié avoir un dialogue avec eux pour connaître leur point de vue ou même essayer de les dissuader d'aller s'embarquer dans cette galère.
J'appelai au téléphone Gérard Latortue et j'eus avec lui un débat pathétique. Il n'y a aucune raison pour que ceux qui vont demain, après nous, assurer la relève, ignorent les termes de ce débat, car il est crucial. Et puis nous, les aînés, leur devons au moins une certaine transparence. Comme Gérard et moi n'avons jamais entre nous utilisé la langue de bois, je lui exprimai sans ambages ma position. Pour moi il allait compromettre, s'il acceptait ce poste, son excellente réputation de "Grand Commis" compétent et intègre et de l'Etat et des institutions internationales. Il était normal qu'une occupation essaie de s'appuyer sur des personnalités locales crédibles voire prestigieuses, car sans elles l'occupation n'a pas de racines. S'il se prêtait à ce jeu, c'est nous qui allions le perdre et il me semblait préférable que nous formions avec d'autres alliés un bloc de résistance. Il me répondit en m'expliquant en substance que tout le monde finalement avait mis le pays dans un tel état que l'occupation était devenue pratiquement incontournable et qu'il pensait que maintenant c'est seulement de l'intérieur qu'il était possible de la combattre. Cette occupation allait permettre selon lui de reformer nos institutions pour en faire les bases solides d'un véritable Etat de droit. Autrement notre situation lui paraissait sans issue. J'interprétai ainsi sa position: si un Président Louis Borno avait entériné le première occupation américaine qui avait duré de 1915 à 1934, par contre un Président Sténio Vincent qui s'y était coulé en quelque sorte, l'avait combattue et avait même pu y mettre fin. Il voulait être notre Sténio Vincent. Notre conversation n'alla pas plus loin.
Mon entretien avec Hérard Abraham, pressenti comme Gérard Latortue, fut plus circonstancié. Je lui présentai les mêmes objections. Il me fit savoir que, d'après les renseignements qu'il avait, le Premier Ministre éventuel ne recevrait aucun ordre de l'occupant, que les troupes étrangères seraient à sa disposition et à ses ordres et, en ce qui le concerne, il était déterminé à remettre en activité notre armée nationale, comme l'exige la constitution haïtienne. S'il en était ainsi, si tout cela etait bel et bien garanti, je conclus que nous pouvions dire que nous ne serions pas formellement sous une occupation étrangère. Cela laissait ainsi beaucoup de portes ouvertes.
Lorsque Gérard Latortue a été finalement choisi, il m'a été impossible d'avoir de lui aucun renseignement sur les termes de son contrat avec ceux que je dois bien continuer à appeler, faute précisément de renseignements plus explicites, les occupants. Il me paraissait souhaitable que nous ayons, en tant que deux alliés de longue date, "un mot entre nous" pour savoir au moins sur quel pied nous dansions, si même nous allions continuer à danser ensemble comme nous l'avons toujours fait jusqu'ici depuis près de cinquante ans. Faute de cela je n'ai pas aujourd'hui d'autre alternative que de conclure que jusqu'à nouvel ordre ou au moins jusqu'à plus ample informé, nous sommes bel et bien sous une occupation étrangère.
Je prends acte de l'intention, telle que j'ai cru la comprendre, de Gérard Latortue d'être notre nouveau Sténio Vincent. Je l'en crois capable. Et sincèrement je lui souhaite bonne chance. Mais en aura-t-il les moyens? Et n'est-il pas d'ores et déjà piégé? En ce qui me concerne, libéré maintenant de mes devoirs d'amitié dont j'avais tenu à m'acquitter à son égard, je réitère ma condamnation sans réserve de l'occupation étrangère qui pour moi est illicite et n'est rien d'autre qu'un abus de la force brutale. Je proteste aussi contre l'imposture qui consiste de la part de ces étrangers à fouler aux pieds notre constitution sous le fallacieux prétexte de mettre sur pied chez nous un Etat de droit, lequel Etat de droit n'a été jusqu'ici qu'un Etat de droit pour l'Etranger de faire en Haïti ce qui lui plait dans l'arbitraire le plus parfait.
Je regrette que les responsables français, mal conseillés par des analystes bornés et irresponsables, aient jugé bon de s'associer à cette occupation militaire. La présence française aux époques d'autrefois où la France était aimée, s'appuyait sur le dévouement et les sacrifices d'éducateurs et de pionniers méritants. En choisissant d'asseoir aujourd'hui cette présence plutôt "sur des baïonnettes" la France revient deux cents ans en arrière pour faire insulte à notre Indépendance.
Monsieur le Président de la République Française, puisque les choses sont ainsi, j'ai l'honneur de vous renvoyer les Palmes Académiques Françaises qui m'ont été décernées à l'époque où j'étais Vice-Président du "Metropolitan Chapter" de "l'American Association of Teachers of French" "pour services rendus à la culture française". La culture française à laquelle je rendais alors service, Monsieur le Président, était une culture qui défendait en ce temps la Liberté, l'Égalité et la Fraternité et non pas cette chose arrogante et rétrograde qui s'appelle l'occupation militaire d'un pays souverain. Je tiens à vous faire remarquer, Monsieur le Président, que si nous sommes dans le marasme apocalyptique actuel, la politique française en Haiti d'appui à ce qu'il y a de plus pourri et de plus aberrant dans le pays et que je dénonce depuis maintenant dix-huit ans, en est pour une très grande part responsable. A l'époque ou je dénonçais et condamnais le mouvement Lavalas d'Aristide en ces termes: "Qui sème Lavalas récoltera le déluge", Madame Danielle Mitterrand est venue scandaleusement s'ingérer dans les affaires internes haïtiennes en apportant un appui théâtral à un Aristide qui prêchait déjà urbi et orbi le lynchage par crémation de ses adversaires et qui avait fait sienne une déclaration publique de son porte-parole le plus autorisé qui le mettait "au-dessus de la constitution". Si je peux me permettre une dernière suggestion, remplacez le plus vite possible vos milliers de Légionnaires dans notre pays par des coopérants laïques qui viennent chez nous non plus comme des princes dans un pays conquis, mais comme des frères et des sœurs qui ont le feu sacré, qui sont prêts à travailler avec nous sur le terrain, à la base, dans un coude à coude égalitaire et fraternel. Je signale que j'ai fait la proposition d'une telle formule de cooperation de vive
voix et par ecrit au Ministre francais de la Cooperation en 1986 et qu'il n'en a jamais été tenu compte.
Le State Department et le Pentagone devraient se dire que si l'occupation militaire de 1994 qui s'appuyait sur plus de vingt mille soldats, a été un échec éclatant, que j'avais prévu, on voit mal pourquoi et comment une nouvelle occupation militaire avec des effectifs bien inférieurs pourrait réussir. Petite suggestion: comme l'Invincible Armada, de nos boat people, ne va pas tarder, à prendre bientôt la mer pour fuir les effets de l'occupation militaire, plutôt que de préparer pour eux soixante mille logements à Guantanamo, comme on le fait actuellement selon une mouture d'hospitalité américaine parfaitement dégradée, combien différente de celle authentique et remarquable qu'il m'a été donné de connaître lorsque je suis arrivé aux Etats-unis en réfugié politique, plutôt que cela pourquoi ne pas aider à créer en Haiti, par le truchement de la Diaspora haïtienne aux Etats-unis, soixante mille emplois qui reviendraient certainement moins cher et qui préviendraient les départs de beaucoup de boat people? Simple suggestion. Jusqu'ici l'administration républicaine s'était signalée par une approche des problèmes d'Haiti intelligemment pragmatique, devenue populaire dans les milieux haïtiens. L'occupation actuelle où ni les Américains ni les Français, l'Agence France-Presse dixit, "ne bougent le petit doigt" devant les pillages et autres exactions, raison pour laquelle j'appelle cette occupation "Occupation Club Med", va changer toutes les données. Le rejet classique de l'occupant ne va pas tarder; les tensions locales vont s'envenimer; et la situation deviendra bientôt tout simplement un peu plus incontrôlable. Le Ruanda PROGRAMMÉ n'est pas loin. Si on ne met tout de suite fin à l'occupation d'Haiti pour trouver avec les Haïtiens des formules de synergie p
lus rationnelles, moins moyenâgeuses, moins arrogantes, plus humbles, plus respectueuses des droits de le nation haïtienne, le président Bush, comme le président Chirac peuvent commencer à faire leurs valises.
Messieurs les décideurs des Etats-unis et de la France, arrêtez de jouer de manière totalement irresponsable avec la poudrière haïtienne. Arrêtez de jouer les apprentis sorciers.
Mettez fin le plus vite possible à cette occupation d'Haiti, avant qu'il ne soit trop tard. Avant que toute la Caraïbe et toute l'Amérique Latine, avant que même l'Afrique ne s'enflamment. Aujourd'hui en plein troisième millénaire, on ne viole pas impunément les droits naturels et imprescriptibles de la souveraineté d'une nation qui n'a attaqué ni menacé aucune autre nation.
Gérard Bissainthe
Ci-devant Chevalier dans l'Ordre des Palmes Académiques de la République Française
Ancien Leader du mouvement révolutionnaire anti-dictatorial "Jeune Haiti"
Professeur Émérite de français, latin, grec de la City University of New York
Ancien Recteur de l'Université d'Etat d'Haiti
Ancien Ministre de la Culture et de l'Information
Ancien Commissaire Général aux Haïtiens d'Outre-Mer et créateur du poste
Président International élu du Forum Francophone International
Membre du Conseil Supérieur de l'Alliance Souverainiste de France